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« Opium War » : le feu aux poudres

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Dans Opium War, Jean-Yves Delitte et Q-Ha plongent le lecteur dans les tumultes de l’histoire sino-occidentale. L’album, paru aux éditions Glénat, propose un récit dense et nuancé retraçant les événements présidant aux Guerres de l’Opium, qui ont redéfini le destin de la Chine et ses liens avec les puissances occidentales.

Opium War  s’ancre dans un contexte historique où l’Empire Chinois, longtemps autosuffisant et réticent aux interactions étrangères, se trouve contraint d’ouvrir ses portes aux puissants marchands européens, et plus spécifiquement britanniques. Le XVIIIe siècle marque le début de cette interaction commerciale, avec le commerce du thé, rapidement supplanté par celui, bien plus lucratif pour les Anglais, de l’opium. Le récit de Jean-Yves Delitte explique les raisons qui ont conduit à l’interdiction de son importation par l’Empereur, dans un contexte de divisions internes et de ravages sanitaires. 

La résistance de la Chine va déclencher une série de conflits armés, particulièrement entre 1839 et 1842, où le Royaume-Uni impose sa suprématie navale, forçant la Chine, humiliée, à concéder de nombreux privilèges : nouvelles concessions territoriales, ouverture au commerce de nouveaux ports, liberté de culte (permettant l’évangélisation des Chinois), paiement d’indemnités de guerre et possibilité d’apporter aux Amériques une main-d’œuvre locale bon marché. L’album explore la dynamique qui a mené à ce résultat désastreux pour l’Empire du Milieu, en soulignant l’avidité croissante des nations occidentales, incluant plus largement la France et les États-Unis, dans leur quête impérialiste.

Opium War se caractérise en premier lieu par son exploration multidimensionnelle des événements. Jean-Yves Delitte et Q-Ha ne se contentent pas de raconter les confrontations militaires, mais éclairent également sur la décadence de la dynastie Qing, les révoltes internes telles que celles des Turbans Rouges et du mouvement Taiping ou encore sur les états d’âme des combattants des deux camps, apparaissant de plus en plus désireux de rentrer chez eux et de mettre un terme à un conflit qu’ils ne semblent pas comprendre. La stratégie britannique consiste d’abord à ajouter des forces navales aux convois maritimes pour contrer la piraterie, et l’incident du navire « Arrow » servira de catalyseur au conflit. 

L’œuvre offre ensuite une perspective nuancée sur les tensions sino-britanniques. Elle illustre parfaitement le racisme britannique anti-asiatique à travers le personnage de Holman et se penche aussi, plus discrètement, sur les répercussions psychologiques et culturelles de ces guerres sur les deux nations. Le récit dépeint les soldats, tant chinois qu’anglais, comme étant pris dans un conflit dont les enjeux leur échappent, anticipant un affrontement sanglant exacerbé par la parité en matière d’armement. Tous ces éléments sont remis en perspective dans un dossier didactique présent en fin d’album et utile à la bonne compréhension des enjeux – bien que la bande dessinée soit suffisamment claire en la matière. 

En définitive, Opium War revient sur une période trouble et profondément marquante pour la Chine. L’album fait état de Britanniques parfois enivrés par le Traité de Nankin de 1942, la concession à vie de Hong Kong ou les droits douaniers acquis. Ces ingrédients, liés à une cupidité exacerbée, ont fait le lit des tensions, l’Empereur rechignant en plus à apparaître faible alors qu’il était déjà peu ménagé par certaines organisations locales. Jean-Yves Delitte et Q-Ha donnent à l’excellente collection « Les Grandes Batailles navales » l’un de ses titres les plus convaincants.

Opium War, Jean-Yves Delitte et Q-Ha
Glénat, novembre 2023, 56 pages 

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4

« Talk Show » : quand les apparences se lézardent

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Fabcaro enrichit la collection « Pataquès » (Delcourt) de son album Talk Show, basé sur des planches humoristiques itératives, déconstruisant le monde télévisuel.

Des parades incessantes, où chaque invité entretient sa vanité, où l’authenticité se noie dans un océan de sourires forcés et de rires enregistrés. L’animateur y joue le rôle de l’amuseur public, prêt à tout pour un bon mot ou un moment viral, pendant que les invités déballent leurs anecdotes stériles, comme si raconter le moment où ils ont rencontré leur chien constituait la quintessence de la culture contemporaine. C’est précisément de cela que Fabcaro se moque dans Talk Show, avec un sens de l’ironie et de l’absurde porté à incandescence.

Talk Show, c’est souvent le triomphe de la médiocrité. On se trompe dans ses fiches, on fait preuve de maladresses, on cherche à donner une aura épique à des événements anodins. Le plateau de télévision devient un endroit où le talent est moins important que la capacité à rester dans les clous pas si bien tracés du divertissement inoffensif. Une cinquantaine d’invités se succèdent, avec pour seul point commun le pathétisme qu’ils portent en bandoulière : il en va ainsi de ce nain qui s’ignore, de ce collectionneur d’apéricubes froissé par l’incomplétude de sa collection, de ce non-sosie de Vanessa Paradis, de ces ufologues par voies interposées, de ce chef d’orchestre qui ne dirige qu’un seul flûtiste…

En dépit du caractère outrancier de Talk Show, il est difficile de ne pas reconnaître tel ou tel procédé : des hobbies insolites sur lesquels on s’épanche plus que de raison, des balles perdues, par exemple « pour les jeunes issus de l’immigration », un envoyé spécial qui meuble tant bien que mal en plaidant la « confusion »Et puis, il y a toutes ces séquences où le non-sens atteint son apogée : ici, il est question du lobby juif, là d’une rock star stagiaire montant sur scène… pour faire des photocopies. Et au milieu du marasme : l’animatrice, toujours fidèle à la même formule éculée, incapable de faire autre chose que baliser le sentier de l’insignifiance et de l’absurdité.

On connaît maintenant assez bien la collection « Pataquès » pour savoir que Talk Show y a toute sa place. Les vignettes itératives, ou marginalement dérivatives, les récits d’une planche, les chutes désopilantes, la satire au fond de vérité y forment des quasi-invariants. Cette recette, Fabcaro l’utilise en clerc. C’est léger, ça gratte, et c’est tout ce qu’on attendait.

Talk Show, Fabcaro
Delcourt/Pataquès, novembre 2023, 56 pages

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3.5

Les Filles vont bien : les belles au bois dormant

La saison des amours, nous avons la sensation qu’Itsaso Arana y a toujours vécu, jusqu’à devenir une particule incandescente qui n’a cessé de s’illuminer au fil de ses apparitions. C’est également dans la même ambiance qu’on la retrouve au sein d’un groupe de cinq femmes, chantant leur amitié et dansant dans une ronde solidaire. Un conte intime et solaire qui passe au scanner chacune de ces princesses modernes, perdues dans les bois, et de constater si Les Filles vont bien.

Synopsis : C’est l’été. Un groupe de jeunes femmes se réunit dans une maison à la campagne pour répéter une pièce de théâtre. À l’abri de la chaleur écrasante, elles partagent leurs savoirs sur l’amitié, le jeu, l’amour, l’abandon et la mort, avec le secret espoir de devenir meilleures.

Resplendissante dans Eva En Août, Itsaso Arana est une comédienne accomplie, que ce soit devant la caméra ou sur les planches du théâtre. En 2004, elle a créé la compagnie La Tristura, où elle  développe encore ses compétences dramaturgiques. Puis sa rencontre avec le cinéaste et producteur Jonás Trueba (La Reconquista, Venez voir) lui a permis d’ajouter les mêmes cordes que les siennes à son arc. Il est donc impensable de passer outre le premier long-métrage de cette nouvelle autrice en devenir. En témoigne son envie de convoquer la capacité du cinéma à capturer la vie, avec la ritualité et la puissance évocatrice du théâtre.

