Gérardmer 2024 : road trip macabre et vampirisme digital

Premier jour à Gérardmer. Brumes et pluies. L’accueil des Gérômois est chaleureux, comme toujours. Au programme : deux films en compétition qui s’annonçaient prometteurs : Perpétrator, de Jennifer Reeder, et The Funéral, d’Orçun Behram. Un film américain sur le vampirisme 2.0 et un film turque qui explore de manière original le thème du zombie. Une déception et une belle surprise.

(Compétition) – The Perpetrator – Réalisé par Jennifer Reeder (Etats-Unis et France, 2024)

Film de vampire ? L’objet du film est difficile à saisir. Johnny, une ado kleptomane et perdue, retourne vivre chez une amie de son père après que celui-ci ait déclaré forfait sur le fait de s’en occuper. Elle découvre peu à peu que sa mère lui a légué un pouvoir bien utile dans son nouveau lycée privé très prude, dirigiste et oppressif (dans tous les sens du terme) – sorte de condensé caricatural et satirique de ce que la société américaine a à offrir de plus absurde et rétrograde en matière d’éducation.
Quoique selon ses dires elle fait plutôt figure de nobody plutôt que d’étudiante populaire, elle se fait rapidement des amies dans la recherche d’un mystérieux assassin. Un assassin car avec l’appui très visible du scénario , du jeu et de la mise en scène, l’homme est forcément du côté du mal, du ridicule ou de la menace. Mais Johnny veille et dépasse ses angoisses identitaires pour réussir à identifier le meurtrier. Angoisses qui s’effacent dans son extraordinaire pouvoir d’empathie dont l’usage réglé lui échappe (quête d’apprentissage oblige) mais dont la maîtrise progressive lui assure d’achever sa quête et surtout (enfin) cette trame bien confuse.
Difficile à cerner, difficile à résumer, The Perpetrator fourmille d’idées et de références. Carrie, Existenz, le silence des agneaux, on peut s’amuser à en repérer le plus possible tant elles pullulent mais, sursaturé, le film perd en unité et en cohérence jusqu’à la fatigue. Convoqués simplement pour le plaisir de la citation, la richesse visuelle et le style ambitieux ne sauvent pas cet étrange objet postmoderne qui semble tenir plus du patchwork que de l’œuvre puissante qui a quelque chose à dire. Ici, le spectateur attentif peut se lover sans difficulté dans tel ou tel trait de caractère du film à condition d’oublier tous les autres. Vampire, féminisme, satire sociale, paternité, maternité, identité adolescente et passage à l’âge adulte ; les marqueurs s’ajoutent comme les tags anonymes dans une série Netflix générique et finalement ennuyeuse. C’est pourquoi cette bonne volonté et générosité sans maîtrise et maturité ressemblent aux défauts d’un premier film. Puisque ce n’est pas le cas, le spectateur est seul responsable de l’éventuel visionnage de cet étrange objet.

(Compétition) – The Funeral – Réalisé par Orçun Berham (Turquie, 2024)

Turquie – un croque-mort macabre est chargé d’un convoi ni mort ni vivant.
Un film d’horreur exotique qui navigue entre réinterprétation des vieux thèmes fantastiques (le zombie, le poids sectaire de la tradition) et exploitation décomplexée d’une forme classique, en l’occurrence le road trip et la romance – forcément macabre.
Cemal est un chauffeur de corbillard qui arrive sur les lieux de la tragédie dans son vieux camion réfrigéré que la cadre ne quittera plus. Il faut qu’il livre le corps loin du lieu de la mort, à un mois d’intervalle, la famille de la défunte, sans doute coupable de son meurtre, l’exige et rémunère bien. Zeynep – car il faut bien nommer l’héroïne du film et la deuxième partie de ce couple, respire encore.
Étrangement, Cemal réagit comme aucun de nous ne le ferait, il prend soin d’elle et la nourrit de cadavres qu’il « confectionne » lui-même quitte à devenir un tueur et à s’éloigner de ses proches. On l’apprend lors d’un dialogue : ceux-ci l’angoissent plus que les vivants. Et peu à peu l’empathie morbide se change en sentiments romantiques de plus en plus nets et dérangeants.
Si le road-trip est la forme de la quête intérieure par excellence, on se demande bien ce que les héros trouvent ici et en fait cherchent à part la distance de ceux qu’ils ne comprennent plus et ne voient guère plus que comme de la nourriture ou divers expédients. Un ami d’enfance, un membre de sa famille, un copain éloigné ; les différentes étapes du road-trip, classiquement, sont autant de moments de revenir sur une identité perdue qui approfondissent par contraste la vacuité du personnage qui ne gagne en épaisseur qu’en protégeant toujours plus son amoureuse-zombie.
Mais le final, d’une beauté et d’une intensité qui viennent relever un rythme tranquille ne nous livre pas la fin de la ballade. Ces drôles de Bonnie and Clyde semblent tout aussi mystérieux, on n’en sait pas davantage à part qu’ils s’aiment.

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