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Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) : Ce qu’on donne, ce qu’on reçoit, ce qu’on transmet

L’argent et l’amour font certainement partie des piliers fondamentaux dans les relations familiales thaïlandaises. Pat Boonnitipat prend un malin plaisir à disserter sur sa culture dans son premier long-métrage, d’une sensibilité intense et d’une grande humilité. Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) nous renvoie ainsi à nos réunions familiales, dans tout ce qu’elles ont de jovial, de désordonné, de mélancolique et de cynique, tout en questionnant le poids de l’héritage. Une œuvre savoureusement drôle et émouvante !

Synopsis : Quand M apprend que sa grand-mère est malade, il voit une opportunité de mettre fin à ses galères. En jouant les petits-fils modèles, il compte bien décrocher l’héritage ! Mais gagner ses faveurs est loin d’être une mince affaire, et pour toucher le pactole, il est prêt à tout. Ce qui commence comme une mission intéressée devient peu à peu l’histoire d’un petit-fils et d’une grand-mère qui apprennent à se connaître…

Malgré un titre à rallonge et ironique pour le public francophone et international (How to make millions before grandma dies), l’intitulé original exprime, avec simplicité, tout ce que contient le film. Lanh Mah est une contraction des mots thaïlandais signifiant « petit enfant » et « grand-mère ». Ce titre évoque explicitement le lien intergénérationnel entre eux. Il a été tendrement et intimement exploré dans un premier long-métrage espagnol L’âge imminent, du Col·lectiu Vigília. Pat Boonnitipat cherche également à jouer sur cette dynamique entre deux personnages distants dans un premier temps, mais qui vont renverser les attentes de chacun à travers leur sincérité.

Emphase terminale

Le film s’ouvre avec une scène porteuse d’ironie, en illustrant tout ce qui suit dans le récit. En pleine cérémonie d’hommage à leurs ancêtres, dans un cimetière particulièrement animé, Pat Boonnitipat nous initie aux traditions qui se perdent de génération en génération. Amah (Usha Seamkhum), la doyenne de la famille, tente tant bien que mal de captiver l’attention de ses enfants et surtout de son petit-fils M (Putthipong Assaratanakul). Elle chute lourdement, et peu après, on lui diagnostique un cancer en phase terminale dans la foulée. Pas de quoi s’en réjouir, sauf s’il y a une récompense à la clé. Et le jeune M, soutenu par sa cousine Mui (Tontawan Tantivejakul), saute évidemment sur l’occasion pour surmonter ses difficultés financières. Croyant naïvement percer dans le milieu du streaming de jeux vidéo, il s’éloigne peu à peu des écrans pour se tourner vers le réel qui lui échappe.

Le petit-fils commence alors à s’immiscer dans le quotidien d’Amah, tel un personnage tout droit sorti de Parasite, selon Bong Joon-ho. Des retrouvailles forcées qui donnent lieu à des situations hilarantes, où M tente maladroitement d’accaparer son affection. Malgré son âge avancé et sans savoir qu’elle est gravement malade, Amah ne reste pas inactive dans sa modeste demeure, située au cœur de Talat Phlu, un quartier chinois de Bangkok. Son gruau de riz est un incontournable du coin et il faut être matinal pour le préparer. La caméra prend ainsi le temps d’étudier l’horizontalité des lieux, tandis que la photographie de Boonyanuch Kraithong restitue toute la chaleur et l’authenticité qui se dégagent de l’image. L’apprentissage de M commence donc ici, dans une discipline qu’il va progressivement adopter pour devenir un adulte autonome et responsable, effaçant la représentation de « bon à rien » qu’il renvoie. Pat Boonnitipat met alors le doigt sur cette période charnière où les recettes de nos grand-mères finissent par devenir les nôtres. Une transmission magnifiquement intégrée dans une narration fluide et soutenue par la musique de Jaithep Raroengjai.

Vivre vieux, mourir vivant

Reste à résoudre une question centrale pour tous les personnages. L’argent n’est pas toujours un gage de sincérité en termes d’amour. M oscille entre son rôle de chasseur d’héritage et celui de témoin discret des évènements tragiques qui font saigner le cœur de sa grand-mère, profondément attristé par la vie solitaire qu’elle mène depuis l’envol de ses oisillons. Amah attend ses enfants et leur famille tous les dimanches, assise sur un banc devant chez elle et dans sa plus belle tenue. Un geste déchirant qui témoigne de la tendresse de cette femme qui n’a pas grand-chose à donner ou à transmettre, si ce n’est sa mémoire. À M de prendre l’initiative de réunir cette famille qui s’entredéchire à l’attrait d’une fortune présumée. Comme dans La Chatte sur un toit brûlant de Richard Brooks, l’argent finit par révéler le caractère individualiste de chacun, alors que les enseignements que Boonnitipat étale dans son film sont de l’ordre du partage. Ce qui reste et qui a véritablement de la valeur, c’est ce qui nous enrichit toute notre vie, tel le grenadier – l’arbre fruitier – qu’entretient soigneusement Amah.

Au sommet du box-office thaïlandais 2024, Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) cristallise toute la bienveillance et le respect, transmis des parents à leurs enfants, et ainsi de suite. Ce film est une véritable étreinte cinématographique, notamment grâce à la performance d’Usha Seamkhum, d’une autorité et d’un réalisme saisissants. Les spectateurs peuvent également s’identifier dans cette dynamique familiale, où les crises et les rivalités intergénérationnelles sont explorées avec beaucoup de justesse et de beauté. Ce qui n’empêche pas Pat Boonnitipat d’achever son discours poignant sur le deuil, comme élément de réconciliation et de célébration. Une œuvre bouleversante qui gagne un million de fois d’être découverte en salle et en famille !

Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) – Bande-annonce

Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) – Fiche technique

Titre original : Lahn Mah
Titre international : How to Make Millions Before Grandma Dies
Réalisation : Pat Boonnitipat
Scénario : Thodsapon Thiptinnakorn, Pat Boonnitipat
Interprètes : Putthipong Assaratanakul, Usha Seamkhum, Sarinrat Thomas, Sanya Kunakorn, Pongsatorn Jongwilas, Tontawan Tantivejakul, Duangporn Oapirat, Himawari Tajiri
Photographie : Boonyanuch Kraithong
Montage : Thammarat Sumethsupachok
Musique : Jaithep Raroengjai
Producteurs : Vanridee Pongsittisak, Jira Maligool
Société de production : Jor Kwang Films
Pays de production : Thaïlande
Distribution France : Tandem Films
Durée : 2h05
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 16 avril 2025

Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) : Ce qu’on donne, ce qu’on reçoit, ce qu’on transmet
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La Jeune Femme à l’aiguille, de Magnus von Horm : sombre et sublime

La Jeune Femme à l’aiguille : dans ce troisième long-métrage, le suédo-polonais Magnus von Horn se penche une fois de plus sur les exclus et les déclassés de la société. Ici, la thématique de la grossesse non désirée, traitée dans un fiévreux et magnifique noir et blanc, semble faire écho aux développements récents du sujet dans son pays d’adoption.

Synopsis : Copenhague, 1918. Karoline, une jeune ouvrière, lutte pour survivre. Lorsqu’elle tombe enceinte, elle rencontre Dagmar, une femme charismatique qui dirige une agence d’adoption clandestine. Un lien fort se crée entre les deux femmes et Karoline accepte un rôle de nourrice à ses côtés.

Une affaire de femmes

Il est bon quelquefois d’avoir des défaillances dans sa culture générale. C’est donc vierge de toute information que l’on est allé voir La Jeune Femme à l’aiguille, un film pourtant inspiré de faits divers.

Tout a été dit sur ce film fascinant, et notamment l’accumulation des références qui y seraient empilées. L’esthétique générale du film est indéniablement assimilable au cinéma expressionniste (contraste noir et blanc saisissant, cadre étriqué, sujet angoissant, voire horrifique). Mais curieusement, on pense davantage à ses autres « hommages » (on préfère les appeler ainsi) : à Clouzot (on pense aux visages psychédéliques, superposés et déformés de Romy Schneider, traduits ici en noir et blanc), à Tod Browning ou David Lynch, évidemment, pour le côté freaks, ou encore la double référence aux frères Lumière, en miroir l’une de l’autre. Contrairement aux détracteurs du film, on trouve que ces citations apportent un vrai plus au film, et ne traduisent pas le show off qu’on lui reproche.

Karoline Nielsen (interprétée par Vic Carmen Sonne, magnifique et mystérieuse, avec son petit air de PJ Harvey) est une ouvrière danoise de la plus basse classe, qu’on rencontre en 1918, à la fin de la Grande Guerre. Malgré sa neutralité, le Danemark est impacté par cette guerre, et Karoline travaille à fabriquer des uniformes aux militaires. Un emploi misérable qui ne lui permet pas de payer son loyer. La toute première scène donne le ton du film qui va rendre compte à la fois de la grande misère d’alors et de la grande cruauté qu’on y rencontrait : pendant que le propriétaire fait déjà visiter son appartement à de potentielles locataires, une mère célibataire et sa petite fille, la première donne à la dernière une gifle retentissante sortie de nulle part, sous les yeux hagards de Karoline. Une scène dont la violence sèche est une sorte d’avertissement quant à la suite des événements.

