Florence Foster Jenkins, un film de Stephen Frears : Critique

Toujours très à l’aise dans l’art de la reproduction de la reconstitution, Stephen Frears signe une comédie qui se révèle un peu fade à partir d’un sujet dont, paradoxalement, le potentiel mélodramatique a déjà été brillamment exploité.

Comme un air de déjà-vu

En 1988, Stephen Frears avait adapté Les Liaisons Dangereuses avec un tel brio que cette version avait rendu parfaitement anecdotique celle réalisée quelques mois plus tard par Milos Forman, sortie sous le titre Valmont. 28 ans plus tard, c’est l’effet inverse qui se produit puisque le biopic de la diva Florence Foster Jenkins, qui avait déjà inspiré Hergé lorsqu’il imagina la Castafiore, a été précédé du brillant film Marguerite de Xavier Giannoli qui, même s’il en modifiait le contexte, s’en inspirait directement. Frears a quant à lui fait le choix de rester fidèle à la reconstitution fidèle du New-York des années 40 dans lequel a vécu son anti-héroïne. Autre différence notable, puisqu’elle va déterminer le ton de leur film, entre les variations de Giannoli et de Frears: Le point de vue. Tandis que le premier adoptait celui de la chanteuse, pour lequel Catherine Frot a remporté le César de la meilleure actrice, nous faisant ainsi partager son aveuglement pour mieux rendre effrayant l’expectative dramatique d’une inéluctable révélation de sa médiocrité et pathétique la manipulation dont elle est victime, le second s’attache aux difficultés de son mari pour lui dissimuler la vérité, provoquant inévitablement des décalages comiques. C’est par ce procédé que les enjeux se retrouvent déplacés dans ce petit jeu de duplicité, auquel va se prêter un troisième personnage – celui du pianiste– qui sert à nous y introduire, et que l’hypocrisie perd son caractère malsain pour devenir l’unique expectative à la survie de son personnage.

Un casting qui ne sonne pas toujours juste

Dans le rôle-titre, on retrouve donc l’inénarrable Meryl Streep, à présent grande habituée des films musicaux. Dans la peau d’une chanteuse qui, à l’inverse d’elle, est parfaitement dénuée de talent, elle livre une prestation basée sur le caractère extrêmement naïf, voire enfantin, de son personnage. Une interprétation assez limitée, parfois même un peu agaçante, qui ajoute à la légèreté ambiante de ce long métrage. Face à elle, Hugh Grant interprète un mari dévoué, un rôle qui au contraire lui sied à merveille puisqu’il ne lui est guère demandé beaucoup plus que de jouer de son charme de gentleman anglais qui lui avait permis de percer dans le domaine de la comédie romantique. Autant dire que ce choix de casting est tout simplement brillant, puisqu’en tant que personnage principal il réussit parfaitement à nous faire partager ses sentiments contradictoires envers sa femme. Alors qu’il aurait tout aussi bien pu être un odieux arriviste, son comportement paternaliste et sa générosité le rendent tout à fait attachant, et même sa relation adultérine est brillamment rendue pardonnable par une frustration sexuelle qu’il est aisé de comprendre. Quand à Simon Helberg, dans un rôle qui apparaît comme une pièce rapportée au milieu de cette relation atypique, il reproduit évidemment son exaspérant surjeu de Big Bang Theory mais il semble évident que son faciès expressif a été choisi pour appuyer encore la dimension drolatique des situations. Une mission dont il s’acquitte fort bien, même si c’est finalement dans les quelques scènes où il émet des doutes vis-à-vis de sa sincérité que le personnage apparaît comme le plus intéressant malgré un certain manque de subtilité dans la prestation du comédien.

Feel-good movie et ode à l’amour de l’art

Le caractère à la fois invraisemblable et puéril qui transparaît de cette biographie telle qu’elle est reproduite via cette réalisation académique ne pouvait aboutir qu’à un film limité par le poids de ses bon-sentiments. Une petite déception de la part de Stephen Frears qui avait su dissimuler derrière deux de ses derniers films, The Program et The Queen, eux-mêmes adaptés d’histoires vraies, une touche de transgression dans la remise en question de l’irréprochabilité de deux figures sacrées dans leur pays respectif. Ici, rien de tout ça, uniquement une morale très appuyée sur la façon dont le fait de vivre sa passion jusqu’au bout est l’unique rempart à la fatalité de tomber dans l’oubli. A message similaire, on préférera revoir le Ed Wood de Tim Burton qui au moins avait le courage de confronter l’indignation du public au manque de talent de son personnage plutôt que de se contenter de quelques rires forcés qui nuisent plus encore à la crédibilité du récit et plus encore à la portée du discours sur la place des artistes dans notre société, et en l’occurrence de ce modèle de volontarisme en temps de guerre. Notons tout de même que, malgré la sobriété pesante de la mise en scène et des acteurs, le compositeur Alexandre Desplat semble s’être bien amusé lorsqu’il a dansé à Hugh Grant, sur sa propre musique,  une chorégraphie rappelant étrangement celle de The Artist. Ce rare moment de pure fantaisie est justement ce qui  manque tant à cette comédie qui voudrait communiquer un certain enthousiasme, certes un peu benêt mais non moins exaltant, alors qu’il se retrouve maladroitement corseté par son classicisme impersonnel.

Florence Foster Jenkins : Bande-annonce

Florence Foster Jenkins :

Réalisation : Stephen Frears
Scénario : Nicholas Martin
Interprétation : Meryl Streep (Florence Foster Jenkins), Hugh Grant (St Clair Bayfield), Simon Helberg (Cosmé McMoon), Rebecca Ferguson (Kathleen)…
Musique : Alexandre Desplat
Photographie : Danny Cohen
Montage : Valerio Bonelli
Direction artistique : Patrick Rolfe
Production : Michael Kuhn, Tracey Seaward
Société de production : BBC Films, Qwerty Films, Pathé Pictures International
Distribution : Pathé Distribution
Genre: Biopic, Comédie
Durée : 110 minutes
Date de sortie : 13 juillet 2016

Royaume-Uni / France – 2016

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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