’71, un film de Yann Demange : Critique

Cette semaine, entre Interstellar et le nouveau François Ozon, il y a ’71, un thriller britannique sur fond de guerre qui sort de manière discrète en salles et qui fait son bonhomme de chemin. Avec sa mise en scène radicale et brute, le film s’est attiré les louanges de l’exigeante critique hexagonale.

Synopsis: Belfast, 1971.Tandis que le conflit dégénère en guerre civile, Gary, jeune recrue anglaise, est envoyé sur le front. La ville est dans une situation confuse, divisée entre protestants et catholiques. Lors d’une patrouille dans un quartier en résistance, son unité est prise en embuscade. Gary se retrouve seul, pris au piège en territoire ennemi. Il va devoir se battre jusqu’au bout pour essayer de revenir sain et sauf à sa base.

Bloody Night

Premier long-métrage de Yann Demange, réalisateur régulier pour la télévision (Dead Set, Criminal Justice, etc.), ce jeune britannique franco-algérien démontre tout son savoir-faire avec ’71 et prouve à quel point il en a dans le ventre. Après avoir convaincu les producteurs de la télévision, des pontes de la production cinématographique lui proposent un premier projet de long-métrage. Ayant reçu des dizaines de scénarios à adapter, il ne trouvait pas le matériau adéquat qui pouvait le convaincre de se lancer dans l’aventure. Lorsqu’il lit le scénario de Grégory Burke, il estime avoir du mal à passer après la claque qu’était Hunger (Steve McQueen, 2008). Mais c’est un récit qui retient particulièrement son attention, car il le touche personnellement. Yann Demange dira sans hésitation qu’avec ce récit, au-delà du conflit irlandais, il a pensé à tous ces conflits qui jalonnent le monde et un en particulier qui l’a profondément touché, La Guerre d’Algérie. Il se lance alors dans cette entreprise qui se veut percutante et n’offre rien de moins qu’un film qui fait passer la perception du spectateur d’un naturalisme caméra à l’épaule au film d’angoisse intimiste. Avec cette belle ambition pour un premier film, le réalisateur s’incorpore avec brio dans cette longue liste de films qui traitent du conflit en Irlande du Nord.

Et le challenge était élevé pour ne pas tomber dans la ressasse de précédents films maîtrisés. On pense donc tout naturellement au récent Hunger, Au Nom du Père (Jim Sheridan, 1993), au Bloody Sunday de Paul Greengrass (2002) dont semble s’inspirer Yann Demange dans sa première partie. Si le film de Yann Demange s’avère plus minimaliste, moins percutant que ceux précédemment cités, il n’empêche qu’il se fond à travers eux et parvient à exister malgré tout. Et à cela, il faut bien évidemment rendre grâce à l’immersion qu’arrive à injecter le réalisateur dans son film. Après une intervention dans les rues irlandaises qui tourne mal, une jeune recrue se retrouve oubliée en territoire ennemi et se retrouve pris dans une chasse à l’homme par les membres de l’IRA. Privilégiant très justement la shaky-cam, la course-poursuite s’avère des plus déstabilisantes et éprouvantes tant le personnage principal est amené à se dépasser, à se surpasser physiquement pour éviter les tirs et réussir à s’enfuir. Et que dire de ce plan-séquence parfaitement maîtrisée de l’explosion dans le bar, une prouesse visuelle épatante, même si peu novatrice, elle mérite d’être saluée. Une fois achevée, cette dimension du film entre les chasseurs et la proie se mue en un thriller politique à rebondissements avec différentes organisations qui cherchent à tout prix à récupérer cette recrue qui pourrait créer quelques tensions supplémentaires au sein des diverses factions du film.

