Caravane des Cinémas d’Afrique : Rencontre avec Yousra Tarik

Yousra Tarik : « J’aime beaucoup le dilemne »

A l’occasion de la Soirée d’Ouverture de la 14ème édition du festival Caravane des Cinémas d’Afrique, nous avons pu voir le film marocain L’Echarpe rouge de Mohammed Lyounsi. Si lui n’était pas présent, c’est l’actrice Yousra Tarik qui est venu répondre à nos questions après la projection du film, en compagnie du critique Michel Amarger – et d’un traducteur débauché au dernier moment, un peu intrusif mais gentil et instructif.
Bien que le film ne soit sûrement jamais visible en France, cette rencontre avec la pétillante Yousra Tarik fût vraiment un bon moment, où l’on en apprend beaucoup sur le cinéma marocain.

Retranscription de la rencontre publique avec l’actrice Yousra Tarik et le critique Michel Amarger, à propos du film L’Echarpe Rouge de Mohammed Lyounsi

Vendredi 1er avril 2016, séance de 19h.

(Yousra Tarik parlant un français balbutiant mais compréhensible, j’ai repris ses paroles afin de fluidifier le tout.)

Michel Amarger : Pourquoi avoir situé ce film dans le passé ?

Yousra Tarik : Le film parle d’une époque ancienne. Il est basé sur trois thématiques. La première, c’est l’histoire et la mémoire commune entre l’Algérie et le Maroc, un peuple qui a beaucoup de choses en commun, la culture, la langue, l’esprit. La seconde, c’est les droits de l’homme. Dans le film, on a une famille séparée, une femme qui a beaucoup souffert. La troisième, c’est le rôle des femmes du Maghreb dans notre histoire, dans notre culture.

M.A. : Est-ce que c’est un film qui a été difficile à produire ?

Y.T. : Bien sur, oui. Le film parle d’un moment de la guerre. C’est très difficile de produire un film sur la guerre, surtout au Maroc où nous n’avons pas de producteurs indépendant, et où nous n’avons pas de ressources pour rester indépendant, sauf le CCM, le Centre Cinématographique Marocain. Il y a aussi, je pense, une question de mentalité. Les marocains n’ont pas l’esprit d’aventure suffisant pour investir dans le cinéma.

M.A : Mohammed Lyounsi a manifesté à travers ce film son engagement pour le sujet puisqu’il est à la fois réalisateur, scénariste, monteur et producteur.

Y.T. : Oui. Malheureusement, oui. (rires du public) Je dis malheureusement car Mohammed Lyounsi a écrit le scénario, et l’a présenté au CCM avec un autre producteur, mais le ce-dernier a refusé de le faire. Lyounsi a donc du produire son film. Le premier objectif, c’est de faire passer un message. Le message que l’amour entre les peuples ont besoin de casser les frontières psychiques et dans nos coeurs pour un monde qui soit la propriété de tout le monde.

M.A. : On parle beaucoup en Europe des frontières. Qu’est ce qui lui a donné envie de traiter ce sujet ?

Y.T. : Premièrement parce que Mohammed est marocain, et l’artiste reflète son histoire et sa culture. Deuxièmement, il a un style de travail, il veut travailler sur les sujet qui traitent de notre culture maghrebine et du grand Maghreb. C’est un sujet humain, un sujet de l’actualité.

M.A. : Pour toutes ces raisons, il s’est engagé physiquement et financièrement a faire le film.

Y.T. : Psychiquement aussi… (rires)

M.A. : Comment vous êtes vous retrouvé à tourner dans ce film dans un des rôles essentiels ?

Y.T. : Mohammed m’a vue dans mon deuxième long-métrage, Adios Carmen (de Mohamed Amin Benamraoui, ndlr), et qui traitait de la colonisation espagnole dans le nord du Maroc. Je suis une femme marocaine berbère. Il a aimé comment je jouais dans le film et il m’a choisi pour ça. Je pense.

M.A. : Dans ce film, vous jouiez une mère, et ça l’a séduit ?

Y.T. : Je ne sais pas pourquoi, dans les films dans lesquels je joue, les réalisateurs me donnent le rôle d’une femme battue, rejetée. C’est pour ça que Mohammed m’a choisie pour jouer dans le film, et bien sur, avant le mariage. (rires)

M.A. : C’est vrai que dans Adios Carmen vous étiez beaucoup battue.

Y.T. : Mon personnage est une femme rifaine, qui est confronté à la mentalité machiste et en même temps, la culture rifaine est pétrie de résistance.

