« L’Enfer c’est les hôtes » : l’envers des enfers

L’Enfer c’est les hôtes organise la rencontre improbable entre Satan et Caïn, alors même que l’enfer est encore en cours de construction. Karibou et Lionel Richerand s’en donnent à cœur joie en plongeant les deux protagonistes dans des situations toutes plus loufoques les unes que les autres. 

L’album s’ouvre sur une scène surréaliste où Caïn, le premier invité des enfers, coupable d’avoir assassiné son frère, arrive dans un royaume encore en balbutiement. La surprise est totale pour les hôtes, qui ne s’attendaient pas à recevoir quelqu’un si vite. Caïn perturbe la routine infernale et semble insensible à la damnation à laquelle on l’a promis. Plutôt que de maugréer et pâmer d’effroi, il se distrait en faisant du tam-tam sur les fesses des démons ou en posant toutes sortes de questions non-sensiques à Satan, manifestement dépassé par la résilience ingénue de ce premier condamné.

Les auteurs ne se font pas prier pour déconstruire l’idée traditionnelle de l’enfer comme un lieu de terreur et de souffrance. Caïn trouve le démon Azag gentil et affable. Il se représente l’endroit comme un espace de plaisanterie et de légèreté. Les échanges entre ce premier invité et Lucifer sont teintés d’ironie et de sarcasme, avec à la clef la naissance d’une amitié improbable qui ajoute une nouvelle couche comique à l’album.

Pendant que Caïn remet en question les fondements mêmes de l’Enfer, Karibou et Lionel Richerand redoublent d’inventivité pour faire mouche. La Mort est par exemple appelée à utiliser une machine pour faucher plus efficacement (et éviter les tendinites associées à la répétition d’un même geste). Satan doit défendre vaille que vaille sa transformation en serpent, dans une posture rendue pathétique. Caïn et Lucifer se découvrent une rancœur commune pour leur père respectif, tandis que les frères sont voués aux gémonies (les apparitions de Saint-Michel valent d’ailleurs le détour).

Le choix des couleurs – dominantes de rose et de mauve – ainsi que le style volontairement caricatural de l’album contribuent à son atmosphère légère. Chaque planche regorge de gags, parfois multiples, qui s’appuient sur des situations absurdes ou des dialogues piquants. L’humour est omniprésent, que ce soit à travers les interactions des personnages ou les situations décalées qu’ils vivent. Ainsi, quand Satan demande à Caïn s’il a regretté certains de ses actes passés, il répond qu’il aurait dû mieux cacher le cadavre de son frère…  Et quand on lui dévoile le Pandémonium, il comprend que cette capitale culturelle des Enfers n’est censée accueillir… que des spectacles de ventriloques. 

L’Enfer c’est les hôtes est une œuvre riche en humour et en absurdité, sublimée par les illustrations expressives de Lionel Richerand. Cet album dépeint un enfer loin des clichés, habilement détournés, et met en scène des personnages hauts en couleur. Karibou démontre une nouvelle fois sa capacité à faire jaillir le comique des éléments/références les plus inattendu(e)s. Jubilatoire. 

L’Enfer c’est les hôtes, Karibou et Lionel Richerand 
Delcourt/Pataquès, janvier 2024, 80 pages 

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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