De fait, hormis une amorce de conte de fées lorsque Karoline entrevoit un avenir riant après avoir entamé une idylle avec le directeur de son usine, idylle brève détruite aussitôt par la mère de l’instigateur, tout sera à l’avenant : violence de classe donc, violence sexiste, maltraitance à l’enfant ou encore stigmatisation des gueules cassées revenant de la guerre. Rien n’est occulté. Mais rien n’est doloriste, comme certains le disent ; tout est factuel. Magnus von Horn décrit une époque trouble et mortifère, et montre les enchaînements inéluctables des choses, surtout des mauvaises choses.

Dans sa descente aux enfers, Karoline fera notamment la rencontre de Dagmar (impeccable Trine Dyrholm), une femme trouble qui s’occupe d’avortements et d’adoptions illégales. Le personnage de Dagmar prend peut-être dans cette deuxième partie une place un peu trop importante par rapport à Karoline, de par l’histoire et  la forte présence de Trine Dyrholm. Mais le rythme est parfait : il faut cette première heure de turpitudes diverses pour comprendre la Karoline de cette deuxième heure, écrasée par sa relation avec Dagmar.

Visuellement, La Jeune Femme à l’aiguille est ébouriffant. Le noir et blanc aux forts contrastes, signé Michal Dymek, est tout simplement sublime, les cadrages adoptés, intelligents. Malgré l’époque et le style choisis, la mise en scène est très moderne, notamment avec la musique de Frederikke Hoffmeyer (Puce Mary à la scène), de l’électro expérimentale de la mouvance underground danoise, bien éloignée de la musique du début du XXe siècle. Les deux actrices principales sont fabuleuses, avec un engagement total qu’on retrouve dans le moindre de leurs gestes, de leurs regards, de leurs paroles.

Dans la foulée de son premier long métrage, Le Lendemain, Magnus von Horn rend hommage aux déclassés (le petit criminel John dans ce premier film). Sa démarche n’a rien de misanthrope : elle témoigne d’empathie et d’une lucidité sans faille. Cela n’empêche évidemment pas que la noirceur toute expressionniste de son sujet puisse rendre son film difficile à voir pour les âmes sensibles (il dit quand même avoir voulu faire un film d’horreur en réalisant ce film…), mais on aurait tort de ne pas aller à la rencontre de ce film de toute beauté.

La Jeune Femme à l’aiguille – Bande annonce

La Jeune Femme à l’aiguille – Fiche technique

Titre original : Pigen med nålen
Réalisateur : Magnus von Horn
Scenario : Magnus von Horn, Line Langebek Knudsen
Interprétation : Vic Carmen Sonne (Karoline), Trynne Dyrholm (Dagmar), Besir Zeciri (Peter), Joachim Fjelstrup (Jørgen), Tessa Hoder (Frida), Ava Knox Martin (Erena), Søren Sætter-Lassen  (Monsieur Loyal), Ari Alexander (Svendsen), Benedikte Hansen  (La mère de Jørge)
Photographie : Michal Dymek
Montage : Agnieszka Glinska
Musique : Frederikke Hoffmeier
Producteurs : Malene Blenkov, Mariusz Wlodarski , co-productrice : Madeleine Ekman
Maisons de production : Nordisk Film Production, Creative Alliance (Nordisk Film Creative Alliance), Lava Films, Nordisk Film Production, Co-production : Film i Väst, EC1 Lódz – Miasto Kultury, Lower Silesia Film Centre
Distribution : Bac Films
Durée : 123 min.
Genre : Policier, Drame, Historique
Date de sortie : 9 Avril 2025
Danemark· Pologne· Suède  – 2024

 

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4.5

« Le Fil invisible du capital » : Ulysse Lojkine explore les rapports économiques opaques du capitalisme

Dans Le Fil invisible du capital (La Découverte), Ulysse Lojkine construit une réflexion systématique sur les rapports économiques du capitalisme. Les mécanismes qui sous-tendent l’économie mondiale, de l’échange des marchandises à la circulation des capitaux, sont dénués de visibilité immédiate. L’auteur propose alors une exploration fouillée, en s’appuyant sur les thèses marxistes, tout en les réactualisant à la lumière des dynamiques modernes, où les réseaux de production mondiaux et la financiarisation de l’économie ont transformé les rapports de pouvoir.

Ulysse Lojkine décrit le capitalisme comme un système d’exploitation dont les liens de domination ne se résument pas aux relations classiques entre le patron et le salarié. Il met en lumière l’enchevêtrement de pouvoirs, avec des relations de subordination qui vont bien au-delà du face-à-face entre employeur et ouvrier. Par exemple, il évoque le cas des femmes de ménage des hôtels, embauchées par un intermédiaire dans une chaîne cotée en Bourse. Qui est le véritable patron dans ce contexte, et comment se déploie l’exploitation à travers les différentes couches de capital ? Cette question ne trouve pas de réponse simple. La hiérarchie du pouvoir dans le capitalisme contemporain est fragmentée, ce qui rend difficile l’identification de l’exploitant ultime. 

L’auteur interroge la notion de pouvoir économique en s’appuyant sur des concepts de la théorie marxiste, mais aussi en les complétant par une analyse de la dynamique des groupes sociaux. Dans une société capitaliste, les groupes les plus riches exercent une influence disproportionnée sur les prix et les échanges. En prenant l’exemple de la demande pour le blé, il démontre que les changements de préférences des groupes les plus riches modifient les prix bien plus que ceux des groupes moins favorisés. L’auteur étend cette idée pour introduire le concept de densité de pouvoir, où le pouvoir économique de chaque individu est proportionnel à sa richesse. Cela permet de mieux appréhender le fait que l’exploitation capitaliste ne se limite pas à une dichotomie entre patron et salarié, puisqu’elle prend une forme plus diffuse, enracinée dans l’inégalité de la répartition des ressources.

L’exemple de la sous-traitance dans le secteur textile illustre parfaitement la complexité des relations de pouvoir. Ulysse Lojkine analyse la situation où une entreprise, comme Zara (filiale du groupe Inditex), impose ses termes aux sous-traitants, en exerçant une pression économique à travers une gestion de prix de transfert, exemple parfait de l’illusion d’un marché libre. Ce phénomène est bien plus hiérarchique que marchand, car les relations entre le donneur et le preneur d’ordres sont marquées par une domination structurelle. Cette sous-traitance s’apparente à un rapport salarial déguisé où le travail est subordonné aux exigences des capitalistes, mais de manière indirecte, à travers une chaîne de commandement complexe.

Mais revenons un peu en arrière. L’un des concepts centraux du livre est celui du surtravail, emprunté à Marx, qui désigne l’appropriation du travail des autres, en particulier à travers des relations de domination étendues à plusieurs niveaux. L’auteur interroge également la notion de consentement dans ces mécanismes d’exploitation, notamment vis-à-vis des générations actuelles et futures, et surtout dans les relations entre le Nord et le Sud. Il pose une question cruciale : qui a donné son consentement pour que l’économie des pays riches repose sur le pillage des ressources des pays pauvres et sur la dégradation de l’environnement ? Cette simple réflexion ouvre une brèche critique dans la logique capitaliste, qui nie la dimension humaine et écologique des rapports économiques.

Ulysse Lojkine fait également une distinction entre exploitation rentière et exploitation commerciale, soulignant que, dans de nombreux cas, elles sont difficiles à distinguer. L’exploitation rentière, qui repose sur l’appropriation des rentes, et l’exploitation commerciale, qui se base sur le contrôle des processus de production et d’échange, se chevauchent largement dans l’économie actuelle. L’auteur plaide pour des mécanismes de lutte contre ces formes d’exploitation, notamment à travers un renforcement des droits sociaux, comme l’indexation des salaires et l’extension des droits du travail.

Parmi de nombreux autres exemples, un parallèle est établi dans l’ouvrage entre le salariat et les régimes autoritaires. Dans un système où le travailleur est subordonné à une hiérarchie complexe – allant du supérieur immédiat jusqu’à la direction d’une entreprise cotée en Bourse – les contraintes, la surveillance, les sanctions peuvent rappeler les mécanismes de domination autoritaire. Ulysse Lojkine n’hésite pas à pointer la similitude entre le salariat moderne et ce que subissent les populations soumises à des gouvernements autoritaires, où les individus sont exposés à des logiques de contrôle de plus en plus insidieuses.

L’ouvrage aborde également la dynamique de la concurrence et du monopole dans le système capitaliste, en montrant que les grandes entreprises bénéficient d’un pouvoir qui va bien au-delà des relations marchandes simples. En situation de monopole, l’employeur peut exercer une pression énorme sur le salarié, qui, n’ayant pas d’alternatives, se voit contraint d’accepter des conditions de travail défavorables. Dans cette logique, la concurrence, au contraire, tend à « anesthésier » cette domination en permettant aux travailleurs de comparer les offres de divers employeurs. Cependant, la faible mobilité des travailleurs dans le système capitaliste réduit cette possibilité, accentuant de ce fait la domination des employeurs.

