Sauvages, un film de Tom Geens : Critique

Remarqué et primé lors du dernier festival du film britannique de Dinard (Hitchcock d’Or, prix du meilleur scénario et prix du public), Sauvages est le premier long-métrage pour le cinéma du réalisateur britannique Tom Geens.

Synopsis : Karen et John vivent dans un trou, en pleine forêt, perdus au milieu des Pyrénées. Ils évitent soigneusement tout contact avec le village voisin, mais, lorsque Karen a besoin de médicaments, John croise le chemin d’André, un paysan du coin. Les deux hommes se lient d’amitié et John reprend goût à la civilisation, au grand désarroi de Karen, bien décidée à ne jamais quitter la forêt et leur douloureux secret…

Sauvages est un long-métrage compliqué à cerner tant il peut apparaître comme un OVNI cinématographique. Sur le papier, le scénario paraît fou, et le film tient toutes ses promesses. Dans cette cime d’arbre, dans ce grand trou, on se prend progressivement d’affection pour un couple. Mais beaucoup de questions surgissent : qui sont-ils ? Pourquoi vivent-ils là ? Est-ce un choix, une obligation ? Tom Geens prend le temps de dérouler le scénario de son film et ne livre pas les clés au spectateur trop rapidement. Progressivement, les rapports se dévoilent, et les personnages sont tantôt touchants, tantôt incompréhensibles, presque agaçants. L’immersion dans la ville est le déclic du film et marque un renouveau. Après une longue contemplation de la nature, qui fait que le film tarde à se mettre en route, l’intrigue est lancée, et les prestations des acteurs sont simplement exceptionnelles.
Sauvages tourne autour de 4 personnages principaux. À cela se mêle une figuration quasi-absente. Ainsi, nous passons 1h40 en compagnie de deux hommes et deux femmes, qui se supporteront et qui tenteront de s’affirmer, en sombrant presque dans la folie.

Paul Higgins (que l’on a pu découvrir dans Utopia) et Kate Dickie (aperçue dans Game of Thrones et Prometheus) sont les hommes des bois, et ils sont fascinants. Presque inconnus en France, ils méritent d’être découverts tant leur interprétation est juste et relève du tour de force. John, le personnage campé par Higgins, est fou amoureux de sa femme, et lutte au jour le jour. Derrière une image « dure » qu’il tente de renvoyer à sa femme, il s’avère être tendre et impacté par leur situation. Se dégage du personnage le souhait de s’en sortir, de quitter cette situation qui l’embête de plus en plus. Sa rencontre avec André (Jérôme Kircher) sera l’ultime déclic. Karen (Kate Dickie) est une personne plus silencieuse, dans un déni ultime, que l’on ne comprendra qu’au fur et à mesure du film. Son personnage intrigue et effraie. Ce visage blafard, parfois sans expression, et ces grands yeux ronds rappelant parfois Gollum du Seigneur des Anneaux font de cette femme une âme sur le chemin du retour à l’animalité. Sa peur de l’extérieur participe à cette crainte que l’on peut éprouver à son égard. Les deux personnages sont extrêmement travaillés et Tom Geens a su leur procurer une âme, mais l’empathie sera plus forte pour John que pour Karen.

Parallèlement, le couple citadin est campé par Corinne Masiero et Jerôme Kircher, même si la nature est dans leurs gènes du fait leur métier d’agriculteur. Si l’on étudie la filmographie de Corinne Masiero, on peut remarquer que Sauvages n’est qu’une pierre de plus à l’édifice dans ce type de rôle décerné à l’actrice nordiste. Céline est une agricultrice à la voix grave, presqu’un garçon manqué, un peu cliché, parfois caricatural, assailli par les difficultés financières, mais qui est parfaitement incarné par Corinne Masiero. On ne peut que joindre ce rôle à son interprétation touchante et juste de Louise Wimmer. Son compagnon, Jerôme Kircher, est tout aussi touchant et agréable, tant il se démène pour faciliter une possible insertion du couple des bois. Mais dans Sauvages, il ne faut pas prendre les personnages dans leur individualité. Il faut prendre les couples comme un tout. Le film de Tom Geens est basé sur une alternance amitié/rivalité parsemée de secrets et de pardons. Le réalisateur britannique complexifie les relations humaines, et fait évoluer le spectateur avec ses personnages, sans jamais le délaisser.

D’un point de vue technique, on pourrait reprocher à Sauvages d’être un tantinet contemplatif, surtout lors des premières minutes. Outre les âmes humaines, Tom Geens embellit et glorifie la nature, et la rend magistrale, presque gargantuesque. Elle dévore les hommes et les fait revenir à un état primitif.
Alternant en longue et courte focale, faisant preuve d’une vivacité lors des poursuites par John d‘un simple lapin, Tom Geens ne délaisse pas le spectateur, et ne le place jamais en témoin ou voyeur. Ses choix techniques (surtout en terme de lumière) font traverser plusieurs états d’esprit : on est parfois effrayé, parfois mal à l’aise, mais également subjugué, presque charmé. Sauvages est un film à l’ambiance spécifique et travaillée. On ne peut ressortir indemne de la projection de ce long-métrage, tant le dénouement est fort.

Pour un premier film, Sauvages est incontestablement une réussite, un tour de force qui se démarque par son audace. Les prestations sont puissantes et emplies d’émotions. La réalisation de Tom Geens, la mise en scène et la photographie sont splendides, même si parfois légèrement contemplatives. On regrettera la mise en route assez lente de l’intrigue, mais qui, une fois lancée, est poignante.

Sauvages : Fiche technique

Titre français : Sauvages
Titre original : Couple in a Hole
Réalisateur : Tom Geens
Scénario : Tom Geens
Interprétation : Paul Higgins, Kate Dickie, Jérôme Kircher, Corinne Masiero…
Photographie : Sam Care
Montage : Alain Dessauvage
Musique : Beak
Direction artistique : Richard Campling
Producteurs : Zorana Piggott, Aurélie Bordier, Dries Phlypo
Sociétés de production : 011 Productions, A private view, Les Enragés
Distribution (France) : Eurozoom
Durée : 95 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 6 avril 2016

Royaume-Uni – 2016

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Zoran Paquot
Zoran Paquothttps://www.lemagducine.fr/
Etudiant lillois passionné de cinéma, ayant plusieurs courts-métrages à mon actif, je baigne dans cet art depuis ma plus tendre enfance, grâce à un père journaliste m'ayant initié au visionnage intensif de films, mais également friand de théâtre, et d'arts en général. Admirateur de Nicholson, fou de Jim Carrey et fervent défenseur du cinéma français. Mon film culte ? Vol au-dessus d'un nid de coucou, Milos Forman, 1975.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.