« Le Fil invisible du capital » : Ulysse Lojkine explore les rapports économiques opaques du capitalisme

Dans Le Fil invisible du capital (La Découverte), Ulysse Lojkine construit une réflexion systématique sur les rapports économiques du capitalisme. Les mécanismes qui sous-tendent l’économie mondiale, de l’échange des marchandises à la circulation des capitaux, sont dénués de visibilité immédiate. L’auteur propose alors une exploration fouillée, en s’appuyant sur les thèses marxistes, tout en les réactualisant à la lumière des dynamiques modernes, où les réseaux de production mondiaux et la financiarisation de l’économie ont transformé les rapports de pouvoir.

Ulysse Lojkine décrit le capitalisme comme un système d’exploitation dont les liens de domination ne se résument pas aux relations classiques entre le patron et le salarié. Il met en lumière l’enchevêtrement de pouvoirs, avec des relations de subordination qui vont bien au-delà du face-à-face entre employeur et ouvrier. Par exemple, il évoque le cas des femmes de ménage des hôtels, embauchées par un intermédiaire dans une chaîne cotée en Bourse. Qui est le véritable patron dans ce contexte, et comment se déploie l’exploitation à travers les différentes couches de capital ? Cette question ne trouve pas de réponse simple. La hiérarchie du pouvoir dans le capitalisme contemporain est fragmentée, ce qui rend difficile l’identification de l’exploitant ultime. 

L’auteur interroge la notion de pouvoir économique en s’appuyant sur des concepts de la théorie marxiste, mais aussi en les complétant par une analyse de la dynamique des groupes sociaux. Dans une société capitaliste, les groupes les plus riches exercent une influence disproportionnée sur les prix et les échanges. En prenant l’exemple de la demande pour le blé, il démontre que les changements de préférences des groupes les plus riches modifient les prix bien plus que ceux des groupes moins favorisés. L’auteur étend cette idée pour introduire le concept de densité de pouvoir, où le pouvoir économique de chaque individu est proportionnel à sa richesse. Cela permet de mieux appréhender le fait que l’exploitation capitaliste ne se limite pas à une dichotomie entre patron et salarié, puisqu’elle prend une forme plus diffuse, enracinée dans l’inégalité de la répartition des ressources.

L’exemple de la sous-traitance dans le secteur textile illustre parfaitement la complexité des relations de pouvoir. Ulysse Lojkine analyse la situation où une entreprise, comme Zara (filiale du groupe Inditex), impose ses termes aux sous-traitants, en exerçant une pression économique à travers une gestion de prix de transfert, exemple parfait de l’illusion d’un marché libre. Ce phénomène est bien plus hiérarchique que marchand, car les relations entre le donneur et le preneur d’ordres sont marquées par une domination structurelle. Cette sous-traitance s’apparente à un rapport salarial déguisé où le travail est subordonné aux exigences des capitalistes, mais de manière indirecte, à travers une chaîne de commandement complexe.

Mais revenons un peu en arrière. L’un des concepts centraux du livre est celui du surtravail, emprunté à Marx, qui désigne l’appropriation du travail des autres, en particulier à travers des relations de domination étendues à plusieurs niveaux. L’auteur interroge également la notion de consentement dans ces mécanismes d’exploitation, notamment vis-à-vis des générations actuelles et futures, et surtout dans les relations entre le Nord et le Sud. Il pose une question cruciale : qui a donné son consentement pour que l’économie des pays riches repose sur le pillage des ressources des pays pauvres et sur la dégradation de l’environnement ? Cette simple réflexion ouvre une brèche critique dans la logique capitaliste, qui nie la dimension humaine et écologique des rapports économiques.

Ulysse Lojkine fait également une distinction entre exploitation rentière et exploitation commerciale, soulignant que, dans de nombreux cas, elles sont difficiles à distinguer. L’exploitation rentière, qui repose sur l’appropriation des rentes, et l’exploitation commerciale, qui se base sur le contrôle des processus de production et d’échange, se chevauchent largement dans l’économie actuelle. L’auteur plaide pour des mécanismes de lutte contre ces formes d’exploitation, notamment à travers un renforcement des droits sociaux, comme l’indexation des salaires et l’extension des droits du travail.

Parmi de nombreux autres exemples, un parallèle est établi dans l’ouvrage entre le salariat et les régimes autoritaires. Dans un système où le travailleur est subordonné à une hiérarchie complexe – allant du supérieur immédiat jusqu’à la direction d’une entreprise cotée en Bourse – les contraintes, la surveillance, les sanctions peuvent rappeler les mécanismes de domination autoritaire. Ulysse Lojkine n’hésite pas à pointer la similitude entre le salariat moderne et ce que subissent les populations soumises à des gouvernements autoritaires, où les individus sont exposés à des logiques de contrôle de plus en plus insidieuses.

L’ouvrage aborde également la dynamique de la concurrence et du monopole dans le système capitaliste, en montrant que les grandes entreprises bénéficient d’un pouvoir qui va bien au-delà des relations marchandes simples. En situation de monopole, l’employeur peut exercer une pression énorme sur le salarié, qui, n’ayant pas d’alternatives, se voit contraint d’accepter des conditions de travail défavorables. Dans cette logique, la concurrence, au contraire, tend à « anesthésier » cette domination en permettant aux travailleurs de comparer les offres de divers employeurs. Cependant, la faible mobilité des travailleurs dans le système capitaliste réduit cette possibilité, accentuant de ce fait la domination des employeurs.

Particulièrement dense, Le Fil invisible du capital aide à mieux comprendre les ressorts cachés du capitalisme contemporain. Reposant sur des mécanismes de domination économique, il tend à s’approprier le travail des uns au bénéfice exclusif des autres, souvent moins nombreux mais plus nantis. Les rapports de force et la concentration des richesses (donc du pouvoir) tapissent l’ensemble de cette réflexion salutaire, qui déconstruit la manière dont l’économie fonctionne. 

Dans « Le Fil invisible du capital » (La Découverte), Ulysse Lojkine construit une réflexion systématique sur les rapports économiques du capitalisme. Les mécanismes qui sous-tendent l’économie mondiale, de l’échange des marchandises à la circulation des capitaux, sont dénués de visibilité immédiate. L’auteur propose alors une exploration fouillée, en s’appuyant sur les thèses marxistes, tout en les réactualisant à la lumière des dynamiques modernes, où les réseaux de production mondiaux et la financiarisation de l’économie ont transformé les rapports de pouvoir.

Le Fil invisible du capital, Ulysse Lojkine 
La Découverte, avril 2025, 256 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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