Amelia’s Children : maudits par le sang

Présenté en première nationale sur le site montagneux de Gérardmer il y a une semaine à peine, Amelia’s Children arrive en première ligne dans nos salles afin de garantir des frissons authentiques. Gabriel Abrantes peut se targuer d’avoir le sens du détail et de la mise en scène dans cette première incursion dans le genre horrifique. Et autant dire que les comédiens qui hantent la vieille bâtisse familiale de l’intrigue savent se mettre à la hauteur de ces exigences.

Synopsis : Orphelin depuis sa naissance, Edward découvre à l’âge adulte qu’il a un jumeau et une mère qu’il ne connait pas. Avec sa petite amie Ryley, il part les rencontrer dans leur magnifique demeure isolée au cœur d’une région recluse. Les retrouvailles passées, le jeune couple se rend compte que les apparences sont trompeuses : la famille d’Edward cache un monstrueux secret. Leur visite va tourner au cauchemar…

Il est tout de même bon de rappeler que Gabriel Abrantes n’en est qu’à son second long-métrage. Son premier, Diamantino, n’a d’ailleurs pas manqué de se faire remarquer à la Semaine de la Critique en 2018. Et pourtant, le cinéaste portugais a déjà prouvé qu’il s’agissait d’un explorateur dans l’âme. Ses courts-métrages lui ont permis de s’immerger dans la science-fiction (Les Humeurs Artificielles), de se laisser porter par un humour décapant et engagé politiquement (Les Extraordinaires mésaventures de la jeune fille de pierre) et enfin de tutoyer le versant expérimental de son art (A History of Mutual Respect). Sans se cantonner à un genre, il est certainement mieux placé pour ne pas se faire submerger par les œuvres qui l’ont inspiré.

Les liens sacrés

Amelia’s Children réunit tous les paramètres d’une production Blumhouse : un décor unique et isolé, peu de personnages, un incident surnaturel et bien sûr un budget limité (le réalisateur est également aux commandes de l’habillage sonore du film). Mais qu’on ne s’y trompe pas, Abrantes n’hésite pas à sortir des sentiers battus et il le prouve sans délai. Dans les premières minutes, dans une intensité rare qui n’a pas besoin de dialogue pour donner un coup de chaud bien senti, la caméra traverse un manoir dont l’architecture particulière nous restera en tête. Nous nous garderons d’en dévoiler la teneur scénaristique, mais cette entrée en matière témoigne d’une bonne maîtrise de la gestion de l’espace, du hors-champ et des codes cinématographiques. L’exposition se poursuit alors avec une ellipse où Edward semble épanoui, jusqu’au jour où parvient à renouer avec son frère jumeau Manuel et sa mère Amelia.

Sans tergiverser plus longtemps et fier de mettre fin à 31 ans de vie en tant qu’orphelin, il quitte sa vie paisible et confortable de citadin New-Yorkais pour retrouver sa famille au fin fond d’une forêt portugaise. Ce dernier peut évidemment compter sur le soutien précieux de sa compagne Riley (Brigette Lundy-Paine) pour affronter son passé, car malgré « le conte de fée » d’Edward, les occupants des lieux ne sont pas aussi hospitaliers qu’ils le prétendent. L’édifice, aux différentes couches baroques et gothiques, contribue également à rendre l’atmosphère irrespirable surtout pour Riley, qui ne sait pas comment interpréter les murmures qui la hantent, de jour comme de nuit. On y discerne l’expressionnisme de Dario Argento (Suspiria, Les frissons de l’angoisse) et de Roman Polanski (Rosemary’s Baby), en passant brièvement par des hallucinations empruntées à Shining, de Stanley Kubrick. Mais avant même de dénouer les liens sacrés et mystérieux de cette famille, un véritable jeu de doubles se met en place.

L’antre du dédoublement

Edward et Manuel partagent le même visage, celui de Carloto Cotta. Il déploie la même fébrilité candide que dans Diamantino, où il tenait également le premier rôle. La nécessité de split-screen se fait sentir sans qu’on en abuse, afin que les jumeaux puissent cohabiter dans le même plan. Le décalage de leur personnalité est, de premier abord, un vecteur d’humour apprécié. Dans un délicieux mélange, alterné avec le frisson, Abrantes ne nous fait pas regretter ce détour mortel chez l’inquiétante Amelia et ses enfants maudits par le sang. Pour cause, cette mère qui attend le retour de son second fils à son chevet a tout d’une chimère, voire d’une sorcière. La prothèse plaquée sur le visage d’Anabela Moreira (Mal Viver) justifie pleinement le fait que, selon les mots de son personnage, « le temps est une pute ». Bien loin de la silhouette d’Alba Baptista, Amelia est en mal de cette jeunesse perdue et ne réclame qu’une dernière danse pour se sentir mieux.

Malgré tout, dans ces retrouvailles familiales qui virent au cauchemar, Gabriel Abrantes manque de brouiller les pistes comme Jordan Peele l’a fait dans Get Out. C’est plutôt dans la composition hallucinatoire de la Abuela immortelle de Paco Plaza que son film se rapproche. Le sous-texte grandissant de Dorian Gray évoque les dérives du narcissisme à travers une relation incestueuse. Le cinéaste portugais parle ainsi d’excentricité, de perversion et de violence dans l’aristocratie européenne. Telle est la recette gagnante qu’il a choisi de mariner pour les aficionados de frissons en tout genre. Cependant, il peut manquer de finesse lorsqu’il s’agit de faire converger et d’imbriquer les différentes trajectoires des protagonistes. Une longue partie de cache-cache ne peut que minimiser l’impact du climax, qui ne manque pourtant pas de trancher dans le vif. On regrette également que la tension autour maternité toxique, qui vampirise sa progéniture, ne soit pas exploitée jusqu’au bout. De même, quelques visions d’horreur lâchées par-ci par-là sont sacrifiées sur l’autel de la démonstration esthétique pure et dure, à défaut de gagner en pertinence et en consistance au terme d’un voyage atypique.

On ne boude évidemment pas notre plaisir de suivre le déroulé d’Amelia’s Children, notamment grâce à la précieuse performance de Brigette Lundy-Paine, déconstruisant ainsi l’archétype de la petite amie modèle et peu encline à la mutinerie. Reste que ces petites imperfections dans le dernier acte risquent d’en laisser plus d’un sur la touche.

Bande-annonce : Amelia’s Children

Fiche technique : Amelia’s Children

Réalisation et scénario : Gabriel Abrantes
Directeur de la photographie : Vasco Viana
Décors : Paula Szabo
Effets visuels maquillage : Rita Anjos, Dave Bonneywell
Son : Olivier Blanc
Montage : Margarida Lucas
Effets Visuels : Irmalucia
Musique originale : Gabriel Abrantes
Producteurs : Gabriel Abrantes, Margarida Lucas
Production : Artificial Humors
Pays de production : Portugal
Ventes internationales : Goodfellas
Distribution France : Le pacte
Durée : 1h32
Genre : Épouvante-horreur, Thriller
Date de sortie : 31 janvier 2024

Amelia’s Children : maudits par le sang
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Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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