L’amour brille sous le soleil

Cinq femmes se retirent dans une campagne, où il n’y a que de des rayons de soleil pour les accueillir. Elles viennent les compléter avec une chaleur humaine indispensable à ce conte d’été. Ce petit comité et la complicité qui lie les personnages entre eux sont une nécessité qui trouve peu à peu son sens dans le prétexte d’une répétition d’une pièce. Au micro de la revue espagnole Revista Mutaciones, la réalisatrice a déclaré qu’il s’agit d’un cinéma que l’on peut faire entre amis. Il a fallu quinze jours de tournage pour justifier cette aura singulière qui dilue le film d’époque et le film contemporain dans une seule et même mixture enchantée. On y trouve plusieurs éléments d’un conte classique : des princesses, des robes, un crapaud, un prince charmant et un village plein de vie. Il ne reste plus qu’à investir ce lieu, servant à la fois de décor et propice à la méditation.

Au cours de cette excursion, c’est une ode à la sororité et aux désirs féminins qui se joue. On y évoque ainsi le courage de Bárbara Lennie, Irene Escolar, Itziar Manero et Helena Ezquerro, qui gardent leurs prénoms. Chacune, durant sept jours d’errance et de cohabitation forcée, est poussée à verbaliser ce qu’elle ressent. Ainsi Itsaso Arana, à l’initiative de cette démarche, invite les spectateurs à se focaliser sur sa capacité d’écoute, comme si nous étions mis dans la confidence des personnages ou des comédiennes. Cette frontière reste d’ailleurs suffisamment floue pour qu’on distingue ce qui pourrait tenir de la fiction ou d’une œuvre documentaire. Le générique constitue littéralement une lettre manuscrite à destination de l’audience, afin de nous rassurer dès le début d’un voyage, qui promet d’être intime et bouleversant.

Ces femmes se livrent avec une telle sincérité que le dispositif convoque audacieusement celui d’Éric Rohmer et ses contes des quatre saisons (Conte de printemps, Conte d’hiver, Conte d’été, Conte d’automne). Le cinéaste français de la Nouvelle Vague nous apporte encore sa précieuse lumière dans ces moments de doute et d’hésitation. « Tout être vit dans l’incomplétude. Et c’est seulement l’amour qui lui permet de se réaliser pleinement. » C’est parfaitement ce que les femmes au bois dormant de ce récit traversent et Itsaso Arana le met en scène avec beaucoup d’élégance et de sagesse.

Ce partage sur l’amour, leur foi, la mort, la maternité, la solitude, le jeu d’acteur, tout cela sert de socle pour nous parler en réalité de leur fragilité et de leur métier. Les dialogues, qui décrivent de lointains souvenirs, semblent souvent spontanés et rendent hommage aux mères absentes du cadre. Au zénith de cette révérence, nous retenons la chaleureuse conversation entre Itziar et sa mère, un des moments forts parmi toutes les confessions que le film nous a permis de recueillir. Ce sont ces très brefs instants, brisant parfois le quatrième mur, qui nous rappellent tout ce qu’il y a de bon, subtil et mélancolique dans Stand By Me de Rob Reiner. Et dans une vue d’ensemble, il est également possible d’y trouver une sorte de contre-jour à Mustang, où l’on vit son conte enchanté jusqu’au bout, sans aucune contrainte sociale ni autorité parentale pour contredire une vie d’indépendance.

Itsaso Arana peint à même le miroir qu’elle oriente vers ses héroïnes, en y révélant une profonde et sincère histoire de réconciliation entre les femmes de cette époque, celles d’avant et celles à venir. Au terme d’un séjour fusionnel pour les locataires d’une maison de campagne, c’est avec apaisement que l’on quitte ces lieux, en y laissant une part de nous-mêmes. Tout comme ces femmes qui ont eu le loisir de se prêter à de nombreuses réflexions personnelles et intergénérationnelles, la cinéaste peut s’estimer heureuse d’affirmer que Les Filles vont bien et qu’elles le resteront longtemps jusqu’au prochain été.

Bande-annonce : Les filles vont bien

Fiche technique : Les filles vont bien

Titre original : Las chicas están bien
Réalisation et Scénario : Itsaso Arana
Image : Sara Gallego
Musique : Keith Jarrett, Niño Josele
Son : Carla Silván, Pablo Rivas Leyva
Montage : Marta Velasco
Décors : Laura Renau
Producteurs : Itsaso Arana, Javier Lafuente, Jonás Trueba
Production : Los ilusos films
Pays de production : Espagne
Distribution France : Arizona Distribution
Durée : 1h25
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 29 novembre 2023

Les Filles vont bien : les belles au bois dormant
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3.5

Karmapolice de Julien Paolini : Angelo perdu in the red castle

La beauté étrange et latente de Karmapolice de Julien Paolini : faire saillir tout en impressions et ressentis, proximités d’ambiances, textures de plans, climats d’images et de lumières, l’héritage d’un certain cinéma underground new-yorkais qui irait des premiers Scorsese aux frères Safdie en passant par le Blue Velvet de Lynch et le Sue perdue à Manatthan d’Amos Kollek.

C’est un film de potes, de frères en choix et en visions, en débrouilles et combines. C’est un film d’amitiés ouvertes, de proximités multiculturelles, d’affinités d’élection, venant renforcer le creuset de cette stimulante tendance née depuis quelques années de se mettre à écrire à plusieurs (à trois ici, Julien Paolini, Syrus Shahidi et Mano).

Le second long métrage de Julien Paolini, Karmapolice, grand prix du festival de Cognac 2023 porte les valeurs qui lui ont donné jour: un film de liens, tissés profondément et aléatoirement. Un film où l’amitié peut prendre le visage d’une rencontre hasardeuse entre deux poulets: Un flic sur la touche et un habitué des trafics boiteux, deux qui cherchent à vivre leur karma du mieux qu’ils peuvent, deux âmes douces et tendues qui se jaugent, s’observent, s’épaulent, font alliage de leurs vies pas très sûre tentant par là-même de rééquilibrer leur karma cabossé.

Rares sont aujourd’hui les films tournés à Paris intra-muros dont le quartier ne soit pas seulement un vague prétexte à l’histoire mais au contraire personnage vital, constitutif du scénario. Récemment les belles Olympiades de Jacques Audiard et Gouttes d’or de Clément Cogitore ne se bornaient pas à mettre en valeur un quartier mais faisaient émerger leurs récits du pouls singulier du 13eme et du 18 eme.

Karmapolice du réalisateur franco-italien Julien Paolini s’inscrit dans ce sillage où le quartier filmé génère l’empreinte de l’œuvre, son statut de déambulation urbaine néo-réaliste sur fond de thriller marginal. 

L’ancrage dans le grouillement mouvant, abondant et populaire de Château Rouge où se mêlent toutes les différences et légalités des rues Dejean et Poulet en passant par le Titanic donne son cœur sensible et généreux à cette histoire de flic (joué par le christique Syrus Shahidi) perturbé et bienfaiteur, solide et déphasé, en arrêt après un homicide involontaire et dont la vocation vacille.

L’originalité de la mise en scène est de nous faire cohabiter avec la quête-découverte de son nouveau quartier par Angelo (le flic idéaliste qu’incarne Syrus Shahidi) et sa femme (Karidja Touré). Là, Karmapolice nous embarque dans les multiples rencontres, passages, trafics et activités associatives du lieu, motrices de liens fragiles et vivants( notamment l’amitié nouée avec le personnage éclopé de Poulet, sorte de Diogène de la rue, joué par le toujours excellent et frondeur Alexis Manenti tout en se désaxant sans cesse des frontières locales d’un lieu réel. Immersion et décentrement. Horizontalité et marges. Affections et Solitudes. Solidarités et bifurcations. Statisme et vagabondages. Karmapolice est tout cela. Paradoxal.

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Credit Irene Santoni

Le visage barbu, le look christique, la composition des scènes d’errances diurnes et courses nocturnes de Syrus Shahidi font immédiatement songer au style d’Al Pacino dans Serpico. La force meuble et souterraine de Karmapolice réside dans ce basculement spatio-temporel: arriver à fabriquer un film pleinement situé et insituable, ancré et ailleurs, réaliste et rêveur, sincère et fragile tout en provoquant chez le spectateur cette drôle de sensation de ne plus être à Paris 2023, d’être plongé dans les rues déshéritées d’un New-York disparu, dans leur torpeur et pulsation version années 70.

