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Les meilleurs boîtiers multimédia pour 2024

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Avec l’explosion de l’offre de streaming légal et l’évolution de nos habitudes de visionnage de la télévision, des films et des séries, de plus en plus d’appareils émergent sur le marché. Petit tour d’horizon.

Les leaders du marché

Pour commencer, il est important de noter que les fonctions principales (connexion à différents services de streaming ou accès à d’autres chaînes de télévision) sont accessibles avec chacun des principaux boîtiers multimédia. Mieux, vous pouvez y installer votre VPN pour augmenter votre sécurité sur internet et protéger votre vie privée. Certains services  sont compatibles avec tous les principaux boîtiers, mais tous ne proposent pas les mêmes performances en termes de vitesse et de protection.

Comme toujours, certaines marques attirent leurs consommateurs les plus fidèles. Par exemple, les férus d’Apple ne jureront que par l’Apple TV 4K (disponible à partir de 196,95 €). Le boîtier en est à sa troisième génération et est plus petit que les précédentes éditions. L’appareil de la marque à la pomme impressionne par la qualité de son image. Dépourvu de ventilateur, il est donc silencieux, ou presque. L’assistant vocal Siri y est directement intégré, ce qui peut simplifier son utilisation. Mais vous pouvez aussi bien utiliser la télécommande, comme d’habitude. Petit point négatif toutefois : l’Apple TV n’a pas de port USB et est vendue sans câble HDMI. Si vous n’êtes pas équipé, vous devrez donc acheter un câble en supplément.

Google n’est pas en reste dans le domaine des boîtiers multimédia. Son service Google TV, qui remplace Android TV, est accessible avec le Google Chromecast. Cet appareil est bien plus petit que l’Apple TV au point que, contrairement à elle, il n’a pas besoin d’être posé à côté de la télévision. Son petit prix (il est en vente à partir de 59,95 €) le place parmi les boîtiers les plus abordables financièrement. Côté fonctionnalités, le Google Chromecast supporte lui aussi la 4K HDR, mais il laisse certains logiciels de côté.

D’autres options moins connues

Voilà pour les deux appareils les plus connus, qui vous permettent d’accéder aux services de streaming légal les plus connus, par exemple pour vous replonger dans des classiques comme Blade Runner. Mais il existe aussi des alternatives moins mises en avant, et pourtant pas moins performantes. Bien au contraire. Compact et bon marché (on peut le trouver à partir de 27,99 €), l’Amazon Fire TV Stick se fait lui aussi une place parmi les grands. Il se branche à la télévision par un port USB et se distingue par sa facilité d’installation et de réglage. Il intègre aussi l’assistant vocal  pour une meilleure gestion à distance.

Plus chère, mais aussi plus performante, il y a la Nvidia Shield TV (vendue à partir de 159,99 €). Qualité audio et qualité d’image supérieures à la moyenne, mise à l’échelle 4K parfaitement intégrée, ce boîtier comprend aussi les fonctionnalités de Nvidia pour les jeux vidéo, GameStream et GeForce Now. Son design discret parle aussi pour elle. Seul bémol, sa capacité de stockage, qui est assez limitée par rapport à la gamme du produit.

La liste des boîtiers multimédias est encore longue et l’offre se diversifie de plus en plus, aussi bien pour regarder des nouvelles séries comme Shrinking que pour accéder à des chaînes de télévision. Avant de faire votre choix, veillez à bien vérifier les caractéristiques techniques qui vous semblent les plus importantes (nombre de services disponibles, qualité de l’image ou du son…) ainsi que de la facilité que vous aurez à connecter votre nouvel appareil à votre télévision. Si un câble supplémentaire est nécessaire, assurez-vous de l’acheter en même temps pour éviter les mauvaises surprises de dernière minute.

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Fremont (Californie)

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Réfugiée afghane aux États-Unis, Donya travaille pour une entreprise familiale de fabrique de fortune cookies, ce qui lui assure une relative tranquillité. Malheureusement, son passé l’empêche de dormir.

Donya (Anaita Wali Zada) est une charmante jeune femme qui s’en sort plutôt bien par rapport à son vécu. En effet, elle a échappé à l’ambiance devenue insupportable en Afghanistan, et elle a un emploi stable aux États-Unis. Elle obtient même une promotion, parce que son patron, conscient de ses capacités, lui propose de succéder à sa collègue malheureusement décédée, pour rédiger les petits messages qui font la réputation des « Handmade Fortune Cookies » (cookies porte-bonheurs) que l’entreprise commercialise, essentiellement auprès des restaurants asiatiques de la région de San Francisco. Les clients apprécient de trouver ces messages surprises à l’intérieur des friandises.

Dormir

Les journées de Donya sont occupées par son travail, à San Francisco. Le souci, ce sont les nuits, quand elle retourne à Fremont où elle réside. D’autres réfugiés afghans habitent dans le même immeuble qu’elle. Et, comme à son travail, l’ambiance y est relativement calme. Donya dispose d’un logement petit mais correct. On remarque ainsi le lit étroit dans lequel la jeune femme dort. A une collègue qui l’appelle un soir alors qu’elles sont toutes les deux déjà couchées (mais la collègue, elle, n’est pas seule) et qui lui conseille de changer son lit pour un autre plus large, elle lui répond qu’elle n’a pas la place. La suggestion de sa collègue correspond au fait que Donya ne dispose pas des conditions pour envisager une cohabitation amoureuse, quelque chose qui bouleverserait sa vie et lui permettrait probablement de mieux dormir. Cette observation est à mettre en parallèle avec ce qu’on observe chez l’employeur de Donya. La jeune femme se montrant à l’aise sur son nouveau poste a profité de la situation à des fins personnelles, ce que la femme de son employeur déplore vivement, allant jusqu’à demander à son mari de licencier Donya pour faute professionnelle. Le couple s’apprête à se mettre au lit et, chez eux, l’angle de prise de vue donne l’impression que le lit est de type king size. Ceci dit, le couple se trouve alors en situation de désaccord…

La condition de réfugiés

Pour Donya, cette condition qui devrait lui permettre de respirer puisque son avenir est désormais assuré, lui apporte surtout un sentiment de culpabilité, puisqu’en Afghanistan, elle a laissé sa famille et ses collègues. Elle souhaite consulter un psy qui devrait pouvoir lui prescrire des pilules pour dormir. Malheureusement, obtenir un rendez-vous se révèle problématique. A tel point qu’elle va profiter de celui obtenu par un ami voisin pour s’y rendre à sa place. Il lui faudra insister pour profiter de ce créneau horaire, le psy et sa secrétaire se montrant particulièrement professionnels. D’ailleurs le premier face-à-face avec le psy ne se passe pas du tout comme Donya l’imaginait. Le praticien ne se contente pas d’enregistrer ses doléances concernant son sommeil…

Belle surprise

Filmé en noir et blanc et au format 4/3, Fremont dépasse largement le cadre du petit film plutôt bien fait mais qu’on finirait par oublier. Bien que non débutant, le réalisateur iranien Babak Jalali (également coscénariste avec Carolina Cavalli) fait figure d’illustre inconnu. De même, au casting ne figure aucun nom déjà repéré, ce qui représente un atout dans la mesure où chacun-chacune se montre au minimum à la hauteur. Au minimum, car Anaita Wali Zada entre dans son personnage de manière stupéfiante, de même que Gregg Turkington dans le rôle du psy (voir ses mimiques faciales notamment), un rôle parfaitement travaillé puisqu’on sent le professionnalisme du personnage qui cherche à comprendre Donya en l’interrogeant sur son passé, mais sans chercher à la mettre mal à l’aise. Il la met progressivement sur la voie du travail qu’elle peut faire sur elle-même pour aller mieux (aphorisme de son cru « Au port, un bateau est à l’abri, mais il n’a pas été construit pour cela. » Les différentes rencontres que fait Donya permettent de mieux situer le personnage : le voisin dont on devine la violence potentielle vis-à-vis de sa femme, celle qui travaille face à Donya avant sa promotion, leur employeur et sa femme, le patron du bar où Donya mange seule probablement tous les soirs ainsi que le mécanicien à qui elle demande de l’aide dans un garage. Revenons sur le patron de Donya, d’origine asiatique, image presque idéale du rêve américain qui s’est élevé à la force de sa volonté. Il fait visualiser à Donya leurs parcours : elle est née à Kaboul, lui à Shanghai et ils travaillent à Fremont près de San Francisco. C’est donc le destin qui les met en présence, ce qui explique la bienveillance avec laquelle il la traite.

Tout cela est mis en scène tout en douceur, le réalisateur prenant le temps de montrer et faire sentir ce qu’il a en tête en comptant bien plus sur la manière allusive que démonstrative. Le noir et blanc est à cette image, beau sans visée esthétique supérieure. De même, Donya est charmante sans être une beauté à tomber par terre. La douceur de l’ensemble correspond à la tendresse, palpable, que le réalisateur éprouve pour ses personnages. Elle est accentuée par la remarquable BO signée Mahmoud Schricker, essentiellement instrumentale, avec ses accents mélancoliques et quelques envolées particulièrement mélodieuses, sans jamais devenir envahissantes. Bref, le réalisateur réussit un petit miracle d’équilibre et de sensibilité avec un minutage très raisonnable (1h28), pour faire sentir le malaise de Donya, ses raisons et ses efforts pour en sortir. La violence physique n’est donc pas niée ici, mais elle reste suggérée. Et le film laisse suffisamment de place à l’imaginaire des spectateurs pour certains détails (exemple avec l’immeuble où habite Donya : est-il exclusivement peuplé de réfugiés afghans ?) Logiquement Fremont (Prix du jury au festival de Deauville 2023) nous réserve une fin ouverte qui pourrait correspondre à l’un des messages des fortune-cookies, du genre « Ne laissez pas passer la chance qui finit toujours par se présenter, parfois même de façon assez inattendue. » Ni exagérément optimiste, ni trop passe-partout.

Bande-annonce : Fremont

Fiche technique : Fremont – États-Unis

Réalisateur : Babak Jalali
Scénaristes : Babak Jalali et Carolina Cavalli
Sortie française : le 6 décembre 2023 – 1h28
Producteurs : Marjaneh Moghimi, Sudnya Shroff, Rachael Fung, George Rush, Chris Martin, Laura Wagner
Musique originale : Mahmoud Schricker
Photographie : Laura Valladao
Distribution France : JHR Films

Avec :
Anaita Wali Zada : Donya
Gregg Turkington : docteur Anthony
Jeremy Allen White : Daniel
Hilda Schmelling : Joanna

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Le Grand Magasin de Yoshimi Itazu : l’achat responsable

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Le Grand Magasin de Yoshimi Itazu propose, dans la catégorie traditionnelle des animés familiaux apprêtés pour Noël, une aventure originale, amusante et attendrissante. A travers l’apprentissage d’Akino, une nouvelle concierge d’un centre commercial très particulier, le film vend, grâce à une galerie de personnages animaliers hauts en couleurs, des règles de vie, des valeurs humaines, ainsi qu’un message écologique loin d’être anodin en cette période de fêtes. 

