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Dumb Money, de Craig Gillespie : Chronique jubilatoire sur les loulous de Wall Street

Tiré d’une réalité relativement récente, Dumb Money de Craig Gillespie est un film aussi feel good que le précédent de son réalisateur, I, Tonya. Ce film prend parti des sans-grades dans leur tentative de déboulonner Wall Street, pour avoir eux aussi leur part du gâteau. Hilarant, mais édifiant !

Synopsis :  L’incroyable histoire vraie d’un homme ordinaire et de ses followers qui ont ébranlé Wall Street en misant sur GameStop, une entreprise à laquelle personne ne croyait. En engageant toutes ses économies sur un pari fou, Keith Gill et ceux qui décident de le suivre, vont gagner beaucoup, beaucoup d’argent : Wall Street a ses nouveaux loups.

L’arroseur arrosé

Systématiquement comparé à l’oscarisé The Big Short d’Adam Mc Kay, Dumb Money n’est pourtant en rien son clone. L’esprit délibérément potache du film est totalement acceptable car, contrairement à sa « référence », où des milliers d’américains ont perdu leur toit suite à des montages financiers extrêmement trompeurs, et où des milliers d’entreprises ont fait faillite à travers le monde, le petit peuple est ici vainqueur dans le bras de fer contre Wall Street et ses traders qui font la pluie et le beau temps non seulement dans le monde de la finance, mais également dans la société, qui subit plus ou moins durement les impacts de leur spéculation financière.

Si The Big Short a donc, quelques années après l’événement, mis en scène les turpitudes des financiers véreux autour des célèbres subprimes qui ont précipité la terre entière dans ce marasme presque sans précédent, Dumb Money joue sur un registre contraire. En plein Covid19, fin 2020 et début 2021, l’analyste financier Keith Gill (Paul Dano, excellent comme à son habitude), du fin fond de son Massachussetts natal, crée l’événement en « spielant » (- spiel = pari – c’est ainsi qu’on parle dans les milieux financiers) contre Wall Street sur le modeste titre du GameStop, une entreprise spécialisée dans la distribution de jeux vidéo et de matériel électronique. A la suite d’un changement de dirigeants, et compte tenu du sévère confinement, cette dernière a connu quelques soubresauts qui ont conduit investisseurs institutionnels et autres hedgefunds milliardaires à prendre des positions anticipant la baisse du cours des actions. Keith Gill, de son côté, pense le contraire, pense que les nouveaux dirigeants pourraient amener Gamestop à une reprise pour prendre la position inverse, et met l’intégralité des économies de la famille dans cette position. Le problème est que les investisseurs de Wall Street jouent avec de l’argent qu’ils n’ont pas, ce qui les a amenés vers des difficultés théoriquement insurmontables.

Le film est à deux entrées. La plus évidente bien sûr, c’est cette sorte de pied de nez fait à Wall Street et ses caciques par les « Dumb Money » du titre, un méchant sobriquet donné par lesdits caciques aux particuliers qui osent se frotter aux produits financiers complexes de Wall Street. Sur un mode jubilatoire, avec des personnages hauts en couleur, le réalisateur et ses scénaristes prennent ouvertement le parti des sans grades, les petites infirmières, les petits vendeurs de chez Gamestop eux-mêmes, les étudiantes endettées à plus de 100 000 dollars , tout ce petit peuple qui se range derrière leur gourou financier Keith Gill ou Roaring Kitty (l’homme est amateur de tee-shirts illustrés de chats de toutes sortes, et porteur d’un bandana rouge qui lui donne l’air d’un révolutionnaire -très peu offensif-), imitant ses moindres actions dans l’espoir non pas de devenir riches, mais juste d’être moins pauvres. 

Et de gourou il s’agit, puisque Keith Gill est un investisseur médiatique, un influenceur pourrait-on dire. Tous les soirs, après un speech un peu confus, Keith publie le bilan financier de ses investissements sur Youtube et surtout sur la plateforme de discussion Reddit, section finances. Et c’est ici que le film diverge grandement de The Big Short, car son autre grande affaire c’est l’influence des médias, et plus particulièrement des réseaux sociaux. Sans ces derniers, rien ne serait arrivé, Keith Gill aurait continué son chemin seul, sans l’effet multiplicateur de la foule de ses followers qui ont acheté en masse les actions de GameStop, et ses 53000€ investis au pire se seraient envolés en fumée si le titre avait continué de s’enfoncer, et dans le meilleur des cas n’aurait jamais atteint le pic virtuel de 47 millions de dollars fin Janvier  2021. Le film montre la capacité presque dangereuse des réseaux à faire et à défaire les rois, même si dans le cas présent ça semble être pour la bonne cause.

Dumb Money n’a pas réinventé l’eau chaude, et c’est ce que semblent lui reprocher ses détracteurs. S’intéresser à ces deux thématiques, c’est comme enfoncer des portes ouvertes, mais comme toujours dans le cinéma, l’art et la manière sont aussi, si ce n’est plus importantes que les thématiques. Craig Gillespie, aussi réalisateur du très bon film I, Tonya, a su rendre un sujet plutôt aride compréhensible par le novice, dans le cadre d’une bonne humeur générale et d’un humour de bonne facture. Paul Dano est égal à lui-même jouant toujours comme en sourdine et pourtant dégageant une forte présence. Pete Davidson (The King of Staten Island) est hilarant dans son rôle de frère aimant un peu à l’Ouest, chacun gérant comme il peut la mort récente de leur sœur Sarah. Seth Rogen est impeccable dans le rôle de l’investisseur milliardaire capricieux et arrogant Gabe Plotkin, l’un de ceux qui ont perdu gros dans l’affaire GameStop. Le reste du casting est excellent. La bande-son très bonne est très présente, mixant une composition originale emmenée par Will Bates avec des morceaux des années Covid sélectionnées par Susan Jacobs, allant du Wap de Cardi B au Savage de Megan Thee Stallion, des morceaux symboliques des années 2020/2021, mais également des hits comme Seven Nation Army des White Stripes.

Sans rien bouleverser, Dumb Money est un film drôle et édifiant qui se laisse regarder avec beaucoup de plaisir. Sur fond de problématiques financières complexes, c’est, in fine, un feel good movie, nécessaire en ces temps bien moroses.

Dumb Money – Bande annonce

Dumb Money – Fiche technique

Titre original : Dumb Money
Réalisateur : Craig Gillespie
Scenario : Lauren Schuker Blum & Rebecca Angelo, sur la base du livre de Ben Mezrich :  « The Antisocial Network »
Interprétation : Paul Dano (Keith Gill), Pete Davidson (Kevin Gill), Vincent D’Onofrio (Steve Cohen), America Ferrera (Jenny), Myha’la Herrold (Riri), Nick Offerman (Ken Griffin), Anthony Ramos (Marcos Garcia), Seth Rogen (Gabe Plotkin), Talia Ryder (Harmony Williams), Sebastian Stan (Vlad Tenev), Shailene Woodley (Caroline Gill)
Photographie : Nicolas Karakatsanis
Montage Kirk Baxter
Musique : Will Bates
Producteurs : Craig Gillespie, Aaron Ryder, Teddy Schwarzman, Co-producteur : Johnny Pariseau
Maisons de production : Black Bear, Columbia Pictures, Ryder Picture Company, Sony Pictures Entertainment (SPE), Stage 6 Films
Distribution (France) : Metropolitan Film Export
Durée : 105 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 29 Novembre 2023
Etats-Unis– 2023

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4

Saltburn, quand le sublime rencontre le chaos

Après le succès de Promising Young Woman, Emerald Fennell revient avec un second long-métrage. Saltburn, psychodrame très attendu, s’exporte à l’international après une sortie très limitée aux Etats-Unis. Réalisatrice de talent, casting prometteur, que vaut vraiment Saltburn ?

Lorsqu’Oliver (Barry Keoghan), jeune étudiant de l’université d’Oxford, se lie d’amitié avec Félix (Jacob Elordi), ce dernier l’invite à passer l’été dans sa somptueuse maison familiale à Saltburn. Commence alors un tourbillon de folie mêlant soirées, luxure et drame.

Un scénario simpliste assumé

Après l’obtention d’un Oscar pour le scénario très remarqué de Promising Young Woman (2020), Emerald Fennell, s’est inscrite parmi les plus grands espoirs cinéma de sa génération. Au regard de cette réussite, les attentes pour Saltburn étaient très élevées. Malheureusement, en matière de qualité scénaristique, le film se range bien derrière, avec une intrigue objectivement improbable. Entre satire sociale et simili-thriller, le manque d’axe concret peut être désorientant. Saltburn n’est pas un film purement politique ni vraiment un palpitant whodunit à la conclusion grandiose.

Malgré le caractère déceptif du scénario, sa simplicité semble être un choix artistique assumé : ce qui compte ici, ce n’est pas l’histoire, c’est l’essence des personnages et leur psychologie. Drame psychologique doublé d’une dose modérée d’humour, Saltburn semble être un électron libre, une expérience cinématographique de 2 heures et 7 minutes qui déroute autant qu’elle fascine. Parfois malaisant et décalé, ce film ne s’adresse cependant pas à tous les publics. Saltburn est de ces films que l’on adore ou que l’on déteste.