C’est aussi ce que fait affluer l’amitié, principe fondateur du film, ressentir que les trois scénaristes rêvent leur scénario, l’immergent dans un Château Rouge ultracontemporain et réaliste tout en le fantasmant dans un désir cinéphile du New-York des années 1970-1980. Ces vagues et dérives spatio-temporelles très ténues créent du suspens à la place du suspense, relayant cette atmosphère insolite et indécise.

Visage d’un Paris peu filmé, visage d’une énergie pour re-activer le désir de la mémoire cinéphile américaine, Karmapolice  trouble les territoires, façonne un genre de film à la narration en jachère et perdure comme les paroles à la fièvre languide et nostalgique de Raphaëlle Lannadère

A château rouge,

La nuit porte son manteau noir,

Et quand elle tombe sur les trottoirs,

Le goudron se change en vinyl

Fiche technique : Karmapolice

Réalisateur : Julien Paolini
Scénaristes : Julien Paolini, Manolis Mavropoulos, Syrus Shahidi
Avec Syrus Shahidi, Alexis Manenti, Karidja Touré, Foëd Amara, Steve Tientcheu, Hortense Ardalan, Sabrina Ouazani, Thomas Blumenthal et Vincent Heneine.
Produit par Cousines et Dépendances et La Reserve
Prochainement dans les salles de cinéma / Policier, Drame

Synopsis : Angelo, flic idéaliste, veut changer de métier… Il se jette corps et âme dans les histoires de son quartier de Château Rouge afin de rééquilibrer son karma. Mais une affaire en particulier, pour laquelle il va tout sacrifier, l’obsède plus que les autres.

Wish : une étoile s’est éteinte

La singularité des films d’animation de Disney a pris un coup depuis le dégel de La Reine des Neiges ou la traversée de Vaiana. Une crise sanitaire a convaincu le studio aux grandes oreilles de développer leur plateforme de streaming, reléguant ainsi Raya et le Dernier Dragon et Avalonia : l’étrange voyage pour des abonnés qui ne savent plus où dépenser leur temps d’écran. Wish a-t-il le niveau pour rendre le trône sacré de l’animation au studio fraîchement centenaire ? Ou bien sommes-nous les témoins d’une nouvelle chute artistique ? La bonne volonté ne suffit pas à satisfaire la première interrogation. Malgré l’effort conjoint de Chris Buck, Fawn Veerasunthorn et Jennifer Lee, une nouvelle étoile s’est éteinte dans le rêve bleu de Disney.

Synopsis : Asha, jeune fille de 17 ans à l’esprit vif et dévouée à ses proches, vit à Rosas, un royaume où tous les souhaits peuvent littéralement s’exaucer. Dans un moment de désespoir, elle adresse un vœu aux étoiles auquel va répondre une force cosmique : une petite boule d’énergie infinie prénommée Star. Ensemble, Star et Asha vont affronter le plus redoutable des ennemis et prouver que le souhait d’une personne déterminée, allié à la magie des étoiles, peut produire des miracles…

À présent que Disney a assimilé l’identité visuelle de sa filiale Pixar, difficile de les distinguer en dehors des thématiques qui les opposent souvent. L’un rêve de magie et l’autre baigne dedans. L’un triomphait de sa 2D exceptionnelle, tandis que l’autre valsait dans les étoiles et en 3D. L’abandon du dessin traditionnel a été décrié, de même pour les intentions créatives qui peinent à se renouveler. Les suites et autres remakes live-action ont ainsi formulé un état de paresse cérébrale et on peut étonnamment en retrouver les symptômes les plus virulents dans ce dernier cru, sans doute pas assez juvénile pour retomber dans l’enfance et certainement pas assez mature pour convaincre le spectateur de lâcher sa petite larmichette mélancolique. Et aujourd’hui, on nous demande sciemment de croire en une magie qui n’existe presque plus, en nous extorquant le peu de crédulité qu’il nous reste à offrir.

Quand on prie la bonne étoile

Passée une visite guidée anecdotique du royaume de Rosas, sorte de Disneyland épuré et édulcoré, où tout est « super génial », il nous est donné d’observer une confrontation directe entre Asha et le Roi Magnifico, dont le pouvoir d’exaucer n’importe quel souhait semble immuable et absolu. C’est également grâce à cette magie qu’il tient son peuple en otage, noyant ainsi les espoirs qu’on lui transmet. Il est possible d’y voir le miroir grinçant du leader incontesté de l’animation, mais qui redoute que sa cote de popularité et le rendement au box-office puissent chuter, au point d’en perdre la tête. C’est précisément ce qui arrive dans cette aventure, où les producteurs sont conscients de leur rôle, conscients qu’ils sont à l’origine de milliers de rêves et de promesses brisés. Est-ce une façon de se faire pardonner ? Une stratégie marketing dans la continuité des 100 bougies soufflées, laissant derrière elle une épaisse fumée aveuglante ? Le film jongle sur ces problématiques en oubliant de développer son histoire et ses personnages, malheureusement oubliables.

Ce 62e conte animé rétropédale alors vers une structure plus classique, « à l’ancienne ». Une simili-princesse chante son désespoir aux astres, aux animaux de la forêt et au pied d’un château féérique, dans l’attente d’une émancipation. Elle n’est pas sentimentale, mais plutôt de nature miraculeuse, car sa détresse lui vaut le soutien d’un smiley étoilé bien rondouillet. Plus poussiéreux que féérique, Star tresse à peu près tout ce qu’il souhaite avec son fil d’Ariane rouge. Suivre sa bonne étoile, voici le destin qui attend Asha et sa chèvre loquace Valentino. Face à un monarque aux dérives fascistes, les sortilèges aléatoires et les bonnes intentions de l’héroïne insipide ne suffisent plus. Il y avait pourtant de la place pour faire gonfler le capital d’ambiguïté autour de ce magicien au sourire trompeur. Hélas, toute tentative de révolte semble vaine des deux côtés de l’écran, car nous connaissons par avance les cartes que les mégalos de l’histoire vont jouer.

Tomber de haut

Par ailleurs, les autres personnages n’auront pas droit au-devant de la scène très longtemps. La mère d’Asha et son grand-père, qui est sur le point de fêter ses (prenons un chiffre au hasard) 100 ans, sont relégués au même rang que la bande revisitée de Blanche-Neige et les sept nains, premier long-métrage d’animation du studio. Si cette observation n’échappe à personne, c’est parce qu’il s’agit d’une parade commémorative déguisée qui nous invite à la chasse aux clins d’œil. En témoigne un générique de fin qui énumère, sans scrupules, les icônes de l’empire désenchantée de Walt Disney. Ce qui rend ce récit impersonnel et opportuniste.

On ne peut pas dire que cette manœuvre soit inappropriée, loin de là. C’est effectivement le moment idéal pour se regrouper autour d’une chorale à en faire chauffer les cœurs des enfants et des parents. Il est donc regrettable que les partitions musicales soient très peu motivantes et inspirantes. Il a fallu attendre l’ultime chant solidaire du peuple pour que la magie opère enfin et on pourrait presque s’envoler avec eux dans ce pays imaginaire. Toutes les prestations qui précèdent celle-ci ne sont pas parvenues à susciter le même engouement, du fait des paroles un peu confuses et une mise en scène tellement plate que la musique manque de nous assommer pour de bon. Faites un vœu et il se réalisera peut-être, mais les chances de croiser un tel miracle durant la projection sont minces.