Créatrice graphique dans Miss Hokusai, Yoshimi Itazu a dessiné le portrait d’une jeune femme indépendante et déterminée, au sein d’un univers singulier entremêlant habilement historique et fantastique. Avec Le Grand Magasin, présenté en avant-première au festival d’Annecy, elle réalise son premier film d’animation et confirme son attachement pour les héroïnes féminines en voie d’épanouissement. 

La jeune Akino, concierge, fait ses tous premiers pas dans le magasin Hokkyoku. Sans expérience, elle peine à anticiper les besoins des clients, des animaux de toutes sortes allant du furet à l’otarie. Surveillée de très près par l’envahissant responsable de rayons, à l’affût de la moindre erreur, Akino doit prouver sa valeur pour réussir sa période d’essai. Le Grand Magasin retrace ainsi le parcours d’apprentissage de la jeune fille, tout en posant le cadre d’un microcosme humain soucieux de l’écologie.  

La vente, un parcours iniatique balisé d’épreuves

« Tout est dans le regard ». C’est le secret que confie le chef d’Akino à sa nouvelle concierge. Etablir le contact, comprendre le client, qui reste le roi, afin de satisfaire tous ses besoins. Ne jamais dire « je ne peux pas » ou « je n’ai pas » devient ainsi un principe fondamental dans Le Grand Magasin.

En observant et en écoutant tout un panel d’animaux, qui lui lancent des défis insurmontables, Akino s’exerce à se comporter comme une hôtesse parfaite. Elle découvre qu’elle doit se montrer attentive, compatissante, courageuse et déterminée pour se montrer à la hauteur. Elle prend également conscience qu’elle ne doit pas froisser la sensibilité des clients, au risque que ceux-ci ne remettent plus jamais une patte dans le centre commercial.  Par ce récit initiatique, Le Grand Magasin rappelle un peu Le Voyage de Chihiro, dans lequel la jeune Sen, employée aux bains, doit faire preuve de bravoure et d’ingéniosité pour s’occuper d’un redoutable esprit putride.

Volontaire, Akino n’hésite pas à faire appel à un sculpteur étonnant, à des cuisiniers dévoués et aux équipes loyales du magasin afin d’aider les animaux à dégoter le cadeau idéal ou à déclarer leur flamme.  Mais une concierge ne doit pas pour autant céder à tous les caprices d’individus exécrables. Si le client est roi, il ne saurait traiter le personnel comme un esclave. 

Akino s’épanouit finalement dans une entreprise humaniste, dont l’objectif essentiel est de redonner le sourire à des animaux un peu perdus et non de vendre une multitude d’articles inutiles à de vulgaires consommateurs. Le Grand Magasin lance alors un appel, aux petits comme aux grands, à l’économie et à l’écologie. 

Le consumérisme, un fléau écologique

Le Grand Magasin présente en rayon des alertes environnementales. Grâce à son récit composé de tableaux successifs, il nous incite à acheter moins, à s’attacher non pas à des objets matériels, mais à des valeurs de solidarité, d’humanisme, ainsi qu’à la sauvegarde d’animaux rares. Hokkyoku apporte en effet une attention toute particulière aux « V.I.A », les « very important animals », caractérisés par leurs risques élevés de disparition. Dans ce centre commercial, ce n’est donc pas la taille du portefeuille, ou la renommée des clients, qui leur confère un statut privilégié, mais l’impératif, beaucoup plus écologique, de protéger leurs espèces. 

A l’heure où les parents commandent leurs cadeaux de Noël et où les enfants attendent impatiemment de les découvrir, Le Grand Magasin offre une belle occasion, tout en se divertissant, de prendre conscience de notre impact sur l’environnement. Malgré son format un peu court et son histoire simple, le premier film de Yoshimi Itazu tient ses promesses en composant une aventure familiale et touchante.

Le Grand Magasin – Bande-annonce

Le Grand Magasin – Fiche technique

Réalisation : Yoshimi Itazu
Scénario : Satomi Ohshima
Acteurs de doublage (voix originales) : Kawaida Natsumi, Takeo Otsuka, Nobuo Tobita, Megumi Han…
Musique : Tofubeats
Photographie : Koji Tanaka
Directeur de l’animation : Chie Morita
Montage : Junichi Uematsu
Société de production : Production I.G.
Société de distribution : Art House
Genre : animation, aventure
Durée : 1h10
Japon – Sortie France le 6 décembre 2023

 

Soudain seuls : le vent se lève, les corps se retrouvent

Soudain seuls est le 2e long métrage de Thomas Bidegain après Les Cowboys en 2015 (il a également réalisé une partie du film Selfie, sorti en 2020). Une fois encore, le réalisateur raconte la solitude, la lutte pour survivre dans un monde qui, pour les protagonistes, est à réinventer.

Quand Soudain Seuls commence, Ben et Laura sont au bord de la crise de couple. Ils ne se comprennent plus et n’ont visiblement plus les mêmes objectifs. Après une très courte exposition, construite comme une fausse piste, Thomas Bidegain les plonge très vite dans le vif. Alors qu’une tempête démarre, ils ne parviennent pas à rejoindre leur bateau qui le lendemain a disparu. Persuadés de ne devoir rester là et apprendre à survivre, que dix jours seulement, Ben et Laura poursuivent leur engueulade… Pourtant, très vite, ils se rendent compte que personne ne les cherche. Commence alors une lutte qu’ils vont faire ensemble puis séparément.

Peu à peu, Bidegain quitte les querelles pour parler d’amour, de corps qui s’apprivoisent à nouveau… autant que de survie. Dans des paysages somptueux, au bord du monde, le scénariste de Jacques Audiard, fait naître la vie au coeur de l’hiver. Une oeuvre qui tire parfois un peu en longueur mais qui offre deux magnifiques partitions aux acteurs Mélanie Thierry et Gilles Lellouche. On n’y croit pas toujours (quelques rebondissements un peu trop « beaux ») mais on est totalement pris dans cette histoire crépusculaire où les visages sont magnifiquement éclairés, où seuls comptent au final les gestes et les étreintes.

Thomas Bidegain trouve une manière extrême, à travers le récit d’aventures, pour (re)donner envie de suivre  un couple au cinéma : « c’est juste le couple nu, face-à-face, c’est ce qui nous intéressait » explique t-il dans une interview. À la manière de Une nuit (le dernier film d’Alex Lutz), le film de Thomas Bidegain raconte ce que la solitude extrême fait au couple, quand il n’y a plus que lui qui existe. Une valse où survivre et s’aimer sont une seule et même action.

Soudain Seuls : Bande annonce

Soudain Seuls : Fiche technique

En couple depuis 5 ans, Ben et Laura ont décidé de faire le tour du monde en bateau. Avant d’atteindre l’Amérique du Sud, ils font un détour vers une île sauvage, près des côtes antarctiques. En pleine exploration, une tempête s’abat sur eux et leur bateau disparaît. Éloignés du monde, soudain seuls face au danger et à l’hiver qui approche, ils vont devoir lutter pour leur survie et celle de leur couple.

Réalisation : Thomas Bidegain
Scénario : Thomas Bidegain, Valentine Monteil
Interprètes : Gilles Lellouche, Mélanie Thierry
Photographie : Nicolas Loir
Montage : Laurence Briaud
Production : Studio Canal, Trésor Films, Nine Stories
Distributeur : Studio Canal

Godzilla Minus One : les nerfs de la guerre

La longévité de la saga du lézard radioactif géant gonfle encore et toujours. Qu’y a-t-il encore de fascinant pour ces films de monstre, qui mêlent intimement les codes du film catastrophe à son ADN ? Pourquoi est-ce que Godzilla, grand monument de la Toho et de la pop culture, semble immortel à l’écran ? La réponse est dans Godzilla Minus One, qui ne risque pas de décevoir les fans de kaiju eiga et de sensations fortes dans ce portrait du Japon d’après-guerre.

Synopsis : Le Japon se remet à grand peine de la Seconde Guerre mondiale qu’un péril gigantesque émerge au large de Tokyo. Koichi, un kamikaze déserteur traumatisé par sa première confrontation avec Godzilla, voit là l’occasion de racheter sa conduite pendant la guerre.

Le film de 1954, réalisé par Ishirō Honda et produit par Tomoyuki Tanaka, hyperbole évidente aux frappes nucléaires que le pays du soleil levant n’a pas très bien encaissées, a immédiatement intéressé Hollywood, qui a peu à peu dilué l’impact symbolique de la tragédie géopolitique d’origine. Certains se souviendront de la version façon « Le Monde Perdu » de Roland Emmerich, d’autres admettront la qualité esthétique de Gareth Edwards et d’autres fidèles rongent encore leur frein sur la multitude de nanars qui en découlent, avec Godzilla : Final Wars comme le patriarche de cette rubrique. Ainsi, le monde entier s’est accaparé les droits de production et de diffusion du roi des monstres. Netflix a compilé trois films d’animation (La Planète des monstres, La ville à l’aube du combat, Le Dévoreur de planètes), tandis que sa série Monarch : Legacy of Monsters, disponible sur Apple TV+, temporise le retour de la bête avant qu’il ne retrouve son camarade de jeu Kong dans le Monster verse rebooté par Warner Bros.

Réaffectation réussie

Plus monstre de foire pour amuser la galerie que figure terrorisante et traumatique, Godzilla a perdu de sa prestance au fil des années. Il a fallu attendre l’avènement de Godzilla Resurgence, plus connu sous son titre original Shin Godzilla, afin de bouleverser l’héritage de Honda dans le bon sens. Cette résurrection s’est manifestée il y a à peine cinq ans. Dans cette version innovante et fédératrice, la créature mute directement en réponse des décisions gouvernementales, l’occasion idéale pour bâtir une satire rythmée à l’adrénaline, dans les coulisses d’une administration japonaise constamment dépassée par une crise inattendue. Ajoutons à cela un renouvellement esthétique plus « organique », pourrait-on dire, le résultat a autant séduit les cinéphiles que les fans inconditionnels de Gamera, une tortue préhistoire géante, protecteur de la Terre et concurrent direct de Godzilla.

Pour Takashi Yamazaki, ce Godzilla Minus One constitue un souffle libérateur, car le nombre d’œuvres embarrassantes qu’il a réalisées auparavant ne manquent pas (Space Battleship, Lupin III : The First). Tout laisse cependant croire que cette nouvelle altération du roi des monstres peut fièrement marcher dans le sillage de Shin Godzilla et il piétine sans peine les blockbusters hollywoodiens de ces dernières années, pour seulement 15 millions de dollars de budget. Qu’on ne s’y trompe pas, on peut reconnaître de nombreux défauts d’écriture chez le cinéaste, mais en aucun cas le manque flagrant de générosité époustouflante est à pointer du doigt. Ce qui est largement suffisant pour éclipser les faiblesses de ce pur objet de divertissement.

