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« Dragon Ball: Le Super Livre » revient avec un troisième tome

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Les éditions Glénat publient le troisième tome de Dragon Ball : Le Super Livre, un beau-livre richement illustré prenant pour objet l’univers étendu de Dragon Ball, en s’intéressant notamment à la série Dragon Ball GT et aux films.

Le présent tome, réédition augmentée des Grands Livres de Dragon Ball (tome 3, 5 et 6) publiés en 1995 et 1996, commence par un résumé de Dragon Ball GT, mettant en lumière des personnages emblématiques tels que Shinron, le Super Saiyan 4 ou Oob fusionné.

Le livre se penche ensuite sur ce qui constituera une part substantielle de son corpus : les films et téléfilms. Les auteurs révèlent des détails fascinants sur des œuvres telles que La Poursuite de Garlic, Le Robot des Glaces, La Revanche de Cooler ou encore Attaque Super-Warrior !. Chaque analyse est ponctuée d’observations sur les scènes iconiques et les contributions significatives à l’univers de Dragon Ball. La section consacrée à Broly, le Super Guerrier, par exemple, souligne l’importance de ce personnage dans la mythologie de Dragon Ball. Pour aider à la compréhension, des repères temporels sont inclus dans les fiches dédiées, reliant les films aux arcs équivalents dans le manga et la série animée.

Une place de choix est par ailleurs accordée aux galeries de dessins préparatoires pour toutes les créations Dragon Ball. Cette immersion dans les coulisses artistiques offre une perspective unique sur le processus créatif d’Akira Toriyama et ses équipes. Les fans apprécieront particulièrement les character designs qui présentent les personnages sous toutes les coutures.

Une section plus spécifique, glissée en fin d’ouvrage, est dédiée à une analyse détaillée de L’Armée du Ruban Rouge. Elle permet d’explorer plus avant les personnages principaux et secondaires, la mise en scène ou encore l’utilisation innovante de la 3D. L’attention portée aux détails, comme les véhicules et l’architecture de la Muscle Tower, enrichit la compréhension de cet élément central de l’univers Dragon Ball.

Chemin faisant, le lecteur se sera familiarisé avec les lieutenants de Cooler, aura replongé dans le futur de Trunks ou renoué avec Bio Broly. Les évolutions au stade 4, le super C-17 ou encore Pilaf n’auront plus aucun secret pour lui. Les plus curieux pourront même lire le résumé des 291 épisodes de Dragon Ball et de Dragon Ball Z, ainsi que des 64 épisodes de Dragon Ball GT. Les films dérivés ont suivi le succès phénoménal du manga et de la série animée, cherchant à capitaliser sur l’engouement des fans. Bien que principalement non canoniques par rapport à l’histoire principale, ils ont introduit de nouveaux personnages fascinants et exploré des scénarios alternatifs engageants.

Dragon Ball: Le Super Livre (Tome 3) est un ouvrage essentiel pour tout passionné de l’univers de Dragon Ball. Ses quelque 360 pages regorgent de détails, d’analyses, et de visuels captivants, offrant une exploration variée de cet univers foisonnant. La combinaison de résumés narratifs, d’études de personnages et d’aperçus des coulisses fait de ce livre un trésor pour les amateurs du manga et/ou de la série animée.

Dragon Ball : Le Super Livre (Tome 3) – Guide de l’animation, 2e partie, collectif
Glénat, novembre 2023, 358 pages

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« Marx et Engels » à travers les yeux de Che Guevara

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Dans l’ouvrage Marx et Engels, écrit par Che Guevara et publié aux éditions Au Diable Vauvert, on peut observer une fusion entre la biographie, la théorie révolutionnaire et l’introspection philosophique. 

Médecin de formation, Ernesto Che Guevara entame sa plongée dans le marxisme au Guatemala, influencé par Hilda Gadea, une économiste péruvienne proche du gouvernement de Jacobo Arbenz Guzman. C’est là qu’il découvre les écrits de Marx et Engels, ainsi que ceux de José Carlos Mariategui, une figure influente du socialisme en Amérique latine. Cette période marque le début de sa transformation de médecin voyageur en fervent révolutionnaire, bientôt recruté par Fidel Castro pour lutter contre la dictature de Batista à Cuba.

Dans son ouvrage, sobrement intitulé Marx et Engels, Che Guevara rédige une courte biographie commentée de Karl Marx et Friedrich Engels. Il détaille la vie du premier entre Berlin, Paris, Bruxelles et Londres, sa précarité financière, la perte douloureuse de son fils Edgar et ses contributions au New York Herald Tribune. Parallèlement, il évoque les soutiens financiers d’Engels à Marx, soulignant, en sus de leur amitié et leur collaboration intellectuelle, l’aide précieuse apportée par le natif de Barmen à son ami, qui a tout sacrifié à ses travaux théoriques.

Che Guevara explore brièvement, mais avec intérêt, les travaux de Marx et Engels, notamment sur l’économie et la philosophie, révélant la complexité de leurs théories sur la valeur, la force de travail et le concept de plus-value. Il décrit les années consacrées à l’écriture de l’ouvrage Le Capital et à la Première Internationale, ainsi que les dernières années difficiles de Marx, marquées par le deuil de sa femme Jenny, qui a tout cédé pour lui, et de leur fille homonyme.

Une comparaison tout sauf anodine apparaît dans Marx et Engels. Elle se porte sur Karl Marx et Charles Darwin, suggérant que l’un a découvert les lois régissant l’histoire humaine quand l’autre a plutôt démystifié celles de l’évolution. Bien que schématique, l’analogie est pleine d’à-propos. Passionnant, incluant des photographies, une chronologie et des extraits de documents, cet opuscule intègre par ailleurs dans son appendice une liste de lectures ayant influencé Che Guevara ainsi qu’un article additionnel très pertinent. 

Ce dernier, datant de 1960, et intitulé « Notes pour l’étude de l’idéologie de la Révolution cubaine », affirme : « Le mérite de Marx est de produire soudain un changement qualitatif dans l’histoire de la pensée sociale ; il interprète l’histoire, il comprend sa dynamique, il prévoit l’avenir mais, en plus de le prévoir, là où devrait s’achever son obligation scientifique, il exprime un concept révolutionnaire : on ne doit pas seulement interpréter la nature, il faut la transformer. »

Marx et Engels est une fenêtre sur l’horizon intellectuel de Guevara, un aperçu de la pensée de trois figures historiques majeures, entrelacées dans une quête commune de changement social et de justice. Ce petit livre est également un point de référence pour comprendre les dynamiques révolutionnaires du XXe siècle.

Marx et Engels, Che Guevara
Au Diable Vauvert, novembre 2023, 144 pages

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3.5

Axolot : insolite et intrigant

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Le sixième tome de la série Axolot, supervisée par le scénariste Patrick Baud, ne déroge pas aux règles établies précédemment. Kaléidoscope de récits étonnants, l’album mène le lecteur dans les abysses de l’histoire, la science et, plus généralement, les curiosités humaines. Décrit comme un « cabinet de curiosités », il fait état d’événements aussi insolites que passionnants. 

L’histoire la plus significative sur le plan politique est probablement celle du partenariat improbable entre Pepsi et l’URSS, digne d’un roman d’espionnage. Donald Kendall, aidé en cela par Richard Nixon en personne, parvient à introduire Pepsi en territoire soviétique. Dans un premier temps, il s’agit de prendre un cliché de Nikita Khrouchtchev avec le soda à la main. Ensuite, l’affaire se corse : Pepsi obtient un monopole et, de manière surréaliste, l’entreprise américaine se voit contrainte de troquer sa boisson contre de la vodka Stolichnaya en raison de l’impossibilité de convertir le rouble en monnaie étrangère. Mais il y a plus loufoque encore : quand la vodka ne suffit plus à couvrir les immenses commandes soviétiques de Pepsi, c’est contre des équipements militaires que les Américains troquent leur boisson ! Le fait que Pepsi devienne temporairement une puissance navale majeure prête à la réflexion sur les étranges méandres du commerce international en pleine Guerre Froide…

Autre récit, autre ambiance. Angus MacAskill, géant écossais, nous est présenté comme un titan parmi les hommes, à l’instar de Louis Cyr. Les exploits de ce dernier, tenant presque du mythe (il aurait été capable de soulever plus de 200 kg avec un seul doigt), résonnent encore aujourd’hui, notamment à travers sa statue érigée à Montréal… dans le parc des Hommes-Forts. Les histoires d’Ada Blackjack ou du grand magicien Lafayette, dans des registres tout à fait différents, ne sont pas moins surprenantes. La première a été une Robinson Crusoé malgré elle, tandis que le second a été déclaré mort sur base de la dépouille… de sa doublure.

Curiosités diverses

Le tome se penche également sur d’autres récits fascinants, tels que l’histoire de la noix de coco qui a orné le bureau présidentiel de John Kennedy (utilisée comme un moyen de communication de survie) ou encore le parcours de Dimitri Mendeleïev, dont la quête d’ordre a mené à la classification des éléments chimiques que nous connaissons tous aujourd’hui. L’anecdote des morceaux d’avion des frères Wright emmenés sur la Lune par Neil Armstrong a quant à elle quelque chose de poétique dans la continuité des explorations humaines.

Axolot épouse différentes formes : de petits textes relevant de l’anecdote rapportée, des récits illustrés et, évidemment, des planches de bandes dessinées. Toutes ont cependant en commun de radiographier la dimension insolite de l’histoire humaine. Cette dernière peut se cacher derrière la biographie épique du poseur de bombes John Birges, le rêve fondateur de Niels Bohr lui permettant de comprendre et théoriser la structure de l’atome, la sortie simultanée sur deux continents différents des aventures de Dennis la malice ou les agissements clandestins et mystérieux d’un « monstre aux 21 visages » qui harcelait les entreprises alimentaires japonaises dans les années 1980.