Enchaînée à son propre héritage, la firme de Mickey ne pouvait que justifier sa mauvaise condition physique avec ce Wish : Asha et la bonne étoile. Ses rides sont aussi visibles que les références poussées aux œuvres qui font partie de son ADN et qu’on a peu à peu reniées pour satisfaire les spectateurs, désireux de voir le monde pour enfants être bouleversé par des questions de contre-culture, de diversité, de libre-arbitre, d’ethnicité, etc. Wish déçoit, malgré un autoportrait caricatural assez cohérent avec les intentions financières d’une compagnie qui ne jure que par le profit, au détriment d’un regain merveilleux et précieux qui aurait au moins eu le mérite de ne pas ébranler les valeurs humanistes, faisant partie de sa personnalité et de son histoire.

Bande-annonce : Wish – Asha et la bonne étoile

Fiche technique : Wish – Asha et la bonne étoile

Réalisation : Chris Buck, Fawn Veerasunthorn
Scénario : Jennifer Lee, Allison Moore
Directeurs de la photographie : Rob Dressel, Adolph Lusinsky
Montage : Jeff Draheim
Musique originale : Dave Metzger, Julia Michaels, Benjamin Rice
Casting : Jamie Sparer Roberts
Producteur délégué : Jennifer Lee
Producteur : Peter Del Vecho, Juan Pablo Reyes
Production : Walt Disney Animation Studios
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Walt Disney Company France
Durée : 1h35
Genre : Animation, Aventure, Fantastique, Famille, Comédie Musicale
Date de sortie : 29 novembre 2023

Wish : une étoile s’est éteinte
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1.5

Céline Sciamma : l’identité plurielle et au présent

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Dans son dernier film, Le Garçon et le héron, Hayao Miyazaki met en scène un jeune garçon dont la mère vient de mourir… qui part à l’aventure et à sa rencontre. Une quête d’identité à peine masquée dans un dédale de couleurs et de souvenirs, de feu aussi. Cette rencontre entre un personnage enfant et sa mère, elle aussi encore enfant, constitue un paroxysme dans la représentation de la quête d’identité au cinéma. Céline Sciamma l’a elle aussi mis en scène dans Petite maman Dans les films qu’elle réalise ou pour lesquels elle est scénariste, la construction de l’identité est au cœur des réflexions. Analyse en quelques films.

Céline Sciamma parle à ses films. On le découvre dans une séquence où elle lit une « lettre au film » écrite avant la réalisation de Portrait de la jeune fille en feu dans (interview donnée à Augustin Trapenard pour Plumard).  La réalisatrice parle à ses films comme elle parle à l’intimité du spectateur. Dans des scènes très simples et très quotidiennes, elle raconte l’identité de ses personnages enfants. On pense notamment à Tomboy et ses parties de foot ou aux scènes de Petite maman avec les crêpes et les balades en forêt. D’ailleurs, les deux films partagent des scènes de forêt, en lisière de la ville et de la vie, pour dire que tout est encore à construire pour le personnage. Il se dégage de ces films une simplicité née aussi du dispositif. Tomboy a été tourné en vingt jours sans préparation préalable avec les comédiens quand Petite maman reprend, en les dépouillant, les décors de son enfance. Céline Sciamma confiait en 2011 à Libération, qu’elle voulait : « être avec eux au présent. Le travail fut en grande partie un jeu qui se jouait à la périphérie du film. Toujours, je leur donnais quelque chose à faire auquel je participais : dessiner, manger, danser, jouer au ballon, se baigner. Ce jeu, à un moment donné, devenait un plan, puis de plan en plan, un film « . L’identité chez Sciamma vient donc d’abord de la fulgurance du présent. Dès Naissance des pieuvres, de l’ennuie de l’adolescence naissait la rencontre, la fascination. Dans Ma vie de Courgette, dont elle a écrit l’adaptation cinématographique, les orphelins recherchent une place dans le monde et c’est aussi à travers leurs regards, leurs jeux que Céline Sciamma les raconte. On pense notamment aux marques faites sur le bois pour identifier la taille des enfants par le père adoptif à la fin du film … un marqueur du temps qui passe, du corps qui change et de l’identité qui s’affine, sans se figer.

Chez Céline Sciamma, l’identité se construit (aussi) dans la violence, on pense notamment au scénario de Quand on a 17 ans où l’amour entre les deux protagonistes nait d’abord dans une lutte au corps à corps. La question du masque compte également beaucoup dans la construction que propose la réalisatrice. Dans Bande de filles, le personnage principal refuse les identités imposées et tente de trouver la sienne, en endossant des rôles très marqués, comme pour mieux les rejeter. Le film ne décide jamais ce qu’elle deviendra. La quête d’identité est donc centrale dans le travail de Céline Sciamma et particulièrement dans ce film, qui suit un personnage par le corps, presque exclusivement par lui, sans jamais le dénuder, dans ses choix et dans sa transformation. Marième a 16 ans et, si elle ne sait pas encore ce qu’elle veut faire, elle sait ce qu’elle ne veut pas: devenir une femme au foyer, faire des ménages, se marier, se ranger et encore moins faire un CAP à l’issu de sa deuxième troisième. C’est après cet échec scolaire qu’elle entre dans le groupe, dans une « bande de filles ». Elles sont trois et la hèlent soudain, Lady veut l’emmener à Paris avec elle et ses deux acolytes. Si Marième refuse ce n’est que pour mieux accepter par la suite. Pour se sentir protégée, soulevée par la force du collectif. Dès les premières images, dès la première scène qui vous happe, sorte de chorégraphie sportive sur fond de musique puissante, le ton est donné: on s’affronte au corps à corps, au désaccord. La lumière, l’euphorie puis le retour, la nuit, le groupe se disloque peu à peu, Marième est seule. C’est sa première étape, accepter de ne pas faire comme tout le monde, refuser les maigres choix offerts et, surtout, vivre son adolescence. Là encore, le projet est de vivre « au présent » avec le personnage, sans savoir encore ce qui adviendra d’elle : « les questions d’identité sont un terreau à fiction inépuisable, des belles promesses de cinéma (…) des mascarades où sous tout masque se dessine un autre masque, sans qu’on puisse dessiner des traits fermes, un visage définitif » (interview Libération).

Dans le travail de Céline Sciamma, la question de l’identité ne peut se détacher de celle de la sincérité comme de la simplicité. Même quand elle raconte une histoire d’amour, toujours dans le présent de cette histoire, avec Portrait de la jeune fille en feu, la question de la naissance du désir, de ce qui se joue dans les regards, dans l’intimité, dans la rencontre, compte tout autant que la réalisation effective de cet amour. Le souvenir de l’amour qui se construit est habité par cette phrase toute simple  » si vous me regardez, qui je regarde, moi ? ». L’identité (amoureuse autant que personnelle) se construit aussi par le regard porté sur soi par les autres et inversement. Si La réalisatrice revient cependant toujours à l’enfance, c’est que c’est un âge des possibles, un âge du ici et maintenant : « le caractère ludique de tout ça, ce qu’on s’autorise à faire de plus grand parce que c’est le cœur battant des enfants, c’est cette intensité émotionnelle là… » (voir interview pour Le Bleu du miroir en juin 2021). L’identité est donc aussi liée chez Sciamma à une puissance émotionnelle qu’elle ne retrouve pas plus tard dans la vie, bien qu’elle sache aussi la faire éclater dans Portrait de la jeune fille en feu. Il n’y a rien de plus fort cependant dans son cinéma que la scène de Tomboy où Lisa demande de nouveau à Laure/Mickaël de se présenter … comme si les deux enfants se rencontraient pour la première fois, et que tout, éternellement, pouvait recommencer.

Bande annonce : Petite maman, Céline Sciamma (2021)

La vénus d’argent choc et toc de Héléna Klotz

Héléna Klotz vise un film surprenant, crispant, elliptique et ambitieux moulé sur cette héroïne qui croit pouvoir s’affranchir du fait social et de sa captation par sa propre marginalité tendance, elle-même subjuguée par l’inanité aliénante des chiffres et de leur fausse valeur. Cette Vénus d’argent est bien le symptôme de notre ère du vide : allumeuse et narcissique, choc et toc.