Une guerre sans fin

C’est au crépuscule de la Seconde Guerre mondiale que le kamikaze Kōichi Shikishima (Ryūnosuke Kamiki) retrouve son pays, ravagé par un conflit que les citoyens n’ont pas forcément demandé. Malheureusement, la vision horrifique d’une créature sortie de l’océan le hante, tout comme les fantômes de ses camarades, tombés au combat. S’ensuit alors un récit sur la reconstruction identitaire d’une nation, qui ratisse les rivages des mines magnétiques encore à flot et qui tente, bien que mal, de redonner espoir aux citoyens pour restaurer leurs foyers et protéger leur avenir. On comprend alors rapidement les désirs des scénaristes, en abordant un pan délaissé par Shin Godzilla, où l’on va littéralement suivre les événements à hauteur de la veuve et de l’orphelin.

Les gouvernements japonais et américains sont cette-fois écartés du récit. Une absence qui reflète leur incapacité à défendre une population en détresse, laissée à l’abandon. Dans la gestion de crises à l’arrière, la famine et les maladies frappent les plus jeunes et les plus vulnérables. Souvenez-vous des larmes versées devant Le Tombeau des Lucioles. Pas question de revenir sur ces points fâcheux. Place à une violence plus crue et à un élan optimiste et épique que tout le monde semblait avoir perdu. C’est pourquoi Takashi Yamazaki remet les cartes de l’avenir dans les mains de ces citoyens et soldats survivants qui ont tout perdu, jusqu’à leur honneur. Et malgré le sacrifice et les regrets de chacun, tout ce beau monde est appelé sur le front d’une nouvelle menace inconnue, au large des côtes nippones. La guerre ne semble pas terminée et Godzilla est de retour pour un grand terrassement.

La revanche des sacrifiés

Si l’approche de Shin Godzilla misait sur la formule du « détruire pour tout reconstruire », parabole réaliste de la catastrophe de Fukushima en 2011, ce Minus One l’envisage en permutant les mots. Il s’agit de déconstruire les valeurs d’un pays sans véritable leader sur lequel on puisse se reposer. Le film d’époque permet aussi à l’œuvre de revenir rouvrir des cicatrices qui ne se sont jamais entièrement refermées. C’est toute la malédiction qu’apporte Godzilla, qui passe d’une incarnation de la bombe atomique à une masse colérique, proportionnelle aux matelots ayant été envoyés par le fond. Yamazaki capte habilement cette douleur dans les yeux de ceux qui respirent encore et dont la fracture psychologique constitue le miroir de ce nouveau monde en ruine. Gozdilla n’est vraiment pas de retour pour faciliter leur rédemption.

Étant plus méchant, plus féroce, plus increvable que jamais, l’humanité doit se montrer plus incisive que le lézard pouvant anéantir une mégalopole d’un seul souffle atomique. La force du collectif est amenée à supplanter la pression martiale et impérialiste d’un pays qui a perdu sa flotte et sa fierté. L’idée est à présent de retrouver cette envie de se battre et de vivre. C’est aussi un excellent prétexte pour que Yamazaki vienne achever le baroud d’honneur manqué par son Kamikaze, le dernier assaut (2013). Il se donne à cœur joie dans les diverses séquences en haute mer, qui peuvent d’ailleurs rappeler un célèbre film de requin. Les frissons sont garantis. Et il en appelle également à un mélodrame qui n’est certainement pas avare en bons sentiments, même s’il manque encore de finesse dans l’écriture des personnages pour parfaire la tragédie humaine qui se joue devant nous. Pas non plus question de rester de marbre face à un deuil national qui se rejoue l’écran, car l’étrange et la poignante complicité entre Kōichi, Noriko (Minami Hamabe) et un enfant a tout le potentiel de vous émouvoir le temps de belles promesses. Puis, dans un silence ou dans une impulsion musicale méticuleusement composée par Naoki Sato, l’émotion est formidablement accompagnée, jusque dans la réutilisation du thème mythique d’Akira Ifukube.

Rares sont ceux qui ont pu se rendre dans les quelques salles combles d’IMAX et de 4DX, uniques points de chute pour accueillir Godzilla Minus One, les 7 et 8 décembre 2023. Bien qu’une grande partie de l’intrigue puisse sembler programmatique, cela n’enlève en rien les sensations exceptionnelles que peuvent générer un tel spectacle, audacieux, tonique, solidaire et inoubliable. On se laisse volontiers marcher dessus par des blockbusters aussi généreux et sincères que celui-ci. Et dans le fond, les spectateurs ne demandent que ça. Il nous tarde déjà de retrouver Godzilla au sommet de son trône, reconquis avec ferveur. Longue vie au Roi des Monstres.

Bande-annonce : Godzilla Minus One

Fiche technique : Godzilla Minus One

Réalisation et Scénario : Takashi Yamazaki
Directeur de la photographie : Kôzô Shibasaki
Effets visuels : Takashi Yamazaki, Kiyoko Shibuya
Montage : Ryûji Miyajima
Musique originale : Naoki Sato
Producteurs : Minami Ichikawa, Kazuaki Kishida, Keiichiro Moriya, Kenji Yamada
Production : Tōhō Studios, Robot Communications
Pays de production : Japon
Distribution France : Piece of Magic Entertainment France
Durée : 2h05
Genre : Science-fiction, Action, Aventure
Date de sortie : exclusivement les 7 et 8 décembre 2023

Godzilla Minus One : les nerfs de la guerre
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Les Trois Mousquetaires : Milady, désordre et génie ?

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Un Après un Eiffel très décevant, Martin Bourboulon avait su gagner le cœur des français avec la première partie de son diptyque des trois mousquetaires : D’Artagnan. Efficace mais non sans défauts, ce premier volet offrait les bases pour une suite mémorable.  Corriger les problèmes, sans en créer de nouveaux. Tel est le défi des Trois Mousquetaires : Milady. Réussi ?

La plume émoussée ?

Que reprochait on à la première partie ? Peu de choses, tout compte fait. On appréciait les décors de ce blockbuster français, sorti après la catastrophe planétaire Astérix et Obélix : L’empire du milieu. On saluait  les efforts de mise en scène, lors des scènes d’action, appréciait le jeu de nos acteurs ainsi que leur humour. A contrario, on émettait des doutes sur le scénario, très centré sur le personnage de D’Artagnan. Enfin, difficile de ne pas évoquer la photographie. Bien trop sombre, elle gâchait la beauté de l’œuvre, voire carrément certains passages. Certaines choses ont été améliorées, d’autres non.

Assez curieusement, cette suite s’ouvre… comme un épisode de série télévisée, avec un « Précédemment dans les trois mousquetaires ». Rare et étonnant, pour un long-métrage. Le récap, long de plusieurs minutes, permet aux spectateurs de ressaisir l’essentiel de l’intrigue. Était-ce nécessaire, sachant que D’Artagnan ne date que de quelques mois ? Dans l’hypothèse ou certains verraient Milady sans avoir vu le premier, on peut se dire, pourquoi pas. Difficile d’être aussi clément sur la conclusion, ratée et tombant comme un cheveu sur la soupe, apportant bien plus de questions que de réponses. Et, entre deux, une histoire agréable mais incapable de corriger les défauts de sa grande soeur. Certes, Eva Green est bien plus présente et toujours incroyablement charismatique en Milady, mais l’histoire reste toujours la quête de D’Artagnan. Dans l’idée, pourquoi pas, une adaptation peut choisir un angle en particulier et le scénario reste suffisamment intéressant pour capter notre attention pendant 2h. Le souci vient donc des antagonistes, dont on ne saisit toujours pas réellement les motivations et de certaines sous-intrigues politiques, peu ou mal développées. Le rythme s’essouffle quand l’histoire sort du cercle des mousquetaires. Rien de bien dramatique, on le note malgré tout. On en aurait simplement voulu plus, pour comprendre le pourquoi du comment.

Milles idées de cinéma

En dehors de l’histoire et de ses défauts qui lui collent au fourreau, cette suite parvient malgré tout à s’améliorer sur quasiment chaque point, à une exception près. Les décors sont plus variés, plus détaillés, plus jolis. Surtout, ils sont infiniment mieux éclairés, un superbe travail ayant été effectué en post-production, suite aux critiques sur le premier film. Les rares scènes de nuit sont sublimes, en plus d’être absolument épiques. Dieu merci, on nous épargne une nuit américaine absolument immonde. La musique de Guillaume Roussel sert magnifiquement la beauté du tout, des moments calmes aux scènes d’action. Si certaines sont exceptionnelles et n’auraient rien à envier à un Pirates des Caraibes, il est curieux de constater l’aspect absolument brouillon des combats à l’épée. Comme pour la première partie, Bourboulon déclare son amour pour le plan-séquence, mais semble en avoir perdu la maîtrise en cours de route. Difficilement lisibles, caméra tremblotante, on perd totalement les affrontements réussis et marquants pour des rixes plats dont on ne retient pas grand-chose. Quel dommage !

In fine, que retenir de cette oeuvre en deux parties ? Globalement, on en parlera en bien. Cette nouvelle adaptation de l’oeuvre d’Alexandre Dumas offre un véritable spectacle, bienvenu dans la sphère du blockbuster français. Si les qualités techniques et visuelles sont sublimées dans la seconde partie, tout n’est pas parfait et les deux films se traînent les mêmes failles scénaristiques qui pourraient faire bouder les lecteurs du roman. Reste donc un joli spectacle, doté d’une véritable allure de blockbuster, suffisamment efficace et rare dans le cinéma français pour justifier le prix du billet. A vos épées !

Bande-annonce – Les Trois Mousquetaires : Milady 

Fiche technique – Les Trois Mousquetaires : Milady 

Réalisation : Martin Bourboulon
Scénario : Alexandre de La Patellière / Mathieu Delaporte
Casting : François Civil / Eva Green / Vincent Cassel / Louis Garel / Romain Duris / Pio Marmai
Décors : Stéphane Taillasson
Costumes : Thierry Delettre
Photographie : Nicolas Bolduc
Durée : 115 minutes
Sociétés de production : Chapter 2 / Pathé Films
Société de distribution : Pathé Distribution
En salle : le 13 Décembre 2023

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Braveheart, l’épopée épique, arme fatale de Mel Gibson

Pour sa seconde réalisation, la star de L’Arme fatale et Mad Max exploite toutes les thématiques de l’épopée héroïque et sacrificielle qui caractériseront ses réalisations ultérieures. En assumant sa vision.

Acteur alors au sommet de sa notoriété, Mel Gibson se lance pour la deuxième fois dans la réalisation, donnant un film historique et épique qui suscita déjà la controverse, mais demeure une référence jusqu’à nos jours.