Le tome 6 d’Axolot se constitue d’une mosaïque d’histoires qui éclairent des pans méconnus de notre monde. À travers des récits allant de l’exploit humain aux bizarreries les plus diverses, cet ouvrage enrichit notre compréhension de l’extraordinaire pluralité des expériences humaines. Une lecture incontournable pour les amateurs d’histoires insolites et de faits étonnants.

Axolot (tome 6), ouvrage collectif
Delcourt, novembre 2023 

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4

Une femme fidèle : à quel prix !

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Ce petit livre (114 pages, avec la courte préface, dans une police de caractère relativement grosse) comporte Une Femme fidèle (74 pages) et L’Histoire de Biwa (36 pages), deux récits qui datent tous deux de 1896 (publication à un mois d’intervalle).

La réputation du premier récit peut s’expliquer par sa construction qui nous apporte régulièrement des informations capitales tout au long de ses 15 chapitres. De plus, il semble révélateur de plusieurs caractéristiques de son auteur, Izumi Kyōka (1873-1939), à savoir son goût pour le fantastique (léger), son romantisme (à une époque où le naturalisme dominait) et des situations sentimentales impossibles que les protagonistes s’avèrent incapables de résoudre autrement que par la violence (qui fait écho à celle de la courte guerre sino-japonaise que l’auteur réprouve) : ce que nous apprend la préface. Il y est question d’une femme mariée qui n’aime pas son mari. À son domicile, elle discute avec un autre homme, avec qui elle se sent en confiance. Que fait cet homme chez elle, qui est-il ? Et qu’éprouve-t-elle pour lui exactement ? Nous ne l’apprenons que progressivement. Le titre donne une indication de la mentalité de la femme, héritée de son éducation. Le dénouement sera cruel.

L’Histoire de Biwa

Le récit séduit par sa concision et par cette opposition immédiate entre un homme et sa femme qui ne s’aiment pas non plus. Le face-à-face initial ne laisse aucun doute : ils ne se feront pas de cadeau. Lui sait que sa femme en aime un autre, mais il va faire le nécessaire pour qu’elle ne puisse jamais ne serait-ce que le revoir. Elle promet à son mari qu’elle le trompera sans hésitation si l’opportunité se présente, ce qu’elle tentera évidemment de provoquer. Là aussi le dénouement est particulièrement cruel, après une montée en tension impitoyable. On notera que Biwa est un perroquet à la blancheur immaculée (le blanc, couleur du deuil pour les Japonais), ainsi que quelques détails évoquant les us et coutumes japonaises.

Bref mais dense

Selon mon impression, le second récit est le plus marquant des deux, car il fait intervenir davantage d’éléments révélateurs, non seulement de la manière de son auteur, mais aussi des mentalités et de l’ambiance dans le Japon de l’époque. Ainsi, celui que la femme aime, est un soldat qui doit partir à la guerre et elle ne fait mystère ni de son amour pour lui ni de ses intentions jusqu’au-boutistes. Quant à Izumi, malgré son choix de la concision il s’avère capable d’en dire long, en particulier sur la condition féminine de son époque, avec audace.

Une Femme fidèle – Izumi Kyōka
Philippe Piquier : paru le 24 janvier 1998 (parution initiale au Japon : 1896)


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3.5

Les Désaxés, ou les mirages de l’Ouest

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Après Le Faucon maltais, Quand la ville dort, L’Odyssée de l’African Queen ou Moby Dick, John Huston filmait, avec Les Désaxés, les contrecoups d’un héritage historique, celui des pionniers de l’Ouest américain. Soit le bilan d’un vieux monde, qui était enfin montré à l’écran. Une réussite qui a acquis la réputation de film crépusculaire, signant la disparition future de grandes figures du cinéma et la fin d’une certaine idée de l’American Dream.

Le mythe de l’Ouest américain a fasciné Hollywood et généré un nombre considérable d’œuvres artistiques et culturelles (Il était une fois dans l’Ouest, La Ruée vers l’Ouest, La Conquête de l’Ouest, Rio Bravo, Au nom de la loi, Les Mystères de l’Ouest…). Les raisons de cet attrait, de cette productivité sur bobines sont avant tout géo-historiques. L’appropriation du territoire nord-américain par les colons, après le massacre des Amérindiens, était la promesse d’une vie à l’Ouest, avec des terres vierges à exploiter, renforçant l’idée d’une expansion providentielle. Ce fut l’époque des cowboys, des trappeurs, des ranchs face aux collines, des carcasses de bisons, des chemins de fer, de la ruée vers l’or californien. Lorsqu’on stagnait à l’Est, l’Ouest offrait des nouvelles opportunités et symbolisait une partie du rêve américain. Les Désaxés est l’histoire de la désillusion de ce rêve, à travers quatre personnages aveuglés par les mirages d’une zone désertique : ceux du Nevada. Ses étendues sauvages sont le théâtre d’âmes qui s’étiolent, devant le contrecoup d’une société moderne qui bâillonne les aspirations individuelles, les désirs d’autonomie, les puissantes envies de liberté.

Le long métrage évoque de façon permanente ce mythe de l’Ouest en arrière-plan. La réalité montre qu’il n’en reste que des vestiges.

De la difficulté d’être en marge

Les désaxés, ce sont Roslyn Taber, “ex-épouse désenchantée”, Gay Langland, “cowboy vieillissant”, Guido, “mécanicien au cœur brisé”, et Perce Howland, “cavalier de rodéo usé par le temps”.

Un soin particulier a été accordé à l’écriture de chacun de ces personnages qui verbalisent le propos général du film et son sous-texte.

Ce sont des marginaux, des individus en dehors de l’éventail des normes, ne suivant pas les règles généralement attendues par la société. Tous vivent une crise existentielle qui les pousse à revoir l’écosystème de leur vie (leur environnement, leur relation sociale, leur moyen de subsistance) et forment un groupe qui décide de passer du temps ensemble, le plus souvent avec quelques verres de whisky. Au milieu du désert, l’alcool permet d’oublier, de mieux se comprendre, d’aller à l’essentiel, d’enivrer une danse, mais provoque aussi des rancœurs, des peurs, et réactive de vieilles souffrances.

Chacun est victime d’un passé, d’un trauma ayant engendré un mal-être.

L’ex-épouse désenchantée

Roslyn Taber d’abord, incarnée par Marilyn Monroe. Diaphane, perdue, à fleur de peau, ses élans de vie spontanés masquent un divorce qu’elle essaye de fuir, faisant écho à la propre vie de l’actrice (elle était en instance de devenir l’ex-épouse d’Arthur Miller, scénariste du film.)

C’est une femme qui pense que le plus important n’est pas de dire que son ex-mari était violent, mais qu’il semblait toujours absent.

On pouvait le toucher, mais il n’était pas là.

Son maquillage nacré, son regard candide, ses gestes graciles évoquent une fragilité, une mélancolie latente.

Je trouve qu’on ne devrait jamais avoir d’enfant, sauf si on s’aime, car les enfants voient la différence. J’ai vu cette différence.

Elle porte un regard sur le monde avec la grâce et l’innocence d’une enfant, même si elle peut se montrer lucide. Lorsqu’une discussion devient conflictuelle, elle s’élance tout à coup dans l’espace avec enthousiasme, se rue vers un ailleurs pour mieux s’extraire des difficultés de l’instant présent. Ce mécanisme de protection l’empêche de progresser, de gagner en maturité et d’être face à elle-même. Mais elle possède d’autres qualités, comme son empathie qui peut être débordante.

Tu as quelque chose qui compte plus que la connaissance. Tu prends les choses à cœur. Ce qui arrive aux autres t’arrive à toi aussi. C’est une bénédiction.

Elle représente le point de rencontre des rêves des trois autres. Ces rêves sont ceux d’un vieux monde vendu comme un idéal, ce qui participe au maintien de l’illusion. Si elle y croit, eux aussi peuvent y croire.

Sa grande amie l’aura pourtant prévenue, non sans une pointe de cynisme.

Les cowboys sont les derniers hommes. Ils sont aussi fiables que des évadés.

Trois expériences participeront à percer chez elle son mirage : voir le personnage de Clark Gable avec l’intention de tuer un animal pour sauver son potager, assister aux dangers et aux voltiges d’un rodéo, et se joindre à une chasse aux chevaux dans les montagnes.

Elle est la figure centrale du film. Les autres personnages tournent en orbite autour d’elle à la recherche d’une échappatoire, d’un salut.

Le cowboy vieillissant

Gay Langland (Clark Gable) est quant à lui un vieux cowboy séducteur. Son âge avancé fait de lui le témoin du vieux monde.

Autrefois, on attrapait les chevaux pour qu’ils soient montés. Aujourd’hui, on conduit des scooters. Les chevaux sont tués et finissent par être de la pâtée pour chien.

Le slogan du Nevada est : tout est permis, mais ne te plains pas si tout a disparu.

C’est un individu qui a besoin d’un choc salvateur, d’une prise de conscience de ce qu’il est et ce qu’il doit devenir. Il rejette le mode de vie des travailleurs modernes.

– Les cowboys sont des bons à rien, des malheureux.

– C’est toujours mieux qu’un salaire fixe.

Roslyn, en mal d’affection, trouve chez lui un rôle de protecteur, une figure paternelle, avec ses petites attentions, ses bons mots, sa relative sagesse, même s’il se montre parfois rude.

Il est victime d’un passé enfoui. Son ex-femme l’a trompé pour son cousin et il ne voit ses enfants qu’à l’occasion.

J’ai bousillé mes mômes.

Il faut le voir alcoolisé dans un désert nocturne, complètement perdu, appelant ses enfants disparus en hurlant, pour se rendre compte du profond trauma qu’il a subi. Cette scène montre une grande détresse chez lui, que le whisky réussit à dévoiler.