Une cinématographie époustouflante

Malgré ce bémol scénaristique, Saltburn reste un film extrêmement envoûtant. Avec une cinématographie d’exception, il mérite d’être vu, purement pour sa beauté. Avec des images au ton argentique, des plans sublimes et des décors aussi magiques que démesurés, le film nous invite au cœur d’une fascinante aristocratie anglaise à l’accent très années 2000. Saltburn, c’est une rencontre un peu mystique entre Call me by your name (Luca Guadagnino) et Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick).

Les costumes remarquables, par la cheffe costumière Sophie Canale, donnent un cachet supplémentaire au film qui se transforme en défilé géant. Particulièrement à la fin du film, lors d’une grande bacchanale à l’allure Shakespearienne (Songe d’une nuit d’été). Les costumes sont minutieusement pensés et collent intimement à chaque personnage. On retrouve, par exemple, un Oliver (interprété par Barry Keoghan) en petit blazer ouvert et avec des cornes de cerf, lui donnant un air royal, presque allégorique. Impossible de ne pas penser immédiatement au rôle de l’acteur dans la Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthimos. Référence volontaire au titre ou accidentelle ? À vous de nous le dire… Toute cette magie visuelle est doublée d’une superbe bande son, pensée par Anthony Wilis (qui a également travaillé sur Promising Young Woman), allant des bangers des années 2000 aux hymnes bibliques.

Il est impossible de vanter la qualité de Saltburn sans aborder la qualité de jeu des acteurs. Barry Keoghan, s’impose depuis plusieurs années comme l’un des meilleurs espoirs de sa génération et il nous offre, une nouvelle fois, une performance aussi tordue que sublime. A ses côtés, Jacob Elordi, connu pour le rôle de Nate Jacobs dans Euphoria, est impressionnant de talent et confirme sa légitimité au grand-écran. Outre ce duo envoûtant, Rosamund Pike propose un jeu somptueux, presque au niveau de son rôle glaçant dans Gone Girl (2014).

En clair : Sur un air de Murder On the Dancefloor, Saltburn est un film d’une qualité visuelle et artistique rare qui fait plaisir aux cinéphiles. C’est une œuvre cinématographique à part entière, qui mérite d’être vue. Loin des blockbusters, on ne regarde pas ce film pour son dénouement, mais pour tout le reste. Saltburn est un film truffé de références littéraires, théâtrales et cinématographiques qui parleront, sans l’ombre d’un doute, à tous les amoureux du 7e art.

Bande d’annonce – Saltburn

Fiche Technique – Saltburn

Titre original: Saltburn
Réalisation et scénario : Emerald Fennell
Musique : Anthony Willis II
Décors : Suzie Davies
Costumes : Sophie Canale
Photographie : Linus Sandgren
Montage : Victoria Boydell
Production : Emerald Fennell, Josey McNamara, Bronte Payne et Margot Robbie
Production exécutive : Tom Ackerley, Tim Wellspring
Sociétés de production : LuckyChap Entertainment, Metro-Goldwyn-Mayer et MRC
Sociétés de distribution : Metro-Goldwyn-Mayer (États-Unis), Amazon Prime Video (France)
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
Genre : Comédie, Drame psychologique, Thriller
Date de sortie : 24 novembre 2023 (sur Amazon Prime Video)

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4.5

« Vampyria Inquisition » : conflit de classe

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L’univers de Vampyria Inquisition, une série de bandes dessinées co-créée par Victor Dixen et Eder Messias, s’enrichit d’un nouveau tome, « Les Vendanges pourpres ». Ce dernier vient prolonger un édifice narratif riche, mêlant habilement uchronie, intrigue fantastique et drame humain.

Le premier tome posait les fondations d’un récit choral. Sylvère, un jardinier roturier, et Daphné, lectrice de la baronne, évoluaient et s’aimaient secrètement dans le château de Torteval, théâtre de tensions familiales et de luttes de pouvoir. Faustin, figure rebelle de la noblesse, incarnait la résistance face aux contraintes sociales et familiales, tandis que l’intrigue se déployait dans un univers où le vampirisme et l’uchronie s’entremêlent, avec le Roy-Soleil vampyre et une Inquisition implacable. Le duo Dixen-Messias réussissait à créer un univers graphique baroque, avec une intrigue politique et fantastique menée avec talent.

Dans ce nouveau tome, les protagonistes Sylvère et Faustin, désormais liés par des circonstances extraordinaires, poursuivent leurs objectifs divergents – l’un guidé par l’amour, l’autre par l’ambition et le désir de retrouver ses titres. Leur enquête sur les vendanges pourpres, une pratique macabre visant à saigner la plèbe, les conduit à affronter des forces surnaturelles et politiques, avec des tensions entre eux, puisque Faustin est désormais l’Ombre de Sylvère, promu Inquisiteur, une condition dont il cherchera à s’affranchir à plusieurs reprises – et notamment par la fuite ou l’usurpation d’identité.

« Les Vendanges pourpres » approfondit de toute évidence les thèmes de rébellion et de lutte des classes. La Fronde du peuple, en opposition aux Seigneurs de la nuit, symbolise la résistance face à l’oppression. Les entrées de Chambord sont vérifiées par des gardes, qui empêchent aussi les villageois de partir à l’approche de la saignée. Dans ce contexte, le Commandant Chapon organise le soulèvement populaire, sans se douter que tout est prévu par Philippe de Chambord et les siens… Le récit explore ainsi à la fois la complexité des relations inversées maître-serviteur à travers Sylvère et Faustin, et les heurts entre la noblesse et le quart-état.

La narration visuelle se distingue par plusieurs planches remarquables, notamment lors du bal du château ou des affrontements, illustrant la maîtrise artistique de Messias. Les jeux de couleurs et de lumière enrichissent l’expérience de lecture, soulignant les contrastes entre les différentes strates sociales et les enjeux moraux. La caractérisation des protagonistes s’inscrit dans la continuité du premier album, avec Faustin et l’indéfectible Piquemouche trichant ensemble aux cartes, ou Sylvère en quête d’un amour qui lui file entre les doigts.

« Les Vendanges pourpres » marche dans les pas de son prédécesseur. Le duo Dixen-Messias offre un récit intéressant, marqué par des thématiques fortes et une caractérisation réussie des personnages. Les deux premiers tomes forment un ensemble cohérent, promettant une suite de même teneur.

Vampyria Inquisition : Les Vendanges pourpres, Victor Dixen et Eder Messias
Soleil, novembre 2023, 80 pages

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3.5

« Lucky Luke, l’intégrale », un cinquième tome passionnant

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Les éditions Dupuis publient le cinquième épisode de Lucky Luke, l’intégrale, qui réunit René Goscinny et Morris. La satire sociale se mêle à l’aventure, tandis que s’amorce une ère de transition dans la bande dessinée franco-belge.

Mise en perspective 

Le contexte éditorial nous est rappelé dans la première partie de cette intégrale. Charles Dupuis, alors à la tête des éditions du même nom, a peu d’estime pour la comédie dans la bande dessinée. Son choix d’opter pour des couvertures souples pour Lucky Luke en est l’un des nombreux témoignages. René Goscinny se charge des scénarios de la série à une époque où c’est le dessinateur, tout-puissant, qui est contractuellement lié à l’éditeur. Il a personnellement la charge de partager ses émoluments avec le scénariste, qui n’apparaît sur aucun contrat.

René Goscinny endosse d’abord le rôle de ghostwriter, puis gagne en autonomie et voit sa contribution enfin valorisée. Il faut dire que les temps sont en train de changer et qu’en sus, il a apporté une nouvelle dimension au personnage, en enrichissant l’intrigue avec des références culturelles, en adoptant un humour décalé, en inscrivant dans la durée des gimmicks (le coucher de soleil du final), en introduisant des personnages secondaires qui deviendront récurrents ou en recourant à une pagination standardisée à 44 pages. Mais l’homme se trouve dans une position délicate au sein de la maison Dupuis, en partie due à ses tentatives de syndicalisation chez World Press.

Les albums

« Le Juge » va s’inspirer d’un personnage réel tout à fait loufoque, Roy Bean. Homme de loi et tenancier de saloon, parfois simultanément (il se contente de retourner un panneau en fonction du contexte pour changer la catégorisation des lieux), il ne recule devant rien pour quelques sous et finit le récit en étant à la fois juge et accusé. L’homme a « le cou rigide mais l’index flexible » : il a survécu à une pendaison grâce à la corde de mauvaise qualité qu’il avait vendu à son bourreau et a installé un saloon près d’un chemin de fer pour profiter des passagers en transit, n’hésitant pas à tirer sur tous ceux qui s’opposent à son entreprise.

Dans « Ruée sur l’Oklahoma », le récit se concentre sur la conquête des terres indiennes, mettant en lumière les astuces de Luke pour maintenir l’ordre (les lieux, rachetés aux Indiens, doivent être vides pour que les terres soient ensuite partagées de manière équitable). Cette histoire reflète les conflits et les défis de la colonisation de l’Oklahoma, présentés avec une touche d’humour caractéristique de Goscinny, qui s’étend à l’élection d’un maire et à un mouvement de soulèvement populaire (mais pas que). « L’Évasion des Dalton » met aux prises Lucky Luke et ses ennemis jurés, les quatre frères Dalton, qui viennent de s’évader de prison (un leitmotiv de la série).