A la tête de ce ’71, il y a Jack O’Connell, cet acteur britannique qui s’impose comme un véritable atout pour le film et un acteur majeur en devenir. Il porte véritablement tout le poids du film sur ses épaules. En l’attendant dans le Invincible d’Angelina Jolie, Jack O’Connell a déjà été remarqué dans la série Skins, This is England, Eden Lake ou plus récemment Les Poings contre les Murs, film carcéral choc de David Mackenzie. Un acteur magistral, performant et juste, dont on espère qu’il évitera soigneusement les productions hollywoodiennes médiocres et continuera à construire une filmographie de qualité. A ses côtés, Sean Harris interprète un capitaine douteux, borné et impulsif qui servira la cause de plusieurs factions à la fois. Un acteur brillant, bien que replié sur des rôles quelques peu caricaturaux et que l’on a déjà vu dans Prometheus, la série Borgias et en l’attendant dans le Macbeth de Justin Kurzel. Une autre gueule britannique complète ce casting en la personne de Paul Anderson qui s’annonce déjà comme l’une des révélations de l’année. Dur et déterminé ici, Paul Anderson s’est révélé ces dernières années avec sa prestation actuelle dans la série Peaky Blinders, un rôle dans le Passion de De Palma ou sa prochaine interprétation dans le In the Heart of Sea de Ron Howard. Un casting donc des plus efficaces qui sert avec puissance tout le sujet du film.

La seconde partie du film est davantage concentré en un thriller nerveux et tendu, où les différentes factions se décarcassent pour retrouver la recrue, avec l’objectif de le garder ou non en vie. Yann Demange fait cependant la prouesse de ne jamais être manichéen et montre sans prise de position trop explicite, les intentions et convictions de chacun. Bien que comprenant quelques personnages adeptes de l’assassinat sans appel, chaque faction voit son image être renversée en fin de film. C’est la dure loi de ce conflit où chaque division a dû passer par des crimes horribles pour s’affirmer et tenter de reconstruire un certain équilibre en Irlande. On pourra néanmoins reprocher au film ces quelques retournements improbables en fin de parcours qui donne à ‘71 un cachet un peu grotesque de film à twists. En ce sens, la première partie, plus nerveuse, plus poisseuse, plus près des corps est efficace en tout point à la deuxième, même si l’immersion dans l’intimité des familles dans cette deuxième moitié de film contient quelques éléments intéressants.

Avec ’71, Yann Demange se crée une très bonne réputation grâce à une première impression parfaitement maîtrisée, séduisant la critique par sa mise en scène qui ne renouvelle pas le genre, mais qui s’avère suffisamment secouée pour sortir de la salle avec une impression nauséeuse. Si le film n’est pas une innovation dans le genre « guerre urbaine » en reprenant ce schéma d’un personnage en territoire ennemi, il faut reconnaître que le réalisateur a parfaitement su adapter l’image à son récit et offre un très bon rôle à Jack O’Connell, révélation britannique de l’année. Avec une salve de récompenses prestigieuses et -on l’espère- un succès en salles, Yann Demange est désormais dans les petits papiers des studios de productions. Il a déjà trouvé un producteur pour son premier projet français et les américains lui font déjà les yeux doux. A l’instar de Shadown Dancer de James Marsh l’an passé, ’71 n’atteint pas la puissance de ses aînés mais s’avère être un film parfaitement maîtrisé et des plus efficaces. Inutile de souligner que le prochain projet de Yann Demange est attendu de pied ferme.

‘71 : Bande-annonce

‘71 : Fiche Technique

Réalisation: Yann Demange
Scénario: Gregory Burke
Interprétation : Jack O’Connell (Gary Hook), Lewis Paul Anderson (Sergent Leslie), Richard Dormer (Eamon), Sean Harris (Capitaine Sandy Browning), Martin McCann (Paul Haggerty), Charlie Murphy (Brigid), Sam Reid (Lt. Arrmitage), David Wilmot (Boyle)
Image: Tad Radcliffe
Décor: Chris Oddy et Kate Guyan
Costume: Jane Petrie
Montage: Chris Wyatt
Son : David Holmes
Producteur: Angus Lamont, Robin Gutch, Robert How, Dan MacRae, Danny Perkins, Hugo Heppell, Mark Herbert, Lizzie Francke, Leslie Finlay
Production: Warp Films, Apple Films, Protagonist Pictures
Distributeur: Ad Vitam
Festival: Prix du Jury Festival du Film Policier de Beaune 2014, Sélection officielle Berlinale 2014, Golden Athena au Festival du Film International d’Athènes
Genre : Drame, Guerre, Thriller
Durée: 99min
Sorti le 05 novembre 2014

Royaume-Uni – 2014

 

Festival

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Kévin List
Kévin Listhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile assidu accro au café. Traîne dans les cinémas d'art et d'essai de Paris. Mange dans les food trucks entre deux films. Prend plaisir à débattre dans les bars des alentours de Notre-Dame. Outre son activité sur le site, Kévin est régisseur sur les plateaux de cinéma.

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