Demolition Man ou le plus profond des films d’action bourrins

Demolition Man, la preuve que dans les années 1990, on pouvait faire des films d’action divertissants tout en proposant une analyse et un questionnement pertinent sur la société contemporaine.

Contredisant une réputation tenace, Sylvester Stallone démontre qu’un film d’action américain des années 1990 dont il est la vedette peut être non seulement très divertissant, mais aussi plus profond qu’il n’y parait et même prophétique sur plusieurs aspects. Film à la genèse compliquée, Demolition Man a connu une sortie mitigée mais a su gagner, au fil des ans, un statut culte, aux États-Unis comme en Europe.

Film d’action futuriste et contemporain

Les idées de scénarios des films hollywoodiens des années 1980 et 1990 viennent souvent de loin, y compris de simples blagues (Predator de John Mc Tiernan). Celle de Demolition Man a été inspirée à Peter M Lenkov, alors assistant de production, alors qu’il écoutait la chanson homonyme de Sting. L’histoire est également très inspirée de l’émission de réalité américaine COPS alors très populaire, ainsi que d’anecdotes authentiques sur des célébrités souhaitant se faire cryogéniser. Le processus d’écriture fut extrêmement complexe et pas moins de cinq scénaristes (y compris Fred Dekker et Jonathan Lemkin, non crédités en raison du règlement de la Writer’s Guild of America) se succédèrent et rédigèrent plusieurs versions différentes, les premières étant bien plus sombres et pessimistes que le résultat final. Finalement, ce sera le producteur Joel Silver, empereur du cinéma d’action des années 1980, qui décidera de la version finale en s’appuyant surtout, ironiquement, sur la version de Dekker et Lemkin. Dekker proposa notamment le prologue se déroulant en 1996. Le réalisateur Marco Brambilla, qui avait alors surtout dirigé des courts-métrages et clips publicitaires, réalise ici son premier et avant-dernier long-métrage.

Le casting changea aussi beaucoup. Les rôles de John Spartan et Simon Phoenix furent initialement proposés à Steven Seagal et Jean-Claude Van Damme, alors stars du cinéma d’action et rivaux, qui refusèrent tous deux. Lorsque Sylvester Stallone fut casté en John Spartan, ce dernier proposa lui-même le rôle à Jackie Chan qui refusa, ne désirant pas endosser le rôle de l’antagoniste. Wesley Snipes obtint finalement le rôle, non sans l’avoir préalablement refusé à plusieurs reprises (Brambilla et Silver durent aller sur le tournage de Soleil levant pour convaincre l’acteur).

Dans celui de Lenina Huxley, Lori Petty fut initialement castée mais dut abandonner après quelques jours de tournage suite à une mésentente avec Stallone. Sandra Bullock, alors débutante, la remplaça au pied levé, lançant ainsi sa brillante carrière. On retrouve également des seconds couteaux hollywoodiens connus comme Benjamain Bratt en coéquipier de Huxley et Denis Leary en chef d’une bande de rebelles clandestins. Jack Black et Rob Schneider, futures vedettes comiques, apparaissent aussi dans de petits rôles. On notera également un caméo de l’acteur Craid Sheffer qui était aussi producteur exécutif du film. Le tournage eut lieu de février à juillet 1993 au Kentucky et, surtout, en Californie. La durée du tournage fut sensiblement rallongée par rapport à celle envisagée, faisant grimper le budget de 45 à près de 80 millions de dollars. Bien sûr, comme beaucoup d’autres blockbusters de l’époque, le film eut son lot de scènes coupée, notamment celles montrant le personnage de la fille de John Spartan. À sa sortie, la critique fut positive à l’instar de Roger Ebert (et contrairement à son confrère Gene Siskel), Vincent Canby du New-York Times ou Emmanuel Levy de Variety, le comparant souvent à Last Action Hero de John Mc Tiernan avec Arnold Schwartzenegger (alors rival de Stallone) qui avait été un semi-échec au box-office suite à une imposante campagne marketing et une sortie en grande pompe. En revanche, tout en étant rentable, le film n’obtint pas le succès commercial espéré par la production, ce qui lui donna longtemps une réputation de franc désastre. Pourtant, dès sa sortie, il eut un solide noyau de fans qui n’allait cesser d’augmenter durant les années, rejoignant la longue liste des films devenus cultes avec le temps. Il sera par la suite décliné en des jouets, des jeux vidéos, des bandes dessinées et un roman. Il faut aussi noter qu’un écrivain hongrois, Isztvan Nemer, accusera le film d’être un plagiat d’une de ses nouvelles parue en 1986, sans toutefois porter plainte.

Un film prémonitoire ?