Ce cinquième tome de Lucky Luke, l’intégrale permet de prendre le pouls de la maison Dupuis dans les années 1950 et fait état des premières collaborations entre Goscinny et Morris, qui allient humour, sens du rythme, critique sociale et aventure, tout en bâtissant certains fondements de la série. Ce volume représente une période charnière dans l’histoire du neuvième art, où Lucky Luke devient plus qu’un simple cowboy mais un symbole culturel puissant, en même temps que le scénariste de BD gagne enfin en droits et en visibilité.

Lucky Luke, l’intégrale (tome 5), René Goscinny et Morris
Dupuis, novembre 2023, 208 pages

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4.5

Deux cases avant la nuit, on s’agite

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Dans leur série Un monde en pièces les frères Ulysse et Gaspard Gry illustrent un concept particulièrement original en imaginant que les pièces d’un jeu d’échec vivent leur propre vie. Avec Deux cases avant la nuit, quatrième album de la série, la richesse visuelle n’a d’égale que l’intelligence du propos.

Tout d’abord, quelques considérations générales sur la série. Les auteurs suggèrent que tout ce qu’ils décrivent et racontent se situe sur un plateau où une partie d’échecs se joue, a priori entre deux humains. Mais, depuis le premier épisode, on ne voit jamais ces joueurs. On peut imaginer qu’ils finiront par apparaître, mais que notre duo maintient le suspense. Cela promet un final vertigineux, puisque les deux joueurs devraient occuper une position divine aux yeux des personnages que nous suivons, les deux joueurs eux-mêmes devant considérer les frères Gry tels leurs Dieux qui les manipulent comme des pions et les observent non sans amusement. Nous-mêmes, lecteurs.rices, occupons la position particulière de spectateurs.rices de l’ensemble. Les auteurs nous invitent donc à nous demander qui manipule qui. Autant dire qu’ils visent juste, puisqu’aux échecs, la stratégie est au centre de tout ce qui se passe. D’ailleurs, le duo ne se gêne pas pour montrer que ses personnages agissent selon des stratégies propres à leur nature. Voilà qui apporte un véritable cachet à la série : les frères Gry connaissent le jeu et son histoire marquée par quelques grands maîtres devenus mythiques, des stratégies marquantes, etc. Bien entendu, ils savent aussi comment les pièces se déplacent sur l’échiquier, ce qui influe sur leurs choix stratégiques. Ainsi, le fou n’avance que sur des diagonales (les fous… et leur hilarant slogan « Pour que ce monde aille enfin de travers »), la tour sur des verticales et horizontales. Ils intègrent aussi dans leur intrigue des particularités, avec le roque mais aussi la possibilité pour le pion, s’il parvient à avancer de six cases malgré sa faible envergure, à se transformer en dame et donc devenir une pièce fondamentale aux capacités de déplacement multiples. A noter aussi que tous les personnages portent des noms qui correspondent aux cases de l’échiquier comme les désignent les spécialistes. Exemple avec le chancelier Jaiseth (G 7), une tour dont le pouvoir vacille, mais qui va décider de monter au créneau… Tout aussi subtil, la migrante issue du jeu de dames (des liaisons aériennes relient les différents jeux de plateaux) s’appelle Idisse (I 10), ce qui évite toute confusion puisque le plateau des échecs comporte 8 x 8 cases contre 10 x 10 pour les dames (I est la dixième lettre de l’alphabet). Terminons cette présentation de l’univers de la série par le détail qui ne colle pas vraiment : s’il était vraiment question d’une partie et d’une seule, on ne devrait voir que deux tours de chaque couleur, idem pour les fous, etc. Or, les albums montrent que sur le plateau, c’est une foule de personnages qui s’agitent, en contrepoint de notre monde. Si les frères Gry tiennent en réserve dans leur chapeau un point qui leur permettra de contourner cette difficulté, mon estime pour eux montera encore d’un cran.

L’intrigue

Elle démarre avec l’assassinat de Caïn (K 1, voir l’épisode 1), en lien avec un complot mené par Jaiseth, tour blanche qui a réussi à obtenir le pouvoir chez les noirs. Après enquête, l’assassin finit par avouer (épisode 3), fragilisant la position de Jaiseth. Les frères Gry nous entrainent dans un univers très comparable aux films et romans noirs. Dans le présent album, Idisse qui aurait pu porter le chapeau (que d’ailleurs elle arbore magnifiquement, faisant à mon avis référence à une vieille affiche publicitaire Orangina) est mise hors de cause et peut réintégrer la communauté où son soutien lors des prochaines élections pourrait s’avérer déterminant. C’est l’occasion, une nouvelle fois, pour les auteurs de dézinguer à tout va par allusions à notre monde. Ils imaginent même une pandémie particulière et font référence au dérèglement climatique. On sait Ulysse particulièrement sensible à tout ce qui concerne l’environnement, depuis La revanche des espèces menacées (2021) et le récent Pour quelques degrés de plus (2023). L’intrigue permet donc aux auteurs d’évoquer notre monde indirectement, avec l’humour noir qui les caractérise. Et puisque le titre le sous-entend (la nuit sera forcément la fin de la partie : mat, pat nulle ou abandon, les paris sont ouverts), je tiens des frères Gry et de leurs éditeurs, que la série s’achèvera avec l’épisode 6. Propos échangés avec les personnes concernées lors du festival BD de Colomiers où les frères m’ont dédicacé l’album. Initialement ils envisageaient une série en 3 épisodes, mais ils débordent d’idées, au point que leurs éditeurs les freinent et ce d’autant plus que les albums sont relativement épais (215 pages pour celui-ci).

Les points marquants

Ce qui frappe dans cet album comme dans les précédents de la série, c’est l’usage du noir et blanc particulièrement adapté puisqu’aux échecs les noirs et les blancs s’affrontent. Ceci dit, ici on n’observe pas ce type d’affrontement (un pacte de non-agression a été signé entre noirs et blanc, instaurant le centre du plateau en zone neutre) et même les élections vont se jouer entre 6 partis qui présentent des candidats. Le superbe contraste noir/blanc met bien en valeur les dessins, surtout les nombreux de grande taille (parfois une double page), avec une narration qui dépasse régulièrement l’enchainement classique de cases. Comment ne pas signaler l’aspect ironique de ce noir et blanc proposé par des auteurs s’appelant Gry ! Il faut aller jusqu’à la page 185 pour observer quelques nuances de gris, encore faut-il être attentif car il n’y en a pas cinquante et elles n’occupent que peu de place. Quant au dessin, il reste toujours aussi élégant, avec une fascination évidente pour les belles courbes. Le résultat est un plaisir sans cesse renouvelé, aussi bien pour les yeux (beau jeu sur les perspectives, les cadrages et les ombres) que pour les esprits, car Ulysse (dessins) et Gaspard (scénario) Gry sont très inspirés et leur duo fonctionne parfaitement. Et si le scénario reste à mon avis secondaire pour l’instant, c’est que l’intrigue procède par séquences (rythmées par des chapitres et des premières de couverture du journal Le Pion. Il faut donc signaler que les auteurs font de multiples références (dont ici à la peinture et à la sculpture) et sont passés maîtres dans l’art du jeu de mots à partir de tout ce qui fait les échecs. C’est à peu près aussi illimité que les variantes de parties possibles !

Deux cases avant la nuit : Un monde en pièces 4, Ulysse et Gaspard Gry
Presque Lune, septembre 2023

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4

« Pitcairn » : société fragmentée

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Dans ce troisième opus de la série graphique Pitcairn, Mark Eacersall et Gyula Németh, inspirés par l’œuvre de Sébastien Laurier, par ailleurs coscénariste, nous plongent dans la tourmente d’une société déchirée, sise sur l’île de Pitcairn. Au cœur de ce récit se dévoile la lutte pour le pouvoir et la survie dans un paradis perdu, dressant un tableau sombre mais fascinant de la nature humaine.

En 1793, l’île de Pitcairn, devenue refuge pour les mutins du Bounty et leurs compagnes polynésiennes, promettait un idéal de liberté et d’harmonie. Ce havre de paix, loin de la rigidité de la Royal Navy, offrait en effet une perspective des plus séduisantes. Cependant, la réalité s’avère bien plus sombre. L’île, sous le joug de tensions croissantes, s’enfonce dans une spirale de méfiance et de violence. La montée inexorable des conflits internes, exacerbée par les inégalités et les rivalités, témoigne d’une utopie en déclin. Christian est dans l’incapacité de maintenir l’ordre et l’unité…

Mark Eacersall et Sébastien Laurier construivent un récit captivant. Ils ne se contentent pas de narrer la révolte, puisqu’ils explorent avant tout les dynamiques complexes au sein de cette microsociété. La tension monte crescendo, rendant tangible la désillusion d’une communauté fragmentée par des conflits internes. Sur cette île isolée, la moindre rumeur peut semer la confusion, les différences ethniques se muent en motifs de violence et les hommes se disputent des femmes en quantité limitée…

Gyula Németh offre une continuité visuelle remarquable avec les deux premiers tomes de la série. Sa technique, empreinte d’un réalisme saisissant, parvient à capturer l’essence sauvage et tumultueuse de l’île. Plus généralement, ce troisième tome de Pitcairn se distingue par sa capacité à allier intrigue dramatique et peinture désenchantée de la nature humaine. La dégradation progressive de l’utopie en cauchemar est mise en scène avec brio, et elle se matérialise par les actes abjects de Menalee, la suspicion qui entoure Young et le destin déjà entamé qui attend Mary Ann Christian. En qualité de narratrice, elle assène ainsi : « Le jour de ma naissance, j’ai choisi la vengeance et la haine. »

La position de Maimiti est intéressante à plus d’un titre. Jeune mère devenue veuve le jour de la naissance de sa fille, elle se trouve face à un dilemme : venger la mort de son conjoint au risque de mettre le feu aux poudres ou parlementer et trouver un compromis afin de parvenir à la paix, son influence lui permettant de peser sur les décisions de ses pairs. Mais au-delà de sa personne, c’est toute l’île qui va être amenée à prendre position, d’une manière ou d’une autre, sur les événements en cours.