Intervention du traducteur : Le Rif, au nord du Maroc, a été marqué par la résistance de Abdelkrim El Khattabi, qui était un résistant de valeur, qui est étudié dans d’autres mouvements révolutionnaires. Il se basait sur la guérilla, seul, avec des moyens dérisoires il a pu faire à la colonisation française et espagnole.

Y.T. : Ce qui est important dans Adios Carmen, c’est qu’il reflète l’implication de la cohabitation entre les espagnols et les rifains. Il ne montre pas les conséquences de la colonisation mais plutôt comment les espagnols et les rifains peuvent cohabiter

M.A. : Mais dans L’Echarpe Rouge, c’est un autre rôle qu’on vous offre, vous n’êtes ni battue, ni soumise, c’est un rôle très contrasté. Comment il vous l’a proposé ?

Y.T. : Je suis journaliste sur la chaîne de télévision Tamazight, et je travaillais pendant quatre ans en tant que chef de rubrique sur une émission qui parle de la femme au Maghreb, sur l’égalité, sur les droits des femmes, sur pourquoi la pauvreté du grand maghreb est féminine. Donc j’ai une petite expérience, je connais la mentalité des femmes marocains et algérienne. J’aime ce rôle parce qu’il reflète l’image et la mentalité de cette femme courageuse, ambitieuse, et cette femme qui a une mentalité de la résistance, même encore maintenant.

M.A. : C’est une femme délaissé par son mari, qui a choisi de se prostituer comment vous avez abordé ces deux côtés contradictoires mais complémentaires de l’image de la femme ?

Y.T. : Ma personnalité fait que j’aime beaucoup le dilemme. J’aime particulièrement ce rôle parce que c’est une femme marocaine, qui a envie d’être fidèle mais qui ne peut pas

M.A. : Mais comment vous jouez cette femme a la fois pudique, qui a le voile et se fait conduire en voiture, et a la fois cette prostituée qui a un rôle très intense a la fin du film ?

Y.T. : Je crois que le réalisateur veut dire que la femme est toujours victime de la guerre et des contradictions et les luttes qui existent. C’est cette pauvre femme -je dis pauvre, mais je n’aime pas la victimisation – qui est, pendant la Guerre de Sable en 1963, victime de cette guerre, et ce sont encore aujourd’hui les femmes qui en souffrent le plus.

–Questions du public

Public : Ou a été tourné le film ?

Y.T. : Mohammed voulait tourner en Algérie et au Maroc, mais il n’a pas eu la possibilité de tourner en Algérie. Donc il tourne près de la frontière, dans les villes de Oujda, Taza et Jerada.

Intervention du traducteur : Il faut dire que c’est une région qui a connu un développement culturel très important malgré des conditions très difficiles.

M.A. : On peut pas très bien concevoir aujourd’hui qu’un film comme ça puisse être tourné en Algérie et au Maroc. Si il a l’aval du CCM, il n’aura pas l’aval du CNCA, à cause des frontières géographiques et politiques.

Public : Qu’est-ce qui est arrivé pour que certains sous titrages soit très fugaces ? (En effet, certains sous-titres sont manquants ou trop rapides. ndlr)

Y.T. : Je ne sais pas, j’ai été surprise, d’autant que j’essaie de lire en français maintenant, mais c’était très bref. Je suis désolée…

M.A. : Je pense que le film produit au Maroc a été sous-titré dans les laboratoires marocains. Ils sont experts pour l’image, un petit peu moins pour le son et, pour les sous titres, c’est un peu moins ça.

Intervention du traducteur : Il faut aussi rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, le nombre de films marocains se comptait sur les doigts de la main, c’est un cinéma très jeune.

Y.T. : On dit un cinéma vierge. (rires du public)

M.A. : Pas tout à fait puisqu’il y a eu de beaux précurseurs quand même. Mais c’est un film fait au Maroc, donc tout est fait sur place, avec les moyens du bord.

Public : J’ai beaucoup aimé le film, mais je le trouve très manichéen, avec d’un coté les bons et de l’autre les mauvais, comme l’homosexuel qui accompagne le chef du village. Une explication ?

Y.T. : Nous sommes en pleine ouverture, donc l’homosexualité n’est pas une chose mauvaise. J’ai des amis homosexuels que je respecte et que j’aime beaucoup. D’un autre coté, je comprends un peu votre impression de manichéisme, entre d’un coté les marocains et de l’autre les algériens. Mais il y a Belkhader, algérien, qui veille sur la famille de son ami. Il y a Louisa, femme algérienne, qui est fidèle a son mari, et qui souffre beaucoup. Beaucoup on remarqué qu’elle se masturbait pour rester fidèle à son mari parti depuis plusieurs années. Au contraire, mon personnage de femme marocaine prostituée l’est pour de bonnes raisons. Cette séparation du bien et du mal n’existe pas dans le film, si on va plus loin que les apparences. Il y a une réalité vraiment complexe. Le film n’est pas si manichéen que ça. Je veux rajouter aussi que chaque personnage a sa vérité.