Une œuvre qui porte la marque de son réalisateur

Le film est essentiellement basé sur le poème épique The Actes and Deidis of the illustre and vallyeant Campioun Schir William Wallace d’Harry l’Aveugle, auteur du XVe siècle. Le poème relate l’action de William Wallace, chevalier écossais durant les guerres d’indépendance d’Écosse à la fin du XIIIe et début du XIVe siècle, évidemment avec un certain parti pris, ce qui influence évidemment l’orientation du scénario et certaines critiques qui lui sont faites. La production du film est compliquée au point de paraitre aussi épique que son sujet. Au départ sensé être uniquement acteur, Mel Gibson refuse d’abord le rôle-titre, s’estimant trop vieux, avant que Paramount Picture n’insiste pour faire le film uniquement sur le nom de Gibson ce qui fait plier ce dernier. Iron Productions, la société de production de Mel Gibson, peine en effet à trouver des investisseurs. Warner Bros accepte d’apporter des fonds à la condition que Gibson fasse un nouvel opus de l’Arme fatale ce que refuse l’acteur (ironiquement, il y aura bien un Arme fatale 4 sorti deux ans plus tard). Paramount Pictures est volontaire pour distribuer le film aux États-Unis et au Canada si la 20th Century Fox se porte comme partenaire pour les droits internationaux. Le projet traine tellement en longueur que Mel Gibson se voit remplacer dans le rôle principal du Cinquième élément de Luc Besson alors qu’il avait donné son accord de principe. L’acteur demande à Terry Gilliam de réaliser le film mais, après le refus de ce dernier, tenant personnellement au projet, il décide de le réaliser lui-même ce qui constitue son deuxième passage derrière la caméra après L’Homme sans visage. Le tournage se déroule en Écosse et en Irlande pour les scènes de bataille, notamment au studio Ardmore et au château du roi Jean à Limerick, des membres de l’armée de réserve irlandaise servant de figurants. Afin de réduire les coûts, Gibson réutilise les mêmes figurants (1600 en tout) pour figurer les combattants des différentes armées. La musique est dirigée et composée par James Horner qui accède peu après à la postérité avec la musique de Titanic de James Cameron. Il est à noter que l’acteur Angus McFayden, interprète du roi Robert Ier dans le film, reprend ce rôle en 2019 dans Robert The Bruce de Richard Gray.

Le film porte la patte de Mel Gibson réalisateur, que ce soit dans son souffle épique, son utilisation des paysages, son goût prononcé pour l’esthétisation de la violence et l’héroïsme exacerbé de ses héros. L’importance des combattants irlandais dans l’histoire et l’ambiance celtique sont dues aux origines irlandaises de Gibson. Il s’agit donc bien d’un film personnel.

Sorti en mai 1995 aux États-Unis et en octobre en France, le film obtient un certain succès commercial, remportant 210 millions de dollars pour 72 millions de budget, devenant le 12e plus grand succès du cinéma de l’année. Nominé pour dix Oscars, il en remporte cinq (dont ceux de meilleur film et meilleur réalisateur) ainsi qu’un Golden Globe et trois BAFTA Awards. Assez vite devenu une référence, le film relance aussi fortement l’intérêt pour l’histoire médiévale de l’Écosse et suscite une affluence touristique sur les lieux du tournage en Écosse et en Irlande, inspirant même une convention Braveheart à Stirling en 1997. C’est donc un succès indéniable pour Mel Gibson mais aussi un objet de fortes controverses, et peut-être le début d’une rupture entre l’acteur-réalisateur et l’industrie hollywoodienne.

Un réalisateur lié à la polémique

D’emblée, il est fortement reproché au film son extrême violence, que ce soit dans les scènes de bataille ou les tortures finales de Wallace. Un reproche qui sera également fait, de manière encore plus virulente, envers ses films suivants, La Passion du Christ et Apocalypto. Mais beaucoup de critiques sont aussi adressées au manque de véracité historique du film, chose assez commune pour un film historique mais avec cette fois un ton polémique assez rude. En particulier, la bataille de Stirling (1297) ressemble peu à la vraie bataille qui eut lieu sur un pont (absent du film et remplacé par une plaine) et s’apparente davantage à celle de Bannockburn (1314) ; Wallace n’a jamais rencontré la reine Isabelle (interprétée par Sophie Marceau dans son premier rôle américain), les Écossais ne portaient pas de kilts à cette époque (apparus au XVIe siècle) et le droit de cuissage n’a probablement jamais existé dans ce contexte, ni au Moyen-Age. De plus, d’une manière générale, le film est accusé d’être anglophobe de par son parti pris et sa présentation des Anglais. Ce faisant, il anticipe de peu une petite mode des années 2000 avec des films comme The Patriot de Roland Emmerich ou Le vent se lève de Ken Loach.

D’une manière générale, Mel Gibson assume ces reproches concernant les anachronismes, évoquant notamment les nécessités de dramatisation et d’héroïsation de son personnage principal. On sent nettement cette volonté de faire de William Wallace un héro tragique et même un martyr, la scène finale de torture et d’exécution ne laissant guère de doute à ce sujet. Il s’agit d’une thématique chère à son réalisateur et que l’on retrouvera dans ses films suivants avec bien sûr Jésus Christ dans La Passion du Christ, mais aussi, d’une manière différente et moins violente, Patte de Jaguar dans Apocalypto et Desmond Thomas Doss dans Tu ne tueras point. La destinée des héros gibsoniens est dramatique, douloureuse et, assez souvent, tragique. On peut également y voir un goût prononcé pour l’individualisme et la force de conviction personnelle. William Wallace est d’abord un homme seul avec quelques compagnons d’armes qui doit mobiliser un clan, puis une armée entière ainsi que des alliés. Il est également en lutte ouverte contre les institutions anglaises, de même que le Christ est persécuté par les institutions de Judée, et que Doss doit affronter les institutions militaires pour faire accepter son engagement personnel. On peut donc dire que le film résume bien les thématiques et personnages phares de l’acteur-réalisateur, et cela toujours dans une perspective de souffle épique et héroïque parfaitement assumé. Rien d’étonnant quand on sait que Gibson a déclaré avoir été inspiré par les combats individuels et héroïques du Spartacus de Stanley Kubrick ou les films de Georges Miller et Peter Weir, deux géants du cinéma australien qui l’ont dirigé à ses débuts et qui ont consacré, chacun à leur manière, la figure du héro solitaire tragique. C’est bien la principale caractéristique de sa filmographie en tant que réalisateur (ainsi qu’une bonne partie comme acteur) et on pourrait même parler de singularité alors que la notion d’héroïsme est de plus en plus battue en brèche, déjà lors de la sortie du film mais encore davantage aujourd’hui. A cela, il faut ajouter le spectaculaire et le sentiment haletant des scènes de batailles (que l’on retrouve également dans Tu ne tueras point) qui contribueront à l’accusation de violence complaisante mais qui servent parfaitement le propos du film. Mel Gibson n’a pas peur d’affronter les polémiques et les modes cinématographiques pour illustrer de véritables héros individualistes, guerriers ou non, qui conservent tout leur sérieux et toute leur dignité. Ce sérieux contraste d’ailleurs avec les quelques touches d’humour assez impromptues (et parfois potaches) qui parsèment le film dans sa première moitié. Un humour que Gibson a toujours cultivé, partageant sa filmographie d’acteur entre comédies et films d’actions ou d’aventures sérieux, et qui continuera de marquer ses réalisations, à l’exception notoire de La Passion du Christ. Quoique l’on pense de l’acteur et de l’homme, et en mettant de côté les scandales auxquels il a été mêlé, force est de reconnaitre qu’il est resté fidèle à une véritable conception du cinéma et du héro qu’il s’était forgé, et a su l’imprimer de manière poignante sur le grand écran.

Bande-annonce : Braveheart

Fiche Technique : Braveheart

Réalisation : Mel Gibson
Scénario : Randall Wallace
Avec Mel Gibson, Sophie Marceau, Catherine McCormack…
Musique : James Horner
Photographie : John Toll
Montage : Steven Rosenblum
Décors : Thomas E. Sanders
Costumes : Charles Knode
Maquillage : Peter Frampton (en)
Son : Andy Nelson
Générique : Kyle Cooper
Sociétés de production : Paramount Pictures, Icon Productions (Mel Gibson et Bruce Davey), The Ladd Company (Alan Ladd Jr.) et B.H. Finance C.V. (Stephen McEveety)
Sociétés de distribution : Paramount Pictures
4 octobre 1995 en salle / 2h 45min / Historique, Biopic, Drame

Winter Break : un Noël vintage et doux-amer en pantoufles

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Alexander Payne est de retour après une longue pause. Peut-être est-ce l’échec injuste de son pourtant excellent et ambitieux Downsizing qui a mis un frein à sa créativité durant plusieurs années ? Difficile à dire. En tout cas, il nous revient avec une proposition bien plus classique et posée qui n’en demeure pas moins fortement agréable. Le genre d’œuvre à l’ancienne comme on en fait plus. Winter Break est une douce comédie dramatique et existentielle, nantie d’un goût doux-amer du meilleur effet. Certes un peu longue, mais sans pour autant sombrer dans des excès contemplatifs, c’est une chronique qui fait du bien. Le genre de film au sein duquel on rentre comme dans des pantoufles chaudes et surtout un film de Noël qualitatif, intelligent et tout sauf niais ; ce qui n’est clairement pas la panacée…

Synopsis : Hiver 1970 : M. Hunham est professeur d’histoire ancienne dans un prestigieux lycée d’enseignement privé pour garçons de la Nouvelle-Angleterre. Pédant et bourru, il n’est apprécié ni de ses élèves ni de ses collègues. Alors que Noël approche, M. Hunham est prié de rester sur le campus pour surveiller la poignée de pensionnaires consignés sur place. Il n’en restera bientôt qu’un : Angus, un élève de 1ère aussi doué qu’insubordonné. Trop récemment endeuillée par la mort de son fils au Vietnam, Mary, la cuisinière de l’établissement, préfère rester à l’écart des fêtes. Elle vient compléter ce trio improbable.

Le cinéaste à qui l’on doit des films cultes mais à la qualité réelle variable, tels que Monsieur Schmidt, Sideways ou The Descendants, revient une demi-décennie après l’échec de la géniale comédie de science-fiction Downsizing. Et avec une œuvre qui pourrait sembler plutôt mineure de prime abord : une comédie dramatique prenant place dans les années 70 en Nouvelle-Angleterre durant la période de Noël. Mais loin d’être un typique film de fin d’année destiné à toute la famille – c’eût été étonnant de sa part –, il nous convie à une étude de caractères bien sentie à la tonalité plus amère que douce du meilleur effet.

Dans un lycée pour jeunes fortunés, on découvre un professeur aigri, alcoolique et malaimé qui est d’astreinte pendant les fêtes de fin d’année pour les quelques élèves dont les parents ne peuvent assumer la garde. Il va se retrouver avec cinq d’entre eux et la cuisinière. Quatre d’entre eux vont être un peu facilement écartés par le scénario pour que finalement Winter Break croque un drôle de trio mal agencé, dont chacun a des problèmes à régler. Dommage d’ailleurs que le film évacue l’effet de groupe initial si vite et les quelques effets comiques sympathiques qui s’y prêtaient mais l’intérêt de Payne semble ailleurs. Dans l’analyse de ceux qui ont des traumas, des blocages et des idées arrêtées que la vie et cette petite parenthèse hivernale vont faire évoluer. Et c’est peut-être en effet mieux de circonscrire cette étude à trois protagonistes plutôt qu’un groupe.