Il n’arrive pas à s’adapter à l’évolution du monde.

Je fais ce que j’ai toujours fait. C’est ce qui va autour qui a changé.

Le mécanicien au cœur brisé

Guido, de son côté, interprété par Eli Wallach, est un mécanicien qui démissionne sur un coup de tête et décide de quitter la ville.

Nous autres, on cherche un endroit où se terrer pour observer la vie s’écouler.

Sa maison de campagne inachevée vit avec le spectre de sa femme défunte. Roselyn sera pour lui l’espoir d’un grand amour, ce qui n’arrivera jamais.

Ancien bombardier pendant la guerre, c’est un homme complexe, qui peut être touchant, juste, mais aussi maladroit et aigri.

– Qu’est-ce qui te ronge ?
– Ma vie, c’est tout.

Il sera le dernier sursaut d’espoir d’une vie libre et sauvage, quand tous les autres se retrouveront conscients des impasses de leur marginalité, en partie parce qu’il digèrera mal ce que Roslyn lui dira dans la dernière séquence, celle de la chasse aux chevaux, qui fera office de catalyseur.

Le cavalier de rodéo usé par le temps

Perce Howland, enfin (Montgomery Clift) représente une jeunesse perdue et sans repère.

La cicatrice sur son visage est le symbole d’une autodestruction. Elle évoque la mort, donc le vide, comme il y a un vide dans sa vie depuis la mort de son père. Son dépérissement progressif se fait à coup de chocs sur des chevaux et des taureaux dans des rodéos particulièrement violents.

Sa mère était pour lui une “sainte”. Elle était “digne”. Après la mort de son père, elle s’est mise avec un autre homme et a changé.

Il erre de ville en ville et vit à travers la mémoire d’un père décédé qui lui avait promis un ranch, ce qu’il ne pourra jamais obtenir.

Roselyn est pour lui une amie qui couve, qui rassure et qui materne. Sa vision des femmes est celle de l’avenir.

Je n’aime pas comment ils considèrent les femmes par ici. Ne les laisse pas te traiter comme un objet.

Il sera le premier à avoir conscience des artifices d’une vie dans l’Ouest.

Les derniers vestiges

Ville, servitude, affranchissement, désert, liberté, enchantement, désenchantement, traumas, mélancolie, déperdition : le champ lexical du film évoque une œuvre testamentaire, subtile, parfois audacieuse, quelque part progressiste et consciente de la fin de l’âge d’or hollywoodien.

Le sable du Nevada est la poussière d’une époque révolue. Entre la vie sauvage de l’Ouest et les contraintes de la société moderne, difficile de tracer sa route. Peut-être faut-il imaginer un autre monde.

Clark Gable décédera avant la sortie du film. Montgomery Clift ne tournera que trois longs métrages ensuite. Marilyn, elle, n’aura pas assez de temps pour achever son projet suivant, Something’s Got to Give. Elle sera retrouvée morte, chez elle, le 5 août 1962. Son domaine de Brentwood, à Los Angeles, aura été son ultime refuge, son dernier territoire secret, et son cimetière éphémère.

Bande-annonce : Les Désaxés

Fiche Technique : Les Désaxés

Synopsis : Une ex-effeuilleuse nommée Roslyn Taber rencontre un cowboy devenu joueur vieillissant au nom de Gay Langland et un ancien pilote de la Seconde Guerre mondiale, Guido Racanelli. Les deux hommes deviennent instantanément amoureux de Roslyn. D’un coup de vent, les trois déménagent ensemble dans la maison – à moitié finie – de Guido dans le désert. Quand un ex-chevaucheur de rodéo arrive, les quatre personnes créent une entreprise où ils capturent des chevaux sauvages.

  • Titre original : The Misfits
  • Réalisation : John Huston
  • Scénario : Arthur Miller d’après son roman-scénario Les Misfits publié en 1957.
  • Image : Russell Metty
  • Musique : Alex North
  • Direction artistique : Stephen B. Grimes et Bill Newberry
  • Décorateur de plateau : Frank R. McKelvy
  • Costumes de Marilyn Monroe : Jean Louis
  • Son : Charles Grenzbach, Philip Mitchell
  • Montage : George Tomasini
  • Production : Frank E. Taylor
  • Société de production : Seven Arts Productions
  • Distribution : United Artists
  • Budget : $4 millions
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Langue originale : anglais
  • Format : Noir et blanc
  • Son : Mono (Westrex Recording System)
  • Genre : Drame
  • Durée : 124 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis (1er février 1961) ; France (19 avril 1961)
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4

Interview Jérémie Périn pour Mars Express

Mars Express de Jérémie Périn est un film d’animation, et pas n’importe lequel. De la SF cyberpunk orientée ado/adulte qui mêle brillamment 2D et 3D, fait tenir un univers foisonnant en 1H25 de polar qui file droit au but sans laisser le spectateur sur la touche, prend soin de ne pas geeker  avec ses références 90’s afin de raconter le monde de demain pour le public d’aujourd’hui, connait son abécédaire de genre et en revitalise la grammaire à l’aune de transgressions bien senties. Et en plus c’est français. Oui madame.

Tout ça sans fausse note, et avec un chef d’orchestre surdoué à la partition. On a rencontré durant son passage à l’Arras Film Festival, et en vous enjoint à aller voir ce petit miracle en salles.

« Les sujets de prédilection de la SF sont de plus en plus rattrapés par le réel »

LMDC : Comment on fait pour monter un film comme Mars Express en France ?

Jérémie Périn :  Déjà il faut convaincre un producteur, mais en l’occurrence, ce producteur (Didier Creste) était facilement disposé. On avait travaillé ensemble sur The Last Man, une série dont j’avais réalisé la saison 1 et qui déjà tentait des trucs qui se faisaient rarement chez nous en France : une série de genre ado-adulte feuilletonante. Ce qui se faisait moins en France, parce que les chaines aiment bien diffuser les épisodes dans le désordre, et les animés étaient souvent pour enfant. Ça fait une typologie bizarre mais qui a eu du succès, ce qui a permis d’enfoncer cette porte de l’animation ado/adule….

Le producteur de The Last Man nous a donc demandé ce qu’on voulait faire avec le scénariste Laurent Sarfati…. Il nous a proposé une saison 2 puis un film, et j’ai dit non à chaque fois. Puis il nous a dit « Ben oui, mais alors vous voulez faire quoi ?! Parce que je veux qu’on retravaille ensemble ! ». Avec Laurent ça fait longtemps qu’on avait envie de faire un film de science-fiction. On lui a proposé ça, et il nous a dit oui.

Maintenant c’est vrai que c’était qu’une volonté de SF, on n’avait pas encore de scénario à ce moment-là. On s’est lancé dans un pitch, synopsis puis scénario dialogué, étapes par étapes… Mais c’était pas le plus compliqué de convaincre Didier Creste, mais de rassembler le budget d’un film comme ça. Là il y a plusieurs facteurs qui entrent en compte. Il y a plein de guichets auquel un producteur peut s’adresser pour faire ses demandes de financement. Par chance on a eu un peu toutes les aides possibles du CNC, qui a été convaincu par notre projet. On a aussi eu des aides de Canal Plus, France Télévisions, les trucs assez classiques ; mais aussi les aides des régions, ce qui se fait de plus en plus souvent dans l’animation, car elles ont de plus en plus de dépenses culturelles dans l’audiovisuel. On on a été toqué aux portes de celles qui comptent des studios d’animation sur leur territoire. Parce que lorsqu’on tape aux portes des aides de régions, il est demandé- c’est une condition sine qua non– de dépenser cet argent au sein des régions elles-mêmes.

C’est pourquoi on a 5 régions qui ont chacune travaillé sur ce film dans des studios différents, et on a un peu réparti la chaine de fabrication à travers tous ces endroits. À Lille , le studio Tchak a fait les décors, Amopix à Strasbourg a participé au compositing, à Angoulême Borderline s’est occupé de la moitié de l’animation 2D des personnages, à la Réunion Gao Shan a fait l’animation et la modélisation des véhicules. À Paris Je suis bien content a chapeauté tous ces studios s’est aussi un peu occupé d’animation 2D, du compositing… Tous les chefs de postes étaient à Paris pour centraliser les efforts.

 LMDC : Vous n’avez pas divisé le travail pour dire de le diviser. Il y avait vraiment une spécialité par régions.

JP : On a essayé de faire comme ça, parce que si tous les studios s’occupaient un petit peu de tout, ça aurait été le meilleur moyen de se perdre. On savait quand on s’adressait à un studio qu’on allait les voir pour les décors, pour la 3D etc. Ça simplifiait le travail. C’est déjà compliqué d’avoir 5 studios à gérer à distance… Et le COVID qui a aussi ajouté de la difficulté.

LMDC : Ça doit être plus gratifiant aussi, de savoir identifier précisément sa contribution à un projet comme celui-là. Ça vous permet de créer une synergie.

JP : Oui complètement. Même au sien des studios ils savent quels types de travailleurs et de travailleuses ils doivent rechercher, pas se mettre en quête de gens avec plein de capacité différentes… Ça simplifie énormément le travail pour tout le monde.

« J’aimerais faire un film où il y a zéro références, qui naisse de rien. Mais c’est impossible. »

LMDC : On reconnait les influences qui sont les vôtres, des plus évidentes aux moins évidentes, mais on a jamais l’impression que Mars Express est une addition de morceaux d’autres films. Comment vous avez fait pour maturer ça ?