Mélange de science-fiction, d’action et de comédie, le film adopte un ton à mi-chemin entre sérieux trépidant et humour très en vogue au début des années 1990 et comporte son lot de références. La plus évidente demeure le patronyme de Lenina Huxley, référence directe à l’auteur de science-fiction Aldous Huxley et son ouvrage Le Meilleur des mondes dont l’un des personnages se prénomme Lenina. Le personnage a d’ailleurs dans sa chambre une affiche de L’Arme fatale 3, un film produit par Joel Silver. Par ailleurs, l’acteur Steve Kahan, interprète d’un policier hostile à Spartan, était également du casting de L’Arme fatale. L’ordinateur qu’utilise Simon Phoenix dans la rue s’appelle CAR en référence à HAL 9000 de L’Odyssée de l’espace. La formule « bonheur et salutation » est une référence au film Fatal Games de Michael Lehman avec Christian Slater tandis que Spartan cite Star Wars en entrant dans le musée. Surtout, Spartan et Huxley mentionnent la carrière politique d’Arnold Schwarzenegger, alors rival de Stallone dans le cinéma d’action et pas encore gouverneur de Californie, sur un ton à la fois blagueur et sarcastique, se référant également au parcours de Ronald Reagan. Une mention de bonne guerre puisque Last Action Hero avait précédemment fait de même en imaginant Stallone interprète de Terminator dans l’univers fictif de Jack Slater.

Mais si le film a atteint un véritable statut et refait régulièrement parler de lui, c’est surtout pour son aspect prophétique sur de nombreux sujets. Il l’est déjà sur plusieurs innovations technologiques comme les écrans sur les téléphones, les ordinateurs utilisés pour l’estime de soi, les voitures avec pilotage automatique, les visioconférences, les tablettes ou les échanges monétaires dématérialisés. C’est aussi et surtout en ce qui concerne les mentalités que le film va acquérir une réputation de prophète. En effet, le monde futuriste de San Angeles (contraction de San Antonio et Los Angeles, deux grandes villes californiennes rejointes suite à un tremblement de terre) est très aseptisé, expurgé de toute forme de violence, mais aussi de tendance jugée dangereuse ou déviante ainsi que d’initiatives individuelles. Y sont ainsi interdits la viande, l’alcool, le tabac, les sports de combat, les grossesses non homologuées et l’avortement (ces deux derniers éléments entrant d’ailleurs en contradiction). Ce sont jusqu’aux mots vulgaires et agressifs qui sont interdits et sanctionnés par des amendes délivrées par des appareils informatiques, source de gags et références inépuisables pour les années suivant la sortie du film. En fait, ce monde illustre le règne absolu du politiquement correct raffiné et policé. Enfin, pas si absolu puisque résiste envers et contre tout une partie de l’humanité, qualifiée du nom dépréciatif de rebus, qui mène une vie clandestine, rude et sale, mais libre et joyeuse dans les bas-fonds de la ville. C’est à ce niveau que le film a le plus d’intérêt puisqu’il n’hésite pas à développer une analyse sociétale et même politique assez poussée.

Il représente de la sorte un éventail assez représentatif de la polarisation politique aux États-Unis et même en Occident entre d’une part, les partisans d’une société étatisée, coercitive et ultra policée, d’autre part ce qu’on pourrait appeler des libertariens ou anarchistes, défenseurs de la liberté individuelle avant tout. Il s’agit d’une polarisation encore largement d’actualité aujourd’hui et même d’avantage encore que lors de la sortie du film, à l’heure où les gouvernements et les institutions internationale sont tellement décriés et critiqués de par leur incapacité à répondre aux problèmes de nos sociétés ainsi que leurs empiètements sur les libertés individuelles. Une opposition très accentuée, voire caricaturale, puisque les partisans de la société mise en place par le docteur Cocteau (Nigel Hawtorne) sont exagérément propres et polis tout en demeurant particulièrement niais et que, à l’inverse, les rebus dirigés par Edgard Friendly (Denis Leary) sont très sales et vulgaires. De fait, les deux camps interprètent non seulement deux spectres politiques mais aussi deux extrêmes de la vie en société, ce qui les empêche de prétendre au titre de vrais héros positifs de l’histoire. Le film trouve ainsi un peu de nuance authentique derrière son apparence manichéenne : la société futuriste a du bon, son absence de violence et de saleté sont positifs, mais elle annihile toute forme de liberté et de responsabilité avec son formatage forcené voulu par le docteur Cocteau aux ambitions perverses, et d’ailleurs prêt à tout puisqu’il fait réveiller Simon Phoenix, le pire criminel du XXe siècle. À l’inverse, Friendly et ses partisans ont de louables intentions mais des méthodes douteuses basées sur la violence (bien que non mortelle) et refusent toute limite à leur liberté individuelle. À cet égard, John Spartan incarne le juste milieu et l’esprit de conciliation nécessaire dans nos sociétés modernes, une sorte de pilier moral de bon sens qui lui consacre le titre de vrai héro comme en témoigne son discours final (relativement simpliste du reste, l’une des rares scènes un peu faible du film). Signalons d’ailleurs la grande pertinence du choix de Stallone, acteur phare des années 1980 alors en perte de vitesse et donc semblant venir d’une autre époque, dans le rôle d’un homme d’un autre temps dépassé par un futur qu’il ne comprend pas.