Particulièrement dense, Le Fil invisible du capital aide à mieux comprendre les ressorts cachés du capitalisme contemporain. Reposant sur des mécanismes de domination économique, il tend à s’approprier le travail des uns au bénéfice exclusif des autres, souvent moins nombreux mais plus nantis. Les rapports de force et la concentration des richesses (donc du pouvoir) tapissent l’ensemble de cette réflexion salutaire, qui déconstruit la manière dont l’économie fonctionne. 

Dans « Le Fil invisible du capital » (La Découverte), Ulysse Lojkine construit une réflexion systématique sur les rapports économiques du capitalisme. Les mécanismes qui sous-tendent l’économie mondiale, de l’échange des marchandises à la circulation des capitaux, sont dénués de visibilité immédiate. L’auteur propose alors une exploration fouillée, en s’appuyant sur les thèses marxistes, tout en les réactualisant à la lumière des dynamiques modernes, où les réseaux de production mondiaux et la financiarisation de l’économie ont transformé les rapports de pouvoir.

Le Fil invisible du capital, Ulysse Lojkine 
La Découverte, avril 2025, 256 pages

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4

« Le Voyageur » : un road-trip entre les âges

Auteur israélien, Koren Shadmi publie aux éditions Marabulles une réédition du roman graphique Le Voyageur, un récit à la fois minimaliste et puissant, qui s’articule autour de l’immortalité, la dégradation de l’humanité et l’inexorable avancée du temps. 

Le protagoniste, Lucas, est un voyageur immortel, qui parcourt sans fin les États-Unis, cherchant à remplir une mission mystérieuse, alors même que l’humanité semble en pleine déliquescence. Il a tout vu, tout entendu et, las, ne s’émeut plus de rien. Chaque rencontre faite, chaque époque traversée l’amène un peu plus près de la vérité : pourquoi demeure-t-il ainsi figé dans le temps, au mépris des lois biologiques les plus élémentaires ? Son point de vue est celui d’un témoin impuissant, qui assiste à la chute progressive de l’humanité, de son écosystème, sans être capable d’y apporter une réponse satisfaisante.

À travers ses pérégrinations, Koren Shadmi charpente une réflexion sur l’isolement d’un être qui, en dépit de ses siècles d’existence, est incapable de comprendre ou de changer les comportements humains qui mènent la planète à sa perte. Le voyageur qu’il met en scène est une figure tragique, à la fois distante et pacifique. Un observateur quasi divin du monde, mais condamné à regarder les catastrophes qui y ont cours sans pouvoir intervenir. Une séquence en restitue parfaitement les modalités : dans un festival perdu au milieu d’un désert, notre antihéros prend place, en haut d’une tour, pour assister au déferlement de la nature qui s’annonce…

La structure narrative du Voyageur est découpée en chapitres, chacun représentant une époque différente. Chaque partie possède sa propre palette chromatique, une atmosphère particulière, des enjeux différents mais liés par un même trait d’union : la quête résignée du voyageur. Des paysages arides aux villes en ruines, des individus cyniques et égocentriques aux fanatismes religieux, Lucas parcourt un monde qui fait froid dans le dos, une sorte de crépuscule éternel. L’absence de datation précise et la fluctuation des temporalités créent un effet de distorsion, qui tend à renforcer l’impression de vivre un rêve (ou plutôt un cauchemar) éveillé, à mi-chemin entre le passé, le présent et un futur apocalyptique.

Il y a un peu de David Lynch dans cette construction narrative. Moins plastique dans son approche, Koren Shadmi sonde en revanche avec brio l’incompréhensible et de l’absurde. Le voyageur n’est pas un personnage à proprement parler, mais une sorte de spectateur de son propre sort. À travers son regard, testamentaire, on explore les facettes les plus sombres de l’humanité : violence, égoïsme, désastre écologique, fanatisme et nihilisme. Il en ressort une certaine langueur mélancolique, presque contemplative, dénuée d’héroïsme ou d’espoir.

Le Voyageur pousse par ailleurs à une réflexion sur la condition humaine. L’immortalité de Lucas est-elle un cadeau ou une malédiction ? L’ouvrage se fend d’ambiguïté autour du destin de l’homme face au temps, à la destruction et à son propre comportement. Lucas n’est-il pas la métaphore de l’homme face à un monde qu’il ne comprend plus, mais qu’il subit avec résignation ? Ce road-trip à travers les âges permet au lecteur d’explorer un monde en décrépitude, seulement rattaché à l’espoir ténu d’une solution apportée clé en main par des entités tiers. 

On redécouvre avec plaisir une œuvre saisissante, qui mêle science-fiction, fantastique et réflexion philosophique. Beaucoup de questions demeurent en suspens, mais une chose frappe : minimaliste, déconstruit, le récit de Koren Shadmi porte pourtant des thématiques profondes et universelles. De quoi ravir ceux qui aiment les récits qui déstabilisent, interrogent et laissent une trace indélébile.

Le Voyageur, Koren Shadmi
Marabulles, avril 2025, 176 pages

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4

« Dans ses yeux » : ne jamais renoncer

Avec Dans ses yeux, Marc Cuadrado signe un roman graphique intime, sobre et résolument optimiste sur le quotidien d’un couple face au handicap visuel. Publié aux éditions Bamboo, l’ouvrage met en scène une sexagénaire désireuse de profiter pleinement de la vie en dépit de la malvoyance. 

Tanie et Marc sont deux jeunes retraités dynamiques, complices et modernes. Si la vue de Tanie se dégrade peu à peu, elle peut compter sur le soutien sans faille de son époux, qui l’accompagne au quotidien, l’aide à se déplacer, la véhicule et lui décrit ce qu’elle ne peut percevoir par elle-même. 

Historienne de l’art énergique et passionnée, Tanie est en effet atteinte d’une grave déficience visuelle. Au moment où s’initie le récit, sa vision est extrêmement réduite, ce qui la handicape au quotidien. Un exemple parmi d’autres : lorsque ses nouveaux voisins emménagent, ils la saluent sans que cette dernière esquisse le moindre geste. De quoi provoquer un malaise, alors qu’elle ne les a tout simplement pas aperçus.  

Mais l’héroïne de Marc Cuadrado refuse cependant de se laisser abattre. Au contraire, elle multiplie les projets et les activités avec une détermination qui force l’admiration. Marc, quant à lui, semble parfois dépassé par ce tourbillon de bonne volonté – mais ne cesse toutefois de l’accompagner face aux aléas du quotidien.

Sans pathos mais avec une grande sensibilité, le roman graphique alterne entre les scènes du quotidien, des réflexions plus intimes (les doutes de Tanie, sa crainte de devenir aveugle, etc.) et des flashbacks qui éclairent les origines de son handicap. Le récit s’agrémente d’un humour bon enfant qui permet d’aborder un sujet délicat avec une touche de légèreté bienvenue.

Le trait de Marc Cuadrado est semi-réaliste et caractérisé par la bichromie. Les changements de teintes rythment l’histoire et soulignent les transitions narratives. Ces dernières ne parasitent aucunement le récit : on suit Tanie dans sa dernière grande entreprise en date : l’animation d’une conférence sur l’art, qui nécessite un énorme travail de documentation et surtout le courage de faire face à la foule en dépit de ses limites visuelles.

Dans ses yeux est un titre intéressant, car il suppose deux niveaux de lecture. Le premier, le plus évident, porte sur une femme confrontée à la menace de la cécité totale. Le second, plus subtil, tient davantage au regard de Marc, complice et compréhensif, voire admirateur d’une femme qui ne renonce jamais et entend poursuivre sa vie malgré le handicap – au point d’apprendre à conduire sur le tard ! C’est aussi cela que donne à voir Marc Cuadrado : un couple soudé par l’amour face à l’épreuve. 

Dans ses yeux, Marc Cuadrado
Bamboo, mars 2025, 120 pages

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3.5

« Dragon Ball – Full Color » (Tomes 1 à 3) : quand un classique shōnen retrouve ses couleurs

Pour célébrer les 40 ans de Dragon Ball, les éditions Glénat ont offert une seconde jeunesse au manga culte d’Akira Toriyama, avec une édition intégralement colorisée, supervisée par le maître lui-même. Les trois premiers volumes de cette version « Full Color » retracent les origines de la saga, nous ramenant aux premiers pas du jeune Son Goku depuis sa rencontre fortuite avec Bulma jusqu’à son premier grand tournoi d’arts martiaux.

Si l’idée de coloriser un manga initialement conçu en noir et blanc a pu faire grincer les dents des plus puristes, force est de reconnaître que le résultat séduit par sa fraîcheur et sa fidélité à l’esthétique colorée de l’anime des années 1980. Le trait rond et expressif de Toriyama gagne ici une nouvelle lisibilité, dynamisant les scènes d’action autant que les gags visuels caractéristiques d’une série qui brille parfois par son ton décalé.

Akira Toriyama construit les premiers chapitres de Dragon Ball en puisant largement dans la légende chinoise du Voyage en Occident. Son Goku, avec son bâton magique et son nuage volant, s’inspire directement du fameux roi des singes Sun Wukong. Bulma, Yamcha ou encore Oolong trouvent aussi leurs racines dans ce classique de la littérature orientale. Toriyama y insuffle toutefois une fantaisie moderne et un humour burlesque. Dès les premières pages, l’auteur enchaîne les situations rocambolesques, alternant entre combats absurdes, blagues potaches et moments d’initiation. L’innocence désarmante de Goku et les préoccupations plus terre-à-terre de Bulma créent un contraste efficace, qui pose les bases d’une dynamique narrative dont le succès ne se démentira jamais.