JP : Ben, c’est un peu la magie du « On y réfléchit pas trop » (rires). C’est aussi parce que le scénario arrive d’abord, et qu’au moment de le mettre en images il y a des réflexes esthétiques d’influences qu’on a tous. Ou pas d’ailleurs, je pense aussi qu’il y a des choses moins connues qui ont infusé dans le dessin-animé. C’est notre bagage cumulé de spectateur, de spectatrices, de Laurent coscénariste, de Michaël Robert le directeur artistique, et de tous les chefs de postes du film qui ont travaillé sur le film. Ce sont des accumulations d’idées, chacun y met un peu du sien et voilà.  Y a des moments au scénario où il y a des idées qui me semblaient trop copié-collé d’autres films, et où j’ai dit « non, ça se voit un peu trop ». Trop gratuit, on peut trouver une idée de traverse plus intéressante, une vision en peu plus en diagonale.

Mais ça arrive aussi d’utiliser des figures qui ont été tellement efficaces ailleurs qu’on peut pas y échapper. À condition que ça raconte quelque chose de la situation et du personnage. S’il y a un dialogue avec un autre film il doit pas être gratuit, il doit pouvoir nourrir le film et sa référence. Dans ces cas-là je l’acceptais, mais sinon quand c’était juste pour le clin d’œil…

LMDC : Vous ne vouliez pas faire un film de geek en fait.

JP : Voilà, exactement. Si tu captes pas la réf c’est pas grave, si tu la captes pas c’est pas grave non plus. Idéalement j’aimerais faire un film où il y a zéro références, qui naisse de rien. Mais c’est impossible en fait.

LMDC : Surtout aujourd’hui.

Oui bien sûr. Surtout on est dans une ère du geek roi. Je pense qu’il y a énormément d’anciens films qu’on adore et qui sont blindés de refs qu’on ne voit plus car trop anciennes. Je pense à Indiana Jones, on a pas vu les sérials auxquels il fait référence. Star Wars c’est pareil, c’est le début de Flash Gordon… Ce sont des films syncrétiques. C’est un peu la culture geek qui maintenant cherche des références partout, tout le temps. C’est un jeu qui est marrant quand même mais bon…

« Je voulais m’adresser à l’intelligence des spectateurs, et rester exigeant. »

LMDC : Cette démarche de refuser le « Youpi popculturel » passe aussi par un scénario qui est extrêmement dense, pour une durée très ramassée…

JM : Oui c’est vrai (sourires). Nous ce qu’on aime bien avec Laurent c’est mettre le spectateur dans des chaussons qu’il connait bien : SF, détective privé etc. Puis au fur et à mesure, on casse et on retourne les codes jusqu’à obtenir idéalement un retournement total du truc, et surprendre le spectateur qui pensait être sur un chemin balisé. En ça, je pense que voir des références dans le film peut aussi aider à pas mal de raccourcis.

De toutes façons le cinéma de genre a comme intérêt aujourd’hui d’être très codifié, et ces codes permettent une accélération des enjeux et de la caractérisation des personnages. Détective alcolo on connait, on a pas besoin d’en dire tellement plus, on peut se permettre de raconter beaucoup plus de choses entre les lignes. Parce qu’il y a tout un passé esthétique autour de ce genre d’archétypes. C’est pas valable que pour les personnages mais aussi le type d’histoire qu’on raconte, les thématiques.

LMDC : C’est l’idée que le spectateur d’aujourd’hui est lui aussi syncrétique.

JM : Oui tout à fait.

LMDC : Malgré toutes ses influences, le film conserve une couleur très française. Je trouve que ça passe beaucoup dans le personnage d’Aline. Notamment son alcoolisme qui est traité avec une certaine légèreté, voir même un côté rabelaisien dans certaines séquences…

JP : Ouais, c’est un truc qu’on m’a dit, « Tu traites même pas l’alcoolisme comme un truc négatif au final », et je m’en étais même pas rendu compte tant que ça. Ce qui aurait le cas dans un film américain peut-être. C’est vrai que je porte pas de jugement là-dessus, elle se débat avec cette envie de ne plus boire… Et en plus dans le film elle devient plus sympathique en étant bourré (rires). C’était aussi un parcours que j’aimais bien.

Et je pense aussi comme tu le dis qu’Aline a aussi cet aspect français ne serait-ce que par sa voix. Par le jeu de Léa Drucker, qui a au début du film un aspect très Catherine Deneuve dans ce personnage un peu froid, un peu bourgeois et qui au fur et à mesure du film se délite, et devient plus sympathique. Je trouve que Léa Drucker a fait un truc assez subtil que j’aime beaucoup dans cette transition d’un personnage détaché et distant, qui devient plus empathique et humaine au fil du film.

Et ça coïncide avec sa prise de conscience de la situation racontée. En même temps qu’elle se rend compte qu’elle est trahie par des proches dont elle se pensait sinon l’égal, du moins la protégée, qui appartiennent à une classe un peu plus nantie. Ses vêtements se déclassent au fur et à mesure, elle démarre avec des habits un peu stylisés, et elle termine en bleu de travail. Elle est passée de CSP + à prolo parce qu’elle se rend compte qu’elle peut passer à la trappe comme les autres dans ce monde détenu par les corporations.

LMDC : L’alcool est un moyen de gérer sa lucidité en fait …

JM : C’est ça. Et aussi parce que la plupart des personnages du film ont des addictions ou des obsessions. Ça nous semblait intéressant parce que l’un des sujets charrié par la thématique des robots et des IA de manière générale, c’est le rapport entre le déterminisme et le libre-arbitre.  Je pense que c’est aussi un miroir qu’on tend aux spectateurs et aux spectatrices, à quel point ils sont eux-mêmes déterminés, et possèdent eux-mêmes un libre-arbitre. C’est une question séculaire on va dire. Et le fait que les personnages humains ont des addictions et des obsessions, c’est une façon de questionner ça. C’est une espèce de petits jeux, avec des indices comme ça qui nous permettait d’explorer cette thématique.

« En 2000, à ce moment- là jamais j’aurais pu faire Mars Express ou Last Man »

LMDC : Si on devait trouver une œuvre « miroir » – j’insiste sur les guillemets- avec Mars Express, ça serait peut-être Ghost in the Shell de Mamoru Oshii, ne serait-ce que pour la relation entre Adeline et Carlos. Mais votre film est plus cyberpunk au sens politique du terme. Adeline est très robotique au début, mais elle se réhumanise dans le combat. C’était essentiel, cette dimension politique pour vous ?

JP : Oui, dans Ghost in the shell, la dimension politique est plus distante, très éloigné, existentielle… Qu’on a aussi dans notre film, car il y a aussi l’aspect existentiel des machines, des robots et des humains, mais traitée assez différemment. C’est un film que j’aime beaucoup Ghost in the shell je vais pas faire semblant mais il est pas dans les références de Laurent (coscénariste). Lui c’est plutôt Blade Runner, et moi Blade Runner je l’ai pas tant que ça en tête. C’est marrant parce que c’est souvent les deux réfs qu’on me sort, et lui n’aime pas beaucoup Ghost in the Shell, et moi Blade Runner on est en position inverse. Je conçois totalement que Blade Runner soit un jallon de la SF, et peu importe mon avis. Mais c’est pas un film que je porte beaucoup dans mon cœur parce qu’à chaque fois je m’endors devant. Je le trouve un peu chiant (rires), chacun ses goûts.

Mais quand Ghost in the Shell est sorti, tout le monde disait : « C’est Blade Runner », et aujourd’hui plus tellement. C’est juste Ghost in the Shell quoi. J’espère que chemin faisant, on va se détacher de ces références-là. Mais je le prends bien, comme un argument d’autorité. Si vous aimez ça, vous aimerez ça, ça veut dire qu’on est sur un niveau approchant.

LMDC : À mon avis la disjonction va se faire assez facilement. Que ce soit Blade Runner ou Ghost in the Shell,  à leur époque respective, c’étaient des films de visionnaires sur un futur lointain. Je ne dis pas que le vôtre ne l’est pas, mais aujourd’hui, c’est presque un futur immédiat.

JP : Tout à fait. On est un peu face à un mur dans la SF. Je pense que c’est pour ça qu’aujourd’hui il n’y a pas tellement de SF ou de Hard-SF, mais plus de la SF fantasy. Les sujets de prédilection de la SF sont de plus en plus rattrapés par le réel. On a quand même voulu tenter le coup, ne serait-ce que pour traiter l’actu sur le prisme d’une hyperbole à travers la SF et les technos. Ce que la SF fait depuis longtemps, si on pense à Soleil Vert, Mad Max, Métropolis… C’étaient déjà des sujets politiques d’époque, mais traités pour être maximisés par l’avenir.« La jeunesse n’a pas de difficultés à se projeter dans un personnage qui n’est pas représenté photographiquement. »

LMDC : J’ai vu votre film dans une salle pleine, composée majoritairement de jeunes de 20 ans nés avec cette culture, notamment manga. Je sais que c’est compliqué pour un artiste de se situer dans l’air du temps, mais est-ce que tu  penses qu’il y a une espèce de momentum en train d’advenir pour des propositions comme les tiennes ? 

JP : Je suis obligé de constater que quand je suis sorti des Gobelins, qui est une école réputée, en 2000, j’aurais jamais pu faire Mars Express ou Last Man. La production française était sclérosée dans la série pour enfants, familiales, un peu tirée par le bas, en imitation des séries américaines d’il y a 10 ans… Il y avait des séries qui fonctionnaient, bien vendus à travers le monde et tout, mais il y avait pas de proposition comme on est capable d’en faire aujourd’hui. Et je parle pas que de moi, il y a plein de studios, de films qui sont sortis… Ça sort pas de nulle part, c’est un continuum, il y a eu plein de tentatives précédentes.

