Pour un seul de mes deux yeux, un film de Avi Mograbi: Critique

L’engagement d’être et de reconnaître

Dans ce quatrième long métrage d’Avi Mograbi, on discerne une réelle volonté d’utiliser le cinéma comme un outil de reconnaissance, où le réalisateur s’oblige à s’engager pour faire évoluer les choses et dresser un portrait objectif d’un conflit éternel. L’auteur se doute que son œuvre n’aura pas un impact suffisant pour modifier le déroulement des événements. Mais, le réalisateur s’investit d’une mission, tel un reporter de guerre, pour éveiller une certaine prise de conscience à l’échelle internationale de la situation qui frôle souvent le ridicule.
Avi Mograbi aurait ainsi pu opter pour la solution « traditionnelle » de l’explication du conflit Israélo-palestinien, filmer les dégâts et interroger des personnes en détresse. Cependant, cet anthropologue tente toujours d’analyser un phénomène de manière plus subtile, ce qui représente notamment sa force principale, l’innovation.

En effet, l’auteur évoque deux mythes qui a première vue n’ont presque aucun lien avec les faits actuels, Samson et Massada. Ainsi, en suivant une logique forte connue, « comprendre le présent par le passé » Avi Mograbi essaie de transcrire ses pensées universelles. Par ailleurs, d’un point de vue de la forme on connaît ses grandes qualités pour se différencier des autres réalisateurs. Cependant, d’un point de vue du fond, nous sommes en mesure de se demander si l’auteur a réellement appris de ses erreurs précédentes où il était assez compliqué de distinguer une réelle cohérence dans sa ligne de conduite. On pouvait notamment regretter cet engagement à outrance, qui finissait par dévaloriser la portée de son œuvre.

Ensuite, au cours de ce documentaire, on ne peut qu’apprécier l’immersion totale du réalisateur dans la vie quotidienne israélienne, ce qui nous permet réellement de découvrir une nouvelle culture. On retrouve des thématiques, telle que la forte croyance toutes générations confondues, une société anxieuse et traumatisée face aux événements qui déclenchent un sentiment de révolte et de violence à leur insu. De plus, on s’aperçoit que le fait d’évoquer des mythes est un moyen pour le réalisateur de faire comprendre à son audience qu’il serait préférable de retourner à des choses simples, et de reprendre ses valeurs d’antan, telles que l’écoute et le partage. On pourrait même qualifier, cette œuvre de pèlerinage d’esprit, où l’auteur traverse l’histoire pour faire comprendre quelles peuvent être les solutions plausibles pour atténuer ce conflit. L’objectif implicite également de cette œuvre pourrait être d’éduquer les jeunes générations à avoir un regard critique sur une situation plutôt que d’avoir des idées préconçues, comme par exemple une forme de normalité d’une absurde « Apartheid ».

Par la suite, on distingue un véritable contraste avec la société actuelle, où par exemple, les militaires sont omniprésents pour maintenir une sécurité fictive. On constate que cette présence est véritablement oppressante avec des traitements odieux, mais à la fois véritablement rentrée dans le quotidien des populations voisines. Pour trouver une alternative, Avi Mograbi se permet d’interroger des marginaux, qui eux seuls en étant déconnectés des réalités ont réellement le droit de parole au cours de cette œuvre. Ils remettent par exemple la faute sur une société israélienne qui perd ses valeurs en s’occidentalisant de manière excessive, notamment avec les NTIC.

Cependant, on commence à distinguer les premières lacunes de cette œuvre, où le réalisateur perd une certaine neutralité, où l’on constate par moment un véritable penchant pour une gauche radicalisée. Cela impacte négativement l’œuvre dans son ensemble puisque la vertu première d’un report qu’il tente d’imiter, et de, malgré la volonté d’affirmer ses convictions, garder tout de même une certaine neutralité politique pour éviter d’éventuels stéréotypes infondés. De plus, Avi Mograbi tombe souvent dans l’exagération, avec une pensée beaucoup trop négative pour un pays certes en conflit mais qui dispose tout de même de nombreuses valeurs souvent négligées. Bien que l’on puisse le concevoir ce n’est pas le but majeur de cette œuvre, on se retrouve rapidement dans une situation inconfortable tant le réalisateur retranscrit l’image d’un pays d’une manière aussi négative. On pourrait même penser que le réalisateur répond négativement à la problématique initiale, en l’occurrence la capacité de garder une ligne directrice.
Enfin, concernant sa conclusion, souvent très réussie et très poignante, elle n’a vraiment pas la même efficacité dans ce documentaire. En effet, on retrouve un véritable justicier, un provocateur puéril et moqueur de la situation actuelle en donnant le mauvais exemple à suivre aux futures générations. Ainsi, c’est fin est assez regrettable tant la première partie philosophique de cette œuvre était intéressante, mais le retour à la réalité dans la deuxième partie n’est pas vraiment convaincant et fait perdre une certaine crédibilité à la réflexion initiale.

Synopsis : Durant la seconde Intifada, le cinéaste Avi Mograbi parcourt les territoires occupés par l’armée israélienne, saisissant un quotidien récurrent : des enfants bloqués durant une attente interminable à un check point, des paysans interrompus continuellement par des soldats et empêchés de labourer leurs champs, des ambulanciers palestiniens qui ne peuvent se rendre sur les lieux où ils sont appelés… Dans le même temps, il nourrit une correspondance téléphonique de plus en plus véhémente avec un ami palestinien qui ne peut littéralement plus sortir de chez lui, et analyse les mythes de Samson et de Massada, détournés par les gouvernements successifs.

Pour un seul de mes deux yeux: Fiche Technique

Israel- France – 2004 – 100 min – Couleur – 35mm
Sortie : 30 novembre 2005
Sélections et prix :
Soutien GNCR
Scénario : Avi Mograbi
Image : Avi Mograbi
Son : Avi Mograbi et Dominique Vieillard
Montage : Avi Mograbi
Avec : Avi Mograbi

Auteur : Adrien Lavrat

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