Entre chronique hivernale (comme son titre français l’indique), étude de mœurs et comédie dramatique intello (mais pas hermétique pour autant), Winter Break se suit avec plaisir. Une œuvre qui déploie un charme vintage et rétro du meilleur effet, de sa patine photographique à l’ancienne à son rythme nonchalant. Peut-être un peu trop parfois peut-être. En effet, deux heures et quinze minutes, c’est peut-être une vingtaine de trop pour une telle histoire. On remarque que beaucoup d’auteurs récents ont du mal à couper, sacrifiant souvent (mais pas toujours) l’efficacité et le rythme à leur générosité au montage. On ne peut pas dire qu’on s’ennuie pour autant, les micro-péripéties et les séquences réussies s’enchaînant à bon rythme.

On apprécie en outre de retrouver un grand acteur qu’on avait tendance à oublier depuis quelque temps. Il s’agit de Paul Giamatti, découvert justement par Payne il y a vingt ans dans Sideways et sa route des vins en couple. Comédien racé promu à de grands rôles, le destin l’a vu se fourvoyer depuis une dizaine d’années dans des seconds rôles de grosses productions hollywoodiennes plus ou moins aimables. Ici, le film est tout entier dédié à lui et à son talent, et l’acteur le lui rend bien. A ses côtés deux inconnus ne déméritent pas même si on en a que pour le comédien principal, tantôt émouvant dans sa solitude et tantôt agaçant dans sa rigidité.

Winter Break alterne agréablement scènes émouvantes et scènes parfois drôles. Les dialogues sont écrits aux petits oignons et constituent l’atout indéniable d’une œuvre belle et revigorante. Les images sont belles, on sourit beaucoup et on se demande comment va évoluer cette relation improbable où chacun va apprendre de l’autre au fur et à mesure des jours, des discussions et des aventures. Bien sûr, quand on parle d’aventures, c’est juste des passages où il se passe quelque chose, le tout étant anti-spectaculaire au possible. Au final, on passe un doux moment, aussi tendre et chaleureux qu’amer et nostalgique. Et il est rare de voir des personnages aussi fouillés et bien écrits, rien que pour cela ce beau film vaut le coup d’œil.

Bande-annonce – Winter Break

Fiche technique – Winter Break

Réalisation : Alexander Payne.
Scénario : David Hemingson.
Musique: Mark Orton.
Production : Miramax.
Pays de production : USA.
Distribution France : Universal.
Durée : 2h13.
Genres : Comédie – Drame.
Date de sortie : 13 décembre 2023.

Note des lecteurs2 Notes

3.5

Insurrectionnel et enragé, Bâtiment 5 ne transige avec rien, sauf avec sa propre noirceur

Tragédie contemporaine en mode western urbain dénonçant la violence raciste quotidienne, Bâtiment 5 de Ladj Li trace sa rage dans un film miroir des Misérables.

Film jumeau des Misérables (où nous découvrions Alexis Manenti qui y excellait déjà en flic raciste, répugnant et somme toute assez droit dans ses bottes), Bâtiment 5 exacerbe la caméra émeute de Ladj Li et son style immersif, toujours à deux doigts de l’implosion.

L’escalier des rébellions sociales 

Ce nouvel opus du réalisateur palmé s’ouvre sur une scène d’escalier, miroir de la fin des Misérables. Des voisins y descendent difficilement un mort. On y entend en off: Comment vivre et mourir dans un endroit pareil ? La camera s’avance dans l’étroitesse sinueuse, cogneuse, obscure et insalubre du lieu, on y suit des familles portant un cercueil trop lourd et large pour l’architecture. Cet unique plan, presque prologue de Bâtiment 5 nous donne son axe et sa dramaturgie. C’est depuis la sordidité et l’accablement déposés sur les murs de cet escalier que Ladj Li entend montrer la déliquescence de notre politique urbaine dans les quartiers défavorisés et un certain état nauséeux( essentiellement corrompu, raciste et aveugle) de la France.

Depuis la descente du cercueil dans cet escalier exutoire de la lutte des classes montent grondements et grenades de la rébellion. Un chant funèbre de l’aliénation rampante et stagnante d’une ville au bord de l’effondrement.

C’est à travers le visage et le parler franc de Haby (Anta Diaw), décidée à agir les conditions de sa colère et pas seulement à se taire et subir que le film s’éclaire de ce que pourrait être le visage d’une vraie justice sociale.

Haby, stagiaire à la mairie, activiste,  bénévole d’une association d’aide aux immigrés est pleinement engagée dans l’action, choisissant de contrecarrer des lois illicites promulguées par le maire entrant inexpérimenté (Alexis Manenti) en se présentant comme future candidate, c’est elle qui va servir de contrepoint radieux, direct et compassionnel mais trop peu développé à la charge du film de Ladj Li.

Bâtiment 5 toutefois fait voler en éclat la piste de ce personnage peut-être trop utopiste.

Radicalement réaliste, ancré dans le constat d’injustices réitérées signant le retour d’un racisme et l’humiliation opérée sur une certaine population jugée expulsable, cloitrable, indigne de droits, Bâtiment 5 trace sa rage entre les désarrois des mères, les colères des fils et les ambitions reac, maladroites et vaniteuses du maire fraichement élu (Alexis Manenti, personnage détestable dans son aveuglement et sa pusillanimité). 

Une tragédie contemporaine en mode western urbain

Là Ladj Li choisit de filmer sa tragédie des banlieues en mode western non dialectique (il eût fallu un des personnages de mère pour raconter l’histoire de ce bâtiment, quelqu’un dont on suive le récit intérieur) tout aussi nerveux que les Misérables, mais moins magistral. Difficile il est vrai sur presque le même sujet de dépasser son propre chef d’œuvre.

On fait corps avec les personnages, l’injustice poignante dénoncée, la qualité émotive et pulsive des images de chaos mais l’ensemble manque d’une incision scénaristique plus ferme, d’un point de vue qui transcende ou innerve au contraire la trajectoire filmée. Dans les Misérables coécrit avec Alexis Manenti, Ladj Li ménageait des temps d’après les émeutes où l’on voyait les flics de la BAC revenir chez eux, retirer leur violence, être happés par leur vie intime, simple et émouvante: l’un revenait chez sa mère qui le prenait dans ses bras, l’autre appelait son fils. Tous ces contrepoints amenaient une réserve d’humanité et d’émotions que ne contient pas assez Bâtiment 5 toujours à cran et explosif, sauf sur son épilogue. 

L’époque est à la colère et au chaos. Bâtiment 5  résonne avec force et en livre épidémiquement la clinique des indignités.

Bande-annonce : Bâtiment 5

Fiche Technique : Bâtiment 5

De Ladj Ly
Par Ladj Ly, Giordano Gederlini
Avec Anta Diaw, Alexis Manenti, Aristote Luyindula, Steve Tientcheu…
6 décembre 2023 en salle / 1h 40min / Drame
Producteurs : Srab Films
Distributeur : Le Pacte

Corps, Matières, Gestes : Quand la Peinture Contemporaine Infiltre l’Écran et le Défilé

La peinture coule comme de la chair liquide sur la toile. Sous le pinceau de Jenny Saville, les corps se déforment, s’empâtent, débordent du cadre en masses monumentales de rose, de blanc bleuté, d’ocre. Dans l’atelier de Lynette Yiadom-Boakye, l’huile glisse en un jour sur le lin, capturant des visages fictifs qui n’ont jamais existé mais semblent plus vivants que nature. La peinture contemporaine ne représente plus le corps — elle devient corps. Cette fusion entre matière picturale et corporalité traverse aujourd’hui tous les arts visuels. À l’écran, Darren Aronofsky filme la métamorphose sanglante de Nina Sayers dans Black Swan (2010) comme un tableau expressionniste qui se peindrait en temps réel. Julia Ducournau transforme la chair en métal dans Titane (2021), hybride organique aussi brutal qu’une toile de Cecily Brown. Sur les plateaux d’Euphoria, la maquilleuse Doniella Davy applique strass et pigments sur les visages comme des coups de pinceau gestuels. Et sur les podiums de Paris, Iris van Herpen sculpte des robes organiques imprimées en 3D, Demna déconstruit les silhouettes pour Balenciaga, John Galliano masque les visages chez Margiela, Rick Owens drape les corps en sculptures gothiques. De la toile au teint, du geste pictural au geste vestimentaire, du musée au défilé : bienvenue dans l’ère où l’art contemporain fait du corps sa matière première, où la chair devient pigment, où chaque surface — peau, écran, tissu — se transforme en territoire à peindre, déformer, réinventer.

I. La peinture comme chair : fondations contemporaines

Quand le corps devient matière picturale

Dans l’histoire de l’art, le corps a toujours été sujet. Mais chez les peintres contemporains, il devient matériau même. Jenny Saville l’explique avec une clarté brutale :

« I paint flesh because I’m human. Flesh is just the most beautiful thing to paint. »

Cette affirmation inverse la hiérarchie traditionnelle entre représentation et matière. La chair n’est plus ce qu’on représente — c’est ce qu’on fabrique avec de la peinture.

Willem de Kooning, maître spirituel de cette génération, avait formulé l’équation fondamentale :

« Flesh was the reason oil paint was created. »

Saville, Cecily Brown, Marlene Dumas et Lynette Yiadom-Boakye héritent de cette conviction : la peinture à l’huile existe pour rendre la texture, la densité, la vulnérabilité de la peau humaine. Mais là où de Kooning détruisait et fragmentait, ces artistes du XXIe siècle reconstruisent, amplifient, questionnent.

Lynette Yiadom-Boakye pousse la métaphore plus loin encore :

« Oil painting is fleshy and unpredictable—it has a kind of human quality to it. »

La peinture se comporte comme une peau, elle réagit, elle respire, elle vit. Yiadom-Boakye peint ses portraits fictifs en une seule session — technique du premier coup héritée de l’impressionnisme — pour capturer cette qualité organique, cette imprévisibilité du vivant.

II. Jenny Saville : l’empâtement comme épiderme

Monumentalité et distorsion

Jenny Saville peint le corps humain à une échelle qui dépasse l’humain. Propped (1992), son autoportrait de fin d’études à la Glasgow School of Art, mesure plus de deux mètres de haut. Une femme nue, perchée sur un tabouret minuscule, nous regarde avec une intensité défiante. Son corps déborde du cadre. Les genoux, les cuisses, les mains semblent sur le point d’exploser hors de la toile. Ce n’est pas une représentation du corps — c’est le corps lui-même, dans sa matérialité écrasante.

Sur la toile, gravé en miroir pour être lu dans le reflet (l’œuvre était exposée face à un miroir), un texte de la philosophe féministe Luce Irigaray : « If we continue to speak in this sameness, speak as men have spoken for centuries, we will fail each other. » Saville ne peint pas pour complaire au regard masculin. Elle peint pour déstabiliser, pour forcer le spectateur à reconsidérer ce que signifie « beauté ».