En trois tomes seulement, Dragon Ball introduit avec brio une galerie de personnages devenus emblématiques. Chaque protagoniste est esquissé avec une précision remarquable : Oolong, le cochon métamorphe peureux, Yamcha, brigand timide et maladroit face aux filles, ou encore Tortue Géniale, l’ermite pervers mais attachant. Ces personnalités truculentes apportent non seulement des gags récurrents qui rythment le récit, mais aussi une dimension dramatique – et bientôt amicale – essentielle au genre shōnen. Toriyama excelle à semer subtilement des éléments annonciateurs de futurs développements majeurs, comme la mystérieuse queue de singe de Goku et sa transformation inquiétante à la pleine lune, suscitant chez le lecteur une curiosité constante.

La structure narrative initiale, centrée sur la quête itinérante des Dragon Balls, évolue naturellement vers un schéma plus compétitif dès le tome 3 avec le célèbre Tenkaichi Budôkai (le tournoi des arts martiaux). Ce passage au format tournoi introduit habilement, toujours avec légèreté, des enjeux plus élevés. La gravité n’est pas encore de mise, mais l’émulation par le combat donne déjà le la. Les affrontements gagnent en intensité et en ingéniosité, offrant au lecteur un premier aperçu de ce qui fera la renommée mondiale de Dragon Ball : l’équilibre parfait entre dépassement de soi, suspense et comédie décomplexée.

Cette édition Full Color permet une redécouverte particulièrement agréable de ces aventures fondatrices. Les couleurs vives enrichissent chaque page, donnant une clarté inédite aux scènes d’action et mettant en valeur le décor foisonnant imaginé par Toriyama. Le grand format choisi par Glénat accentue encore ce plaisir de lecture, tandis que les annexes documentaires sur la création du manga apportent une dimension appréciable pour les fans comme pour les curieux.

Relire ces premiers tomes, c’est réaliser à quel point Dragon Ball a su définir les codes du shōnen moderne, influençant profondément tout un pan de la culture populaire mondiale. Entre nostalgie et redécouverte visuelle, cette réédition colorisée constitue aussi bien une excellente porte d’entrée pour les nouveaux lecteurs qu’une occasion rafraîchissante pour les anciens fans de se replonger dans l’univers fascinant d’Akira Toriyama. Quatre décennies après ses débuts, le charme malicieux de Goku opère toujours aussi efficacement, prouvant définitivement que Dragon Ball n’a rien perdu de son éclat originel.

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5

A Scene at the Sea : le silence symphonique

Premier film de Takeshi Kitano où ce dernier n’apparait pas en tant qu’acteur, A Scene at the Sea préfigure ce qu’il y aura dans certains autres de ses films poétiquement embellis, où une part d’enfance et de grand rêve prédomine et où la simplicité du propos se marie avec des visuels particulièrement épurés et biseautés. Le silence favorise la méditation. Le handicap permet une œuvre profonde et authentiquement touchante. Les deux protagonistes principaux ont beau être muets, leur alchimie agit comme une symphonie.

Panorama épuré, mélancolie déjouée, silences cristallins, vibrations émotionnelles subtiles, humour tranquille, rythme lent mais enchanteur, A Scene at the Sea est sans doute un des films les plus intimes du réalisateur. Exotisme et quête de sens dans un Japon modeste, mais radieux : c’est tout ce qui fait l’identité et le particularisme de certains handicapés qui sont mis en avant.

Un nouvel élan vital

Le tout commence par une anecdote originale : Shigeru, un sourd-muet éboueur, trouve, pendant son travail, une planche de surf cassée et décide de la réparer pour apprendre à l’utiliser. Cette idée préliminaire, ce premier élan vital, sert de moteur au film et permet de donner une nouvelle direction au quotidien du héros.

Rapidement en couple avec une jeune fille ayant le même handicap, leur union rend l’ensemble assez mutique. Kitano transforme cette contrainte narrative en force poétique. Les silences se font langage intérieur. Shigeru vit dans un monde qu’il observe, mais auquel il appartient peu. Le surf devient pour lui une échappatoire, un nouveau langage corporel, une manière d’exister malgré sa surdité. Sa petite amie le soutient avec une étonnante sincérité, ce qui rend leur histoire particulièrement pure, délicate.

Poésie minimaliste

Sur le plan formel, les plans sont longs, souvent fixes, symétriques ou centrés, pour donner des petites séquences appuyées où les moments gagnent en intensité. Il y a une beauté dans le banal : un bus qui s’éloigne, une main qui écrit, un regard sur l’océan, du sable, des personnages moqueurs, mais pas foncièrement méchants, etc.

La musique de Joe Hisaishi, qui signe sa première collaboration avec Kitano, renvoie à la contemplation, la poésie minimaliste. L’instrument dominant, le piano, offre des mélodies douces avec des textures électroniques et des percussions légères, des cordes et des guitares acoustiques pour favoriser l’intimité. La finesse qui s’en dégage esquisse avec pureté une synergie qui marquera l’histoire du septième art. Les motifs musicaux sont souvent simples, répétitifs, comme les vagues de l’eau qui bercent et servent à remplacer les mots.

Le grand bleu

Par son immensité, son ampleur, l’océan a toujours évoqué quelque chose qui peut nous dépasser, et donc représenter, d’un certain point de vue, un monde métaphysique. C’est cette spiritualité que le héros retrouve sur l’eau, dans une quête initiatique, à travers un liquide originel, ondulatoire, qui exprime le rythme de la vie en cachant l’identité secrète qui nous a tous formés. Quand la lumière s’éteint dans les abysses, elle masque des mystères insondables où la pression est celle qui s’était libérée dans l’univers. Les battements de l’eau absorbent les mémoires, fait corps avec le présent, et suscite un futur qui ouvre une porte vers d’autres dimensions inconnues. C’est un coeur qui bat pour nous, et en retour, notre coeur bat pour lui.

Les vagues offrent à Shigeru tout ce qu’il désire avant de le transcender littéralement dans une symbiose définitive.

L’objectif du septième art

Vide sonore, contemplation, introspection, vague, planche, persévérance, passion, tendresse : le champ lexical du film traduit la grande sensibilité de Kitano et nous offre toute une nouvelle façon de percevoir le monde. C’est un peu l’objectif ultime du cinéma en tant qu’art.

Bande-annonce : A Scene at the Sea

Fiche technique : A Scene at the Sea

Synopsis : Lorsque Shigeru, éboueur malentendant, trouve une planche de surf cassée lors d’une de ses tournées, cela éveille sa curiosité, même s’il n’a aucune expérience du surf. Il répare la planche et entreprend d’apprendre à surfer.

  • Titre : A Scene at the Sea
  • Titre original : あの夏、いちばん静かな海。 (Ano natsu, ichiban shizukana umi)
  • Réalisation : Takeshi Kitano
  • Scénario : Takeshi Kitano
  • Production : Masayuki Mori et Takio Yoshida
  • Musique : Joe Hisaishi
  • Photographie : Katsumi Yanagishima
  • Montage : Takeshi Kitano
  • Pays d’origine : Japon
  • Langue de tournage : Japonais
  • Format : Couleurs – 1,85:1 – Dolby Digital – 35 mm
  • Genre : Romance
  • Distribution : Office Kitano
  • Durée : 101 minutes
  • Dates de sortie : 19 octobre 1991 (Japon), 23 juin 1999 (France)
  • Claude Maki : Shigeru
  • Hiroko Oshima : Takako
  • Sabu Kawahara : Takoh
  • Nenzo Fujiwara : Nakajima
  • Keiko Kagimoto : La fille du magasin
4.5

Adolescence, la série d’outre-Manche qui suscite un débat de société

Disponible sur la plateforme Netflix depuis le 13 mars, la mini-série Adolescence décortique en 4 épisodes seulement les raisons qui ont poussé un jeune garçon de 13 ans à tuer sa camarade de classe. Influence toxique d’autres camarades ? du rôle patriarcal ? des réseaux sociaux ? ou problèmes de psychopathie ? Ce récit nous plonge avec brio dans les rouages d’un événement dramatique et nous impose, par son aspect réaliste, de réfléchir sur l’impact psychologique des contenus toxiques et misogynes sur les jeunes d’aujourd’hui.

Synopsis : Lorsqu’un ado de 13 ans, Jamie, est accusé d’avoir tué sa camarade, Katie, sa famille, une psychologue clinicienne et l’inspecteur chargé de l’affaire se demandent ce qui s’est vraiment passé.

Un véritable carton subtilement pensé

Adolescence a réuni plus de 66 millions de téléspectateurs en seulement 15 jours. Aucune autre mini-série n’avait jusqu’à présent atteint un tel score en moins de 15 jours d’exploitation.

Alors, pourquoi un tel succès ? Qu’est-ce que vaut cette série ?

