Nuit noire en Anatolie : le territoire des loups

L’émergence d’un nouveau régime totalitaire dégage une aura particulière en Turquie. Nuit noire en Anatolie concentre son attention sur une région montagneuse qui paraît  inhospitalière autant pour les nouveaux venus que pour ceux qui y ont vécu. Özcan Alper souhaite ainsi mettre en évidence les désirs réprimés par une société, dont la pensée paralysée et la sexualité non exprimée peuvent générer un climat de peur et de violence.

Synopsis : Ishak vit seul dans la province d’Anatolie et gagne sa vie en jouant du luth dans une boîte de nuit. Un jour, il doit se rendre au chevet de sa mère dans son village natal qu’il a dû quitter subitement 7 ans auparavant. De retour dans son village Ishak est alors confronté à l’hostilité de tous ainsi qu’aux tourments de son propre passé.

Le cinéma turc se fait peut-être discret à l’international, mais les œuvres qui ont le privilège de voyager jusqu’à nos écrans témoignent d’une belle ascension artistique. Nuri Bilge Ceylan (Il était une fois en Anatolie, Winter Sleep, Les Herbes sèches), Emin Alper (Derrière la colline, Les Sœurs, Burning Days) et Semih Kaplanoğlu (Miel, La Particule humaine, Les Promesses d’Hasan) en sont les fers de lance. Özcan Alper bataille dans le même sens que ces cinéastes, qui souhaitent apporter plus de nuances sur leur pays natal, une vision diamétralement opposée à la caricature sociale qu’en fait Midnight Express, réalisé par Alan Parker et scénarisé par Oliver Stone (récit autobiographique sur la captivité d’un touriste et contrebandier Américain en Turquie). Le rendu glacial du paysage montagneux, son silence et son épaisse brume hivernale, tout le décor possède déjà tout ce qu’il faut pour qu’on se sente comme dans le Wyoming. Et pour cause, Nuit noire en Anatolie réunit plusieurs ingrédients du western et les distille avec une tendresse qui jure dans un environnement gouverné par la haine et le patriarcat.

Chasse à l’homme

Ishak, un modeste joueur de luth reçoit un appel inquiétant. Sa mère est souffrante, mais il hésite toutefois à rebrousser chemin vers son village natal, où il  laisse encore des cauchemars. Par respect pour la seule figure parentale bienveillante qu’il ait connue, il se donne tout de même le courage d’affronter son passé trouble, là où la majorité de ses anciens compagnons de chasse ne sont pas du même avis. Un mystérieux événement entoure cette vallée d’Anatolie, sept ans plus tôt, car le corps d’un jeune garde forestier n’a toujours pas été retrouvé. C’est une chasse à l’homme à contretemps qui se joue, tandis que le retour d’Ishak laisse énormément de souvenirs remonter à la surface.

Özcan Alper nous accompagne dans une étude de personnages, tout en déployant une narration en flashback dans un timing assez irréprochable. Le cinéaste émiette ainsi le sentiment de culpabilité qui bouleverse Ishak. À ce titre, Berkay Ateş rend son personnage imperméable à l’empathie. Le spectateur ne peut que voyager à ses côtés, telle une âme meurtrie en quête de rédemption. Comme dans un voyage temporel, ce dernier atterrit dans un endroit familier mais aux visages méconnaissables. Le mariage de son ancienne compagne Sultan est le miroir nihiliste des jeunes filles que l’on a pu apercevoir dans Mustang, par exemple. La seule chose qui n’a pas changé d’un iota depuis son départ, c’est la lassitude d’un père endeuillé. Il rôde jour et nuit en espérant retrouver son fils Ali (Cem Yiğit Üzümoglu), ce fameux garde forestier, arrivé la même année de sa disparition.

Le portrait de ce citadin originaire d’Istanbul se dessine donc peu à peu. Rêveur et charmeur malgré lui, Ali voit du merveilleux dans le massif rocailleux d’Anatolie. Ce qui n’est pas le cas des autochtones, qui ne comprennent pas non plus en quoi un écho est significatif de sa condition de vie. Son cri de liberté est pourtant perçu comme une provocation, voire un acte de guerre, contre l’ordre établi dans cette région. Ce shérif de la nature n’est pas assez armé pour imposer quoi que ce soit. Comme l’animal en voie de disparition qu’Ali traque avec optimisme, ce dernier est loin de se douter qu’il creuse sa propre tombe. Ce détail transparaît sans détours, car le réalisateur souhaite que notre regard se tourne avant tout vers ce dédale xénophobe, comparable à celui qu’a traversé le couple français dans As Bestas.

Et si personne ne souhaite ouvertement évoquer le sujet, Ishak semble assez déterminé à nager contre ce courant de pensée. Ce qu’il ramène avec lui, à savoir un sentiment de fraternité, de solidarité et de compassion, personne n’en veut également. Impossible pour Ishak de défendre ses convictions face à une meute d’anciens camarades de chasse imbibés au raki (une eau-de-vie de vin aromatisée à l’anis). Tout le monde campe sur des valeurs traditionnelles, où le collectif finit par avoir le dernier mot sur l’individu dissident.

Que recherche véritablement Ishak ? N’est-il finalement pas en train de chercher son propre corps meurtri, celui qu’il a laissé pourrir dans cette vallée ténébreuse, afin de faire la paix avec lui-même ? Nuit noire en Anatolie remonte cette piste avec la ferme intention de brosser le portrait d’une société qui, à force d’intérioriser ses sentiments et de capituler face aux progrès, nourrit une violence sourde. Özcan Alper s’emploie ainsi à lui redonner de l’écho, à travers la voix de ceux qui ne sont plus présents pour en témoigner.

Bande-annonce : Nuit noire en Anatolie

Fiche technique : Nuit noire en Anatolie

Réalisation : Özcan Alper
Scénario : Özcan Alper, Murat Uyurkulak
Photographie : Yunus Roy Imer
Montage : Osman Bayraktaroğlu, Umut Sakallıoğlu
Direction artistique : Elif Taşçıoğlu
Musique originale : Cansun Küçüktürk
Casting : Songül Karaarslan
Costumes : Baran Uğurlu
Producteurs : Soner Alper, Ersin Çelik
Production : Nar Film, La Fabrica Noctura Cinéma, ArtHood Films
Pays de production : Turquie, Allemagne, France
Distribution France : Outplay Films
Durée : 1h54
Genre : Drame
Date de sortie : 14 février 2024

Nuit noire en Anatolie : le territoire des loups
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.