« Zoé Carrington » : obsession amoureuse

Avec son diptyque Zoé Carrington, Jim vient clore sa trilogie des ex. Il plonge ses lecteurs dans un récit extravagant, qui dit beaucoup de l’obsession et de la jeunesse perdue. À travers une fête d’anniversaire posthume à Londres, l’auteur entremêle souvenirs, désirs et quêtes éperdues de bonheur dans un récit qui, sous couvert d’humour et de légèreté, sonde les hommes et leurs contradictions.

« Zoé Carrington était une puissance animale qui ne surgit qu’une fois dans une vie. Elle était une apparition sauvage, brute et splendide… Zoé était à la fois irréelle, insaisissable… » Simon se rappelle avec nostalgie ses années estudiantines à Londres. Il aspirait alors à travailler dans la finance et profitait généreusement de tous les excès de la nuit anglaise. Si sa scolarité passait déjà au second plan, sa rencontre avec la sculpturale et magnétique Zoé n’a fait qu’accélérer ses allées et venues sur les chemins de traverse.

La jeune femme possède une personnalité électrique et un esprit libre propres à fasciner les hommes autant que ses courbes parfaites. Jim rend parfaitement compte de la manière dont elle est devenue le pivot autour duquel s’articulent les diverses trajectoires de vie explorées dans son album. Sa rencontre a profondément impacté Simon et ses amis JP et Rottenberg, au point de leur laisser des souvenirs indélébiles. Preuve en est : quand elle contacte l’ancienne « Financial Team » pour une fête d’anniversaire à Londres, tous se libèrent immédiatement dans le double espoir de vivre des moments inoubliables et de revoir cette femme idéale (ou idéalisée).

La première planche de Zoé Carrington plaque sur la grandeur londonienne, symbolisée par le palais de Westminster, la décadence de cartouches mentionnant la consommation de drogues diverses et variées. Cette dualité va présider l’ensemble de l’album, plus humoristique, et parfois même absurde, que les opus précédents de la trilogie des ex. On verra ainsi Simon ramener une fille de joie dans la maison bourgeoise de sa mère pour l’irriter (et faire taire les soupçons d’homosexualité) ou JP intervenir avec un (très) grand détachement sur les lieux d’un accident de moto…

L’humour occupe ainsi une place significative dans Zoé Carrington ; il sert de contrepoids à l’obsession des personnages pour Zoé et aux mystères qui entourent cet anniversaire dont le caractère posthume ne sera appris que tardivement par les protagonistes. Ces moments comiques, loin de dénaturer la trame principale, enrichissent au contraire le tableau dressé par Jim, dans un équilibre subtil et convaincant. Car derrière les tribulations amoureuses et pathétiques de ses personnages, l’auteur invite aussi à une réflexion plus profonde sur la nostalgie et l’accomplissement personnel. Le passé et le présent s’entrechoquent à chaque instant, révélant des pans émotionnels cachés chez les uns et les autres.

Zoé Carrington ouvre des perspectives de réflexion sur l’amour, la mémoire et la quête de sens dans nos vies, faisant écho à l’universalité des sentiments humains. Jim procède par humour et parfois non-sens, mettant en scène un trio d’adulescents encore accroché à la vision idyllique d’une romance passée. Ce qu’il laisse en suspens laisse par ailleurs présager une suite solide, puisque les véritables intentions de Zoé demeurent méconnues et que la mort de Léo pourrait ouvrir une brèche dans laquelle aimeraient s’engouffrer Simon et ses amis.

Zoé Carrington, Jim
Bamboo, janvier 2024, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les oranges amères, une image bien choisie

« A l’origine, nous étions des êtres doubles : chaque humain était constitué de deux personnes, unies en un seul corps gigantesque. Notre force et nos capacités étaient d’autant plus grandes et notre pouvoir était tel que nous cherchâmes à rivaliser avec les dieux… »

La femme au portrait, meurtre sur le tournage du film

« VOUS AVEZ BIEN CONSCIENCE QU’ON NE PEUT RIEN TOURNER SANS CE SATANE TABLEAU ? »

« Y a pas de mal à se faire du bien » : sexe en rayon

Un sex-shop, une vendeuse qui en a vu d’autres et Hugo, collègue aussi candide qu’intarissable : il n’en faut guère davantage pour transformer godes, porno, fantasmes et petites misères sexuelles en machine à gags. Sans prétendre révolutionner la gaudriole, cette BD trouve son meilleur carburant dans le télescopage entre la banalité du commerce et ce que ses produits ont de délicieusement embarrassant.