Ce troisième tome de Pitcairn prend le parti de radiographier les dynamiques de groupe et les postures humaines dans un contexte de conflit ouvert. Le talent narratif d’Eacersall et Laurier combiné aux qualités graphiques de Németh font de cette bande dessinée une œuvre aussi aboutie que prenante. Elle suggère par ailleurs une suite sépulcrale, puisque la vengeance n’a, de toute évidence, pas fini de s’exprimer.

Pitcairn, Mark Eacersall, Sébastien Laurier et Gyula Németh
Glénat, octobre 2023, 56 pages

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3.5

Danton, quand Andrzej Wajda révolutionne le cinéma historique en France

Lorsque le monstre sacré du cinéma polonais illustre l’épisode le plus sensible de l’histoire de France, à travers une fresque épique sur la période révolutionnaire, il se livre à une œuvre déroutante… au nez et à la barbe de ses commanditaires français et des autorités communistes polonaises.

Un film de commande qui se retourne contre ses commanditaires

Au début des années 1980, Andrzej Wajda est déjà largement reconnu comme cinéaste, aussi bien en Pologne qu’à l’étranger. Sa trilogie de la guerre (Génération, Ils aimaient la vie, Cendres et diamants) a définitivement assis sa réputation et L’Homme de marbre sorti en 1977 lui a valu une reconnaissance internationale tout en témoignant de son engagement personnel vis-à-vis de la situation politique de son pays. Il n’est donc pas étonnant que le gouvernement socialiste de François Mitterrand, fraîchement élu, fasse appel au cinéaste polonais réputé pour ses films historiques et politiques afin de réaliser un film censé commémorer la Révolution française. De fait, le film sera co-financé par la France à 12% (10% seront avancés par le gouvernement polonais). Ce ne sera pas la seule production cinématographique célébrant la Révolution française et suscitée par les autorités françaises puisque La Révolution française de Richard T. Heffron et Robert Enrico sortira six ans plus tard. Pour son film, Wajda et son scénariste Jean-Claude Carrière adapteront la pièce de théâtre L’Affaire Danton de Stanislawa Przybyszewska, pièce qui, malgré son titre, s’attardait sur la personnalité de Robespierre dont l’auteur était admirative et dont elle faisait l’apologie (elle-même était très influencée par les ouvrages de l’historien marxiste Albert Mathiez). Or, Wajda, créatif intraitable et en même temps d’une grande subtilité, va effectuer une profonde subversion en présentant un tableau peu flatteur de la Révolution française durant l’épisode de la Terreur et en promouvant l’image de Danton au détriment de Robespierre largement critiqué. Il s’agit donc d’une double trahison, autant politique qu’artistique. Pour le réalisateur, le choix de Gérard Depardieu s’impose d’emblée comme une évidence d’autant plus qu’il avait déjà interprété Danton dans une représentation française de la pièce d’origine. Tourné entre avril et juillet 1982 en France, le film sort le 12 janvier 1983 et reçoit un accueil glacial du gouvernement, le président s’éclipsant rapidement après la fin de la projection privée le 6 janvier. Il est, logiquement, mieux accueilli par la droite (à l’instar du critique de Valeurs Actuelles Laurent Dandrieu pour qui la vision de Wajda de la Révolution est « iconoclaste » et présente une « Révolution qui n’a que la liberté et les droits de l’homme à la bouche, mais dont le quotidien n’est que massacre et oppression ») et plonge dans l’embarras le gouvernement polonais de l’époque. Le film vaut à son réalisateur le César du meilleur réalisateur la même année.

Un film d’époque historique racontant l’histoire de son époque

À l’instar d’un grand nombre de films historiques, l’œuvre de Wajda parle davantage de son époque de conception que de celle qu’elle doit traiter. C’est ainsi que la période de la Terreur révolutionnaire renvoie explicitement à la Pologne des années 1980 et le duel Danton-Robespierre à l’affrontement politique entre Lech Walesa, leader du syndicat d’opposition Solidarnosc, et le général Jaruzelski, à la tête du régime communiste polonais. Tout est mis en œuvre pour opposer les deux hommes : tandis que Robespierre est montré comme un véritable ascète, froid, dur, presque sans émotion, partisan d’une Terreur sans fin, Danton est, quant à lui, présenté comme un homme enthousiaste et motivant, bon vivant et proche du peuple, adversaire de la Terreur. Il s’agit donc d’une opposition fondamentale entre l’homme du pouvoir (Robespierre/Jaruzelski) et l’homme de la rue (Danton/Walesa). Ajoutons que Robespierre et ses partisans sont interprétés par des acteurs polonais, Danton et son clan par des acteurs français, ce qui renforce encore cette dichotomie et le reflet de la situation des années 1980. Wajda l’assume clairement en entretien à la sortie du film : « Le choc entre ces deux hommes, c’est exactement le monde que nous vivons aujourd’hui. Le monde occidental, voilà Danton. Le monde de l’Est, c’est Robespierre. » Il y a également une référence à deux interprétations historiographiques opposées, celles des historiens marxistes Claude Mazauric et Albert Soboul d’une part, et celle de leur collègue devenu critique du communisme François Furet d’autre part, dans un contexte où les débats sur la Révolution française chez les historiens sont devenus intenses avec le début d’une approche plus critique de cette période.

Bien sûr, une telle orientation ne se fait pas sans anachronisme et entorse à l’Histoire, à l’image de la scène d’entrevue entre les deux dirigeants, montrée comme une invitation de Robespierre dans le film mais en fait à l’initiative de Danton. Le film tend ainsi à tordre la réalité historique pour servir son propos politique, chose commune dans les films d’époque à message. Il établit aussi des parallèles entres les situations passées décrites et celles d’actualité lors de sa sortie comme le rationnement du pain (les files d’attente interminable devant les magasins dans la Pologne des années 1980), les Parisiens qui cessent de parler politique quand apparait un membre des Sections (répression et surveillance des polonais par la police politique), saccage de l’imprimerie du Vieux Cordelier (censure et répression de la liberté d’expression), la modification du tableau de Jacques-Louis David Le Serment du jeux de Paume sur ordre de Robespierre (encadrement de l’art par le pouvoir et photos truquées sous Staline) et le procès des dantonistes (les procès politiques et purges du dirigeant communiste). Enfin, en prenant ouvertement le parti de Danton, le film fait l’impasse sur les crimes et abus du personnage, faisant de ce co-organisateur de la Révolution une victime de cette même Révolution. Le message historique se fait ainsi parfois au détriment de la reconstitution historique. Pour autant, il ne dessert nullement le propos du long-métrage. Celui-ci brosse une illustration pertinente du totalitarisme idéologique, prompt à broyer ses propres promoteurs, la France révolutionnaire de 1793 préfigurant la Russie et l’Europe de l’Est stalinienne et communiste. Dans le Nouvel Observateur du 14 janvier 1983, François Furent affirme que « le miracle de ce film, c’est qu’il n’est jamais anachronique, bien qu’il ne cesse, à travers Danton et Robespierre, de nous parler d’aujourd’hui (la Pologne de 1983) ». C’est donc bien un phénomène idéologique pérenne que dénonce Wajda, ce qui rend le propos intemporel.

Du point de vue formel, le cinéaste confirme sa prédisposition à restituer de manière saisissante le tragique de l’Histoire et des destinées humaines, dans une ambiance sombre proche du cauchemar. Depardieu et Pszoniak incarnent parfaitement leurs personnages en duel perpétuel sur fond de relation ambiguë entre amitié authentique et rivalité politique sous-jacente. Les deux hommes donnent réellement l’impression d’être proches, sortis du même sérail de la révolution avec des conceptions si différentes qu’ils en deviennent adversaires, puis ennemis mortels. La bonhommie et le côté rabelaisien de Depardieu est bien utilisé par opposition au côté sec et froid de Pszoniak. À leurs côtés, les seconds rôles sont également très bons, notamment un étonnant Jacques Villeret en général Westermann, un de ses rares rôles dramatiques de cette époque. Tous interprètent des acteurs plus ou moins importants de la Révolution française et, par voie de conséquence, de la guerre civile et de la Terreur qui se dévoilent progressivement pour arriver finalement à leur propre destruction. Encore une fois, le parallèle avec les luttes intestines au sein de l’URSS et la montée progressive de la Terreur stalinienne et des purges de masse s’impose. Des portraits d’êtres tragiques, à la fois bourreaux et victimes, et que l’on peut retrouver à toute époque.