La vénus de l’ère du vide, ambitieux et artificiel

Dans une posture de crise post-adolescente poreuse à tous les clichés pseudo-émancipateurs et narcissiques de la décennie qu’elle transfère sur son personnage principal joué par Claire Pommet, Heléna Klotz nous embarque dans un film dont l’arrogance et le tape à l’œil servent à nous faire croire qu’il suffirait comme son héroïne de braquer une vitrine, de se blesser salement,  de se panser les seins, de se déclarer neutre, d’être hautain et sans affects, de se raser la boule à zéro et de s’habiller comme un cosmonaute ridicule pour échapper à la médiocrité, au vide et à l’inauthenticité de nos époques aliénées.

Le film ressemble à l’unique excellente scène qu’il contient ou à un chapitre de l’essai sur l’individualisme contemporain de Gilles Lipovetsky. « A la fois séduction non-stop et apathie new-look ». Celle d’un ultime entretien d’embauche où l’actrice Claire Pommet (alias Pomme) répond militairement et cyniquement aux questions symptômes  (votre rapport à l’argent, où vous imaginez vous vivre dans 10 ans ?) des trois hommes face à elle.

Tout à coup Mathieu Amalric (de plus en plus abonné au rôle de guest star, en surmoi royal ici, looser magnifique dans Une année difficile  fait signe à ses deux acolytes de quitter la pièce et termine l’entretien dézinguant la jeune femme sur son costume vestimentaire has been et tout sauf subversif (elle est alors rasée façon Demi Moore dans A armes égales, tout de cuir blanc vêtue, lourd blouson de motarde col montant style Steve McQueen dans le Mans. Elle même lui rétorque du tac au tac qu’il porte le costume du nouveau prolétaire. Les dialogues font mouche dans une artificialité délibérée, clinquante et culottée, niaqueuse et réjouissante si elle s’était accompagnée tout le reste du film de vrais enjeux de mise en scène, d’un rapport pensé aux plans, d’une maîtrise minutieuse de l’ensemble.

Après une ouverture séduisante parce qu’intrigante, disons chic et choc, cette Vénus d’argent servie par des comédiens bien formés et très « sexduction » (Niels Schneider, le rappeur Sofiane Zermani inoubliable dans son rôle martial des Sauvages et la trop rare Anna Mouglalis transfuge des défilés Channel et des éclats éternels d’Une vie nouvelle de Philippe Grandrieux) s’enlise dans une mollesse scénaristique, une histoire mal fichue  ou seulement pas assez travaillée ni coordonnée à l’exigence du propos. A trop vouloir cocher les enjeux trendy, la conquête des transfuges de classe, la révolution du genre, l’annihilation de l’individu dans un post libéralisme atone et morne, la désaffectation d’une société avide de néant, le film se perd dans une posture et peine dans la véracité de sa construction.

Jeanne Francoeur le personnage joué par Pomme veut s’extraire de sa caserne de vie, de son père gendarme et père au foyer (Grégoire Colin le plus vrai de tous), de ses frères et sœurs, veut surtout s’extraire d’elle-même, se libérer des assignations de milieux, de genre, d’affection en ambitionnant un poste de tradeur dans la haute finance.

La réalisatrice vise un film surprenant, crispant, elliptique et ambitieux moulé sur cette héroïne qui croit pouvoir s’affranchir du fait social et de sa captation par sa propre marginalité tendance, elle-même subjuguée par l’inanité aliénante des chiffres et de leur fausse valeur. C’est louable.

Malheureusement le défi de la mise en scène qui se veut clinique et déshumanisée n’est pas suffisante. Il y a une brisure d’inauthenticité, quelque chose à l’insu de la cinéaste, dans le choix des acteurs, dans la pose modeuse ou wikipédia des enjeux clivants de l’époque qui exaspère et empêche cette Vénus de vraiment décoller ou tout simplement de nous retenir.

Bande-annonce : La Venus d’argent

Fiche Technique : La Venus d’argent

De Héléna Klotz
Par Héléna Klotz, Noé Debré
Avec Claire Pommet, Niels Schneider, Sofiane Zermani
22 novembre 2023 en salle / 1h 35min / Drame
Distributeur : Pyramide Distribution

Les 5 meilleurs films de casse du XXIe siècle

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Plongeons aujourd’hui dans l’univers palpitant des films de casse ! Un genre aussi vieux que l’histoire du cinéma et qui n’a jamais cessé d’être renouvelé par des réalisateurs toujours plus talentueux. Un film de casse, c’est généralement le récit de planification minutieuse et audacieuse d’un vol ou d’un braquage, souvent réalisé dans des lieux hautement sécurisés ou inaccessibles. Ils nous entraînent dans des mondes où l’ingéniosité, la stratégie et parfois le frisson moral se mêlent pour créer des histoires exaltantes. Que ce soit pour l’adrénaline de la poursuite, la complexité des plans de vol, ou l’élégance avec laquelle les protagonistes exécutent leurs stratagèmes, les films de casse ont un charme unique. Aujourd’hui, je vous propose de découvrir ou redécouvrir cinq films de casse emblématiques qui ont marqué le XXIe siècle

The Italian Job (2003)

Ce remake dynamique du film britannique de 1969 transporte les spectateurs dans une aventure de casse pleine de rebondissements. Réalisé par F. Gary Gray, The Italian Job assemble une équipe de voleurs hors pair, menée par l’ingénieux Charlie Croker (Mark Wahlberg). Ils planifient une opération complexe pour dérober des lingots d’or à Venise, mais la trahison d’un des leurs (Edward Norton) vient bouleverser leurs plans. Le film est célèbre pour sa scène de poursuite époustouflante en Mini Cooper, une véritable prouesse cinématographique qui combine adrénaline et tactique.

Charlize Theron brille dans le rôle de Stella Bridger, une experte en coffres-forts qui rejoint l’équipe pour venger son père, le mentor de Charlie. Sa performance ajoute une dimension émotionnelle au film, renforçant le récit de vengeance et de justice. Le scénario est truffé de moments de tension et de comédie, permettant à chaque membre de la distribution de briller. Des décors magnifiques, notamment les canaux de Venise et les rues de Los Angeles, ajoutent au charme du film.

Le succès de The Italian Job tient aussi à sa bande-son captivante, qui accentue les scènes d’action et donne un rythme endiablé au film. Les interactions entre les personnages, mêlant humour et sérieux, créent une dynamique de groupe attachante et crédible. Ce film n’est pas seulement un excellent film de casse, c’est une expérience cinématographique complète qui allie suspense, action et émotion, le tout porté par un casting de haut niveau.

Las Vegas 21 (2008)

Las Vegas 21, une aventure captivante dans le monde du jeu, nous plonge dans la vie de Ben Campbell (Jim Sturgess), un étudiant brillant du MIT. Sous la direction de leur charismatique professeur de mathématiques, Micky Rosa (Kevin Spacey), Ben et ses camarades apprennent l’art du comptage de cartes au blackjack pour battre les casinos de Las Vegas. Au lieu de se contenter de tenter sa chance au blackjack en ligne, Ben, avec ses acolytes met au contraire au point une méthode ultra sophistiquée qui ne laisse aucune place ou presque au hasard.  Ce thriller, basé sur une histoire vraie, est un mélange fascinant de stratégie, de risque et de suspense. La transformation de Ben, d’un étudiant timide à un joueur audacieux, est captivante, tout comme la représentation détaillée des méthodes utilisées pour tromper les casinos.

Le film brille également par sa représentation du côté sombre du jeu. Alors que Ben s’enfonce de plus en plus dans le monde du jeu, il commence à perdre de vue ses valeurs et ses objectifs initiaux, illustrant les dangers de la cupidité et de l’addiction. Les relations entre les personnages se complexifient au fur et à mesure que les enjeux augmentent, ajoutant une profondeur émotionnelle à l’histoire. Kate Bosworth, qui joue le rôle de Jill, la coéquipière et intérêt amoureux de Ben, apporte une touche de romance et de tension dans ce monde dominé par les hommes.