Adolescence c’est 4 épisodes d’une heure chacun. Chaque épisode a été tourné en un seul plan séquence et nous immerge : 1/ dans les couloirs du commissariat où le petit Jamie est interrogé, accompagné par son père (joué par le co-créateur de la série et acteur Stephen Graham) ; 2/ dans le collège de Jamie où l’on rencontre ses camarades et corps enseignant ; 3/ lors du rendez-vous de Jamie avec une des psychologues qui a pour mission d’analyser les motivations derrière son acte brutal ; et 4/ dans la maison de Jamie où sa famille souffre des conséquences du meurtre commis.

« L’idée [nous] est venue car depuis une dizaine d’années, nous assistons à une épidémie de crimes au couteau chez les jeunes garçons, dans tout le pays [britannique -ndlr] » nous dit Jack Thorne, co-créateur de la mini-série (qui a également travaillé sur les séries His Dark Materials, Skins, ou encore la franchise Enola Holmes). L’intention était donc de susciter une réflexion sur les défis auxquels les jeunes, en particulier les garçons, peuvent être confrontés. Mais quels sont ces challenges ?

L’influence toxique chez les jeunes : à qui la faute ?

Tout l’enjeu de la série est de savoir pourquoi Jamie, à seulement 13 ans, a sauvagement effectué ce féminicide. Et l’on obtient un début de réponse à la toute fin du 4ème et dernier épisode lorsque Stephen Graham (qui joue le rôle du père) dit en larmes dans la scène finale alors qu’il se trouve dans la chambre de Jamie : « Je suis désolé, j’aurais dû faire mieux. » Les parents de Jamie se posent ainsi la question de leur responsabilité tout au long du dernier épisode.

Néanmoins, la question de la responsabilité est plus complexe que ça. En effet, la série évoque aussi l’influence des sphères masculinistes et misogynes. Le premier épisode explique que Jamie a été influencé par la théorie du 80/20 (80% des femmes ne seraient attirées que par 20% des hommes) et le discours des incels (in-volontary/cel-ibate).

Les incels désignent les internautes (principalement hommes) qui se définissent comme étant incapables à trouver une partenaire amoureuse ou sexuelle. Ces incels se réunissent sur des forums en ligne et diffusent un discours porté par : le ressentiment, la misogynie, la misanthropie, la promotion de la violence contre les femmes/hommes épanouis sur le plan sexuel, et le sentiment que le sexe devrait être un dû et que le refuser à certains hommes est injuste. C’est d’ailleurs ce qui se passa entre Jamie et Katie. Celle-ci le rejeta et refusa de sortir avec lui, et elle en paya le prix de sa vie.

Un autre trait des incels est la victimisation. Ils ne se trouvent pas beaux, pas désirables et ils ont tendance à s’apitoyer sur leur sort. Et cette caractéristique est dévoilée chez Jamie lorsqu’il a son entretien avec la psychologue dans l’épisode 3.

Beaucoup voient dans la radicalisation de Jamie une forte corrélation avec l’endoctrinement des jeunes aux discours masculinistes et mysogines d’Andrew Tate (influenceur masculiniste adulé par de nombreux jeunes hommes qui est aujourd’hui assigné à résidence pour agression sexuelle et trafic d’êtres humains en Roumanie).

La question de la fragilité mentale de ces jeunes se pose donc. D’autant plus qu’avant d’être influencé par ces communautés misogynes et avant de commettre cet effroyable meurtre, Jamie a subi moqueries et cyberharcèlement.

Ainsi, un des objectifs de la série est d’alerter les parents sur les influences extérieures (environnement scolaire, réseaux sociaux, forums en ligne…) qui peuvent bouleverser la vie des jeunes d’aujourd’hui. Mais il est également question d’encourager les parents à renouer contact avec leurs enfants.

Un phénomène de société outre-Manche

Au Royaume-Uni, les crimes à l’arme blanche ont augmenté de 80% depuis 2015. Le Premier ministre, Keir Starmer, a d’ailleurs interdit en Septembre 2024 la détention et la vente de machettes, ainsi que des couteaux dits « zombie » (couteaux à double tranchant avec une lame incurvée).

En outre, la Grande-Bretagne a voté en 2023 une loi sur la sécurité numérique et renforcé ses obligations sur les plateformes sociales.

Par conséquent, les différents thèmes (violence, dérives des réseaux sociaux, influence toxique d’internet, masculinisme) abordés dans la série, sont des sujets qui font écho au public anglais.

Suite à ce contexte sous tension, Starmer a pris la décision historique ce mardi 1er avril de diffuser Adolescence gratuitement dans tous les collèges et lycées du pays, afin que le plus grand nombre possible d’adolescents puisse « mieux comprendre l’impact de la misogynie, les dangers de la radicalisation en ligne et l’importance de relations saines ».

Le travail doit donc être fait à la fois par les parents à la maison et par le corps enseignant à l’école.

Toutefois, Maria Neophytou, directrice de l’association de protection de l’enfance NSPCC insiste sur le fait qu’il n’est pas possible d’attendre des professeurs et des parents qu’ils fassent tout le travail. Selon elle, les entreprises de la tech ont aussi leur part de responsabilité et doivent s’assurer que leurs plateformes et sites internet soient des espaces sûrs pour les jeunes utilisateurs.

En conclusion, Adolescence est un succès. Jack Thorne a expliqué que la série avait été conçue pour susciter le débat et qu’il souhaitait qu’elle soit diffusée au Parlement. Le challenge est donc réussi : Adolescence a soulevé pleins de questions et une décision gouvernementale a même été prise sur le sujet au Royaume-Uni.

Adolescence – Bande-annonce

Adolescence – Fiche technique

  • Réalisation : Philip Barantini
  • Scénario : Stephen Graham et Jack Thorne
  • Distribution : Stephen Graham (Eddie Miller), Owen Cooper (Jamie Miller), Ashley Walters (Detective Bascombe), Faye Marsay (Misha Frank), Christine Tremarco (Manda Miller), Jo Hartley (Madame Fenumore), Amélie Pease (Lisa Miller), Erin Doherty (Briony Ariston), Mark Stanley (Paul Barlow), Hannah Walters (Mrs Bailey), Fatima Bojang (Jade), Austin Haynes (Fredo)
  • Musique : Aaron May et David Ridley
  • Direction artistique : Jordan McHale et Ian Tomlinson
  • Décors : Adam Tomlinson
  • Costumes : Jessica Schofield
  • Photographie : Matthew Lewis
  • Casting : Shaheen Baig
  • Production : Jo Johnson
  • Production déléguée : Philip Barantini, Emily Feller, Dede Gardner, Stephen Graham, Mark Herbert, Jeremy Kleiner, Brad Pitt, Jack Thorne, Hannah Walters et Nina Wolarsky
  • Sociétés de production : It’s All Made Up, Matriarch Productions, One Shoe Films, Plan B Entertainment, Warp Films
  • Société de distribution : Netflix
  • Pays de production : Royaume-Uni
  • Langue originale : Anglais
  • Format : Couleur — 16/9
  • Genre : Drame, Policier, Thriller
  • Durée : 51 à 65 minutes
  • Date de sortie : 13 mars 2025 (sur Netflix)


Comment choisir le meilleur casino en ligne fiable ?

Avec des centaines de casinos en ligne disponibles, il devient difficile de distinguer les plateformes fiables des sites douteux. Pour éviter les arnaques, il est essentiel de vérifier certains critères concrets : licence valide, sécurité des transactions, service client réactif, jeux équitables. Un bon casino doit également offrir des retraits rapides, des conditions de bonus claires et une expérience utilisateur fluide.

Cet article vous explique comment identifier le meilleur casino en ligne, en analysant chaque aspect important pour jouer en toute confiance.

Les critères essentiels pour identifier un casino fiable

Avant de s’inscrire sur une plateforme de jeux, il est crucial d’évaluer certains éléments précis. Ces critères permettent de déterminer si un casino mérite votre confiance.

La licence et la régulation

Le premier indicateur qu’un casino en ligne est digne de confiance réside dans sa licence d’exploitation. Une plateforme sérieuse est obligatoirement régulée par une autorité de jeu reconnue. Cette licence garantit que le casino respecte des normes strictes en matière de sécurité, de transparence et d’équité. Sans licence, aucun recours juridique ne sera possible en cas de litige.

Voici les autorités les plus réputées à l’échelle internationale :

  1. Malta Gaming Authority (MGA) – Très respectée, notamment en Europe
  2. UK Gambling Commission (UKGC) – Règlementation stricte, fiable pour les joueurs
  3. Autorité Nationale des Jeux (ANJ) – Pour les plateformes autorisées en France
  4. Curaçao eGaming – Moins exigeante mais populaire pour les casinos crypto
  5. Kahnawake Gaming Commission – Principalement en Amérique du Nord

Pour vérifier si un casino détient une licence valide, il suffit de descendre en bas de la page d’accueil du site : le logo de l’organisme régulateur y est généralement affiché. En cliquant dessus, vous serez redirigé vers une page officielle confirmant la légitimité du casino. Il est aussi recommandé de croiser ces informations sur le site du régulateur lui-même.

Un casino peut également mentionner plusieurs licences. Cela ne signifie pas qu’il est plus fiable qu’un autre, mais cela peut indiquer qu’il opère sur plusieurs marchés avec des exigences spécifiques.