« Beauty is usually the male image of the female body. My women are beautiful in their individuality. »

Le geste chirurgical

Dans les années 1990, Saville passe du temps dans des cliniques de chirurgie plastique à New York. Elle observe les opérations, étudie comment les chirurgiens tirent, coupent, déplacent la chair. Cette expérience transforme radicalement sa pratique. Elle commence à penser la peinture comme une intervention chirurgicale sur la toile :

« When I see a surgeon’s hand pulling up the flesh on the side of a face and their hand’s going in and exposing layers, I start to think about the anatomy of a painting, what I can do in paint. »

Des œuvres comme Branded (1992) montrent des corps marqués de lignes — les contours tracés par les chirurgiens avant liposuccion. Plan (1993) est un autoportrait vu d’en dessous, comme si Saville se regardait depuis le point de vue du chirurgien. Le corps devient territoire cartographié, surface à manipuler.

Saville travaille debout sur une échelle, appliquant la peinture par couches épaisses, comme si elle construisait un relief topographique. Elle utilise de très grands pinceaux, parfois ses mains. La peinture s’accumule jusqu’à former des crêtes, des vallées, une géographie de chair. L’empâtement n’est pas décoratif — il est structurel. Chaque coup de pinceau ajoute de la masse, du poids, de la présence physique.

« If there’s a narrative, I want it in the flesh. »

Paysage de chair

À partir des années 2000, Saville crée ce qu’elle nomme des « paysages de chair ». Fulcrum (1998-99) accumule des corps empilés, enchevêtrés, au point qu’on ne sait plus où commence l’un et finit l’autre. La toile devient un champ continu de peau, de volume, de texture. Plus de portrait, plus de figure identifiable — seulement de la matière organique qui se plie, se froisse, respire.

Cette période marque aussi son intérêt pour l’échelle animale. Elle peint des cochons monumentaux — des truies dont le ventre, les tétines, la peau rose rappellent troublant les chairs humaines. L’anatomie porcine et l’anatomie féminine se confondent, révélant la continuité du vivant, l’animalité sous-jacente à toute corporalité.

III. Lynette Yiadom-Boakye : le geste instinctif

Portraits fictifs et spontanéité

Lynette Yiadom-Boakye peint des gens qui n’existent pas. Ses figures sont entièrement inventées, composites de scrapbooks, de photographies trouvées, de mémoire visuelle. Et pourtant, elles semblent vivantes, présentes, comme si elles vous regardaient depuis un autre temps. La peintre britannique d’origine ghanéenne travaille à une vitesse hallucinante — souvent un tableau par jour. Cette rapidité n’est pas négligence mais méthode : capturer l’instant avant que la réflexion ne vienne figer le geste.

« I write about the things I can’t paint and paint the things I can’t write about. »

Yiadom-Boakye est aussi écrivaine, poétesse. Ses titres — Tie the Temptress to the Trojan, To Improvise a Mountain, In Lieu of a Louder Love — fonctionnent comme des « coups de pinceau supplémentaires », dit-elle. Ils n’expliquent rien, mais ouvrent des espaces imaginaires autour de la peinture.

Matière et identité

Presque tous les personnages peints par Yiadom-Boakye sont noirs. Mais ils ne sont pas des « portraits de personnes noires » au sens documentaire. Ce sont des figures hors du temps, insituables, qui échappent à toute assignation historique ou géographique. Souvent sans chaussures, rarement avec des objets qui pourraient les dater. Cette atemporalité est délibérée :

« My relationship to time is perhaps that of anyone who’s never felt particularly fixed anywhere. »

Yiadom-Boakye rejette toute lecture purement politique de son travail, même si elle en reconnaît la dimension :

« People are tempted to politicize the fact that I paint black figures, and the complexity of this is an essential part of the work. But my starting point is always the language of painting itself. »

Elle peint d’abord en tant que peintre, pas en tant que militante. La matière prime sur le message.

Ses fonds sont souvent sombres — bruns profonds, noirs nuancés de bleu ou de vert. Les figures émergent de cette obscurité comme des apparitions. La palette est restreinte mais d’une subtilité infinie : chaque nuance de brun contient du rouge, du violet, de l’ocre. La peau noire devient prétexte à explorer toute la richesse chromatique que la peinture à l’huile peut offrir.

IV. Cecily Brown : érotisme gestuel et abstraction charnelle

Entre figuration et dissolution

Cecily Brown peint le sexe, la chair, le désir avec une violence gestuelle qui fait exploser les frontières entre figuration et abstraction. Dans des toiles comme The Gang’s All Here (1998) ou On the Town (1998), les corps s’enchevêtrent en orgies colorées où bras, jambes, seins, sexes se confondent dans un magma de peinture orange, rose, turquoise. On reconnaît des fragments anatomiques — un sourire, une fesse, un sexe dressé — avant qu’ils ne se dissolvent à nouveau dans le tourbillon chromatique.

« The place I’m interested in is where the mind goes when it’s trying to make up for what isn’t there. »

Brown joue sur cette limite perceptuelle : le moment où le cerveau tente de reconstituer une forme complète à partir d’indices fragmentaires. Ses tableaux exigent du spectateur un travail actif, un va-et-vient constant entre reconnaissance et désorientation.

L’alchimie de la matière

La peintre britannique (installée à New York depuis 1994) décrit son processus comme une transformation alchimique :

« I think that painting is a kind of alchemy. The paint is transformed into image, and paint and image transform themselves into a third and new thing. »

Ni pure abstraction, ni pure figuration — quelque chose d’autre, qui oscille entre les deux états comme la matière picturale elle-même oscille entre liquide et solide.

Influencée par de Kooning, Francis Bacon, Joan Mitchell, Brown hérite de l’expressionnisme abstrait tout en le féminisant, en le chargeant d’une sensualité qui n’a rien de la masculinité héroïque des pionniers. Comme le note la peintre Amy Sillman :

« This woman paints flesh. She paints the drama of what it means to have a body and to have desire and to have that body be a surface. »

Le geste comme acte sexuel

Dans l’œuvre de Brown, le geste pictural et l’acte sexuel se superposent. Les coups de pinceau miment les mouvements des corps, la peinture coule comme des fluides. Cette équivalence n’est pas métaphorique — elle est littérale. Peindre, pour Brown, c’est faire l’amour avec la toile, dans toute la violence et la tendresse que cela implique.

V. Marlene Dumas : vulnérabilité et fluidité

La peinture comme trace humaine

Marlene Dumas, née en Afrique du Sud en 1953, installée à Amsterdam depuis 1976, travaille à partir d’images de seconde main : photographies de magazines, clichés pornographiques, Polaroids d’amis. Mais contrairement à la peinture hyperréaliste, Dumas dissout ces images sources dans une technique humide, liquide, où les couleurs se mélangent avant de sécher.

« Painting is about the trace of the human touch; it is about the pleasure of the human body making something. »

Ses portraits — souvent de personnages célèbres (Amy Winehouse, Oscar Wilde, Pasolini) ou de figures anonymes — sont reconnaissables mais déformés par la matière même. Les visages semblent fondre, se dissoudre dans l’eau et la peinture. Cette liquéfaction n’est pas accident technique mais stratégie esthétique : montrer la fragilité, la mortalité, la vulnérabilité de tout corps.

Sexualité et abjection

Dumas peint des nus frontaux, sans fard, parfois explicitement sexuels. Dans Miss Pompadour ou The Gate, des femmes exposent leur sexe et leur anus directement au spectateur. Mais loin de la pornographie, ces images troublent par leur fragilité, leur humanité crue. Dumas explique :

« At the moment my art is situated between the pornographic tendency to reveal everything and the erotic inclination to hide what it’s all about. »

Elle peint aussi la mort — cadavres, autopsies (notamment celle de Marilyn Monroe dans Dead Marilyn, 2008). Éros et Thanatos se confondent dans une matière picturale qui refuse toute glorification, toute idéalisation. Le corps est vulnérable, mortel, animal.

« I have always been interested in how you can depict suffering without being heavy-handed. »

VI. Black Swan : la métamorphose comme empâtement

Corps torturé, corps transformé

Black Swan (Darren Aronofsky, 2010) est un film sur la transformation corporelle poussée jusqu’à l’auto-destruction. Nina Sayers (Natalie Portman) s’inflige une discipline impitoyable pour incarner simultanément le Cygne Blanc (perfection technique, pureté) et le Cygne Noir (sensualité, abandon). Son corps devient champ de bataille : ongles arrachés, peau qui pèle, os qui craquent, plumes qui poussent sous l’épiderme.

Le directeur de la photographie Matthew Libatique filme cette désintégration avec une intensité picturale. Lumières dramatiques, contrastes extrêmes entre blancs éclatants et noirs profonds. Les miroirs omniprésents fragmentent le corps, le multiplient, créent des doubles inquiétants. Comme dans les tableaux de Jenny Saville, le corps de Nina semble sur le point d’exploser hors de son enveloppe, de déborder de lui-même.

Maquillage comme matière

Le maquillage dans Black Swan fonctionne exactement comme l’empâtement en peinture : il ajoute de la matière, de l’épaisseur, transforme le visage en surface sculptable. Le Cygne Noir exige un maquillage excessif, théâtral — rouge à lèvres violent, smoky eyes charbonneux. Ce n’est plus un visage humain, c’est un masque pictural.

La scène finale, où Nina danse le Cygne Noir puis se poignarde accidentellement, mélange sang réel et maquillage de scène dans une confusion délibérée. Le rouge du sang et le rouge du costume se confondent. La blessure devient ornement, la mort devient performance. Le corps sacrifié sur l’autel de l’art — thème profondément romantique, mais traité ici avec la brutalité de l’art contemporain.

VII. Under the Skin : l’étrangeté de l’épiderme

Corps alien, corps autre

Dans Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013), Scarlett Johansson incarne une entité extraterrestre qui habite un corps de femme pour piéger des hommes. Le film explore l’idée du corps comme costume, comme surface qu’on peut revêtir sans jamais vraiment l’habiter. La créature apprend progressivement ce que signifie être un corps : avoir faim, avoir froid, ressentir du désir, de la peur.

Le directeur de la photographie Daniel Landin utilise une lumière clinique, presque documentaire pour les scènes tournées en caméra cachée dans les rues de Glasgow. Puis passe à un noir absolu, onirique, pour les scènes de prédation où les hommes séduits s’enfoncent dans une substance noire liquide, perdant progressivement leur forme humaine. Leurs corps se dissolvent, se décomposent, ne laissant que la peau flottant à la surface comme une mue abandonnée.

La peau comme frontière

Le film pose une question fondamentale : qu’est-ce que la peau ? Enveloppe protectrice, interface sensorielle, ou simple surface trompeuse ? Quand la créature alien se regarde dans un miroir, elle voit un visage humain — mais elle ne sent pas ce visage comme le sien. Le corps est un mensonge, une apparence qui ne correspond à aucune intériorité.

Cette inquiétude rappelle les portraits de Marlene Dumas, où les visages semblent toujours sur le point de se défaire, de révéler quelque chose d’autre sous la surface. Ou les doubles menaçants dans Black Swan. Le corps contemporain est un corps incertain, instable, dont l’identité ne cesse de se dérober.