Déjà, je pense l’animation française s’est relancée avec Kirikou de Michel Ocelot, que j’aime beaucoup, mais qui est un dessin animé à destination tout public. En France la production de de dessin animé était assez de niche. Si on excepte les Astérix mais ça a toujours été un ilot d’irréductibles (rires) à part, et c’est une institution en France. L’autre moment c’est Persepolis de Marjane Satrapi, parce que c’est un film davantage à l’attention des adultes avec des sujets importants, sous-jacents. Et de là a rebondi pas mal d’autres films, et même plus récemment avec J’ai perdu mon corps, Les hirondelles de Kaboul, et Le Sommet des Dieux.Et moi ce que je voulais c’est encore ouvrir le spectre des possibles en amenant le genre là-dedans. Parce que c’est vrai que ces films étaient plus dans une typologie de cinéma d’auteur art et essai, et historique. C’est un type assez particulier.

Et tout ça est possible, comme tu le disais par la normalisation de l’animation japonaise, qui est une proposition différente de l’animation américaine ou française. Ça a longtemps été compliqué. Moi dans les années 90, fallait que je me batte pour convaincre mes parents qu’il y avait de la valeur dans cette production-là.

« En 2000, à ce moment- là jamais j’aurais pu faire Mars Express ou Last Man »

LMDC : Je comprends de quoi tu parles (rires).

JP : Voilà, c’était compliqué. Il y avait Télérama, Paris Match…

LMDC : Ségolène Royale…

JP : … Ils étaient en guerre contre l’animation japonaise. On parlait de japoniaiserie, tout ça. Aujourd’hui le paradigme s’est renversé. Ça veut pas dire que tout est génial, il y a des productions japonaises qui sont nulles, d’autres qui sont des chef-d’œuvres… Comme toutes les productions audiovisuelles il y a du bon et du mauvais.

Et on sous-estime je pense le jeu-vidéo. Parce qu’il y a un rapport à l’image qui est également artificiel, c’est-à-dire pas de la photo comme le cinéma. Même si aujourd’hui le médium est passé au numérique, c’est une suite de photogrammes. Et pendant longtemps la fiction audiovisuelle était assimilée à la représentation photographique. L’animation était assimilée à un filtre qui empêchait de penser que ça pouvait être à destination des adultes ou des plus âgés. Or le jeu-vidéo a une esthétique qui est tellement à part que la jeunesse n’a pas de difficultés à se projeter dans un personnage qui n’est pas représenté photographiquement.

LMDC : Je pense aussi que le cinéma de genre français a pendant longtemps reproduit les défauts attribués au cinéma d’auteur français. C’est-à-dire tu t’adresses à un public de happy-few, mais geeks. Et là, c’était comme si les choses devenaient assez mures pour s’adresser à un grand-public, sans que ce soit un public de masse.

JP : Après toute la difficulté avec ce film, c’était que je le voulais populaire, tout en étant ambitieux. Je voulais quand même m’adresser à l’intelligence des spectateurs, et rester exigeant. C’est vrai qu’il y a plein de raccourcis dans le film, mais il y a aussi plein de choses qui sont pas expliquées dans le dialogue et qui sont comme pris sur le vif de ce monde sans explications. Donc il y a un travail demandé aux spectateurs et au spectatrice de s’intéresser à cet univers et de le décrypter.  Notamment l’utilisation des technologies, qui n’est pas expliquée mais montrée. C’est plus de jouer avec l’intuition des spectateurs, en lui donnant des petits indices sur le fonctionnement de ce monde. J’adore le côté politique, existentiel de la SF, mais j’adore aussi la baston qu’on peut avoir dans ce monde-là entre des monstres et des robots.

LMDC : Je pense que ça se sent même dans certains moments-clés du film. On s’attend à une certaine issue dans la façon dont tu mets les choses en place, et d’un coup BAM !

JP : Oui, et ça c’est aussi des habitudes qu’on a trop prises de film de divertissement où il y a plus d’enjeux, où tout le monde s’en sort tout le temps, on fait une petite blague etc. Moi j’ai rien contre faire des blagues dans les films, il y en a dans Mars Express. Mais c’est pas un humour au détriment de la tension dramatique, pas non plus cynique ou méta. C’est les bizarreries de l’existence qui font que de temps en temps il y a quiproquo situationnel.

LMDC : C’est pas Marvel quoi.

JP : Voilà. C’est le pinacle de ce qui m’agace au cinéma. T’as des réalisateurs différents mais les films se ressemblent tous, c’est juste un nom qui change d’un film à l’autre… Je me sens pas impliqué dans ces films-là, c’est terrible.

Les Œillades 2023 : L’Homme d’argile d’Anaïs Tellenne, La Bête et la Belle

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Premier long-métrage d’Anaïs Tellenne, L’Homme d’argile est un conte existentiel, onirique et sensuel sur le pouvoir expressif du regard et la monstruosité des illusions. Dans cette relecture contemporaine et romantico-mélancolique du mythe de Pygmalion et Galatée, la jeune réalisatrice met en scène l’histoire d’amour impossible d’Emmanuelle Devos et Raphaël Thiéry, l’une artiste plasticienne en panne d’inspiration, et l’autre son étrange créature-muse au masculin. Toute la beauté du film réside dans la métaphore chimique et l’éclat déchirant de leurs deux visages, qui, enfermés dans un manoir hors du temps, oscillent constamment entre pudeur et désir, ennui solitaire et admiration mutuelle. D’un bout à l’autre, tout sonne juste. Une vraie réussite.

Premier long-métrage d’Anaïs Tellenne, L’Homme d’argile raconte avec un romantisme tout à fait singulier la rencontre foudroyante de deux âmes solitaires recluses dans un manoir aux traits saillants, longilignes et terriblement cinématographiques. Célibataire endurci estropié par la vie, rebuté par son apparence et moqué par sa mère octogénaire (la géniale Mireille Pitot), le jardinier Raphaël — Thiéry, magnifique sous son masque de cyclope — veille sur la propriété abandonnée. Par une nuit d’orage, la mystérieuse « dame en bleu » revient au château. Elle n’est autre que Garance Chaptel (Emmanuelle Devos, impeccable), artiste plasticienne égocentrée en pleine traversée du désert, dont l’escale imprévue va provoquer un coup de foudre illusoire. Lui, attendant patiemment le crépuscule pour souffler dans sa cornemuse, collectionne les cadavres de taupes ramassés dans le grand parc. Elle, tatouée à la façon d’une découpe de boucher, recueille ses propres larmes dans de petites fioles comme pour emprisonner l’essence dramatique de tous ses chagrins. Leurs deux musées intimes et contradictoires vont alors s’entrechoquer. 

L'acteur Raphaël Thiéry, présent aux Œillades.
L’acteur Raphaël Thiéry, présent aux Œillades.

Imprégnée d’un perpétuel jeu de regards et gestes tendres, chaque strate de la mise en scène de L’Homme d’argile fascine. Anaïs Tellenne capture avec une volupté muette la métaphore chimique de deux corps étrangers et à fleur de peau qui, peu à peu, vont s’apprivoiser à la lueur ensorcelante du clair de lune. « Quand je vous regarde, j’ai l’impression de parcourir un paysage » confie Garance à sa nouvelle muse, brisant ainsi les barrières physiques et sociales qui les séparent. En effet, c’est la carapace imposante mais craquelée du monstre prolétaire qui relance la fièvre créatrice de la sculptrice bourgeoise, faisant de ce majordome torturé et taiseux le modèle de sa poétique statue d’argile.

Renvoyant au mythe de Pandore, aux esthétiques mythiques de Demy ou Cocteau, ainsi qu’au réalisme enchanté de Guiraudie, la réalisatrice convoque ici tout un univers imaginaire qui fabrique l’atmosphère onirique de cette sublime fable nimbée d’une brume orangée : Golem des temps modernes, Raphaël quitte son piédestal pour aller à la fontaine comme dans un conte de Perrault, tandis que Garance se tient au balcon telle une Juliette shakespearienne. Enfermés dans leurs dilemmes impossibles, Thiéry et Devos, dont le jeu dépouillé repose sur une belle incarnation sensuelle, habitent, hantent le film de long en large, tout en magnifiant l’idée émancipatrice que le regard admiratif de l’un puisse révéler l’enveloppe charnelle de l’autre. Des moments de cinéma d’une grâce absolue.

Sévan Lesaffre

Extrait

Synopsis : Raphaël n’a qu’un œil. Il est le gardien d’un manoir dans lequel plus personne ne vit. À presque 60 ans, il habite avec sa mère un petit pavillon situé à l’entrée du grand domaine bourgeois. Entre la chasse aux taupes, la cornemuse et les tours dans la Kangoo de la postière, les jours se suivent et se ressemblent. Par une nuit d’orage, Garance, l’héritière, revient dans la demeure familiale. Plus rien ne sera jamais pareil.

L’Homme d’argile – Fiche technique

Réalisation : Anaïs Tellenne
Scénario : Anaïs Tellenne
Avec : Emmanuelle Devos, Raphaël Thiéry, Mireille Pitot, Marie-Christine Orry, Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma…
Production : Céline Chapdaniel, Diane Jassem
Photographie : Fanny Mazoyer
Montage : Héloïse Pelloquet
Costumes : Nathalie Raoul
Musique : Amaury Chabauty
Distributeur : New Story
Durée : 1h34
Genre : Drame
Sortie : 24 janvier 2024

Note des lecteurs5 Notes

4

Napoléon, le jour de gloire n’est pas arrivé..

On en espérait sans doute trop, après les deux derniers films de Ridley Scott. On aurait dû le voir venir, quand on a su que la version cinéma serait amputée de près d’un tiers de son contenu. Pourtant, difficile de s’attendre à une telle déception venant d’un aussi grand réalisateur. Oui, la version cinéma de Napoléon frôle bel et bien la catastrophe.

Au coin, Napoléon !