La sécurité des données et des transactions

Au-delà de la licence, la sécurité technique du site est un critère fondamental. Un casino en ligne fiable met tout en œuvre pour protéger les données personnelles de ses utilisateurs ainsi que leurs transactions financières. Il utilise généralement un chiffrement SSL 128 ou 256 bits, ce qui permet de sécuriser la communication entre l’utilisateur et la plateforme.

Voici les éléments techniques que vous devez vérifier avant de vous inscrire :

  1. URL en HTTPS – Le petit cadenas dans la barre du navigateur indique un chiffrement actif
  2. Certificats de sécurité – Fournis par des autorités comme Comodo ou Cloudflare
  3. Politique de confidentialité claire – Présente et accessible depuis la page d’accueil
  4. Méthodes de paiement reconnues – Visa, Mastercard, Skrill, Neteller, crypto-actifs

Les moyens de paiement sont également révélateurs du sérieux de la plateforme. Si vous constatez que seuls des portefeuilles peu connus ou des virements anonymes sont proposés, soyez prudents. Les meilleurs casinos travaillent avec des institutions reconnues et offrent aussi une transparence totale sur les délais de traitement.

Méthode de paiement Sécurité Délai de dépôt Délai de retrait Anonymat possible
Carte bancaire Élevée Immédiat 1 à 3 jours Non
Virement bancaire Élevée 1 à 3 jours 2 à 5 jours Non
Skrill / Neteller Élevée Immédiat 24 à 48h Faible
Cryptomonnaie (BTC, etc) Variable Immédiat 1 à 2 jours Oui

Ces données vous permettent de comparer les moyens les plus adaptés selon vos priorités : vitesse, anonymat, ou sécurité renforcée.

La réputation et les avis des joueurs

Même si une plateforme semble en règle sur le plan juridique et technique, la réputation auprès des joueurs reste un critère déterminant. Un casino en ligne fiable est souvent cité de manière positive sur les forums spécialisés, les groupes sociaux ou les sites d’évaluation. Cela signifie que les joueurs ont expérimenté un service cohérent, sans blocages injustifiés, ni pratiques douteuses.

Voici comment analyser cette réputation :

  1. Lisez des avis récents – Sur Trustpilot, Reddit, ou des forums spécialisés
  2. Comparez plusieurs sources – Méfiez-vous des commentaires trop élogieux ou trop critiques
  3. Cherchez les plaintes récurrentes – Problèmes de retrait, bonus non versés, support client injoignable
  4. Regardez la date de création du casino – Plus un casino a de l’ancienneté, plus il est fiable
  5. Vérifiez les réponses de l’opérateur – Les bons casinos répondent publiquement aux critiques

Un casino peut avoir quelques avis négatifs sans que cela soit rédhibitoire. Ce qui importe, c’est la manière dont il gère ces critiques. Une absence de réponse ou des justifications floues doivent vous alerter. À l’inverse, un service client qui s’engage à résoudre les problèmes montre une vraie volonté de maintenir une relation saine avec ses joueurs.

Les fonctionnalités uniques à rechercher dans un casino fiable

Au-delà des critères fondamentaux comme la licence et la sécurité, certains éléments différencient un casino fiable d’un casino simplement correct. Il s’agit de fonctionnalités spécifiques qui améliorent l’expérience de jeu et renforcent la confiance des utilisateurs. Voici les plus importantes à prendre en compte.

La diversité des jeux proposés

Un bon casino en ligne se reconnaît par la qualité et la variété de son catalogue de jeux. Machines à sous classiques, jeux à jackpot, roulette, blackjack, poker ou baccarat : chacun doit pouvoir trouver le jeu qui lui convient. Une offre riche témoigne aussi d’un partenariat avec des éditeurs reconnus comme NetEnt, Play’n GO, Microgaming, Evolution Gaming ou Pragmatic Play, gages de fiabilité technique et d’équité.

Les jeux en direct avec croupiers sont un autre indicateur de sérieux. Ils apportent une immersion réelle et une dimension sociale, proche d’un casino physique. Les meilleurs sites enrichissent régulièrement leur offre avec des titres exclusifs, des tournois thématiques ou des fonctionnalités innovantes. Enfin, des outils comme les filtres, les favoris ou les classements par popularité facilitent la navigation dans la ludothèque.

Les bonus et promotions

Les bonus attirent les nouveaux joueurs, mais seuls ceux qui sont clairs, réalistes et accessibles sont réellement avantageux. Un bonus de bienvenue avec un taux élevé peut cacher des conditions de mise trop strictes. Il est donc essentiel de lire les détails : nombre de fois à rejouer le montant (wagering), jeux éligibles, délais d’utilisation, plafond de retrait.

Un casino fiable propose aussi des offres régulières aux joueurs fidèles : cashbacks, free spins, tournois, challenges. Un programme VIP structuré peut offrir des bénéfices exclusifs comme des limites de retrait plus élevées, un support prioritaire ou des cadeaux personnalisés.

Voici comment identifier un système de bonus fiable :

  1. Wagering raisonnable, entre 20x et 40x
  2. Absence de restrictions abusives sur les retraits

Un bon bonus ne doit pas piéger le joueur mais l’encourager à jouer dans des conditions justes.

L’ergonomie et l’expérience utilisateur

Un site mal conçu peut ruiner l’expérience, même si le casino est honnête. L’ergonomie est donc un critère clé : menus lisibles, navigation intuitive, accès rapide aux jeux, chargement fluide. Un bon design, sobre et fonctionnel, favorise l’engagement du joueur.

La version mobile doit proposer les mêmes fonctions que sur ordinateur : inscription, dépôt, jeu, retrait. Les meilleurs sites sont responsives, voire proposent des applications natives. Une ludothèque facilement consultable, des animations bien intégrées et une structure cohérente renforcent l’immersion. Certains casinos personnalisent même l’interface selon le profil du joueur ou ses habitudes de jeu.

Ces détails montrent un réel souci de l’utilisateur, preuve supplémentaire du professionnalisme de la plateforme.

Le service client

Un bon support client ne se remarque pas seulement en cas de problème, il rassure dès l’inscription. Un casino fiable offre une assistance disponible 24h/24, en français, avec une prise en charge rapide par live chat. Une réponse claire dans un délai court est aujourd’hui un standard attendu.

Les agents doivent être capables de répondre précisément à des questions liées aux bonus, aux documents à fournir ou aux problèmes de retrait. Une FAQ bien structurée, régulièrement mise à jour, est également utile pour résoudre rapidement les demandes courantes. Les plateformes les plus sérieuses proposent en plus un support par e-mail, voire par téléphone.

Voici 3 critères pour évaluer un bon service client :

  1. Délai de réponse court sur le live chat
  2. Qualité des réponses, adaptées et personnalisées
  3. Accessibilité en français, sans traduction automatique

Un support efficace renforce la confiance et contribue à une expérience de jeu sans stress.

Avantages d’un casino en ligne fiable

Choisir un casino fiable ne se limite pas à éviter les mauvaises surprises : cela permet surtout de profiter d’une expérience de jeu sereine et valorisante. Les dépôts sont sécurisés, les retraits sont traités rapidement, et les jeux sont équitables. De plus, les joueurs bénéficient de promotions claires, de bonus sans pièges, et d’un accompagnement personnalisé.

Les casinos de confiance s’investissent aussi dans la prévention contre l’addiction. Ils proposent des outils de contrôle comme la limite de dépôt, la pause temporaire ou l’auto-exclusion. Cette approche responsable contribue à créer un environnement de jeu sain et respectueux.

Conclusion

Le choix d’un casino en ligne fiable repose sur une combinaison de critères techniques, juridiques et humains. Ce n’est ni la beauté du site, ni la générosité des bonus qui doivent guider le joueur, mais la présence d’un cadre réglementé, sécurisé et transparent. En évaluant la licence, les moyens de paiement, la réputation, l’ergonomie et le service client, vous serez en mesure d’éviter les pièges et de profiter d’un environnement de jeu optimal. Enfin, les meilleures plateformes vont au-delà des exigences de base : elles innovent, écoutent leurs utilisateurs, et s’inscrivent dans une démarche responsable. C’est là que se cache, en réalité, le meilleur casino en ligne pour chaque joueur.

FAQ

Quels sont les documents nécessaires pour vérifier mon compte sur un casino en ligne ?

En général, il vous faudra fournir une pièce d’identité (passeport ou carte nationale), un justificatif de domicile récent et parfois une preuve du mode de paiement utilisé. Cette procédure KYC est obligatoire sur les plateformes sérieuses.

Que faire si mon retrait est bloqué depuis plusieurs jours ?

Commencez par contacter le support client. Vérifiez si des documents de vérification sont manquants. Si le casino est licencié, vous pouvez ensuite saisir l’autorité régulatrice en cas de litige.

Est-ce que les casinos sans licence sont tous dangereux ?

Pas nécessairement, mais ils présentent beaucoup plus de risques : absence de contrôle, aucun recours en cas de problème, et parfois des pratiques peu éthiques. Il est fortement déconseillé de jouer sur ces sites.

Les jeux sont-ils truqués sur les casinos en ligne ?