VIII. Titane : hybridation métal/chair

Le corps cyborg

Titane (Julia Ducournau, 2021) pousse la fusion corps/matière à son extrême. Alexia (Agathe Rousselle) porte une plaque de titane dans le crâne depuis un accident d’enfance. Cette prothèse devient point de contact avec le monde des machines. Elle développe une attirance sexuelle pour les voitures, tombe enceinte d’une Cadillac, fuit en se faisant passer pour un homme, transformant progressivement son corps en hybride métal/chair/masculin/féminin.

Le directeur de la photographie Ruben Impens filme cette métamorphose avec une palette qui oscille entre froid industriel (bleus métalliques, gris béton) et chaud organique (rouges sang, ors chauds). Les scènes de transformation corporelle — Alexia se brise le nez, se bande les seins jusqu’à l’étouffement, injecte des stéroïdes — sont tournées avec une frontalité documentaire qui rappelle l’approche de Saville face à la chirurgie esthétique.

Matière vivante, matière inerte

Comme chez Cecily Brown où les corps deviennent magma pictural, dans Titane les frontières entre organique et mécanique se dissolvent. Le ventre d’Alexia secrète un liquide noirâtre, mélange d’huile moteur et de fluide amniotique. Son corps enceint se déforme de manière grotesque, peau tendue à craquer, comme une toile surchargée de peinture.

Le film culmine dans une scène d’accouchement cauchemardesque où Alexia donne naissance à… quelque chose. On ne voit pas clairement ce qui sort de son corps. Peu importe. Ce qui compte, c’est la transformation elle-même, le corps devenu usine à produire de l’hybride, du monstrueux, du neuf.

IX. The Neon Demon : le corps comme surface

Beauté mortelle

The Neon Demon (Nicolas Winding Refn, 2016) interroge le corps féminin en tant que surface pure, dépourvue d’intériorité. Jesse (Elle Fanning), jeune mannequin de 16 ans arrivée à Los Angeles, possède une beauté tellement parfaite qu’elle devient dangereuse. Les autres mannequins, jalouses, finissent par la tuer et la manger — littéralement — pour s’approprier sa beauté.

La photographie de Natasha Braier baigne le film dans des lumières néon saturées — roses, bleus électriques, violets — qui transforment chaque plan en tableau hyperréel. Les corps deviennent objets décoratifs, surfaces réfléchissantes sans profondeur. Jesse elle-même n’a presque pas de personnalité — elle est pure image, pure apparence.

Cannibalisme esthétique

La scène finale, où les trois cannibales vomissent des morceaux du corps de Jesse sur le podium d’un défilé, fonctionne comme une métaphore brutale de l’industrie de la mode : consommer les corps, les digérer, les régurgiter. Le corps n’existe que pour être regardé, désiré, possédé, détruit.

Cette vision nihiliste dialogue étrangement avec les portraits de Yiadom-Boakye : là où Refn montre des corps réduits à leur surface, Yiadom-Boakye invente des figures fictives mais dotées d’une profondeur psychologique palpable. Deux visions opposées du portrait contemporain.

X. Euphoria : visages comme toiles

Doniella Davy et le maquillage gestuel

Dans la série Euphoria (2019-), la maquilleuse Doniella Davy transforme chaque visage en œuvre d’art éphémère. Strass collés autour des yeux, larmes de paillettes, fards paupières multicolores appliqués comme des coups de pinceau expressionnistes. Le maquillage ne vise pas le « naturel » — il assume pleinement sa nature de geste artistique, de performance picturale sur la peau.

Chaque personnage a son esthétique propre. Rue (Zendaya) porte des maquillages audacieux — paillettes bordeaux sous les yeux, gloss métallique — qui contrastent avec sa fragilité émotionnelle. Jules (Hunter Schafer) arbore des looks avant-gardistes, inspirés de la mode conceptuelle. Cassie (Sydney Sweeney) oscille entre ingénue et femme fatale. Maddy (Alexa Demie) cultive un glamour agressif, presque guerrier.

Esthétique saturée

Le directeur de la photographie Marcell Rév baigne Euphoria dans une lumière saturée, artificielle, presque toxique. Néons, lumières de fête, éclairages de salle de bain : chaque source lumineuse est poussée à son maximum d’intensité chromatique. Le grain de l’image est visible, palpable, comme la texture d’une toile.

Cette esthétique rappelle directement les palettes saturées de Cecily Brown ou les couleurs improbables de Marlene Dumas (ses bébés verdâtres, ses visages aux teintes cadavériques). La série refuse le réalisme au profit d’une vérité émotionnelle qui passe par l’exagération colorée, le geste appuyé.

XI. Mode : sculpter et draper le corps

Balenciaga : déconstruction radicale

Sous la direction artistique de Demna Gvasalia (depuis 2015), Balenciaga déconstruit systématiquement la silhouette. Épaules exagérées qui transforment le corps en architecture, jeans ultra-baggy qui effacent les jambes, robes cocons qui gomment toute forme reconnaissable. Les défilés Balenciaga ressemblent à des expositions de sculptures ambulantes.

Cette approche fait écho directement à Jenny Saville : déformer le corps pour le rendre étrange, questionner les normes de proportions, refuser la beauté facile. Les mannequins Balenciaga marchent comme des géants difformes, portant des vêtements qui semblent les écraser ou les gonfler de manière grotesque.

Rick Owens : gothique sculptural

Rick Owens drape les corps en sculptures néo-gothiques. Ses robes en jersey étiré, ses vestes aux épaules démesurées, ses pantalons aux entrejambes qui descendent jusqu’aux genoux créent des silhouettes extraterrestres. Sa palette — presque exclusivement noir, gris, taupe — et sa fascination pour les matières brutes (cuir, laine épaisse, coton lourd) évoquent les monochromes sombres de certaines œuvres de Marlene Dumas.

Owens parle souvent de « brutalist glamour » — beauté brutale, sans compromis. Ses modèles — souvent des physiques non-conventionnels — marchent pieds nus ou en bottines plateformes, cheveux gominés en arrière, visages sans expression. Le corps devient monument, colonne, architecture.

Maison Margiela : anonymat et déformation

Depuis l’arrivée de John Galliano en 2014, Maison Margiela (maison fondée par Martin Margiela, créateur culte du déconstructivisme) pousse l’idée d’anonymat et de transformation. Les défilés Margiela présentent souvent des mannequins au visage masqué, caché, ou déformé. Masques de cuir, voiles, perruques qui couvrent entièrement les traits.

Cette obsession de l’anonymat dialogue avec les portraits fictifs de Lynette Yiadom-Boakye : des visages qui ne renvoient à personne de réel, qui existent seulement comme formes picturales. Les vêtements Margiela — déconstruits, reconstruits, souvent faits de matériaux récupérés — insistent sur la matérialité du tissu, exactement comme les peintres contemporains insistent sur la matérialité de la peinture.

Iris van Herpen : organicisme technologique

La créatrice néerlandaise Iris van Herpen occupe une place unique : elle fusionne haute technologie (impression 3D, découpe laser, matériaux biomimétiques) et artisanat ancestral (couture main, plissage, drapé). Ses robes ressemblent à des organismes vivants — coraux, méduses, synapses neuronales, ailes d’oiseaux.

« With 3D printing, I am very much drawn to the organic… because in organic structures such as fossils, for instance, you have structures that you can’t easily replicate by hand. »

Van Herpen, formée à la danse classique, pense chaque collection à partir du mouvement. Elle explique :

« Fashion is a laboratory of identity. »

Cette conception fait de la mode non pas simple vêtement mais territoire d’expérimentation sur le corps, sur ses limites, ses possibles transformations.

Matières vivantes

Pour sa collection Sympoiesis (2025), van Herpen collabore avec le biodesigner Christopher Bellamy pour créer un tissu contenant des algues bioluminescentes vivantes. Le vêtement réagit à la chaleur et au mouvement du corps, créant des motifs lumineux qui évoluent en temps réel. La robe devient organisme symbiotique, fusionnant avec son porteur.

Cette recherche sur les matériaux vivants rappelle la conviction de Yiadom-Boakye que la peinture elle-même est « charnelle et imprévisible ». Van Herpen transpose cette idée au textile : et si les vêtements pouvaient vivre, respirer, évoluer comme la matière picturale ?

« Fashion is art to me; it is a laboratory of identity. »

XII. Convergences : le corps comme territoire pictural

Le geste partagé

Que partagent Jenny Saville appliquant de la peinture épaisse sur une toile de trois mètres, Doniella Davy collant des strass sur la paupière de Zendaya, et Iris van Herpen drapant de l’organza sur un mannequin ? Un même geste : traiter le corps (ou sa représentation) comme surface à travailler, matériau à transformer.

Le coup de pinceau de Saville, large et violent, trouve son équivalent dans le geste du maquilleur qui étale le fard, dans celui du costumier qui plie le tissu. Tous trois ajoutent de la matière, de la couleur, de la texture à une surface préexistante. Tous trois sculptent, modèlent, déforment.

La matière comme langage

La peinture à l’huile, le maquillage, le tissu partagent une propriété : ils sont tactiles. On ne peut pas les comprendre seulement visuellement — il faut imaginer leur texture, leur poids, leur comportement physique. Quand Saville explique que la peinture est « des boîtes de chair liquide », elle insiste sur cette qualité haptique.

De même, quand on regarde Titane, on sent presque la douleur d’Alexia se brisant le nez, la compression de ses seins bandés. Le cinéma contemporain, inspiré par la peinture contemporaine, cherche à dépasser le simple visuel pour atteindre le sensoriel, le charnel.

Le corps transformé

De Saville à van Herpen, de Black Swan à Euphoria, un même motif : le corps n’est jamais donné, toujours à construire. La silhouette peut être élargie (Saville), masquée (Margiela), fusionnée avec la machine (Titane), parée comme une toile (Euphoria), hybridée avec des structures organiques imprimées (van Herpen).

Cette obsession pour la transformation corporelle traduit peut-être une anxiété contemporaine : à l’ère des filtres Instagram, de la chirurgie esthétique démocratisée, des identités de genre fluides, le corps est devenu chantier permanent. Plus d’essence corporelle fixe — seulement des états transitoires, des performances éphémères.

XIII. L’ère de la chair picturale

En 2026, le corps n’est plus simplement représenté — il est matériau. La peinture contemporaine a dissout la frontière entre le corps représenté et la matière picturale elle-même. Jenny Saville peint avec de la « chair liquide ». Cecily Brown transforme les corps en magma gestuel. Marlene Dumas les fait fondre dans l’eau et la couleur. Lynette Yiadom-Boakye invente des êtres de pure peinture, plus vivants que les vivants.

Cette révolution picturale a contaminé tous les arts visuels. Le cinéma filme désormais les corps comme des tableaux en mouvement — Black Swan, Under the Skin, Titane interrogent la chair avec la même intensité que Saville. Les séries comme Euphoria transforment chaque visage en toile où le maquillage devient geste pictural. Et la mode, de Balenciaga à Iris van Herpen, sculpte les corps en formes inédites, hybrides de chair et de matière synthétique.

