Éperdument, un film de Pierre Godeau : Critique

Il est des couples de cinéma que l’on aurait cru improbables. Celui que forme Adèle Exarchopoulos, dont l’unique fulgurance à l’écran est une romance lesbienne, et Guillaume Gallienne,  dont les meilleures performances sont celles où il joue de son côté efféminé, en est un.

Synopsis : Anna est transférée dans la prison de la Santé en attente de son procès. Là, elle rencontre Jean Firmino, le très respecté directeur de la prison. Ils vont peu à peu se rapprocher, jusqu’à entamer une relation amoureuse qui, évidemment, leur est strictement interdite.

Un Roméo et Juliette derrière les barreaux

Et transformer la première en taularde provocatrice, et le second en bobo mal dans sa peau, ajoute à ce pari un peu fou qui nous est proposé dans Éperdument. Cette seconde réalisation de Pierre Godeau est directement adaptée du roman Défense d’aimer de Catherine Siguret, lui-même inspiré de l’histoire vraie de la relation qu’ont entretenue une des membres du « gang des barbares » et le directeur de la prison où elle était détenue. Ayant profité de nombreux repérages et d’un tournage dans une véritable prison pour femmes (comme cela avait déjà été le cas du très beau Ombline), le film s’assure une représentation fidèle de l’univers carcéral et de la dureté des conditions de vie des détenues. La participation au casting d’actrices non-professionnelles ayant vécu ce contexte contribue pour beaucoup à cette immersion dans le quotidien morne d’Anna, dont on comprend dès lors que son besoin de liberté se mue en véritable fantasme sexuel. Toutefois, le réalisateur-scénariste fait le parti-pris de totalement faire l’impasse sur les antécédents qui l’ont menée à cette condamnation, or le fait que la jeune fille dont elle est inspirée ait été utilisée par ses complices pour appâter leurs victimes est la preuve de son pouvoir d’attraction malsaine sur les hommes. Une dimension qui aurait largement mérité d’être explorée tant elle aurait apporté à cette histoire d’amour impossible une ambiguïté morale fascinante qui aurait su rendre le film moins lisse.

Et pourtant, le film commence très bien. Concentrées sur le point de vue d’Anna, les premières minutes font leur part belle à la description minutieuse de ses conditions d’incarcération, de ses relations avec ses codétenues et de ses espoirs de voir sa peine réduite. La vie quotidienne de ces prisonnières, et tout particulièrement le jeu de miroir qu’elles ont dans leur manie de regarder Secret Story, est pertinemment reconstituée. Malgré les maladresses de certaines des partitions des jeunes comédiennes amatrices, cette introduction est ce que le film a de meilleur à nous offrir. Non pas que Guillaume Gallienne ne soit pas convaincant, encore qu’il semble devoir forcer le trait dès lors qu’il lui est demandé d’exprimer la virilité de ce père de famille, mais le manque de finesse avec lequel se met en place le coup de foudre rend l’émotion assez superficielle. Fort heureusement, la façon dont la caméra capte les regards et filme les corps donnera à chacun des tête-à-tête entre ce fonctionnaire respecté et cette délinquante un certain érotisme et un inversement des rapports de force adroitement mis en scène. Toutefois, la passion va rapidement dépasser le cadre du huis-clos pénitencier et le récit ira se concentrer sur son point de vue à lui. Alors que la première partie aura sous-traité la naissance de l’attirance qu’il a pu avoir envers elle, le scénario n’aura dès lors de cesse de décortiquer en quoi cette liaison défendue s’avèrera autodestructrice, et ce en se construisant sur une succession de scènes factuelles hermétiques à tout romantisme.

Étiré sur une longue durée, rendue inintelligible par des ellipses difficilement appréhensibles, le récit avance en délaissant les tourments émotionnels de la pauvre Anna au fond de sa cellule. La réalisation va alors prendre de plus en plus de recul sur la passion fusionnelle pour prendre l’allure d’un thriller romanesque convenu et sans surprise. On ne réussira toutefois jamais à trouver dans la mise en scène plate et le jeu contenu des acteurs la flamme qui saurait illustrer l’instabilité affective qui pousse cet homme à braver tous les interdits au risque d’y perdre sa carrière et sa famille. Son arc narratif de Jean et sa descente aux enfers s’apparentent d’ailleurs à ce qui a été déjà vu dans Mon Roi, le rapport homme/femme inversé, comme viendra d’ailleurs nous le rappeler le plan final, strictement identique à celui du film de Maïwenn. En cela, l’idée qu’Anna ait, depuis le début, manipulé Jean, telle qu’il le sera supposé dans les dernières minutes du film, peut laisser subodorer la profondeur d’un jeu psychologique dérangeant qui nous aurait échappé. Toutefois, le souvenir de certaines scènes, où Adèle Exarchopoulos, plutôt que d’alimenter ce doute, multiplie les minauderies et les fulgurances à fleur de peau rend caduque cette piste. Et même lorsque le charme dont fait preuve Anna ramène un peu d’intensité sensuelle à ce scénario, celui-ci ira toujours lui préférer les contrariétés judiciaires et les problèmes de couple de son amant. A n’en point douter, le comportement des personnages alimente une approche fleur bleue de cette romance aux antipodes du réalisme de l’introduction.

Alors que l’histoire vraie dont est inspirée cette romance tire son pouvoir de déstabilisation du fait divers qui la précède, Pierre Godeau choisit d’en faire abstraction et n’en sort de fait qu’une adaptation bien trop littérale, incapable d’approfondir les tourments de ses personnages et de fait incapable d’inspirer l’intensité émotionnelle qu’évoque son titre.

Éperdument : Bande-annonce

Éperdument : Fiche technique

Réalisateur: Pierre Godeau
Scénario : Pierre Godeau, d’après le roman « Défense d’aimer » de Florent Goncalves
Interprétation: Adèle Exarchopoulos (Anna Amari), Guillaume Gallienne (Jean Firmino), Stéphanie Cléau (Elise Firmino), Marie Rivière (La mère d’Anna)…
Image: Muriel Cravatte
Montage: Hervé De Luze
Musique: Rob
Décors : Stéphane Taillasson
Costumes : Judith de Luze
Producteur : Philippe Godeau
Société de production : LGM productions, Pan Européenne Production
Distributeur : Studio Canal
Durée : 110 minutes
Genre: Romance
Date de sortie : 2 mars 2016

France – 2016

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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