La réalisation de Robert Luketic utilise efficacement les lumières et les couleurs vives de Las Vegas pour créer une atmosphère à la fois glamour et dangereuse. La bande-son, mêlant des morceaux classiques et modernes, accompagne parfaitement les hauts et les bas émotionnels du film. Las Vegas 21 est plus qu’un simple film de casse. C’est une histoire sur les risques, les choix et les conséquences dans le monde étincelant mais impitoyable de Las Vegas.

Baby Driver (2017)

Il y a 6 ans, Edgar Wright révolutionnait le genre du film de casse avec Baby Driver, un mélange audacieux de musique, d’action et de romance. Le film suit Baby (Ansel Elgort), un jeune chauffeur de fuite talentueux pour des braqueurs de banque, dont la particularité est qu’il écoute constamment de la musique pour contrer les acouphènes dont il souffre depuis l’enfance. Ce choix narratif donne lieu à des séquences de poursuite en voiture innovantes et parfaitement synchronisées avec la bande-son. Les performances de Kevin Spacey, Jamie Foxx et Jon Hamm apportent une profondeur et une intensité supplémentaires à ce casting déjà remarquable.

En plus des scènes d’action palpitantes, Baby Driver se distingue par son histoire d’amour touchante entre Baby et Deborah (Lily James), une serveuse qu’il rencontre dans un diner. Leur relation offre une échappatoire à la vie criminelle de Baby et ajoute une couche émotionnelle au film. Cette dynamique romantique, combinée à la relation complexe de Baby avec son père adoptif sourd-muet, donne au personnage une humanité et une vulnérabilité rarement vues dans les films d’action. Le film aborde également des thèmes comme la rédemption, la loyauté et les conséquences de nos choix.

La réalisation de Wright est une prouesse technique, où chaque plan, chaque mouvement de caméra, semble chorégraphié au rythme de la musique. La bande-son, éclectique et parfaitement intégrée, devient un personnage à part entière, guidant l’histoire et les émotions. Baby Driver est une expérience cinématographique unique, un film qui non seulement divertit par ses scènes d’action époustouflantes mais touche aussi par son récit poignant et ses personnages bien dessinés.

Oceans 11 (2001)

Ocean’s Eleven, réalisé par Steven Soderbergh, est un véritable joyau dans le monde des films de casse. Ce remake moderne et stylisé du film de 1960 met en scène Danny Ocean (George Clooney) et son équipe d’experts en arnaque, chacun spécialisé dans un domaine différent, qui planifient de voler 150 millions de dollars de trois casinos de Las Vegas : le Bellagio, le Mirage, et le MGM Grand Las Vegas. Le casting étoilé inclut Brad Pitt, Matt Damon, Andy Garcia, et Julia Roberts, qui apportent tous une touche unique au film. Avec son mélange d’humour intelligent, de dialogues astucieux et de rebondissements inattendus, le film captive dès les premières minutes et ne relâche jamais son emprise.

L’aspect le plus remarquable d’Ocean’s Eleven est peut-être la chimie exceptionnelle entre les acteurs. Leur interaction semble presque improvisée, donnant une authenticité rare à leurs personnages. Le personnage de Rusty Ryan (Brad Pitt), toujours en train de manger, ou celui de Linus Caldwell (Matt Damon), le petit nouveau anxieux, ajoutent des touches d’humour subtiles et efficaces. La tension romantique entre Danny Ocean et son ex-femme Tess (Julia Roberts), maintenant la compagne de leur cible, Terry Benedict (Andy Garcia), ajoute une dimension dramatique fascinante.

La réalisation de Soderbergh est fluide et élégante, capturant l’essence scintillante de Las Vegas tout en maintenant un rythme soutenu et engageant. La bande-son, avec des morceaux jazz et lounge, complète parfaitement l’atmosphère du film. En plus de l’intrigue principale, le film explore des thèmes comme l’amitié, la loyauté, et l’art de la supercherie. Ocean’s Eleven n’est pas seulement un film de casse; c’est une étude de personnages charismatiques, un hommage au cinéma classique et une célébration du génie créatif.

Inside Man (2006)

Inside Man, dirigé par le talentueux Spike Lee, est un thriller de casse qui se distingue par son approche originale et son scénario bien ficelé. Le film suit un braquage de banque orchestré par Dalton Russell (interprété par Clive Owen), un criminel brillant et calculateur. La situation se complique avec l’arrivée de l’inspecteur Keith Frazier (Denzel Washington) et de Madeline White (Jodie Foster), une négociatrice influente. Le film est un jeu du chat et de la souris captivant, où chaque personnage semble toujours avoir un coup d’avance, rendant le dénouement d’autant plus surprenant.

Ce qui rend Inside Man particulièrement remarquable, c’est la façon dont il explore les motivations et les arrière-plans des personnages. Chacun a ses propres raisons, souvent complexes et moralement ambiguës, pour être impliqué dans le braquage. Dalton Russell, par exemple, n’est pas un simple criminel; ses motivations et son plan réfléchi révèlent un personnage beaucoup plus nuancé et intelligent. De même, l’inspecteur Frazier est confronté à des dilemmes éthiques et des pressions personnelles qui ajoutent de la profondeur à son personnage. Le film aborde des thèmes tels que la corruption, la justice et la moralité, ce qui le distingue des autres films de casse.

La mise en scène de Spike Lee apporte une touche unique au film. Il utilise des techniques de narration non linéaire et des flash-forwards intrigants qui maintiennent les spectateurs en haleine. Le style visuel du film, avec ses plans serrés et ses mouvements de caméra fluides, crée une tension palpable. La musique, subtile mais efficace, amplifie l’atmosphère tendue du film. « Inside Man » est un thriller intelligent et sophistiqué qui défie les conventions du genre du film de casse, offrant une expérience cinématographique riche et mémorable.

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Les Œillades 2023 : Amal, un esprit libre de Jawad Rhalib, violente est l’emprise

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Porté par le cri incandescent de Lubna Azabal, Amal, un esprit libre dénonce avec force les défaillances de tout un système éducatif impuissant face à l’intégrisme qui gangrène et fracture nos sociétés. Dans cette œuvre éminemment politique à l’actualité brûlante, Jawad Rhalib brosse le portrait enflammé d’une enseignante de littérature abattue par la radicalisation latente d’un groupe d’élèves et en rage contre l’inaction de son établissement. Tout comme son personnage-titre, le cinéaste belgo-marocain veut croire en les vertus citoyennes de l’école laïque, mais donne surtout à voir les solitudes, les anxiétés et les espoirs des jeunes, ces adultes en lointain devenir hélas livrés à eux-mêmes.

À travers le courageux combat d’une femme qui revendique avec force sa liberté d’enseigner la littérature, Amal, un esprit libre dissèque les mécaniques de l’islamisme radical et de la haine de l’autre, sans jamais chercher à les transformer en objets théoriques inaccessibles. Le film agit alors comme la synthèse du cinéma social et engagé de Jawad Rhalib, qui luttait déjà contre l’intégrisme dans son précieux documentaire Au temps où les Arabes dansaient sorti en 2018.

En effet, le cinéaste dresse ici le constat pessimiste d’une école bruxelloise complètement ravagée par les discriminations, injures, bagarres et conflits stériles, véritable poudrière autrefois forteresse imprenable où se forgeaient l’esprit critique et l’ouverture au monde. La frontalité du dispositif quasi documentaire d’Amal, un esprit libre — le plan-séquence permet notamment de fabriquer des débats spontanés dans l’écrin intime de la salle de classe mue en théâtre de toutes les tensions politiques latentes —, sert la mise en scène frénétique et anxiogène du harcèlement scolaire (dans l’enceinte du lycée mais aussi en ligne) ainsi que le propos sur la liberté des méthodes pédagogiques, ou encore l’importance des structures d’accompagnement des jeunes, victimes de violences psychologiques.

