Ma’Rosa, un film de Brillante Mendoza : Critique

Brillante Mendoza nous livre une peinture abrupte de la société philippine comme lui seul sait les filmer. Ma’Rosa est assurément le paroxysme du style qui lui est propre, preuve d’un jusqu’au-boutisme assuré de diviser le public.

Synopsis : Dans l’un des quartiers les plus défavorisés de Manille, Rosa et Nestor tiennent une épicerie avec leurs trois enfants. Ce petit commerce de proximité leur sert en réalité de couverture à ce qui constitue leur véritable source de revenu : la vente de méthamphétamine. Un soir, la police vient les arrêter. Commence alors une nuit qui restera dans la mémoire de chacun des membres de la famille.

Usual Suspects

Sept ans après avoir obtenu le Prix cannois de la Mise en scène pour Kinatay, Brillante Mendoza propose un nouveau film qui s’inscrit parfaitement dans la veine purement néo-réaliste qui caractérise l’ensemble de sa filmographie. Son parti-pris d’assurer l’intégralité de son tournage avec sa caméra à l’épaule et de limiter la durée de son intrigue à quelques heures, en réduisant les ellipses à leur miniminum, est même, mieux que jamais, poussé à son extrême. Le principal effet de cette mise en scène, que d’aucuns qualifieront de foutraque et brouillonne, est de réussir à désorienter le spectateur, lui faisant ainsi partager l’état de panique des personnages et le capharnaüm ambiant. Avec sa caméra qui suit en permanence les personnages en mouvement, le film ne prend littéralement pas une seconde pour se poser et donc nous permettre de reprendre notre souffle. Quand bien même le rôle-titre restera une partie de la diégèse dans une cellule de prison, et que le premier tiers du film s’attachait à elle, Rosa ne sera rapidement plus qu’une figurante dans un dispositif qui passera aléatoirement d’un personnage à l’autre au gré de leurs allers-retours dans ce tumulte urbain.

Cette façon de perdre de vue pendant une bonne partie du long-métrage cette figure forte incarnée par Jaclyn Jose enterre les attentes d’une bonne part du public qui pensait trouver là un portrait de femme. Il remet aussi en cause le bien-fondé du Prix de la Meilleure actrice reçu à l’occasion du Festival de Cannes. Et pourtant, en un seul plan – l’avant dernier pour être précis –, la comédienne synthétise, sans mot dire, toute la charge dramatique de ce qui l’a précédé. Par ce seul jeu de regard de remord et de culpabilité, la récompense est donc méritée. Que le scénario s’attache au final tout autant aux trois enfants qu’à leur mère permet également d’observer la lourde tâche qu’implique la difficulté de cumuler une relation filiale stable à une activité illégale. En cela, le film se rapproche de Serbis (2008), qui reste à ce jour le film le plus abouti de Mendoza où il explorait un autre aspect de l’hypocrisie morale qui sclérose les Philippines. La place occupée par les jeunes enfants, que l’on retrouve tout autant dans le bidonville qu’à l’intérieur du commissariat, participe d’ailleurs pour beaucoup à ce sentiment de désordre permanent qui rend l’immersion dans ce long-métrage si étouffante.

Il faut moins de deux heures à Mendoza pour rendre éreintante sa reconstitution d’une situation a priori anecdotique, et ainsi rendre concret le calvaire de ses personnages dont on imagine qu’ils la vivent au quotidien.

Aux antipodes de la grammaire hollywoodienne, basée sur un mélange de didactisme et de spectaculaire, Brillante Mendoza tient beaucoup à une absence de jugement moral vis-à-vis de ses personnages. Beaucoup de détracteurs y verront une maladroite incapacité à affirmer sa dénonciation de la corruption qui est pourtant son intention principale. C’est encore une fois dans le trop-plein d’énergie de sa mise en scène que l’on retrouve une charge virulente non pas à l’encontre des agissements des protagonistes mais du contexte socio-économique dans lequel ils apparaissent aussi bien comme coupables que victimes. La mise au point aléatoire n’apparait dès lors plus comme une conséquence de la fainéantise du chef opérateur mais comme une façon de plus de rendre difficilement supportable de partager le point de vue de l’un de ses individus, qu’ils soient flics ou voyous, et comprendre davantage qu’ils soient prêts à tout pour s’en sortir. La désorientation n’est donc pas seulement géographique mais touche aussi nos propres repères moraux puisque les considérations manichéennes que l’on a le réflexe de porter s’effacent en faveur d’une réflexion, bien plus intéressante, sur ce que peut nous pousser à faire l’instinct de survie.

Impossible de ne pas voir, dans le dernier tiers du film – celui qui se concentre sur les enfants de Rosa et Nestor  – un certain optimisme. Sans que ne cesse la frénésie du dispositif, l’énergie avec laquelle les trois enfants vont s’éprouver à réunir la somme nécessaire à la libération de leur parent apparait, non plus comme hostile, mais à l’inverse comme salvatrice, comme cathartique. Inéluctablement, cette touche de bien-pensance génère une rupture avec le ton globalement cru avec lequel sont dépeints la détresse sociale et la descente aux enfers de la famille mais n’en reste pas moins une preuve que Mendoza ne perd pas des yeux l’humanité qui reste la plus grande force de ses compatriotes. C’est en cela que son film en devient universel et bouleversant.

Ma’Rosa : Bande-annonce

Ma’Rosa : Fiche technique

Réalisation : Brillante Mendoza
Scénario : Troy Espiritu
Interprétation : Jaclyn Jose : (Rosa), Julio Diaz (Nestor), Andi Eigenmann (Raquel), Felix Roco (Jackson), Jomari Angeles (Erwin), Mark Anthony Fernandez (Castor)…
Photographie : Odyssey Flores
Montage : Diego Marx Dobles
Direction artistique : Harley Alcasid
Musique : Teresa Barrozo
Producteurs : Loreto Larry Castillo
Sociétés de production : A Center Stage production
Distribution : Pyramide Distribution
Récompenses : Prix de la Meilleure actrice au Festival de Cannes 2016
Durée : 110 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 30 novembre 2016

Philippines – 2016

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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