Si le film n’est pas le plus renommé de la carrière de Wajda, il est sans doute l’un de ses plus ambitieux, illustrant au mieux les parallèles entre différentes époques historiques reliées entre elles par leurs ressemblances. Une œuvre mémorable, édifiante, élégante et en même temps radicale, toujours largement d’actualité aujourd’hui.

Bande-annonce : Danton

Fiche technique : Danton

Réalisation : Andrzej Wajda
Scénario : Jean-Claude Carrière, avec la collaboration d’Andrzej Wajda, Agnieszka Holland, Bolesław Michałek et Jacek Gąsiorowski, d’après L’Affaire Danton de Stanisława Przybyszewska
Avec Gérard Depardieu, Wojciech Pszoniak, Anne Alvaro, Roger Planchon, Angela Winkler, Jacques Villeret…
Production : Gaumont – TF1 Films Production – S.F.P.C. – T.M. – Les Films du losange
avec la participation du Ministère de la Culture, Paris et Film Polski
Producteur : Emmanuel Schlumberger ; Margaret Menegoz pour les Films du Losange ; avec la collaboration du Group de Production X Varsovie (Barbara Pec-Šlesicka)
Image : Igor Luther
Décors : Allan Starski avec la collaboration de Gilles Vaster
Costumes : Yvonne Sassinot de Nesle (réalisés par Tirelli-Rome)
Musique : Jean Prodromidès avec l’Orchestre philharmonique de Varsovie, sous la direction de Jan Pruszak
Son : Jean-Pierre Ruh, Dominique Hennequin, Piotr Zawadzki
Montage : Halina Prugar-Ketling
Directeur de production : Alain Depardieu
12 janvier 1982 en salle / 2h 15min / Historique, Drame

Perfect Days : Il faut imaginer Sisyphe malheureux

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Wim Wenders filme le quotidien répétitif d’un nettoyeur de toilettes à Tokyo, qui se dévoile sans accroche précise au réel. Le réalisateur revisite le mythe de Sisyphe, condamnant malheureusement le spectateur à une absence d’explication claire. Entre la détresse et la solitude, le personnage d’Hirayama trouve un semblant de réconfort dans la musique, tandis que le film oscille entre la poésie de l’absurde et un réel jamais totalement convoqué, laissant le spectateur suspendu dans l’écho de ce conte moderne.

Synopsis : Hirayama, un quadragénaire vivant seul à Tokyo, est employé pour nettoyer les toilettes de la capitale japonaise. Les jours se répètent dans son quotidien banal, on pourrait croire au premier abord qu’il en tire une certaine satisfaction.

Cela faisait depuis 2018, avec le documentaire Le pape François : Un homme de parole, et 2017, avec la fiction Submergence, que le réalisateur allemand n’avait pas proposé d’œuvre cinématographique. En cette année 2023, ce ne sont pas un, mais deux films qui sortent en salle : le documentaire Anselm et la fiction Perfect Days. Dans ce dernier long-métrage, Win Wenders renoue avec ses plus vieilles marottes, le mutisme et les plans de paysages qui nous rappellent Paris, Texas. Le rapprochement n’est pas seulement dans les sujets traités, il est aussi cinématographique. La mise en scène nous évoque réellement le film de 1984. En réutilisant un héros qui ne s’exprime que très peu, voire encore plus muet que Travis, le réalisateur déplace l’attention du spectateur non sur ce qu’il dit mais sur ses actions. Si on ne l’entend pas exister, il faudra porter une attention toute particulière à ses mouvements pour tenter, ne serait-ce qu’une légère compréhension d’Hirayama. Son personnage est au cœur du film, et les intentions du réalisateur sont claires : observer son personnage agir, le voir travailler.

Le film, d’une durée de deux heures et cinq minutes, se focalise principalement sur le quotidien d’Hirayama en tant que nettoyeur de toilettes à Tokyo. La mise en scène exploite l’aspect répétitif, où les mêmes scènes et plans se reproduisent. On se retrouve presque dans une boucle temporelle à la manière d’Un jour sans fin (Harold Ramis, 1993). Les mêmes toilettes nettoyées jour après jour, la même pause déjeuner, le même trajet en vélo vers les bains publics… Le film est ponctué, çà et là, par des personnages qui font irruption dans son quotidien. Bien que leur impact soit minime, ils servent à ajouter des réactions comportementales du héros, permettant au spectateur d’en apprendre davantage sur lui. Cependant, rien ne peut interrompre la machine au travail, elle repart toujours aux aurores.

Sisyphe se ment-il ?

Le lien avec le mythe de Sisyphe d’Albert Camus est omniprésent tout au long du film, jusqu’à ce que le long-métrage assume pleinement, allant jusqu’à nommer l‘Absurde. Comme notre personnage, le mythe, qui donnera son nom à l’essai philosophique de 1942, trouve sa raison d’être dans le travail. Condamné à rouler sa pierre jusqu’au sommet d’une colline, seulement pour la voir redescendre le soir, Sisyphe doit la remonter chaque jour pour l’éternité. Win Wenders propose ainsi une relecture à la fois moderne, mais, il faut le dire, teintée de sa propre interprétation du mythe de l’auteur français.

Rien dans le long-métrage n’explique véritablement pourquoi Hirayama est contraint à cette tâche quotidienne. Le réalisateur, en tant que puissance créatrice, semble être celui qui condamne son personnage à la souffrance. Homme de lettres, avec une sœur fortunée, probablement issu d’une famille aisée du Japon, le personnage semble s’auto-condamner à son labeur. Alors que pour Sisyphe, le châtiment venait des dieux pour avoir osé les défier. C’est pourquoi Camus suggère d’imaginer Sisyphe heureux, trouvant son bonheur dans l’accomplissement de ses actions plutôt que dans le sens qu’il y met parce qu’il y est condamné. La perspective d’un auto-condamnement du personnage aurait pu être enrichissante, mais le film offre tellement peu d’éléments que nous risquerions déjà de tomber dans une surinterprétation.

Dans le film, Win Wenders n’explicite pas la condamnation ni ne fournit de raison apparente. Qu’il s’agisse d’une critique du capitalisme ou du déclassement social, aucune voie spécifique n’est privilégiée. L’idée d’un fatalisme ou d’une force oppressante maintenant le personnage dans cette vie demeure abstraite, en contraste avec des films tels que A Plein Temps d’Éric Gravel, où les forces dominantes sont réelles. Sous forme de superstructure et donc normalement non incarné, ces éléments deviennent toutefois palpables dans certaines circonstances. Le personnage d’Hirayama, semble à l’inverse de ce que le film sous-entend par son titre, se débattre dans une détresse et une solitude dès la moitié du film jusqu’à la fin. Ce qui nous fait dire qu’il y a une inadéquation émotionnelle totale avec son quotidien. De plus, en cherchant à corrompre son état mental à travers la musique, un conflit direct émerge avec ses émotions. L’utilisation, par exemple de I’m Feeling Good de Nina Simone, contraste avec le visage en pleurs de Hirayama qui tente de maintenir un sourire forcé.

Suivre le réel par la mise en scène

Win Wenders, adepte des longues séquences, il faut le reconnaître, ne l’est pas autant pour les longs plans. Le film est constamment coupé par le montage. Le réalisateur lui-même n’est pas plus intéressé par le métier d’Hirayama. Il lui paraît plus intéressant de multiplier les plans et l’ellipse pour marteler l’idée de répétition que de proposer une expression réelle de ce que c’est que d’être nettoyeur des toilettes de Tokyo.

Il est frappant de voir que le film montre souvent la routine du personnage jour après jour, tout en changeant le point de vue de la caméra. Quand Hirayama prend son café, on le voit au fil du film sous toutes les coutures. Cela propose ainsi une réactualisation constante de l’action, dans le contexte d’un film de 2h05, plutôt que d’une action répétitive du quotidien.

Ce qui pousse encore plus le spectateur à se demander ce que le réalisateur allemand veut raconter dans son histoire. Il ne propose pas une utilisation esthétique de la caméra comme reproduction du travail pénible et répétitif jusqu’au-boutiste.

Le film avait tous les éléments nécessaires pour offrir une vision d’un personnage muet et invisibilisé par son emploi, probablement condamné à son destin. Malheureusement, seuls des débuts de pistes sont proposés, plongeant le film dans le flou total quant à l’objectif visé dans ce 37e long-métrage du réalisateur allemand. Le personnage ne transcende ni l’absurde, ni ne s’y confond. Comme c’est souvent le cas dans les films de Win Wenders, le cinéaste se retrouve entre deux choix sans en faire aucun. 

Bande-annonce : Perfect Days

Fiche technique : Perfect Days

Réalisation : Wim Wenders
Décors : Towako Kuwajima
Photographies : Franz Lustig
Montage : Toni Froschhammer
Société de production : Master Mind, Wenders Images
Société de distribution : Haut et Court
Pays de production : Allemagne — Japon
Langue originale : Japonais
Genre : Drame
Date de sortie : 29 novembre 2023

Note des lecteurs5 Notes

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Blade Runner : l’existence artificielle

Terrain de jeu de prédilection de la philosophie et de la littérature, la dystopie a rapidement gagné le grand écran. De nombreux cinéastes se sont projetés dans un futur, pas si lointain pour certains, et dans le cas de Ridley Scott, on peut dire que son Blade Runner résonne avec notre actualité. La technologie a permis de créer des liens d’empathie, que ce soit avec un simple écran numérique ou bien avec la complexité d’une intelligence artificielle. En gommant les frontières avec ces entités, des humanoïdes finissent par voir le jour. A partir de là, il est bon de se demander ce qui les distingue d’une autre machine. Comment définir sa propre identité, que l’on soit fait de chair ou d’un alliage artificiel ? Et finalement, l’humain est-il réplicable ?