Au cœur du film trône l’interprétation directe et vibrante de Lubna Azabal (Le Bleu du caftan, Pour la France), absolument saisissante en professeure de lettres au bord du burn-out, qui, entre exigence et bienveillance, tente de concilier au mieux son métier devenu un fardeau et sa vie de femme de confession musulmane, vivement menacée par une élève radicalisée. Autour d’elle, la proviseure frileuse (Catherine Salée) et le collègue ambigu (Fabrizio Rongione) incarnent avec justesse ce corps enseignant totalement impuissant, dépassé par l’ampleur des tensions communautaires ou certaines revendications hors-sol des parents, et au sein duquel règne une politique du « pas de vagues » tout à fait révoltante.

Rempart contre le fondamentalisme religieux, Amal, un esprit libre se fait le portrait désespéré d’un système éducatif à bout de souffle et se pose en observateur de contradictions simplement humaines. Un film nécessaire qui à ce jour n’a pourtant pas trouvé de distributeur en France, mais remporte le prix du public au festival du film francophone d’Albi. Sévan Lesaffre

Amal, un esprit libre – Bande-annonce

Synopsis : Professeure de français dans une école laïque bruxelloise, Amal encourage ses élèves à cultiver la passion de la lecture, revendiquer la liberté d’expression et prôner l’acceptation de l’autre. Mais son franc-parler dérange la communauté musulmane, qui s’oppose à ses méthodes pédagogiques avec virulence. Pourtant, Amal résiste et ne se laisse pas envahir par la peur. Surtout lorsqu’elle doit venir en aide à l’une de ses étudiantes, la discrète Monia, qui, soupçonnée d’être homosexuelle, est agressée, harcelée et menacée.

Amal, un esprit libre – Fiche technique

Réalisation : Jawad Rhalib
Scénario : Jawad  Rhalib, David Lambert, Chloé Léonil
Avec : Lubna Azabal, Catherine Salée, Fabrizio Rongione, Kenza Benbouchta, Ethelle Gonzalez-Lardued, Johan Heldenberg, Babetida Sadjo, Mehdy Khachachi…
Production : Geneviève Lemal
Photographie : Lisa Willame
Costumes : Audrey Wilmotte
Montage : Nicolas Rumpl
Distributeur : UFO Distribution
Durée : 1h51
Genre : Drame
Sortie : 17 avril 2024

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Les Œillades 2023 : Rencontre avec Lucia Sanchez, réalisatrice du documentaire Mafalda, reviens !

La réalisatrice Lucia Sanchez était présente au festival Les Œillades afin d’accompagner la projection du film Mafalda, reviens ! qui raconte l’histoire de la célèbre héroïne de bande dessinée croquée il y a soixante ans par l’argentin Quino, et dont l’esprit contestataire a marqué les lecteurs du monde entier. Retour sur la genèse et les intentions d’un documentaire à l’actualité brûlante.

Pourquoi avoir choisi ce titre sous forme d’apostrophe impérative ?

Lucia Sanchez : Je trouvais pertinente l’idée de faire revivre cette célèbre héroïne, symbole d’un esprit contestataire, pour que les jeunes d’aujourd’hui qui ne la connaissent pas puissent la rencontrer. Mafalda porte en elle une force, un engagement, une détermination qui bousculent et éveillent les consciences. Têtue, rebelle, elle ne baisse jamais les bras mais en même temps, elle est capable d’émouvoir, de contrarier, de faire rire. Sa méfiance du monde des adultes et du confort bourgeois nous touche à tout âge. Elle ose dire « non » et nous ramène ainsi à notre capacité à interroger le monde et à le contester. C’est là le génie de l’auteur Quino.

Il s’agit au départ d’un projet publicitaire avorté puisque la marque qui avait commandé Mafalda en 1963 n’a plus voulu d’elle. Comment avez-vous découvert le personnage ? 

J’ai découvert Mafalda dans la bibliothèque de mes parents à l’âge de neuf ou dix ans. Je me souviens qu’à l’époque, les ouvrages de Quino étaient interdits au moins de dix-huit ans.. Très vite, j’ai été fascinée par cette force de caractère, son sens de la répartie et l’efficacité des répliques. J’avoue que je ne comprenais pas toujours toutes les vignettes mais je me sentais comme transportée dans cet univers dans lequel elle côtoyait d’autres personnages incontournables : je pense notamment à Felipe, Manolito, Susanita… Je me suis rapidement identifiée à cette gamine brune à la fois impertinente et subversive, qui parle à sa mère, femme au foyer, de faire des études. Mes parents n’étaient pas politisés et j’ai appris à l’être en lisant Mafalda. Symbole de la classe moyenne, elle lutte contre les injustices, pour la paix dans le monde, et il me semblait intéressant de transmettre l’héritage de ce personnage avant-gardiste en préservant la portée de ses ambitions féministes, écologistes et politiques.

Votre enjeu était de rester fidèle au caractère politique de la bande dessinée en resituant d’abord Mafalda en Argentine, pays où elle est née. À travers son regard rebelle et l’engagement qu’elle représente, vous ouvrez une fenêtre sur l’état du monde actuel. Par ce geste de questionner le monde d’hier, vous nous ramenez à ce qu’est l’horizon incertain de la société d’aujourd’hui. 

Je dois dire que je ne suis pas spécialiste de la bande dessinée ni de l’œuvre de Quino puisque d’habitude, je réalise plutôt des films de société. Mais il m’apparaissait important de restituer à Mafalda une place dans notre monde contemporain. J’ai choisi l’animation et l’incrustation dans des prises de vues réelles pour que l’héroïne soit ancrée parmi nous, et non pas une figure du passé. D’un point de vue plus technique, le but était de s’éloigner de la série animée de 1972 pour lui créer une nouvelle démarche et une autre façon de se mouvoir dans l’espace urbain. Il fallait tout inventer, donc on tâtonnait.

Soixante-ans plus tard, Mafalda n’a pas vieilli dans ses thématiques ni son esthétique.

En effet, chacun a pu s’approprier le personnage, puisque la bande dessinée a été traduite dans plus de vingt langues. Mafalda est intemporelle grâce à la patte et à l’humour de Quino. Elle-même refuse de grandir d’ailleurs. C’est pour cela que j’ai souhaité conserver son graphisme en noir et blanc, comme dans les journaux de l’époque.

Curieuse de tout, elle pose beaucoup de questions existentielles auxquelles on ne lui apporte pas de vraies réponses. 

Il y a ce décalage entre l’âge qu’on lui donne et la maturité de ses raisonnements. C’est pour cette raison qu’elle nous plait tant. Je ne sais pas si l’humanité se porte mieux qu’avant… En tous les cas, il faut résister. 

La soupe revient comme motif récurrent dans votre documentaire. Refuser de l’avaler, c’est aussi un moyen de réfuter le capitalisme, de s’affranchir de tous les carcans, de revendiquer une forme de liberté…

Oui. Comme tous les enfants, Mafalda n’aime pas qu’on lui impose les choses. Ici, la soupe peut s’apparenter à la dictature, à la censure, aux fake news parfois relayées dans les médias ou sur les réseaux sociaux. C’est aussi celle que sa mère lui servait tous les jours alors qu’elle détestait ça. Mafalda se demandait régulièrement pourquoi il y avait des pauvres dans le monde, j’ai donc voulu filmer une soupe populaire. Mais cette séquence s’est construite pendant le tournage, elle n’était pas pré-écrite.

Vous montrez un visage idéaliste de la jeunesse. 

La jeune génération prend le relais. Elle porte en elle une énergie contestataire et une envie de protester. Elle ne baisse pas les bras, s’inquiète pour l’avenir de la planète, pour la place des femmes dans la société… Pendant la préparation du film, j’étais heureuse de rencontrer ces jeunes femmes et hommes qui se battent en défilant dans la rue, en placardant des affiches. Ces moments de partage m’étaient nécessaires. 

Mafalda, reviens ! part de l’intime pour élargir ensuite à une histoire collective, mais les deux se mêlent sans cesse et votre dispositif fait constamment le lien entre passé et présent. Comment avez-vous construit le documentaire ? 