Pas sur les casinos régulés. Les jeux y utilisent des générateurs de nombres aléatoires (RNG) régulièrement testés par des auditeurs indépendants comme eCOGRA ou iTech Labs.

Puis-je avoir plusieurs comptes sur un même casino ?

Non. La plupart des casinos interdisent formellement les comptes multiples. Cela peut entraîner la suspension de tous vos comptes et la confiscation de vos gains.

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Reims Polar 2025 : Undercover, ETA de guerre

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Prix Police du Festival Reims Polar 2025, Undercover offre une infiltration haletante et très documentée au cœur de l’ETA, la célèbre organisation terroriste basque, pendant les années 1990. Inspiré de l’histoire vraie de l’agent Elena Tejada, qui a participé à l’une des plus grandes opérations menées contre cet organisme, le film d’Arantxa Echevarría a reçu en début d’année les Goyas du meilleur film, de la meilleure réalisation, du meilleur scénario original et de la meilleure actrice. Une œuvre sous haute tension, centrée sur les risques de la profession, qui a naturellement convaincu le jury d’agents et de commissaires.

La réalisatrice espagnole a déjà brossé le portrait de jeunes femmes confrontées à la dureté de leurs milieux. Dans Carmen et Lola, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs en 2017, et Goya du meilleur réalisateur pour un premier film, Arantxa Echevarría s’intéressait au quotidien de deux jeunes femmes d’origine gitane qui vivent dans la banlieue de Madrid. Avec Chinas, elle évoquait l’évolution de deux petites filles chinoises inscrites dans une école espagnole. Undercover, son quatrième long-métrage, compose un thriller bien plus psychologique. En questionnant jusqu’où l’on peut aller au nom de la justice, le film nous plonge dans les tourments d’un métier périlleux et terrifiant en tout instant.

Une vie d’infiltrée

Les films traitant de l’infiltration au sein d’organisations terroristes nous interpellent par leur réalisme. Parfois glaçants, ils nous ont déjà immergés, avec Made in France, dans un groupe extrémiste préparant des attentats sur notre territoire, ou encore, dans La Guerre de l’ombre et Shadow Dancer, au centre de l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise. En revanche, très peu de long-métrages se sont intéressés à l’ETA, un sujet encore sensible en Espagne, à l’heure où l’indépendantisme reste prégnant en Catalogne.

Quatre ans plus tôt, Les Repentis d’Iciar Bollain, également inspirés de faits réels, ont mis en scène la rencontre éprouvante entre un ancien terroriste de l’ETA et Maixabel Lasa, la veuve de l’une de ses victimes. Dans la continuité de ce drame qui aborde tant la violence que la rédemption, Undercover retrace une dangereuse mission d’infiltration qui témoigne de l’engagement, aux limites morales contestables, d’officiers de police farouchement déterminés.

Monica, une jeune agent des services de renseignement, est choisie pour se fondre au sein de l’ETA. Ce rôle permanent l’amène à couper tout lien avec son ancienne vie, sa famille et ses collègues. Isolée, condamnée à vivre avec de terrifiants activistes, elle ne peut échanger qu’avec son supérieur, le seul à connaître ses actions dans le groupe terroriste. Surnommé « L’inhumain », ce chef incarné par Luis Tosar, également interprète dans Les Repentis, se montre prêt à tous les sacrifices pour démanteler l’organisation. Confrontée à la concurrence de la Garde civile, la police aspire en effet à obtenir des résultats forts dans ce combat national contre l’ETA.

Grâce à son environnement très réaliste, Undercover retranscrit parfaitement l’atmosphère des années 1990. Équipements, véhicules, barrages routiers et contrôles systématiques témoignent d’une époque loin de la libre circulation actuelle. Bien que filmées en plans serrés, les villes de San Sebastián et de Saint-Jean-de-Luz, tout à fait reconnaissables, composent un cadre à la fois idyllique et oppressant.

Entre l’Espagne et la France, Arantxa Echevarría nous infiltre dans l’existence angoissante de Monica. Au contact de militants basques, dont l’implaccable Sergio Polo Escobés, interprété par un bluffant Diego Anido, déjà effrayant dans As bestas, la jeune femme prend des risques inconsidérés pour mener son objectif à son terme. Undercover met ainsi en exergue le poids psychologique d’une vie sous couverture, de la terreur perpétuelle d’être découverte à la perte progressive d’identité, avec le piège de ne plus réussir à décrocher d’un rôle devenu vital et obsessionnel.

Par ce fardeau psychique, Undercover installe une tension croissante qui nous tient constamment haleine. Avec un rythme endiablé, la réalisatrice espagnole compose un thriller palpitant et renseigne sur une opération de police aussi dangereuse qu’audacieuse. Il reste assez rare qu’un film d’infiltration nous captive autant. Le Mélange des genres, présenté en clôture du Festival, a traité le sujet de façon bien plus légère.

Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.

Undercover – Fiche technique

Titre original : La Infiltrada
Réalisation : Arantxa Echevarría
Scénario : Arantxa Echevarría & Amèlia Mora
Interprètes : Carolina Yuste, Luis Tosar, Iñigo Gastesi, Diego Anido, Nausicaa Bonnín, Pepe Ocio
Photographie : Javier Salmones
Montage : Victoria Lammers
Musique : Fernando Velázquez
Producteurs : María Luisa Gutiérrez, Mercedes Gamero, Pablo Nogueroles & Álvaro Ariza
Sociétés de production : Bowfinger International Pictures, Beta Fiction Spain, Esto también pasará, Infiltrada LP AIE
Pays de production : Espagne
Distribution France : Wild Bunch Distribution
Durée : 1h58
Genre : Drame, Policier

reims-polar-2025-banniere

Piégé : interphone game

Bill Skarsgård face à Anthony Hopkins dans un duel psychologique en huis clos et sous l’égide d’un high concept propre à la série B, voilà un programme alléchant et sans détour. Malheureusement, l’engouement s’arrête au moment même où Piégé se répète constamment et finit par être à court d’arguments, surtout quand il aborde naïvement son commentaire social. En résulte une prise d’otage maladroite qui se retourne contre les spectateurs.

Synopsis : Un voleur s’introduit dans une voiture de luxe et se retrouve piégé à l’intérieur. Il découvre que son énigmatique propriétaire en a le contrôle total et qu’il va exercer sur lui une vengeance diabolique.

Si le nom de David Yarovesky n’est pas bien connu, c’est parce qu’il a souvent été sacrifié dans les campagnes promotionnelles de ses réalisations. Révélé par The Hive, le cinéaste a ensuite servi les intérêts de ses producteurs de renom. James Gunn pour Brightburn – l’enfant du mal et Sam Raimi pour Les Pages de l’angoisse qu’il a tourné pour Netflix. C’est encore le cas aujourd’hui, bien qu’il ait démystifié la figure du super-héros lorsque le virage de l’adolescence est mal négocié. Une œuvre non sans défauts, mais avec audace et ambition. Très peu aidé par le scénario confus de Michael Arlen Ross, Piégé tente vainement de panser ses plaies au fur et à mesure que son intrigue déroule ses gimmicks. Un manque de risque évident qui n’apporte finalement pas grand-chose de plus que 4×4, un film argentin méconnu et dont Piégé est le remake.

Tu ne voleras point

Connu pour ses rôles de personnages monstrueux et déroutants, Bill Skarsgård (Ça, Barbare, The Crow, Nosferatu) peine à nous convaincre dans le rôle d’Eddie Barrish, qui cumule tous les clichés d’un américain déchu vivant dans un milieu dévaforisé. Et malgré ses addictions multiples, il reste un père de famille aimant pour sa fille et un type généreux envers les animaux, mais ses défauts contrebalancent souvent la charge empathique qu’on devrait lui accorder. Est-il véritablement une victime en détresse ou bien un personnage mal aimable ?  C’est au fin fond de la banlieue de Vancouver, comparable à toute grande métropole, que l’on découvre la désolation des laissés-pour-compte. Eddie marche sur cette frontière qui le sépare d’une vie rangée, sans tracas et avec un salaire stable. La réalité le rattrape toutefois lorsqu’il tente de réunir les derniers dollars nécessaires pour récupérer son véhicule au garage et succombe au larcin. Qui pouvait savoir que le SUV dans lequel il s’est introduit était un piège ?

Le propriétaire de cette machination n’est autre qu’un certain William, dont on ne verra pas le visage avant le dernier acte. Mais pour que l’on ait l’oreille fine ou que l’on ait jeté un œil à l’affiche du film, la participation d’Anthony Hopkins ne fait aucun doute. Il n’a pas besoin d’être présent physiquement pour assurer le contrôle de ses proies, comme dans Collatéral ou Sympathy for the devil. Il opte pour l’interaction à distance, à mi-chemin de Speed et de Phone Game. L’idée est assez séduisante dans un premier temps, notamment grâce à son éloquence de gentleman. Tout le contraire d’un Eddie impulsif, en manque de joint et bientôt à court de vivres. Cependant, le récit se mord rapidement la queue lorsque les échanges deviennent moralisateurs, ce qui n’était pas un inconvénient dans la saga Saw, dès lors qu’ils étaient modérés et dilués dans le divertissement macabre promis.