Le corps contemporain est un corps incertain. Il peut être déformé, masqué, hybridé, transformé. Il n’a plus de forme fixe, plus d’identité stable. Il est devenu support, surface, territoire à réinventer sans cesse. Comme la peinture elle-même : toujours liquide avant de sécher, toujours entre plusieurs états possibles.

« Every stroke of paint is a gesture of love, a gift to the world. »
— Cecily Brown

De la toile au teint, du pigment à la peau, de l’atelier au défilé : nous vivons l’ère de la chair picturale, où chaque corps est tableau en devenir, où chaque surface peut devenir œuvre. Les frontières entre disciplines s’effacent. Il ne reste que le geste — ce mouvement ancestral de la main qui ajoute de la matière sur une surface, qui transforme le vide en présence, le rien en chair.

« Inexistences » : l’humanité en jachère

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Œuvre graphique d’une grande pluralité, résultant de plusieurs années de travail et parfois proche de l’artbook, Inexistences (éditions Soleil), de Christophe Bec, immerge le lecteur dans un monde post-apocalyptique où la notion même d’existence est remise en question. À travers une narration visuelle riche (mais dépourvue de fil conducteur clair) et des thèmes aussi profonds qu’universels, le scénariste et illustrateur dessine un futur glacial et désolé, mettant en scène la survie d’une humanité fragmentée et la quête désespérée de sens dans un monde au bord de l’extinction.

Inexistences déploie un univers fictionnel où la Terre est à son crépuscule. L’humanité, résiduelle, réduite à quelques clans dispersés, lutte pour sa survie dans un paysage de désolation et de froid éternel. Le titre même de l’album résonne comme un écho à la perte de sens et à la précarité de la vie dans ce monde gelé seulement peuplé d’édifices en ruines et d’individus rivalisant entre eux pour les maigres ressources encore disponibles. « Nous ne faisons que surnager dans ces étendues vierges… », annonce, désillusionné, un protagoniste. Comment mieux décrire cette existence sur le fil du rasoir, où chaque rencontre peut être la dernière et où l’alimentation se compose désormais en grande partie… de cafards ?

Christophe Bec excelle plus que jamais dans la création d’images iconiques et de paysages à couper le souffle. Il parvient à capturer l’immensité et la désolation de cet environnement glacé face à une humanité qui apparaît comme écrasée par un destin qu’elle a provoqué (une vue d’exposition, en contre-plongée, assoit précisément cette représentation). Les pages dépliantes de l’album offrent de généreux et détaillés panoramas horizontaux, à la fois vertigineux et très immersifs. La grandeur des désastres écologiques et la petitesse de l’homme investissent ainsi ce qui s’apparente, disons-le, à des chefs-d’œuvre de composition et de perspective. Si Christophe Bec a été très actif ces dernières années, Inexistences démontre qu’il assume ses références artistiques (la nouvelle bande dessinée française de Métal Hurlant) et qu’il est capable de prendre le temps de concevoir des projets ambitieux et inventifs.

Inexistences aborde des thèmes universels et teintés d’urgence : la survie dans un monde sans avenir, l’amnésie historique et scientifique, la raréfaction des ressources naturelles, l’hostilité interhumaine dans un contexte post-apocalyptique (qui peut rappeler des œuvres telles que The Walking Dead). La dystopie se pique de fantastique avec l’existence d’un mystérieux enfant bleu, la découverte d’une sphère détentrice de la mémoire de l’humanité ou encore la présence d’un artéfact aussi incontrôlable que possessif. Ces éléments ajoutent une dimension symbolique à l’histoire, qui se structure davantage autour de son cadre/arène que d’une intrigue bien identifiable. Car c’est bien cette humanité diminuée, clairsemée et ignorante d’elle-même, ainsi que cet environnement rendu au dernier degré de l’hostilité, qui forment l’essence de l’album.

Inexistences emprunte au récit illustré, à la bande dessinée et à l’artbook. Christophe Bec propose en ce sens une œuvre hétéroclite, mélangeant en outre habilement des éléments de science-fiction, de fantastique, de dystopie et de drame post-apocalyptique. Avec ses illustrations étourdissantes et sa narration en pointillé, l’album offre une expérience immersive et réfléchie, interrogeant l’existence, la survie et la nature de l’humanité dans un monde qui rend son dernier souffle. Certains enjeux peuvent certes paraître impalpables, mais ils sous-tendent pourtant tout le « récit » (bien qu’on puisse, en l’état, questionner l’usage du terme). Il revient à chaque lecteur de projeter sur Inexistences ses propres préoccupations et tropismes. 

Inexistences, Christophe Bec
Soleil, décembre 2023, 154 pages

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L’Enfant du Paradis : au-delà du succès

Le désir de renaître est-il plus fort que celui de vivre ? Salim Kechiouche s’emploie à y répondre avec style, tout en clarifiant le revers que peut générer le syndrome de l’imposteur chez un homme qui avance sans considérer son passé. L’Enfant du paradis n’est sans doute pas l’entrée en matière la plus convaincante, mais sa démarche personnelle autour d’une rédemption partagée est tout ce qu’il y a de plus sincère dans ce premier long-métrage.

Synopsis : Après une traversée du désert dans sa carrière de comédien, Yazid voit enfin se profiler le bout du tunnel. Sobre depuis six mois, il veut prouver à Garance, sa nouvelle fiancée, et à Hassan, son fils de 16 ans, qu’il est maintenant un autre homme. Mais en quelques jours, ses vieux démons resurgissent et avec eux les souvenirs de son enfance en Algérie.

Repéré par Gaël Morel (A toute vitesse, Premières neiges, Le clan, Après lui), puis rapidement devenu boxeur pour François Ozon (Les amants criminels), sauveur-profiteur pour Raja Amari (Corps étranger), coureur de jupons pour Abdellatif Kechiche (Mektoub My Love : Canto Uno et Intermezzo), Salim Kechiouche a eu le loisir d’étendre sa palette de jeu avant de s’assurer une incursion en douceur aux commandes de son premier court-métrage, Nos Gènes. Il y dévoile un malaise social où la méfiance règne à l’égard d’une xénophobie ambiante. Sa polyvalence à enchaîner les prestations au théâtre, tout en assurant les allers et retours du petit au grand écran, lui a permis de se hisser précisément là où il le souhaitait depuis sa jeunesse. Il n’est donc pas difficile de croire en sa bonne volonté, à la vue d’une intrigue qui inspecte de près sa propre évolution professionnelle, ainsi que la trajectoire d’un ami acteur décédé auquel le titre lui est dédié.

Au royaume du purgatoire

Quel que soit le moyen de se mettre en valeur et de se mettre en avant, par le biais d’un public réceptif et empathique, Yazid poursuit brillamment sa carrière d’acteur au cinéma. Son self-control cache pourtant une douleur intense enfouie dans ses souvenirs. Qui remonte même jusqu’à son enfance, en témoignent ces vidéos d’archives personnelles du cinéaste qui entrecoupent de temps à autre une intrigue traversée par un deuil. Ce geste, onirique en apparence, sert de point d’ancrage au spectateur, car tout le monde se demande alors comment ce visage angélique s’est métamorphosé en une figure inquiétante, voire malveillante. Nous nous gardons d’en dévoiler la cause, car d’autres pistes méritent également d’être discutées.

En se donnant le rôle principal, Salim Kechiouche se duplique partiellement à l’écran. Il y projette une incompréhension liée à son métier, un travail où son corps se déforme et se reforme pour les besoins d’une scène. Il joue donc un rôle, physique et émotionnel, que son entourage confond parfois avec le personnage. Kechiouche nous raconte ainsi la vulnérabilité qui sépare l’acteur de son rôle, qui n’est ni une imitation, ni nécessairement un prolongement de soi. Une séquence de dispute conjugale vient astucieusement semer le doute dans les esprits, avant que le passé et la réalité ne rattrapent le héros déchu.

La réalité, la voici. Yazid est un homme divorcé qui bataille les horaires de garde de son fils Hassan (Hassan Alili), âgé de seize ans, avec son ex-femme Sara (Naidra Ayadi). Lorsqu’il y parvient, c’est entre deux répétitions avec sa compagne Garance (Nora Arnezeder) qu’il trouve du temps pour renouer avec la paternité qu’il ne semble pas prêt à assumer. Peut-être est-il encore trop proche, mentalement parlant, de l’enfant rêveur et curieux qui se tenait devant un caméscope. Malheureusement, ses proches gardent des cicatrices encore ouvertes de ses dernières dérives, qui l’ont améné à traîner dans tout un tas de boîtes de nuit, en espérant que le soleil ne se lève jamais. Mais depuis peu, c’est un homme respectable et responsable qui apparaît face à sa grand-mère, la matriarche qui a dû l’élever aux côtés de sa sœur Karimouche (Carima Amarouche). De l’amour, il n’en n’a pas manqué dans ce foyer, malgré le deuil d’une mère qu’il n’a pas tout à fait digéré.

En misant sur un cadrage serré sur les visages, le cinéaste laisse peu de place aux décors parisiens, que l’on peut déjà deviner comme invasifs et claustrophobiques. Son approche quasi documentaire appréhende ainsi la spontanéité des comédiens, qui doivent répéter les mêmes gestes jusqu’à leur entière satisfaction. Ajoutons à cela un travail rigoureux du compositeur Amine Bouhafa, dont l’enchaînement des notes ne manque pas de nous immerger dans une errance sensorielle efficace durant le dernier acte. Tous les soucis de Yazid sont ainsi condensés dans le corps dansant de Kechiouche, qui n’est là que pour exprimer une perte d’affection et pour souligner une planante mélancolie et une profonde solitude.

Rédemption, quête identitaire, intérêt de former un couple, réconciliation familiale. Ce sont autant de défis que d’obligations pour que Yazid puisse enfin expier ses péchés que son public attend. Son public, c’est bien entendu sa famille et ses amis qui, malgré leur soutien ou leurs avertissements, sont les témoins d’une chute inévitable. L’Enfant du paradis se place donc là, entre un hommage émouvant et un acte de réconciliation avec soi, une initiative que Salim Kechiouche croque avec plus ou moins d’intensité.

Bande-annonce : L’Enfant du paradis

Fiche technique : L’Enfant du paradis

Réalisation : Salim Kechiouche
Ingénieur du son : Seyo Kovo Sead
Scénario : Salim Kechiouche, Sami Zitouni, Amel Bedani
Directeur de la photographie : Jérémie Attard
Son : Saed Kovo
Montage : Luc Seugé
Musique originale : Amine Bouhafa
Régisseur général : Vincent Lecoeur
Producteurs délégués : Aurélie Turc, Chafik Laribia
Production : K-REC FILMS
Pays de production : France
Distribution France : La Vingt-Cinquième Heure Distribution
Durée : 1h12
Genre : Drame
Date de sortie : 6 décembre 2023

L’Enfant du Paradis : au-delà du succès
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