Cette analyse révèle des éléments importants de l’intrigue. Il est recommandé d’avoir vu le film au préalable.

Le genre narratif qu’est la science-fiction est né en Europe et a notamment été popularisé par Jules Verne, Mary Shelley, H. G. Wells et Aldous Huxley. Ce qui a permis à de nombreux lecteurs de voyager dans des contrées inexplorées par l’humanité, car elle reste toujours au centre des récits, au centre des débats. S’ensuit une vague de comic books, influencée par la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à ce que des auteurs intègrent une aura de contre-culture et de sciences humaines au tournant des années 70 (sociologie, écologie, l’arrivée massive des drogues, la sexualité, les rapports à la nouvelle technologie et aux médias). Tous les éléments qui composent cette thématique sont réunis dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968). L’interrogation de Philip K. Dick lui sert à la fois de socle philosophique et de titre pour son roman.

Publiée la même année que la sortie en salle de l’immortel 2001 : l’odyssée de l’espace, mis en boîte par un Stanley Kubrick qui a bien digéré Le Voyage dans la lune de Georges Méliès, cette œuvre a un avenir tout tracé vers le grand écran, à une époque où les prouesses technologiques nous donnaient à explorer des galaxies très lointaines (La Guerre Des Étoiles de Georges Lucas) ou à nous projeter dans un avenir proche. Le projet a voyagé jusqu’aux oreilles de Martin Scorsese, avant qu’il ne se rétracte. Puis l’acteur reconverti en scénariste, Hampton Fancher, a pu démarrer l’écriture, avant de courtiser Ridley Scott à la réalisation, dès lors dans un parcours sans faute (avec Les Duellistes et Alien : le huitième passager) et très occupé dans la mise en chantier d’un certain Dune, qu’Alejandro Jodorowsky aurait voulu concrétiser La suite, on la connaît. La lenteur de la production le fait cependant quitter le navire et David Lynch reprend la main. Scott a donc tout à revoir, mais l’appui précieux de David Webb Peoples à la réécriture du scénario l’aide grandement à se focaliser sur l’esthétique d’un film culte et emblématique des années 80.

Un monde en ruines

Le statut de Blade Runner n’est pas démérité et le cinéaste parvient à entrer en phase avec la devise de Philip K. Dick : « Dans mon écriture je m’interroge sur l’univers, je me demande à voix haute s’il est réel, et je me demande si nous le sommes tous ». Cet univers, parlons-en. La Terre court à sa perte. Fuir le danger est une nécessité dans ce monde cyberpunk et rétrofuturiste, un univers à mi-chemin de nos progrès technologiques et de ceux qui restent encore à créer. Les véhicules se déplacent maintenant dans le ciel pour éviter le trafic ininterrompu à la surface, les usines crachent du feu et les immeubles se surélèvent comme pour échapper à l’air pollué dans les bas-fonds d’un Los Angeles éclairé par des lumières artificielles et aveuglantes. Même les rayons du soleil ne passent plus la masse brumeuse et nuageuse qui augmente de fait le taux de précipitation. La planète est malade et les humains la surpeuplent malgré tout. Le film s’arme alors des plus belles intentions pour prendre le pouls de cette civilisation aux portes de l’enfer, afin de mettre en pièces leur toute dernière création : les réplicants. Ces humanoïdes, servant d’auxiliaires lors d’explorations spatiales, se sont mutinés. Malgré leur espérance de vie limitée dès leur conception, Rick Deckard, incarné par Harrison Ford, est missionné pour les identifier et les neutraliser. Tel est le devoir des Blade Runner. Commence alors une course-poursuite, nourrie avec les codes du film noir, où on favorise l’introspection au détriment de séquences d’actions spectaculaires.

Blade Runner (1982) possède pas moins de sept versions. Pour l’analyse qui va suivre, nous avons décidé de nous arrêter sur le Final Cut (2007), une version remasterisée du son, des images et du montage que Ridley Scott a lui-même supervisé. Elle comprend déjà les modifications apportées de sa Director’s Cut (1992), qui a changé toute la donne dans la perception d’une œuvre moins ambiguë quant à la nature de Rick Deckard. Avec l’insertion d’un plan onirique pour faire le lien avec une licorne en origami, Scott a finalement tué le débat, car il nous confirme bel et bien que l’enquêteur est un réplicant. Il ne serait pas pertinent de revenir dessus, mais plutôt de considérer cette information comme une opportunité pour gratter les autres couches de réflexion qu’on nous a laissées. Mettons-nous, nous aussi, en chasse de ces androïdes pour en disséquer tous les secrets et toutes les vertus.

L’imperfection est humaine

Le film ouvre sur un test Voight-Kampff à l’aide d’un appareil du même nom, mesurant les réactions biologiques à des stimuli afin d’évaluer le potentiel d’empathie des réplicants. Respiration, rythme cardiaque, temps de réaction, dilatation de la pupille et dégagement de phéromones, tout est quantifié. On pourrait résumer cela à un détecteur de mensonge auquel on aurait intégré le test de Turing, qui consiste à mettre un humain en confrontation verbale à l’aveugle avec un ordinateur et un autre humain. Détecter les émotions et questionner les souvenirs devraient alors suffire pour savoir si le sujet est bien un réplicant créé par la Tyrell Corporation ou non, mais la complexité des modèles Nexus-6 tient compte de tous ces paramètres.

Lorsqu’un petit groupe de réplicants revient illégalement sur Terre pour chercher des réponses sur leur date d’expiration et sur une possible prolongement de leur espérance de vie, la rencontre avec leur créateur tourne court. Pourquoi créer des robots humanoïdes ? Quel est l’intérêt des créateurs ? La quête de la perfection d’Eldon Tyrell (Joe Turkel) y répond, avec un arrière-goût égocentrique, car il n’hésite pas à implanter des souvenirs de sa nièce dans la mémoire de sa secrétaire Rachel (Sean Young), afin de rendre son dernier prototype moins violent par exemple. Elle aussi est un réplicant, bien que sa vocation diffère de celle de Roy Batty (Rutger Hauer) et de son groupe.

Roy est un modèle destiné au combat pour le programme de défense des colonies, Pris (Daryl Hannah) est un « modèle de plaisir » pour le personnel militaire et manipule sans peine les hommes, Zhora (Joanna Cassidy) a été ré-entraînée pour accomplir des meurtres politiques, Leon (Brion James) est un modèle de combat, chargeur de munitions pour des applications liées à la fission nucléaire… « Quelle expérience de vivre dans la peur, n’est-ce pas ? Voilà ce que c’est d’être un esclave. » Cet esclavage provient d’une problématique politique plutôt qu’une condition raciale et Roy Batty en sait quelque chose, malgré sa quatrième et dernière année d’existence. Telle est la malédiction absolue de ces réplicants qui ne rêvent que de s’émanciper de leurs créateurs. Nés pour servir et non pas pour vivre, sans issue possible, la désillusion est trop forte pour que Batty ne commette pas l’irréparable, un parricide symbolique. Echec et mat pour cette industrie de clonage, le roi dans sa pyramide dorée n’est plus.

Ils n’ont rien contre l’homme. Ils veulent simplement gagner leur indépendance et obtenir un tant soit peu de dignité. Les réplicants sont à présents les seuls à décider de leur sort et Deckard rejoindra ce mouvement dans un dénouement clé dans sa nouvelle vie sans frontières. A plusieurs instants, il existe une conscience de soi qui interpelle et qui redistribue les questions du test Voight-Kampff à tous les personnages. Les réplicants mettent en question la définition de l’humain en renversant l’idée de la biologie comme condition unique et suffisante. Il n’en est évidemment rien. Deckard est lui-même au centre de ce test qui révélera son identité. On peut également dire que les différents origamis que l’agent Gaff (Edward James Olmos) parsème aident grandement dans cette conclusion.

Dans les yeux de Roy Batty

Cicéron évoquait déjà que les yeux sont le miroir de l’âme. Lorsque Batty retrouve le concepteur de ses yeux, leur échange nous fait plutôt comprendre qu’ils ont pu voir des choses aussi bien atroces que merveilleuses, ce qui sera délivré avec beaucoup de lyrisme et d’émotions dans le climax. Batty suggère que ses yeux sont également une source mémorielle indispensable qui témoigne de son existence.

Douglas Trumbull aux effets spéciaux et Jordan Cronenweth à la photographie. Ces deux prodigieux techniciens de l’image nous permettent de nous rapprocher de l’expérience de Batty lors de son voyage spatial. Le spectateur peut également se vanter d’avoir vécu des sensations uniques au détour de cette œuvre à la fois mystique et résolument philosophique. Nous en arrivons donc au dernier duel entre le Blade Runner et Batty, sa dernière cible. L’avantage va au réplicant, joueur et un peu démoniaque sur les bords, jusqu’à ce que les premiers symptômes de sa mise hors service se fassent sentir. La fin est proche et dans la foulée, Deckard s’accroche fortement à une poutre métallique sous peine de finir en compote sur le trottoir insalubre des bas-fonds de Los Angeles. A notre grande surprise, Batty lui tend la main, lui épargnant ainsi une mort certaine, ce qui ne change rien à son destin.