Tu ne t’amuseras point

Dans ce cas-ci, il n’y a de tension que ce qui sort des tasers que le psychopathe a installé dans sa voiture. Un coup de jus après l’autre, une climatisation excessive et du chantage à gogo, le survival possède pourtant tous les ingrédients nécessaires pour jouer avec nos sens, mais il n’en fait rien. Les séquences de torture musicales n’arrivent jamais à la hauteur d’À l’intérieur, où Willem Dafoe incarne un cambrioleur enfermé chez sa cible. On peut également faire une croix sur le côté hallucinatoire du type 127 heures. À ce jeu-là, Bill Skarsgård ne peut rivaliser avec un jeu physique limité par son espace. Et pourtant, Buried s’en sort haut la main avec une mise en scène qui a de quoi ravager n’importe quel claustrophobe. Ici, le piège à délinquants n’a rien du tombeau ou du purgatoire annoncé. Tout n’est que gadget dans cette cellule de luxe.

Le dernier tournant du récit réside dans la deuxième partie, qui tente de parfaire la transformation du SUV en monstre mécanique du road rage. Toujours en vain. Rien à voir avec Christine ou avec le camion Goliath de Duel. Yarovesky s’efforce de reproduire une vitrine qui illustre les conséquences du capitalisme, mais fait marche arrière à mi-parcours, comme si on le sommait de remonter l’arbre des causes que les protagonistes pointent du doigt. Difficile d’y voir clair dans ce récit de vengeance qui compile tout ce qui ne fonctionne plus dans le cinéma populaire hollywoodien, en plus d’être aseptisé par ses leçons de morale qui n’en font même pas un bon nanar. Lorsque le concept d’un film ne parvient plus à captiver et à renouveler ses enjeux, à la force de shots d’adrénaline ou de tensions psychologiques efficaces, on finit anesthésié par la redondance des scènes, si bien qu’on sent confiné dans notre propre siège. C’est justement ce qui se passe dans Piégé, qui prend son spectateur pour cible malgré lui.

Piégé – Bande-annonce

Piégé – Fiche technique

Titre original : Locked
Réalisation : David Yarovesky
Scénario : Michael Arlen Ross, d’après le scénario du 4×4 écrit par Mariano Cohn et Gastón Duprat
Interprètes : Bill Skarsgård, Anthony Hopkins, Ashley Cartwright, Michael Eklund, Navid Charkhi
Photographie : Michael Dallatorre
Montage : Andrew Buckland, Peter Gvozdas
Musique : Tim Williams
Décors : Grant Armstrong
Costumes : Autumn Steed
Producteurs : Zainab Azizi, Petr Jákl, Ara Keshishian, Sean Patrick O’Reilly, Sam Raimi
Société de production : ZQ Entertainment et Raimi Productions
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h35
Genre : Thriller
Date de sortie : 9 avril 2025

Piégé : interphone game
Note des lecteurs0 Note
1.5

Reims Polar 2025 : The Things You Kill, l’effondrement

Quand peut-on pardonner et se faire pardonner ? C’est toute la problématique de The Things You Kill, un drame familial psychologique sur fond de thriller. Alireza Khatami explore les secrets et les traumatismes de son protagoniste à travers un dispositif narratif aussi subtil qu’audacieux. Il nous donne à contempler les reflets d’un homme meurtri par une relation conflictuelle avec la figure paternelle, ainsi que par sa propre quête d’identité.

Synopsis : Après plusieurs années aux États-Unis, Ali retourne s’installer en Turquie avec sa femme. Dans sa ville natale, il retrouve sa famille qui vit un enfer sous le joug terrible de son père. Aussi, lorsque sa mère décède dans des circonstances suspectes, Ali soupçonne-t-il rapidement son père. Aidé par un mystérieux rôdeur qu’il engage comme jardinier, le jeune homme mène une quête vengeresse qui va le confronter au pire des secrets…

Les choses qu’on enterrent

Premier long-métrage du cinéaste iranien Alireza Khatami, Les Versets de l’oubli traite d’une amnésie collective alors que les cadavres s’empilent dans une morgue. Chaque personnage est anonyme, mais le réalisateur conduit ses protagonistes à trouver leur identité, à honorer les morts et à comprendre leur histoire. Il s’agit de thématiques que l’on retrouve dans son dernier film présenté en première française à Reims Polar. Avant cela, Khatami a notamment co-réalisé Chroniques de Téhéran aux côtés de son compatriote Ali Asgari. À la force de plans fixes remarquablement exploités, ce portrait sociétal de l’Iran réussit à déployer tout le cynisme, les absurdités et les contradictions qui en découlent. De même, ce film à sketches parvient à questionner le libre-arbitre de citoyens ordinaires, tout en commentant les motifs de leurs angoisses à travers la banalité de leur quotidien. On pense alors au tout dernier plan du film, annonçant la fin du monde, un effondrement total des immeubles et de la société. La symbolique va encore plus loin dans The Things You Kill, où tous les moyens mis en place par le personnage principal pour cacher ses péchés, son passé ou ses fantômes ne l’aident pas nécessairement à faire la paix avec sa famille.

Quelle est donc cette fameuse « lumière » qu’il s’agit de tuer ? La première scène interroge immédiatement, où l’on semble décrire un mauvais rêve, dont aucun personnage ne semble être sorti. Cette interrogation trouvera davantage de sens et de réponses tout le long d’un récit qui parsème ses indices avec beaucoup de malice. Ces indices ne passent pas uniquement par des répliques, mais également par sa mise en scène de courtes séquences, comme lorsqu’Ali (Ekin Koç) s’infiltre dans une maison avant de se trouver une cachette. Là où la narration ajoute de la confusion à l’évolution des personnages, c’est bien à cause du montage, suggérant tout un tas d’ellipses dans le deuxième acte. Pourtant, s’il ne s’agit pas d’un choix artistique volontaire, cette confusion est indubitablement justifiée dans la dernière scène du film, faisant écho à la mystérieuse ouverture.

Les choses que l’on rallume

Entre ces deux extrémités, l’intrigue suggère un récit de vengeance portée par Ali, qui en sait assez sur l’étymologie du mot « traduction » pour savoir qu’il est nécessaire de supprimer, voire de détruire, un élément antérieur pour en créer un autre. C’est dans cette bascule que le réalisateur développe l’introspection de son personnage tourmenté. Ali peine à concevoir un enfant avec sa femme Hazar (Hazar Ergüçlü) et doit également faire face aux comportements suspicieux de son beau-père Hamit (Ercan Kesal) auprès de sa défunte mère durant son absence. Cette absence est de nouveau renforcée à la suite d’un événement tragique, où Ali s’efface peu à peu derrière Raza (Erkan Kolçak Köstendil), un jardinier qu’il engage pour entretenir ses terres arides et pour réparer un puits qui se serait « effondré de l’intérieur ». La métaphore est assez claire pour que les décors du film se confondent avec l’espace mental d’Ali, de plus en plus acculé dans l’obscurité. Ses « crimes et châtiments » seront bientôt déterrés, mais dans le temps de réflexion qu’il lui reste, il se décide enfin à confronter sa sœur et sa femme pour révéler une douleur enfouie, expliquant au passage sa fuite vers les États-Unis et son choix pour le type d’étude suivi.

Alireza Khatami s’inspire de son expérience personnelle pour se défaire d’un poids de conscience similaire. Il choisit Ali comme réceptacle de sa thérapie, où il remet en question le lien de filiation père-fils. S’il est coutume de dire qu’on ressemble à nos parents en grandissant, Ali souhaite ardemment s’en défaire. Les femmes ne sont pas les seules à tomber sous le joug du patriarcat, car certains hommes en souffrent aussi. Ali se bat pour lui-même, des deux côtés du miroir qui fragmente son âme et sa personnalité. Le film n’est certainement pas le plus facile à suivre si on ne s’accroche qu’à sa dimension policière, sur fond de parricide, ou à la crise familiale qu’on dépeint. C’est dans l’amalgame de tous ces éléments que le protagoniste trouve la force de se confesser et d’obtenir une image nette de lui-même.

Avec The Things You Kill, la compétition Reims Polar a certainement trouvé son scénario le plus sophistiqué, le plus intime et le plus émouvant de son auteur. Alireza Khatami impressionne par sa mise en scène qui génère de l’étrangeté sans abuser des ressorts du polar. Les Ombres persanes avait déjà réussi cet exploit et ce film confirme un savoir-faire indéniable qui ne saurait tomber dans l’oubli. Un coup de cœur à rebours, mais un coup de cœur mérité !

Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.

The Things You Kill – Bande-annonce

The Things You Kill – Fiche technique

Réalisation et Scénario : Alireza Khatami
Interprètes : Ekin Koç, Erkan Kolçak Köstendil, Hazar Ergüçlü, Ercan Kesal
Photographie : Bartosz Swiniarski
Montage: Selda Taşkin, Alireza Khatami
Producteurs : Caio Gullane, Fabiano Gullane, André Novis, Fernando Coimbra, Luís Galvão Teles & Gonçalo Galvão Teles
Pays de production : France, Pologne, Canada, Turquie
Distribution France : Le Pacte
Durée : 1h53
Genre : Drame

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