Seul contre tous, un film de Peter Landesman: Critique

Le premier film de l’ancien journaliste Peter Landesman, Parkland, est injustement passé inaperçu en France malgré la présence d’acteurs populaires (Zac Efron, Billy Bob Thornton et Paul Giamatti). La faute en incombe à un sujet propre à l’inconscient collectif américain : le meurtre de JFK en 1963.

Synopsis : Pittsburgh, 2002. Le Dr Bennet Omalu est un neuropathologiste de médecine légale originaire du Nigéria. En pratiquant l’autopsie d’une ancienne star locale de football, il décèle un cas d’encéphalopathie traumatique chronique. Il constatera par la suite que plusieurs de ses coéquipiers souffrent du même syndrome. En voulant prévenir des risques de la pratique du football, il s’attire immanquablement les foudres de la ligue nationale.

Trop mou pour laisser des séquelles

Deux ans et demi plus tard, la même chose risque de se reproduire puisque, en s’inspirant d’un article paru dans GQ en 2009 -depuis développé sous la forme d’un roman- il signe un film traitant du football américain, ce sport qui, comme son nom l’indique sobrement, ne se pratique qu’aux Etats-Unis. Non pas que le sujet nous rende de facto hermétique à tout film qui lui serait consacré (on pense à l’excellent L’enfer du dimanche d’Oliver Stone), mais il se ferme invariablement un public international pour qui il est inconcevable que le football ne se joue pas avec les pieds (!). Toutefois, les résultats désastreux de ce Seul contre Tous au box-office américain (un chiffre d’affaire national qui ne rembourse qu’un tiers du budget initial !) est annonciateur d’un ratage retentissant. Mais alors pourquoi ce film hollywoodien porté par l’ancien prince de Bel-Air n’a pas su exciter la curiosité des spectateurs potentiellement fans de football américain ? D’une part, Will Smith a depuis longtemps cessé d’attirer les foules : son dernier film rentable, Men in Black 3, date de 2012 et n’était déjà commercialement pas à la hauteur des deux premiers opus, conséquence, selon beaucoup, d’une absence des écrans de quatre ans après Hancock. D’autre part, il s’agit d’un film à thèse qui remet en doute la sincérité de la sacro-sainte National Football League. Typiquement ce genre de polémique que les fidèles spectateurs du Superbowl n’ont pas envie d’entendre donc. Mais est-ce la seule raison de cet échec ?

Le réalisateur a tout mis en œuvre pour que son message soit enrobé dans une réalisation suffisamment tempérée pour laisser oublier à un public de yankees crédules le caractère subversif qu’il aurait pu avoir. C’est ainsi que le lanceur d’alerte qu’incarne Will Smith se retrouve transformé en un dévot chrétien et une incarnation du rêve américain. De la même manière, le récit de ce médecin légiste en lutte contre la puissante fédération sportive est parasité par un mélodrame mielleux terriblement convenu. Et pourtant, le public américain ne fut pas dupe : On ne touche pas à la NFL !  Au final, ce n’est donc qu’à une énième belle histoire vraie édulcorée à la sauce hollywoodienne que nous avons à faire. Les premières minutes annoncent pourtant une opposition prometteuse entre deux institutions, le football et la justice. Deux séquences dont le montage opposé –très « clipesque » pour l’un, beaucoup plus carré pour l’autre- laissent attendre un thriller juridique passionnant. Sauf que, pas de chance, la scène au tribunal n’aura servi qu’à introduire le personnage du docteur Bennett Omalu, le scénario n’allant plus jamais impliquer la justice dans l’affaire. C’est davantage vers un thriller que l’on qualifiera de « médical » que se dirige le long-métrage, incluant une part pesante d’explications, voire de vulgarisations scientifiques à défaut d’un quelconque suspense. Entre ses lourdeurs scénaristiques et son moralisme lourdaud, la charge politique sombre dans un discours insipide. Alors que la thématique assez fataliste qu’est le besoin de renoncer à ses idéaux pour s’insérer dans une société qui n’est pas la sienne aurait pu être très pertinente (peut-être autant que dans Zootopie !), et que la corruption des institutions américaines par un lobby tout-puissant avait elle aussi de quoi être mise en avant, le scénario leur préférera toujours les enjeux intimes de ce brave immigré. Pire que tout, en faisant constamment l’impasse faite sur les méthodes mafieuses de l’industrie sportive (on se contentera de deux coups de fils anonymes), le long-métrage semble clamer haut et fort son inoffensivité.

L’absence de parti-pris du réalisateur va également se ressentir dans sa mise en scène qui va abaisser ce qui aurait pu être un combat manichéen de l’intégrité face au pouvoir de l’argent, avec toutes les questions éthiques sous-jacentes, en un banal biopic très lisse. Tous les spectateurs qui ont pu reprocher à Spotlight de souffrir de son conformisme ne manqueront pas de déplorer le manque d’audace dont souffre ce Seul contre tous. Selon les codes hollywoodiens du genre, le héros est iconisé par une mise en scène plan-plan qui participe à la mollesse du propos. Mais le principal problème formel vient du manque de rythme dans le développement de cette intrigue maladroite qui rend très longues ces deux heures de film. De plus, la tendance à l’illustration dialectique et à une certaine dramatisation qu’apportent les nombreuses scènes de match participent pleinement à la lourdeur du processus narratif. Malgré les choix casting à priori attirants, la sous-exploitation des personnages secondaires limite leurs prestations. C’est en particulier le cas d’Alec Baldwin, dont le personnage souffre d’une caractérisation si peut subtile qu’il en devient un frein à l’approfondissement moral du film. On regrettera également que très bon Eddie Marsan soit limité à une unique apparition. Enfin, pour en revenir à Will Smith, son interprétation est très inégale : son faux accent ne l’empêche en rien d’être convaincant en médecin jusqu’au-boutiste, le déséquilibre entre ses mimiques et son stoïcisme forcé le rendent cependant moins crédible en lanceur d’alerte désintéressé en lutte contre des forces obscures qui le dépassent. Son retour en grâce n’est pas pour tout de suite…

A force de ne pas oser s’attaquer à sa cible -peut-être due à l’ingérence des studios-, Seul Contre Tous passe complètement à côté de son sujet, se contentant d’un récit convenu et aseptisé dont il devient flagrant que l’objectif a été vainement de toucher une Académie des Oscars généralement amatrice de telles histoires. Un constat dommageable quand on pense à la portée politique et à la réflexion sociale qu’auraient pu générer un traitement courageux de cette affaire.

Seul contre tous : Bande-annonce

Seul contre tous : Fiche technique

Réalisateur : Peter Landesman
Scénario : Peter Landesman, d’après l’article « Game Brain » de Jeanne Marie Laskas
Interprétation : Will Smith (Dr. Bennet Omalu), Gugu Mbatha-Raw (Prema Mutiso), Alec Baldwin (Dr. Julian Bailes), Albert Brooks (Dr. Cyril Wecht)…
Photographie :  Salvatore Totino
Montage :  William Goldenberg
Direction artistique : David Crank
Musique : James Newton Howard
Producteurs :  Elizabeth Cantillon, Giannina Facio, Ridley Scott2, Larry Shuman et David Wolthoff
Société production :  Scott Free Productions, The Shuman Company et Village Roadshow Pictures
Distribution (France) : Sony Pictures Releasing France
Récompenses : Hollywood Actor Award 2015 pour Will Smith
Durée : 122 minutes
Genre : Drame biopic
Date de sortie : 9 mars 2016

Etats-Unis – 2015

 

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.