2h38. Telle est la durée de ce semi-biopic. Pourquoi semi ? Tout simplement car le film s’éloigne régulièrement de la réalité, tant pour ce qu’il raconte que pour la personnalité de son Napoléon. Malgré tout, un élément capital doit être précisé : le vrai projet, destiné à une sortie sur Apple TV +, dure 4h. La version cinéma, disponible aujourd’hui en salles, est une version amputée d’1h30. C’est colossal et, dans les faits, incroyablement visible. Le problème principal de l’œuvre vient-il de là ? En tout cas, cela n’arrange rien. Avec son nouveau bébé, qu’il défend d’ailleurs corps et âme face à la presse et aux historiens, Ridley Scott entend raconter sa propre histoire. Vous êtes prévenus, celle-ci est plus proche de la fiction que de la réalité.

Dans l’idée, ce parti pris aurait pu être intéressant. Les films s’éloignant des faits historique sont nombreux et Napoléon n’a jamais été vendu comme un biopic. Dans les faits, le film ne semble jamais savoir sur quel pied danser, se concentrant principalement sur l’amour entre l’Empereur et Joséphine. Le problème est que rien ne va dans cette histoire amputée. Les scènes s’enchainent sans vraiment de fil rouge, voire même dans l’incohérence la plus totale. Il devient évident que des passages entiers ont disparu entre deux séquences. Finalement, on ne regarde qu’un enchaînement de dialogues insipides au possible, dépeignant un Napoléon immature voire proche de l’autisme. Puis, pour quelques superbes batailles, sa personnalité change du tout au tout. On y découvre lors de ces affrontements un homme stratège, intelligent et calculateur. Puis, de retour en France, l’homme se comporte comme un enfant, à qui on aurait retiré ses jouets. Ainsi le film alterne, sans prendre le temps de poser le moindre contexte, tel  évènement A avec tel évènement B sans fil conducteur. Oubliez le général stratège et bienvenue dans l’histoire d’amour la plus ennuyeuse de ces dernières années. Même Joaquin Phoenix semble s’ennuyer, forcé de composer avec un rôle qui ne lui laisse que peu de chances de briller. Un comble !

L’étendard sanglant élevé

Heureusement, Ridley Scott continue de démontrer tout son savoir-faire et, malgré un comportement douteux pour la promotion de son film, force est de constater que le réalisateur de 85 ans n’a pas perdu la main. C’est certainement le plus rageant, dans cet ébauche d’histoire qui n’a visiblement jamais dépassé le stade de brouillon (en attendant la version longue, évidemment), pour tout ce qui touche à la mise en scène et à la reconstitution historique, il excelle. Les décors sont beaux, les plans réfléchis et parfaitement cadrés, les costumes et le sound-design irréprochables : les éléments pour un grand film étaient là. Malheureusement, en plus de la narration insupportablement ennuyeuse, une photographie grisâtre peu judicieuse retire au film toute chaleur.

Seules éclaircies dans cet enfer nuageux, les scènes de batailles sont sublimes, particulièrement celle d’Austerlitz qui rassemble tout le génie de Scott derrière une caméra. Violente, implacable, dure, jubilatoire, on est sur un grand moment de cinéma. Seulement voilà, l’affrontement est expédié en 10 minutes, bien loin des neuf heures de la réalité de Décembre 1805. Si l’on additionne la scène d’ouverture, un très (très) court instant en milieu de film et la bataille de Waterloo, on est sur un total de vingt minutes de bonheur, en tout et pour tout. Et encore, le film broyant constamment la règle du fusil de Tchekhov, le manque d’introduction aux évènements majeurs du film sort le spectateur de tout enjeu émotionnel. Ajoutez-y une fin absolument pathétique et incroyablement mal amenée, on obtient avec Napoléon la déception de l’année.

Napoléon – Bande-annonce

Napoléon – Fiche Technique

Réalisation : Ridley Scott
Scénario : David Scarpa
Casting : Joaquin Phoenix / Vanessa Kirby / Tahar Rahim / Ben Miles
Musique : Martin Phipps
Production : Apple Studios / Scott Free Productions
Distribution : Apple TV + (VOD) / Sony Pictures (France)
Genre  : Drame / Historique
Durée : 158 minutes
Sortie : 22 Novembre 2023 en salles

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1.7

Les Œillades 2023 : La Tête froide de Stéphane Marchetti, dans l’enfer blanc des Alpes

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Pour son premier long-métrage de fiction, Stéphane Marchetti a choisi d’emprunter la voie du thriller afin de raconter l’enfer des routes migratoires, sujet qui lui tient à cœur depuis le documentaire Calais, les enfants de la jungle. Porté par une solide Florence Loiret-Caille dans le rôle d’une femme fissurée et criblée de dettes qui, malgré elle, va profiter de la détresse des réfugiés clandestins, La Tête froide rappelle qu’aider l’autre à traverser la frontière est une manière de se sauver soi-même.

Première fiction du documentariste Stéphane Marchetti, La Tête froide met en scène la rencontre improbable de deux solitudes à la dérive dans un paysage alpin à la fois sombre et hostile. Contrebandière amateure au caractère rugueux campée par Florence Loiret-Caille (L’Effet aquatique, Le Syndrome des amours passées), Marie vit d’un trafic de cigarettes à la frontière italienne. Elle occupe avec Alex (Jonathan Couzinié), son compagnon gendarme, un mobile-home vétuste dans un camping perdu au milieu de la montagne. Engluée dans des problèmes financiers lancinants qu’elle ne parvient pas à solutionner, Marie n’a plus d’autre choix que d’exploiter la misère de celui qui, par une nuit glaciale, croise sa route. Il s’agit de Souleymane (Saabo Balde, remarquable), jeune réfugié gambien au regard d’enfant dans un corps d’adulte, prêt à risquer sa vie pour rejoindre l’Angleterre. Mue par un instinct animal, Marie va peu à peu se retrouver prise au jeu malsain du passage de migrants. Elle ne doit sa survie qu’à son exceptionnel sang-froid.

Très ancré dans les problématiques de notre société, La Tête froide creuse la complexité dramaturgique de cette précarité en explorant la zone frontière qui sépare la pulsion opportuniste de l’altruisme véritable. Ne cherchant jamais à victimiser ses personnages, ni à imposer au spectateur un quelconque jugement moral, Stéphane Marchetti pose un regard empathique sur ce lent glissement d’un monde à l’autre, en capturant, avec un sens aigu de la noirceur et du cadre, l’âpreté du manteau de neige qui recouvre ce thriller nerveux. En effet, si le réalisateur cherche à ancrer le récit dans le réel, il fait le choix de s’éloigner d’une esthétique naturaliste.

Dès le départ, le film, baigné d’une lumière froide et traversé par une tension permanente, nous saisit par la force de sa mise en scène accidentée, élancée et percutante. Ici, l’architecture vertigineuse de la montagne s’apparente à un gigantesque labyrinthe dont l’essence fantomatique reflète le précipice intérieur des protagonistes, perdus au cœur d’une nature oppressante et indomptable. Rendant l’atmosphère de plus en plus irrespirable, courant après la matérialité brute des éléments contraires, la caméra navigue entre habitacles étroits et paysages immenses tandis que, comme pour prendre son souffle juste avant de plonger encore un peu plus profondément dans les abysses de l’insoutenable, la bande originale composée par Adrien Casalis électrise la scénographie hypnotique de la tempête.

Stéphane Marchetti réussit un premier long-métrage ambigu, tout en tension, et un portrait désespéré non dénué d’une certaine maîtrise formelle.

La Tête froide – Extrait

Synopsis : Dans les Alpes enneigées, en plein hiver. Pour boucler ses fins de mois, Marie, 45 ans, trafique des cartouches de cigarettes entre la France et l’Italie avec l’aide de son amant Alex, policier aux frontières. Lorsqu’elle rencontre Souleymane, jeune réfugié, prêt à tout pour rejoindre sa petite sœur, elle s’embarque dans un engrenage bien plus dangereux qu’elle ne l’avait imaginé.

La Tête froide – Fiche technique

Réalisation : Stéphane Marchetti
Scénario : Stéphane Marchetti, avec la collaboration de Laurette Polmanss
Avec : Florence Loiret-Caille, Saabo Balde, Jonathan Couzinié, Aurélia Petit, Marie Narbonne, Philippe Frécon, Souleymane Toure…
Production : Bertrand Gore, Bertrand Faivre
Photographie : Sébastien Goepfert
Montage : Damien Maestraggi
Costumes : Marta Rossi
Musique : Adrien Casalis
Distributeur : UFO Distribution
Durée : 1h32
Genre : Drame, Thriller
Sortie : 17 janvier 2024

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3

Mars Express : coexistence artificielle

Nombreux sont les festivaliers de la Croisette à l’avoir découvert sur un transat sur la plage. Plus nombreux encore sont ceux qui ont rempli les quelques sessions allouées à ce nouveau monument de l’animation au festival d’Annecy. À présent, l’Hexagone tout entier a la possibilité d’embarquer dans la folle aventure de Mars Express, une œuvre de science-fiction qui copine intimement avec le polar. Tout cela dans un enrobage graphique qui joue sur la nature artificielle des décors et des personnages, le premier long-métrage de Jérémie Périn, coécrit par Laurent Sarfati, trouve l’accord parfait pour ne pas soustraire une once de réflexion à cette excursion ludique et libératrice.

Synopsis : En l’an 2200, Aline Ruby, détective privée obstinée, et Carlos Rivera son partenaire androïde sont embauchés par un riche homme d’affaires afin de capturer sur Terre une célèbre hackeuse. De retour sur Mars, une nouvelle affaire va les conduire à s’aventurer dans les entrailles de Noctis, la capitale martienne, à la recherche de Jun Chow, une étudiante en cybernétique disparue.