Le film est aussi très souvent mentionné comme prémonitoire concernant le politiquement correct ambiant envahissant tous les aspects de la société, tant dans l’espace public que privé, au point d’en arriver à un système de sanction judiciaire systématique. Il est en effet difficile de ne pas y penser en voyant la judiciarisation croissante de propos prononcés sur des thématiques sensibles dans la société actuelle ainsi que la censure croissante sur Internet. En fait, le film s’avère bien plus pertinent dans sa prédiction du futur que nombre de dystopies futuristes telles 1984, Farenheit 451, L’Âge de cristal ou New-York 1997. De fait, Demolition Man s’apparente plus à une anti-utopie, soit une société qui a toutes les apparences d’une utopie parfaite mais dont l’envers du décor dévoile en fait un monde oppressif et totalitaire. Surtout, l’oppression se fait ici avec l’assentiment des habitants qui l’acceptent avec enthousiasme et la soutiennent même en profitant de ses aspects positifs. Une vision prophétique indéniablement pertinente même si nos sociétés actuelles ne sont pas devenues intégralement devenues ce futur totalitaire aseptisé. Pas encore ?

Alliance parfaite de la réflexion et du divertissement pour rendre compte de la société

Le film est aussi devenu culte en grande partie grâce à ses qualités cinématographiques, son sens du rythme, son visuel inventif, ses scènes d’action spectaculaires, son savant dosage d’humour et de sérieux, ses dialogues ciselés ponctués de nombreuses punchlines (la version française apporte à cet égard une véritable plus-value) et ses personnages solides et charismatiques. De fait, le film a longtemps été vu avant tout comme un très bon divertissement avec une petite dose de satire sociale. Cette satire s’adressait d’ailleurs à la société de son époque en se référant à divers évènements des années 1990 comme les émeutes urbaines des grandes villes américaines, les tremblements de terre, la montée de la criminalité violente, le développement de la technologie (ainsi que sa potentielle mauvaise utilisation par les dirigeants) et, déjà, un début d’uniformisation de la société occidentale. Si le film s’avère visionnaire sur beaucoup de thèmes traités, il a donc avant tout donné une vision (certes exagérée) de son époque tout en s’efforçant de soigner la forme et de ne pas oublier de divertir efficacement son public. C’est finalement la meilleure leçon de cinéma qui puisse être donné et dont devrait s’inspirer les grands studios hollywoodiens actuels.

Bande-annonce : Demolition Man 

Fiche Technique : Demolition Man

Réalisation : Marco Brambilla
Scénario : Peter M. Lenkov, Robert Reneau et Daniel Waters, avec la participation non créditée de Fred Dekker et Jonathan Lemkin1
Distribution : Sylvester Stallone, Wesley Snipes, Sandra Bullock, Denis Leary, Rob Schneider, Jack Black, Benjamin Bratt, Bill Cobbs…
Musique : Elliot Goldenthal
Chanson-thème : Sting qui reprend la chanson des Police, Demolition Man
Décors : C. J. Strawn
Costumes : Sara Markowitz
Photographie : Alex Thomson et Matthew F. Leonetti (prises de vues additionnelles)
Montage : Stuart Baird
Production : Joel Silver et Howard Kazanjian
Producteurs délégués : Steven Bratter, Pete Catalano, Aaron Schwab, Faye Schwab et Craig Sheffer
Coproducteurs : Steven Fazekas, Jacqueline George et James Herbert
Sociétés de production : Silver Pictures
Société de distribution : Warner Bros.
Format : couleurs – 2,35:1 – Dolby – 35 mm
Genre : science-fiction, comédie policière, action, dystopie
Durée : 115 minutes

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom : l’ennemi de la Résistance

"La Bataille de Gaulle : J'écris ton nom" referme le diptyque consacré au général. Le film gagne en clarté par rapport à "L'Âge de fer", mais reste pris au piège de son admiration pour De Gaulle. Ses meilleurs moments restent le duel d'égos avec Roosevelt, qui veut placer la France libérée sous tutelle américaine, et l'ascension de Leclerc vers la libération de Paris.

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.