Sous une pluie battante, sans agressivité dans la voix, c’est l’heure d’un monologue qui ramène astucieusement de lointains souvenirs, non pas uniquement pour les transmettre à Deckard. Cet élan poétique que Rutger Hauer a improvisé, en raccourcissant le texte initial, cherche avant tout à émouvoir le policier. L’acte le plus humain qui soit nous est servi avec noirceur et mélancolie, ce qui ne laisse pas le spectateur insensible à ces mots.

J’ai vu des choses que vous, humains, ne pourriez croire… Des navires de guerre en feu, surgissant de l’épaule d’Orion… J’ai regardé des rayons C briller dans l’obscurité, près de la Porte de Tannhäuser… Tous ces moments se perdront dans le temps… comme… les larmes dans la pluie… Il est temps de mourir.

En le sauvant d’une chute mortelle, Roy Batty fait de Deckard le témoin de son existence. Il en a délivré son testament dans un ultime discours. S’il n’y a pas de connaissances ni de savoirs absolus dans le contenu, c’est à l’inspecteur d’étudier la portée de ce témoignage. La capacité de Roy Batty à percevoir la beauté et la grandeur de l’univers démontre ainsi la toute-puissance que possèdent les réplicants à pouvoir échapper aux carcans de la société. Sauver la vie de Deckard, citer et exprimer un poème inspiré par Nietzsche, accepter son espérance de vie encore plus éphémère que les êtres de chair. Tout cela réuni témoigne de la supériorité physique, intellectuelle, émotionnelle et même érotique des réplicants. C’est incontestable, comme le démontre clairement ce rapprochement maladroit entre Deckard et Rachel. Et dans le dernier souffle de Batty, la sentence est inéluctable. La machine peut effectivement emprunter les qualités des humains, tandis que l’humain semble avoir perdu toute son humanité. C’est lui qui devient une sorte de machine. Ainsi, Rick Deckard se transforme en une copie conforme des hommes, tandis que Roy Batty passe du monstre de Frankenstein à une figure emphatique et messianique. La crucifixion partielle de Batty en atteste. Par ailleurs, Rutger Hauer est décédé en 2019, la même année que son personnage. Une bien triste coïncidence.

Le sort s’acharne également sur l’auteur, qui est décédé peu avant la sortie du film en 1982 et qui n’a donc pas pu découvrir cette adaptation. Sa disparition a toutefois permis aux autres œuvres de Philip K. Dick de prospérer au cinéma, comme en témoigne les nombreuses adaptations mémorables : Total Recall, Minority Report, Planète Hurlante et A Scanner Darkly.

Peut-on ainsi en déduire que les créatures mécaniques risquent de prendre le pouvoir ? Il s’agit d’une question sous-jacente et épineuse vers laquelle James Cameron s’est engagée avec son T-800 envoyé par l’entité Skynet dans Terminator (1984). Les outils robotiques envahissent les centres commerciaux et, a fortiori, les demeures des citoyens qui peuvent se les offrir. Cette surconsommation entre en diapason avec notre utilisation des technologies dont nous dépendons. Nous sommes de plus en plus connectés à elles, faisant de nous les parfaites chimères qu’un Blade Runner se mettrait à chasser. Au lieu de cela, K. Dick et Scott nous mettent face à nos doubles que nous ne le voyons pas ou plus naturellement. C’est ainsi que Blade Runner gagne à être vu et revu à l’infini, pour l’immense complexité d’une analyse dont nous effleurons à peine les possibilités d’interprétation et qu’il convient de compléter avec son expérience personnelle.

Le droit de tuer ? : Justice sauvage

Qui dit Joel Schumacher dit Batman. Donc cadrages débullés sur néons fluos, tétons qui pointent sous le Bat-Kevlar, DC à Mykonos pour la DA et punchlines de bâtonnet M. Freeze pour les menu kids. Pas l’empreinte la plus facile à assumer dans l’histoire récente du cinéma. Mais Schumacher, c’est aussi des films qui ont remué la poussière cachée sous le tapis du soft-power triomphant des 90’s, et fait tousser l’Amérique d’aujourd’hui. Et en la matière, Le droit de tuer ? ne fait pas dans la dentelle.

De L’Abjection

Déjà le pitch : dans le Sud profond qui n’a jamais enterré la hache de la guerre de Sécession, deux rednecks crasseux violent une fillette noire sur le chemin des courses. Pas de doutes, ni de points d’interrogations sur le pourquoi du comment. Schumacher introduit les deux ignobles avec tout le sens du grotesque dont son Scope est capable sans franchir la ligne fine de la caricature, et l’acte en lui-même ne laisse pas de place à l’ambiguïté.

On aimerait pas être à la place d’un cinéaste chargé de montrer l’immontrable sans pornographier ce qui devrait rester hors-champ. Mais là encore, Schumi sait qu’il doit réaliser l’impossible : faire en sorte que le public SACHE d’expérience et de vécu, dans sa chair et dans son âme, pour ne pas lui laisser le confort des postures.

Les années 90, c’étaient cette décennie où des kamikazes de la caméra n’hésitaient pas à faire mal au spectateur. Pas pour tapiner sur le bitume du voyeurisme crade, mais pour réveiller son empathie anesthésiée par la surmédiatisation de la violence. Joel Schumacher, comme Kathryn Bigelow ou Oliver Stone, faisait partie de ces cinéastes qui concevaient le cinéma comme le langage de la stratégie du choc, le contre-pouvoir à l’impact. On n’est plus au stade De L’abjection de Jacques Rivette sur Gillo Pontecorvo, la morale n’est plus une affaire de travelling, mais de ressenti. Il ne s’agit pas de bêtement représenter ce qu’on ne saurait voir, mais d’expérimenter à la première personne ce qu’on est habitué à regarder à distance d’écrans interposés.

Dear White People

Ici, Schumacher fait juste ce qu’il faut pour préserver la morale élémentaire (on ne voit jamais le visage de la fillette) tout en allant bien plus loin que ce que le spectateur venu pour une adaptation de John Grisham s’attendait à recevoir. Le romancier américain, qui fut la poule aux œufs d’or du Hollywood des années 90, a cette réputation (parfois vraie, un peu injuste) de pointer sa plume sur les dysfonctionnements de l’Amérique en ménageant la susceptibilité de ceux qui ne les subissent pas. De sa caméra, Schumi ne fait autant de manières : chacun est invité à autopsier sa propre moralité. Surtout quand la justice n’est pas aussi aveugle qu’elle prétend l’être.

Car encore une fois, nous sommes dans le Sud profond. Là-bas, les violeurs blancs que tout accuse peuvent s’en tirer. Pour le père de la gamine, joué par un Samuel L. Jackson tout en « character actor » habité, l’autojustice n’est pas de la vengeance, mais un acte de lucidité. Pour son avocat doué mais frivole, joué par un Matthew McConaughey déjà tout de lui-même vêtu, c’est un casse-tête. Comment faire acquitter par un jury blanc un homme noir qui a rafalé les monstres au nez et à la barbe de tout le monde ? Les subtilités juridiques les plus encastrées dans les petits paragraphes de la jurisprudence ne font pas le poids face au témoignage du vu et du vécu.

Démocrate bon teint aveuglé par sa vertu, le personnage de McConaughey est constamment en retard sur celui de Jackson dans le déroulé des événements. Le film aurait pu aller plus loin dans le renversement des rôles, avec le WASP BCBG trempé dans l’indolence du bourbon, balladé par le prolo noir qui sent la sueur en marcel. Malgré sa dégaine de gibier de potence en puissance, Samuel L. Jackson sait ce qu’il fait. Le vigilante-movie est déféré devant le film de procès. À charge pour le jury et le spectateur de traiter l’acte d’accusation, avec toutes les questions indélicates que cela implique.

Guilty conscience

On le sait depuis Columbo, le plus con c’est pas celui qui porte l’anorak de chez Kiabi. Jackson n’attend pas qu’on vienne le sauver: il choisit son sauveur persuadé d’être moins blanc que les autres. Du sur-mesure. Mais Akiva Goldsman au scénario oblige, Le droit de tuer ? s’efforce de noyer le poisson. Le scénariste et son coup de clavier à l’eau de javel recentre le curseur sur le point de vue du grand-public venu pour une adaptation de John Grisham. Donc un peu de sauveur blanc quand même.

On fait pas toujours ce qu’on veut dans une production de studios avec un casting all star. Mais assez cependant pour défroquer le personnage de McConaughey de son costume de Gregory Peck du Silence et des ombres. Voir ce plan qui exprime en suspension la sidération de McConaughey, avec ses vêtements maculés du sang de la culpabilité.

On a souvent reproché au Droit de Tuer ? de faire l’apologie de la peine de mort, mais ce n’est pas vraiment le débat, là-bas tout le monde est pour. Si ce n’est Sandra Bullock, la libérale newyorkaise qui découvre l’opinion des libéraux du Mississipi sur le sujet. La question se pose plutôt sur son application, qui varie en fonction de la couleur de peau.