L’animation n’a cessé de jouer à armes égales avec les œuvres de fiction, majoritaires dans un souci d’économie de temps, de moyens et d’efforts considérables. Et il serait mal placé d’évoquer une régression des différents outils d’animation lorsqu’ils parviennent à se renouveler. Le dernier coup de pinceau traditionnel d’Hayao Miyasaki (Le Garçon et le Héron), un mélange dynamique entre la 2D et la 3D (The First Slam Dunk), la stop-motion inarrêtable (Mad God), l’image de synthèse Élémentaire et le coffre à jouets de toutes ces techniques (Spider-Man : Across The Spider-Verse), cette année 2023 témoigne d’une diversité remarquable de ce côté-là.

Lorsque le créateur de la série animée Lastman s’avance avec des ambitions et des intentions similaires, impossible de l’ignorer. En s’adressant particulièrement à un public adulte, Jérémie Périn s’affranchit des contraintes graphiques liées à la violence. Pour le reste, sa thématique est universelle et proche de Blade Runner. L’appui indispensable des producteurs de « Everybody On Deck » et du studio d’animation « Je suis bien content » ne pouvait donc que l’encourager à explorer le penchant cérébral de la science-fiction. En choisissant opportunément les lois de la robotique, établies par Isaac Asimov, comme point d’ancrage dans un monde qui dépend encore des technologies autonomes, le cinéaste dépeint un récit d’émancipation à la fois rigoureux, merveilleux et impitoyable.

Seuls sur Mars

Au 23e siècle, la Terre agonise de sa surpopulation et des conflits armés qui ne sont que les prolongements logiques des soucis non résolus d’aujourd’hui. Les plus fortunés ont réussi à fuir et coloniser Mars, créant ainsi la parfaite oasis pour échapper à ces crises, tout comme au régime gouvernemental. La planète rouge est devenue une zone de non-droit, où androïdes et autres intelligences artificielles cohabitent avec la poignée d’humains, qui y ont trouvé refuge. Malheureusement, ce paradis a un prix qui soumet de plus en plus les êtres de chair à leurs machines. Les étudiants vendent notamment leur temps de cerveau ou même leur corps pour se payer leurs études. D’autres problématiques terriennes ont également migré sur Mars. Des tensions naissent et les contradictions se multiplient autour de la place des robots dans une société qui ne les considèrent plus. Les humains aussi sont « augmentés », grâce aux implants artificiels. Ce qui donne notamment lieu à des échanges télépathiques excessifs, comme pour montrer que nous sommes destinés à ne faire qu’un avec nos outils technologiques. Il serait donc bon de se demander qui sont réellement les machines qui menacent l’équilibre des forces.

A ce jeu-là, la double ouverture donne le ton sur un complot intrigant, sans oublier de nous présenter notre duo d’enquêteurs. Aline Ruby est le miroir d’une humanité blasée à force d’interactions artificielles. Il ne reste qu’un bon verre d’alcool pour espérer noyer sa solitude, même si elle semble s’abstenir. Quant à son partenaire, Carlos Rivera, dont la mémoire a été préservée après sa mort puis implantée dans un corps d’acier, il hérite d’une seconde vie assez peu alléchante lorsqu’il tente de renouer avec sa famille. N’étant plus humain, on pourrait croire sa sensibilité disparue à jamais. Mais le fait qu’il questionne ses émotions et qu’il éveille sa conscience, les injonctions cybernétiques deviennent obsolètes. C’est principalement dans cet axe de réflexion que les enjeux vont alimenter l’intrigue d’un film noir. Ensemble, ils n’hésitent pas à jouer leur carte d’agent d’élite que l’Impossible Missions Force ou le MI6 n’auraient pas boudé. C’est une équipe compétente et attachante, à l’image de Léa Drucker et de Daniel Njo Lobé, qui donnent vie à leurs personnages et qui ne laissent ni retomber le suspense, ni retomber un humour corrosif.

Mars contre-attaque

Mars a bien été conquise et reste plongée dans une utopie libérale, où les végétaux sont une denrée rare, tout comme les animaux domestiques. Les hologrammes, les intelligences artificielles, les robots dominent ce paysage futuriste sans que l’on s’en aperçoive. L’équipe de Jérémie Périn s’amuse à brouiller les pistes sur les éléments artificiels qui se fondent dans une réalité martienne, visuellement épurée. La reconstitution d’une scène holographique sur un campus universitaire en témoigne. De même la technique d’animation, avec un cadrage précis des plans, est pensée pour que le « dessin » s’efface sous l’œil médusé du spectateur. Cette prouesse nous donne ainsi à voir un film d’animation, pensé comme si on tenait une caméra des années 80 ou 90 à la main. En plus de cela, le cinéaste nous offre un univers à redécouvrir à chaque visionnage, afin d’en relever toutes les influences parfaitement diluées en arrière-plan. On pourrait s’amuser à citer les plus évidentes, allant de 2001 : l’Odyssée de l’espace à Ghost in the shell, en passant par Matrix ou encore Akira. Quand bien même elles ne participent pas toujours à la narration, c’est un portrait complet et réfléchi sur le monde cyberpunk de demain qui nous est donné de traverser et de discuter.

L’humanité s’est défaite de ses tâches manuelles les plus laborieuses, les robots sont réduits en esclavage et sont tenus en joue par des lois humaines, rien ne va plus. Même la mort n’est plus une fatalité, car une simple assurance peut vous réanimer instantanément. Et on devient esclave à son tour. Une thématique effleurée dans Avatar : La Voie de l’Eau, brutalement programmée dans RoboCop et brillamment achevée dans A.I. Intelligence Artificielle. Ce nouveau cycle est une malédiction créée par le même orgueil qui a poussé une minorité à s’exiler sur une nouvelle planète terraformée. Tout le monde finit par être piégé dans un monde artificiel, où les nouvelles puissances mondiales sont les méga corporations. Aline et Carlos, malgré leurs forces de caractère et de conviction, ne seront que les spectateurs d’une nouvelle ère. Alors que l’on croyait l’humanité maîtresse et au sommet de ses propres créations, son ambition va ironiquement la faire redescendre sur terre.

J’ai perdu mon corps et Le Sommet des Dieux ont ouvert la voie à ce Mars Express, nouveau pilier de divertissement animé pour adultes. Ou du moins pour ceux qui sont en âge de mettre en exergue les liens étroits qui distinguent le naturel de l’artificiel. Cette problématique est devenue fondamentale à l’ère du numérique et du synthétique. La révolution cybernétique est en marche depuis des décennies, grâce à la littérature et au cinéma, et cette nouvelle pièce de puzzle s’emboîte parfaitement avec toutes les œuvres parentes dont elle s’inspire. N’attendez plus pour prendre votre billet vers une destination familière, mais dont les nombreux détours visuels et réflexifs vous hanteront assez longtemps pour ne pas envisager un retour immédiat.

Retrouvez également notre interview de Jérémie Perin.

Bande-annonce : Mars Express

Fiche technique : Mars Express

Réalisation : Jérémie PÉRIN
Scénario : Laurent SARFATI, Jérémie PÉRIN
Direction artistique : Mikael ROBERT
Musique originale : Fred AVRIL, Philppe MONTHAYE
Direction artistique voix : Martial LE MINOUX
1ère Assistante Réalisation : Laetitia NURDIN
Chefs animation : Nils ROBIN, Hanne GALVEZ, Nicolas CAPITAINE
Chefs compositing : Cyprien NOZIÈRES, Christelle SOUTIF
Montage : Lila DESILES
Sound design : Fanny BRICOTEAU
Mixage : Matthieu DALLAPORTA
Étalonnage : Grégoire LESTURGIE
Production : Everybody on deck
Producteur délégué : DIDIER CRESTE
Producteur exécutif animation : Marc Jousset
Pays de production : France
Distribution France : Gebeka Films
Durée : 1h25
Genre : Animation, Science-fiction
Date de sortie : 22 novembre 2023

Mars Express : coexistence artificielle
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Le temps d’aimer : amour impossible pour très beau film

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Il y a des œuvres qui nous emportent dès la première image pour ne plus nous lâcher jusqu’au générique de fin. Le temps d’aimer fait assurément partie de celles-là. Un beau film sur des sujets qui le sont beaucoup moins, à base d’amour impossible et de fuite en avant pour cacher ce que l’on est ce qu’on a fait. Sertie dans une belle reconstitution d’époque, cette fresque romanesque peut également compter sur un très beau duo de comédiens. Les passions du film nous emportent deux heures durant et nous touchent le cœur… C’est en effet le temps d’aimer. Ce film en tout cas.

Synopsis : 1947. Sur une plage, Madeleine, serveuse dans un hôtel-restaurant, mère d’un petit garçon, fait la connaissance de François, étudiant riche et cultivé. Entre eux, c’est comme une évidence. La providence. Si l’on sait ce qu’elle veut laisser derrière elle en suivant ce jeune homme, on découvre avec le temps ce que François tente de fuir en mêlant le destin de Madeleine au sien…

Le long-métrage débute avec des images d’archives en noir et blanc nous montrant le sort réservé à celles que l’on nommait « Les putes des boches », ces femmes qui flirtaient ou couchaient avec les soldats allemands durant la guerre. Rasées, humiliées ou encore chassées, elles ont subi une véritable chasse aux sorcières à la libération. Grâce à un habile fondu entre ces images et de nouvelles pour le film, on reconnaît le visage d’Anaïs Demoustier parmi elles, au détour d’un de ces reportages d’archives. Nous sommes en 1945 et son personnage, Madeleine, était l’une d’entre elles. Puis le noir et blanc fait place à la couleur et nous emmène quelques années plus tard. Une ouverture forte et de toute beauté, malgré l’horreur de ce qui se joue dans ces images.