Nous l’avons d’abord écrit avec la scénariste Cécile Vagarftig. Je souhaitais dès le départ faire revenir Mafalda dans le monde d’aujourd’hui par le biais de l’animation. Mais j’ai aussi voulu construire un décor d’appartement typique des années 1960 où, sur le canapé d’époque, je puisse imaginer le quotidien de Mafalda et recevoir les différents intervenants que je rencontrais dans la rue. Il fallait aussi disposer d’une télévision pour diffuser les images d’archives. C’est comme cela que s’est fabriqué le parallèle entre l’appartement et le monde extérieur pour recontextualiser les mutations de l’Argentine de l’époque. Je travaille beaucoup la forme et non pas uniquement sur le sujet. En documentaire, il faut penser un dispositif : comment recueillir la parole ? Qui parle ? Dans quelles circonstances ? Je me suis rendue à Buenos Aires pour filmer les origines de Mafalda et aller à la rencontre des gens qui lisaient la BD. J’ai interrogé des féministes, des syndicalistes, des militants… mais tous n’étaient pas des experts. Je me suis aperçue que souvent les gens la connaissaient mal. Les interviews pouvaient durer plus d’une heure et je n’ai gardé que trois minutes au montage. Les micro-trottoirs sur les marchés, quant à eux, ont été tournés à la fin. 

Pourquoi n’avez-vous pas fait le choix de vous arrêter un instant sur Manolito, Suzanita et Felipe, personnages qui, eux aussi, apportent un autre regard sur la société ? 

Il y a beaucoup de portes d’entrée possibles. Mafalda a douze camarades qui représentent les dix années d’histoires politiques et de travail de Quino. Je ne pouvais évidemment pas tout raconter. Mon ambition n’était pas de couvrir l’intégralité des albums dans la chronologie. Mais, en effet, Mafalda n’existe pas sans partenaires à qui parler : ses parents, ses amis.. Tout ce petit monde qui existe autour d’elle dans la bande dessinée est important.

Mafalda, reviens !
Réalisation : Lucia Sanchez
Documentaire / 51 minutes
Production : CFRT / Joparige Films / France Télévisions

« Immortal Sergeant » : odyssée filiale

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L’album Immortal Sergeant de Joe Kelly et Ken Niimura paraît aux éditions HiComics. Alors que Michael, 35 ans, vient assister à la fête organisée en l’honneur de son père, sur le point d’être pensionné, il se retrouve, un peu malgré lui, embarqué dans un road-trip motivé par l’obsession d’un vieux policier.

Les premières scènes d’Immortal Sergeant sont aussi silencieuses que programmatiques. Jim Sargent, le protagoniste de Joe Kelly et Ken Niimura, est un détective au bord de la retraite, dont l’attitude trahit clairement l’irritation et la désillusion. Vieux jeu, l’homme est en passe de rendre l’insigne, mais une vieille affaire d’infanticide, non résolue, continue de le tourmenter. Il n’a que faire des cérémonies associées à sa pension, il veut saisir, vaille que vaille, cette chance ultime, qui s’offre enfin à lui, de faire payer à un assassin le crime infâme qu’il a commis des années plus tôt.

Joe Kelly ne cherche pas tant à démêler les noeuds d’une enquête policière qu’à se concentrer sur la caractérisation de Sargent. Son approche en la matière met en lumière les luttes intérieures du personnage, exposant ses vulnérabilités sous une façade dure et rétrograde. Jim va embarquer son fils Michael par-delà les frontières de sa juridiction, aux trousses d’un homme qui pourrait le mettre sur la piste de l’assassin. Une traque obstinée qui en dit long sur l’abnégation du policier mais aussi sur la nature de ses relations, dysfonctionnelles, avec son fils.

C’est évidemment l’autre versant de ce road-trip filial. Michael confectionne des jeux vidéo qui ne lui rapportent pas vraiment de quoi subvenir aux besoins de sa famille. C’est son épouse, forte tête, qui tient la culotte dans le couple. Jim, viriliste et aussi raciste que peuvent l’être les vieux flics des films noirs, semble mépriser son fils au plus haut point. Il lui demande toutefois son aide, en l’enjoignant à prendre part à quelque chose de réellement important. Si cela motive Michael (reconnaissance paternelle, sensations enivrantes…), les choses ne vont pas sans obstacle.

Joe Kelly et Ken Niimura explorent alors les dynamiques relationnelles complexes entre Michael et son père. Au cours de leurs aventures apparaissent des conflits familiaux et internes, très bien restitués à la faveur d’une narration visuelle privée de couleurs mais inventive et engageante. Si toute la dimension absurde et pathétique de la famille (élargie) Sargent transparaît çà et là, Immortal Sergeant déjoue en sus nos attentes avec quelques révélations tardives remettant en question les certitudes de Jim et les aprioris du lecteur (qui en découlaient).

Immortal Sergeant mélange les genres – buddy, policier, néo-noir, comédie, revenge – avec une grande habileté. Très réussi, l’album se distingue par l’étoffe accordée à ses deux principaux protagonistes, dont les relations erratiques en constituent la sève. Il scrute aussi, en creux, des enjeux plus profonds, liés à la condition humaine, à la criminalité, à la maturité et aux heurts générationnels. L’ensemble tient lieu de pièce maîtresse.

Immortal Sergeant, Joe Kelly et Ken Niimura
HiComics, novembre 2023

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« Dr. Brain » : dualité

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Le roman graphique Dr. Brain, de Jacga Hong, paraît aux éditions Kbooks Life. Entre suspense et science-fiction, l’histoire dépeint un monde où la technologie cérébrale avancée permet d’explorer les souvenirs post-mortem. Le protagoniste, Sewon, un individu atteint du syndrome d’Asperger, par ailleurs chercheur en neurosciences, prend part à une enquête complexe et troublante.

Sewon est un personnage énigmatique et peu sociable. Ce chercheur en neurosciences est introduit par le détective privé Aaron Morris dans une enquête impliquant une firme pharmaceutique. Le jeune homme se connecte au cortex cérébral d’un défunt, une expérience lui offrant une porte d’entrée vers un labyrinthe de souvenirs emmêlés, où le réel et l’imaginaire finissent parfois par se confondre.

Mais remontons un peu le temps. C’est la mort précoce de sa mère, victime d’un accident causé par un narcoleptique, qui a laissé en Sewon une empreinte indélébile le guidant vers les neurosciences. La technologie de connexion cérébrale, encore balbutiante mais dans laquelle il se distingue, lui offre un moyen d’explorer la mémoire d’autrui. Mais elle implique aussi l’apparition d’effets secondaires inattendus…

C’est la première grande révélation de Jacga Hong. Aaron Morris et Sewon ne font qu’un. L’ex-policier est décédé il y a plusieurs semaines et c’est à l’occasion d’une connexion cérébrale que sa personnalité s’est entrelacée avec celle du jeune chercheur. Décrit comme « un policier hors pair » dont « l’ardeur prenait parfois le dessus sur le protocole », il semble poursuivre son enquête outre-tombe. Cette cohabitation force Sewon à naviguer entre deux identités, entre la justice et l’obsession.

Le premier défunt était lié à St Pharma, une entreprise impliquée dans un scandale de somnifères génériques aux effets secondaires dangereux. Ce fil conducteur mène Sewon dans les méandres d’une conspiration où la science et la morale se heurtent. Haletant, le récit va se densifier avec cette affaire et ses ramifications, ainsi que les personnages qui y sont liés, de près comme de loin, dont les inspecteurs Mélanie et Vincent.

Si les révélations finales s’avèrent assez convenues, et si le vernis neuro-scientifique a ses limites, Dr. Brain n’en demeure pas moins un page-turner redoutablement efficace. Sewon et son double Aaron sont suffisamment bien caractérisés pour que le lecteur s’intéresse à leurs pérégrinations et l’altérité devient même un pivot du récit. Jacga Hong réussit à tisser une intrigue bien rythmée, où chaque fil narratif est soigneusement noué aux autres.

Dr. Brain, Jacga Hong
Delcourt/Kbooks life, novembre 2023, 350 pages

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3.5