Vision du présent

Les tensions raciales qui explosent dans l’Amérique d’aujourd’hui sont celles qui grondaient dans les années 90 dépeintes dans le film. À sa sortie, Le droit de tuer ? ranimait les spectres du passé. En 2023 le film scrute les démons de maintenant . Charleston, Georges Floyd, KKK, tout ça se tend à l’écran comme un memento mori de l’ultra-présent. Il va falloir rendre à Joel ce qui appartient à Schumacher. Entre Chute Libre et 8mm, le réalisateur fut surement l’un de ceux qui a le mieux raconté notre époque depuis la sienne.

De fait, la vraie question du Droit de Tuer ? n’est pas tellement « Peine de mort, pour ou contre ?». Ce serait plutôt : « Peut-on condamner le bourreau des bourreaux de son enfant, dans un système susceptible de les acquitter pour leur couleur de peau ? ». Compliqué hein ? C’est tout le sens de la carrière de John Grisham au fond, qui tient dans la plaidoirie finale du personnage de McConaughey. À savoir conduire l’américain moyen à admettre l’injustice profonde de son système judiciaire. Et lui donner les clés pour en rétablir l’équité. La morale n’est plus une affaire de travelling devant le fait accompli.

On peut lui opposer que manipuler le jury en jouant sur les émotions revient à manipuler le spectateur derrière la caméra. Comme le fait notre avocat lorsqu’il traduit en mots le viol auquel nous avons été confronté en images au début du film. Peut-être. C’est plus facile de trancher le débat quand on ne se sent pas concerné. Ce qui n’est pas le cas ici.

Bande-annonce : Le droit de tuer ?

Fiche technique : Le droit de tuer ?

Titre original : A Time to Kill
Réalisation : Joel Schumacher
Scénario : Akiva Goldsman, d’après le roman Non coupable (A Time to kill) de John Grisham
Avec Matthew McConaughey, Sandra Bullock, Samuel L. Jackson…
Directeur de la photographie : Peter Menzies Jr.
Montage : William Steinkamp
Distribution des rôles : Mali Finn
Direction artistique : Richard Toyon
Décors : Larry Fulton
Décorateur de plateau : Dorree Cooper
Costumes : Ingrid Ferrin
Musique : Elliot Goldenthal
Producteurs : John Grisham, Hunt Lowry, Arnon Milchan et Michael G. Nathanson
Producteur associé : William M. Elvin
Genres : drame juridique, thriller, rape and revenge
Durée : 149 minutes
Dates de sortie :
États-Unis : 26 juillet 1996
France : 13 novembre 1996

« Gunmen of the West » : mythologie du hors-la-loi

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Gunmen of the West, publié aux éditions Bamboo, est une oeuvre collective remarquable, qui s’inscrit dans le genre de la bande dessinée western. Elle rassemble 14 illustrateurs autour de Tiburce Oger, pour retracer le parcours tumultueux des gunfighters durant la conquête de l’Ouest américain. L’album se distingue par son authenticité historique, s’appuyant sur des archives pour offrir une lecture détaillée de cette période.

Contrairement à ses prédécesseurs, qui mélangeaient faits réels et fiction, Gunmen of the West s’ancre fermement dans la réalité historique. Tiburce Oger y reconstitue plus de 150 ans d’histoire, adoptant cette fois, après l’homme blanc et l’Amérindien, le point de vue du hors-la-loi.

La diversité des illustrateurs, incluant des noms comme Stefano Carloni, Olivier Vatine et Nicolas Dumontheuil, apporte une pluralité stylistique appréciable, tandis que les différentes histoires abordent des thèmes variés, allant du racisme à la violence, en passant par la justice et la survie. L’histoire de Tiburcio Vasquez par Félix Meynet, par exemple, explore le thème du racisme et de l’exploitation coloniale, tandis que l’histoire de Jules Beni et Jack Slade par Ronan Toulhoat offre un contraste visuel frappant (le rouge du sang sur le bleu délavé prédominant) tout en sondant un as de la gâchette.

Gunmen of the West va au-delà de la simple narration historique ; il interroge les implications morales et éthiques de cette époque. À travers des personnages comme Godfor, décrit par Laurent Hirn, ou l’Apache Kid de Christian Rossi, l’album explore des thèmes tels que la marginalisation, la revanche et la justice. Ce faisant, il invite le lecteur à réfléchir sur les aspects souvent sombres de l’histoire américaine. Le fil rouge, un braquage dans une armurerie, n’est qu’un prétexte pour multiplier les récits sur ces légendes de l’Ouest, des frères Harpe à John Sontag. Ce dernier est l’occasion de se pencher sur les compagnies de chemins de fer, quand d’autres illustrateurs, comme Éric Hérenguel, s’intéresseront à d’autres tropes habituels de l’époque, ici en l’occurence deux maquerelles se disputant la même prostituée.

« Personne au monde n’est plus cruel que ces deux monstres. Ils tuent, violent, décapitent et éventrent hommes, femmes et enfants ! » Big et Little, les deux frères Harpe, ne se font pas que des amis en agissant de la sorte, et ils en paieront le prix fort. De son côté, en tant que seul Hispanique à occuper ce poste, le gouverneur de Californie Romualdo Pacheco n’a pas pu accorder sa grâce à un compatriote condamné à mort, pourtant innocent. Apache Kid apparaîtrait presque comme un chevalier blanc : parce qu’il lui a offert une cigarette, un cocher est épargné après son intervention lors du massacre de Kelvin Grade. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Très bien ficelé, Gunmen of the West est une oeuvre collective puissante qui allie authenticité historique, diversité narrative et profondeur thématique. Avec ses courts récits portant sur la conquête de l’Ouest et ses figures ambivalentes, peuplés de gunfighters obstinés et… d’éléphants voués à la potence, il va au-delà des clichés habituels et dévoile de quoi se constituait l’Amérique du XIXe siècle.

Gunmen of the West, collectif
Bamboo, novembre 2023, 112 pages

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Disney, le guide visuel ultime : un panorama des studios Disney

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Disney, le guide visuel ultime fait l’objet d’une réédition actualisée aux éditions Hachette. Cette œuvre collective propose une immersion documentée et illustrée dans l’univers de Disney, employant pour cela les innombrables archives de la compagnie, qui englobent documents, objets, costumes, dessins, et bien plus.

L’histoire de Disney débute en 1923 avec la fondation du studio dans un contexte où les films muets et en noir et blanc étaient la règle. Tout le parti pris de l’ouvrage consiste à décrire la révolution alors initiée par Walt Disney, qui va non seulement intégrer le son et la couleur dans les années 1930, marquant ainsi une nouvelle ère dans le domaine de l’animation, mais aussi proposer toute une série de récits fondateurs et de personnages emblématiques. Les principes de divertissement propres au studio perdurent aujourd’hui encore. Aussi, des œuvres pionnières comme Blanche-Neige et les sept nains (1937), récompensée aux Oscars, vont laisser place aux innovations techniques des années 1990, notamment avec Toy Story et ses animations numériques. Le livre retrace ce parcours fascinant, qui passe également par l’impact de Disney durant la Seconde Guerre mondiale, l’ouverture du parc Disneyland en 1955, l’évolution récente vers des films en prises de vue réelles, jusqu’à l’intégration de Pixar et le lancement de la plateforme de streaming Disney+.

Le livre offre un aperçu détaillé des méthodes narratives et des techniques d’animation développées par Disney. L’accent est mis sur des films-clés, examinant par exemple la création minutieuse des personnages de Blanche-Neige, la production avant-gardiste et rapide de Dumbo et l’utilisation de références humaines réelles pour animer les mouvements des personnages de Cendrillon. Il explore l’adaptation du Livre de la Jungle, dont l’intérêt a très largement précédé sa réalisation concrète, et met en lumière des aspects divers tels que la palette de couleurs ou la représentation d’Agrabah dans Aladdin et les influences musicales ou la scène introductive du Roi Lion. Le livre s’étend par ailleurs sur la diversité des paysages et des créatures présentés dans les films Disney ou les hommages et easter eggs subtils disséminés dans divers œuvres – le camion de livraison Pizza Planet, par exemple. Il célèbre plusieurs innovations techniques, la moindre n’étant certainement pas la caméra multiplane, récompensée par un Oscar technique, nécessitant cinq opérateurs et révolutionnant la perspective dans l’animation.

Disney, le guide visuel ultime est bien plus qu’un simple recueil d’anecdotes et d’images ; l’ouvrage témoigne de l’évolution artistique, technique et narrative de Disney, dont il n’oublie pas, bien entendu, de présenter les cadres exécutifs, et en premier lieu Walt. D’une visite du studio de Burbank jusqu’à l’exposition du matériel de travail d’un dessinateur/animateur, c’est tout un monde artistique qui se découvre à travers ces pages. Bien que certaines analyses auraient pu être approfondies et que certaines parties manquent certainement de regard critique (sur les adaptations en prises de vue réelles, par exemple), cet ouvrage riche et passionné n’en reste pas moins un témoignage transversal et relativement complet de l’héritage de Disney, se penchant tant sur les coulisses de la création que sur l’organisation du groupe et ses diverses activités. 

Disney, le guide visuel ultime, ouvrage collectif 
Hachette, octobre 2023, 256 pages

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