Alexandre Léaud : Bonsoir. Je ne suis pas d’accord avec le mot manichéen pour parler des méchants, par contre je les trouve effectivement caricaturaux. Est-ce que le réalisateur s’est inspiré d’autres personnages du cinéma ou du théâtre, et ou plus largement s’inspire-t-il d’autres films ?

Y.T. : Malheureusement, Mohammed vous aurait mieux répondu que moi. A mon avis, chaque réalisateur s’inspire d’autres réalisateurs. Ce qui est important pour lui, c’est qu’il développe son propre style.

M.A. : C’est vrai qu’il y a des personnages un peu typés, surtout ceux de second plan, mais cela fait partie d’une certaine tradition de cinéma marocain. Les films que vous verrez demain a la nuit du cinéma marocain sont différents, dans des espaces et des styles differents (et à la production differente, souligne Yousra). Il y a une manière de typer certains personnages, joués par des acteurs connus, qui sont en fait des reférences à leurs autres rôles, notamment Mohammed Bastaoui, très connu au Maroc, mais aussi d’autres personnages peut-être un peu typé mais qui sont reconnus.

« Je suis fier d’avoir joué une prostituée, cette femme porte un message. »

Public : On parle beaucoup de l’aspect réaliste. Un homme qui est éloigné de sa femme, qui essaie de revenir vers elle, non pas sur la mer mais sur la terre, sa femme doit repousser un prétendant, est-ce qu’il a pensé à Ulysse ?

Y.T. : Abdullah, c’est pas Sisyphe. (rires) Je ne sais pas s’il a pensé à la mythologie mais c’est une bonne remarque.

M.A. : Je crois qu’il est très sensible a la mythologie, pour avoir parlé avec lui.

Public : J’aurai savoir comment le peuple et même le gouvernement marocain a reçu le film ?

Y.T. : Le film a été reconnu dans les festivals au Maroc. Malheureusment il n’y a pas beaucoup de salles de cinéma. Les festivals ne touchent pas la majorité des citoyens. Le film il a été reconnu dans tout les festivals du Maroc, mais le public n’y a pas accès.

Public : J’ai été très surpris par la présence de l’armée. On a l’impression qu’il y a des militaires un peu partout, mais c’est étonnant que même le gouvernement marocain ait laissé sortir ce film.

Y.T. : Il y a beaucoup de changements et d’évolution, on peut dire plus de choses. C’était impossible il y a 10 ans.

M.A. : Il y a des actrices du film Much Loved (de Nabil Ayouch, en compétition officielle, ndlr) qui ont été agressées pour avoir joué des prostituées. Vous en jouez une aussi dans le film. Tout dépend de la manière dont la prostituée est montrée, et vous n’avez pas été agressée ?

Y.T. : Non. Je suis fier d’avoir joué une prostituée, parce que cette femme porte un message. La prostitution n’est pas un choix, c’est une manière de survivre.

M.A. : Pour finir, avez-vous un bon souvenir de ce tournage avec celui qui est devenu votre mari ? Un bon feeling ?

Y.T. : Yes, I feel good. (Rires)

Remerciements et applaudissements.

(Merci au Ciné-Mourguet de nous avoir permis d’utiliser leurs photos.)

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

Entretien avec Victoria Verseau sur « Trans Memoria »

Dans cet entretien, la réalisatrice Victoria Verseau revient sur "Trans Memoria", un film intime et sensoriel où mémoire, deuil et transition se mêlent. Elle y évoque Meril, son amie disparue, la construction du film, la présence d’Athena et Aamina, et la manière dont son geste artistique interroge identité, survivance et transformation.

Rencontre avec Tudor Giurgiu pour « Libertate »

Dans "Libertate", le cinéaste Tudor Giurgiu revient sur un épisode oublié de la Révolution roumaine de 1989 : des centaines de prisonniers enfermés dans une piscine à Sibiu. Entre manipulation médiatique, violence d'État et quête de liberté, le film interroge notre rapport à l’Histoire.

Cinemania 2024 : Interview portrait de la réalisatrice Zabou Breitman pour Le Garçon

Actrice aux multiples visages et réalisatrice audacieuse, Zabou Breitman revient avec Le Garçon, un objet filmique inclassable entre enquête documentaire et fiction. À l’occasion du festival Ciné Mania, elle se confie sur ce projet atypique, sa méthode intuitive et son attachement au Québec, dans un entretien à cœur ouvert.