Cette ellipse, adroitement négociée, nous amène donc en 1952. Madeleine, mère d’un jeune bambin de sept ans, est désormais serveuse dans une brasserie normande. Elle fera la rencontre de François, joué par Vincent Lacoste, sur une plage. Les deux ne se quitteront plus malgré leurs secrets respectifs. Lui également porte un lourd fardeau que l’on ne peut percevoir grâce aux apparences. On devinera vite de quoi il en retourne, mais cela n’enlèvera rien au plaisir que l’on va prendre durant plus de deux heures. Car Le temps d’aimer est définitivement une belle fresque romanesque et tragique qui ne s’interdit pas de belles envolés romantiques.

Sur près de trente ans, jusque dans les années 80, on va suivre ce couple en fuite de lui-même. Fuir le passé, fuir sa différence, fuir une société qui évolue mais reste arc-boutée sur des valeurs qui forcent certains à se déguiser, à jouer à être quelqu’un d’autre, à cacher qui ils sont vraiment aux yeux de tous, embarrassés par la honte. D’un appartement miteux en passant par un bar pour soldats américains jusqu’à un grand appartement bourgeois parisien, Madeleine et François vont s’aimer à leur façon, se soutenir et se couvrir sur plusieurs lieux et plusieurs époques. Soudés envers et contre tous, en dépit de moultes sursauts et crises. Une histoire d’amour pas comme les autres qui nous déchire, nous étreint et nous happe à travers « Le temps d’aimer ».

La cinéaste Katell Quillévéré, découverte avec Un poison violent et Suzanne, puis célébrée avec le beau mélodrame mais pas aussi poignant qu’on l’aurait voulu Réparer les vivants, réalise là sans conteste son meilleur ouvrage. Sans jamais forcer, sans sombrer dans un pathos de mauvais aloi, Le temps d’aimer nous embarque dans le tumulte de ses passions pour ne plus nous lâcher. Chaque période ou partie du film nous offre des moments de liesse, des instants de bonheur en toute simplicité mais qui ne durent jamais bien longtemps. En effet, le poids des traditions et des bonnes mœurs ainsi que le passé rattrapent toujours les protagonistes, ne leur laissant que peu de temps et d’espaces pour souffler, pour vivre et s’épanouir.

Ce quatrième long-métrage de la réalisatrice bretonne peut bien sûr compter sur un duo d’acteurs qu’on n’aurait pas imaginés ensemble dans un film comme celui-là. Et pourtant la toujours très bonne Anaïs Demoustier trouve là l’un des plus beaux rôles de sa jeune carrière, exprimant tendresse, rejet ou frustration avec égale intensité. Et nous fait aimer son personnage, pourtant pas toujours très aimable (son comportement avec son fils notamment). À ses côtés, Vincent Lacoste étonne dans un rôle délicat à jouer et s’en tire avec les honneurs et beaucoup de justesse. Quant à la reconstitution de la France des années 50, 60, 70 puis 80, elle est de toute beauté, et ce en tout simplicité.

On n’en dira pas plus pour ne pas déflorer les surprises d’un récit chargé, mais dont chaque aspect nous stimule et nous convainc. L’émotion est prégnante à chaque instant. De beaux tableaux surgissent et marquent nos esprits tout le long du film comme cette courte romance complice à trois avec un soldat américain de couleur. Ou encore celle de disputes conjugales qui laissent paraître quelques traits d’humour bienvenus et qui adoucissent un peu la dureté du propos. Vraiment, Le temps d’aimer est un beau film à l’ancienne sans que cela soit péjoratif. Car s’il se déroule dans le passé, il n’en demeure pas moins très moderne dans ce qu’il raconte. Il peut sans hésiter se mesurer à certains de nos plus grands mélos du genre. Un petit bijou de cinéma, un grand film d’amour, quel qu’il soit.

Bande-annonce – Le temps d’aimer

Fiche technique – Le temps d’aimer

Réalisation : Katell Quillévéré.
Scénario : Katell Quillévéré et Gilles Taurand.
Production : Les films Pélléa et les films du bélier.
Pays de production : France.
Distribution France : Gaumont Distribution.
Durée : 2h04.
Genre : Drame.
Date de sortie : 29 novembre 2023.

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Les Œillades 2023 : Léo de Jim Capobianco, De Vinci en stop motion

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Dans Léo, Jim Capobianco et Pierre-Luc Granjon animent de magnifiques marionnettes qui racontent la période française et dernier chapitre de la vie du maître de la Renaissance. Rejeté par l’Église et par ses pairs, De Vinci, artiste des machines et de la science alors à l’apogée de sa carrière, quitte Rome pour s’exiler à Amboise où il est nommé premier peintre, ingénieur et architecte du jeune roi François Ier. Tombée amoureuse des grandes vertus de Léonard, la princesse Marguerite de Navarre devient sa protectrice et confidente. Se dessine ici une fable chatoyante et poétique aux images somptueuses sur les cruels mécanismes du mécénat et les dissemblances qui opposent l’humilité de la connaissance à l’orgueil et à l’avidité du pouvoir.

Artiste des machines et de la science, Léonard De Vinci est à l’apogée de sa carrière lorsqu’en 1516, accompagné de ses fidèles élèves, il installe son atelier à Amboise dans le Château du Clos Lucé et se voit confier par François Ier un projet d’urbanisme grandiose à la mesure de son talent. Il doit bâtir une nouvelle capitale, la cité idéale de Romorantin, lieu magique de canaux, écluses et fontaines à la rigueur mathématique et à la beauté singulière. Pensant échapper aux diktats du Vatican qui restreint son champ créatif en ne lui commandant que des armes toujours plus sophistiquées, le vieil homme accepte l’invitation du jeune monarque-mécène en lequel il a placé tous ses espoirs.

C’est la période française de Léonard (André Dussolier) qui fascine le réalisateur Jim Capobianco, ancien scénariste chez Disney et Pixar (Le Roi Lion, Le Bossu de Notre-Dame ou encore Ratatouille), montrant ici, dans une Renaissance miniature de toute beauté, tous les talents et ambitions d’un être visionnaire au cerveau constamment en ébullition. Inventeur d’engins volants, scaphandres, chars d’assaut et autres machines de guerre, organisateurs de fêtes, créateurs d’automates ou de miroirs géants capables d’examiner en détails la surface de la Lune… la soif dévorante de connaissances et les recherches métaphysiques de Léonard n’ont aucune limite. Étudiant l’anatomie pour comprendre les « mouvements de l’âme », il pratique même en cachette les premières dissections qui lui valent le mépris du pape et le rejet de ses contemporains. Mais Léonard souffre de la réputation de laisser ses travaux inachevés. Encouragé par le regard admiratif et bienveillant de la princesse Marguerite (Juliette Armanet), il poursuit ses expériences et continue de parfaire les trois œuvres majeures qui ont traversé les Alpes avec lui, la Joconde, la Sainte-Anne et le Saint Jean-Baptiste.

Jim Capobianco parvient à broder une fiction pleine d’humour autour de l’aura légendaire de son héros. Le film rend justice à la figure humaniste de Léonard de Vinci, raconté dans toute sa gloire et son énergie intellectuelle alors qu’il cherche encore, durant les trois dernières années de son existence, à donner une forme à son imaginaire, un sens au monde qui l’entoure. Outre le jeu de résonance entre l’activité artistique intense de Léonard et l’élégance du geste de fabrication artisanale, on relève l’inventivité visuelle autour de laquelle s’articule toute la complexité du personnage historique. Résolument anticlérical, Léo s’oppose fermement à la papauté qui lui préfère Michel-Ange pour peindre le plafond de la chapelle Sixtine. Il refuse courageusement ce statut de pantin mis au service de ceux qui détiennent le pouvoir et veulent s’approprier son génie à des fins destructrices.

Hélas, le Florentin déchante lorsqu’à peine arrivé au manoir du Clos Lucé, il se heurte aux caprices puérils et incessants de son nouvel hôte. Resté dans les jupons de sa mère Louise de Savoie (Marion Cotillard), François Ier (Gauthier Battoue) s’avère lui aussi obnubilé par les démonstrations de puissance. Déterminé à épater les rois d’Europe, il exige qu’on lui construise sur le champ le plus grand palais, érige la plus grande statue à la gloire éternelle de son règne : « Ces imbéciles ne veulent que des machines grotesques et ne méritent pas de connaître la vérité du monde » se désole alors Léo. Pétrie de poésie, cette parabole réflexive et pédagogique sur l’obsession du pouvoir n’est d’ailleurs pas sans rappeler La Fameuse Invasion des ours en Sicile, autre récente fable animée tirée du roman de Buzzati et réalisée par l’italien Lorenzo Mattotti. 

Propulsé par la partition enchanteresse d’Alex Mandel (Tracy, Notre ami le rat), Léo vaut pour la grande qualité de son graphisme, mêlant avec brio stop motion et dessin animé (la 2D sert ici à esquisser les pensées intimes du maître et la manière dont il conçoit ses inventions). Un petit bijou d’animation qui émerveillera le jeune public. 

Léo, la fabuleuse histoire de Léonard de Vinci – Bande-annonce

Synopsis : La Renaissance, époque où artistes, savants, rois et reines inventent un monde nouveau. Parmi eux, un curieux personnage passe ses journées à dessiner d’étranges machines et à explorer les idées les plus folles. Observer la lune, voler comme un oiseau, découvrir les secrets de la médecine… il rêve de changer le monde. Embarquez pour un voyage avec le plus grand des génies, Léonard de Vinci !

Léo, La fabuleuse histoire de Léonard de Vinci – Fiche technique

Réalisation : Jim Capobianco, Pierre-Luc Granjon
Scénario : Jim Capobianco
Avec les voix de : André Dussolier, Marion Cotillard, Juliette Armanet, Gauthier Battoue, Philippe Allard
Production : Jim Capobianco
Photographie : Marijke Van Kets
Montage : Nicolas Flory
Décors : Marion Charrier
Musique : Axel Mandel
Distributeur : KMBO
Durée : 1h29
Genre : Animation
Sortie : 31 janvier 2024

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