Reims Polar 2025 : The Things You Kill, l’effondrement

Quand peut-on pardonner et se faire pardonner ? C’est toute la problématique de The Things You Kill, un drame familial psychologique sur fond de thriller. Alireza Khatami explore les secrets et les traumatismes de son protagoniste à travers un dispositif narratif aussi subtil qu’audacieux. Il nous donne à contempler les reflets d’un homme meurtri par une relation conflictuelle avec la figure paternelle, ainsi que par sa propre quête d’identité.

Synopsis : Après plusieurs années aux États-Unis, Ali retourne s’installer en Turquie avec sa femme. Dans sa ville natale, il retrouve sa famille qui vit un enfer sous le joug terrible de son père. Aussi, lorsque sa mère décède dans des circonstances suspectes, Ali soupçonne-t-il rapidement son père. Aidé par un mystérieux rôdeur qu’il engage comme jardinier, le jeune homme mène une quête vengeresse qui va le confronter au pire des secrets…

Les choses qu’on enterrent

Premier long-métrage du cinéaste iranien Alireza Khatami, Les Versets de l’oubli traite d’une amnésie collective alors que les cadavres s’empilent dans une morgue. Chaque personnage est anonyme, mais le réalisateur conduit ses protagonistes à trouver leur identité, à honorer les morts et à comprendre leur histoire. Il s’agit de thématiques que l’on retrouve dans son dernier film présenté en première française à Reims Polar. Avant cela, Khatami a notamment co-réalisé Chroniques de Téhéran aux côtés de son compatriote Ali Asgari. À la force de plans fixes remarquablement exploités, ce portrait sociétal de l’Iran réussit à déployer tout le cynisme, les absurdités et les contradictions qui en découlent. De même, ce film à sketches parvient à questionner le libre-arbitre de citoyens ordinaires, tout en commentant les motifs de leurs angoisses à travers la banalité de leur quotidien. On pense alors au tout dernier plan du film, annonçant la fin du monde, un effondrement total des immeubles et de la société. La symbolique va encore plus loin dans The Things You Kill, où tous les moyens mis en place par le personnage principal pour cacher ses péchés, son passé ou ses fantômes ne l’aident pas nécessairement à faire la paix avec sa famille.

Quelle est donc cette fameuse « lumière » qu’il s’agit de tuer ? La première scène interroge immédiatement, où l’on semble décrire un mauvais rêve, dont aucun personnage ne semble être sorti. Cette interrogation trouvera davantage de sens et de réponses tout le long d’un récit qui parsème ses indices avec beaucoup de malice. Ces indices ne passent pas uniquement par des répliques, mais également par sa mise en scène de courtes séquences, comme lorsqu’Ali (Ekin Koç) s’infiltre dans une maison avant de se trouver une cachette. Là où la narration ajoute de la confusion à l’évolution des personnages, c’est bien à cause du montage, suggérant tout un tas d’ellipses dans le deuxième acte. Pourtant, s’il ne s’agit pas d’un choix artistique volontaire, cette confusion est indubitablement justifiée dans la dernière scène du film, faisant écho à la mystérieuse ouverture.

Les choses que l’on rallume

Entre ces deux extrémités, l’intrigue suggère un récit de vengeance portée par Ali, qui en sait assez sur l’étymologie du mot « traduction » pour savoir qu’il est nécessaire de supprimer, voire de détruire, un élément antérieur pour en créer un autre. C’est dans cette bascule que le réalisateur développe l’introspection de son personnage tourmenté. Ali peine à concevoir un enfant avec sa femme Hazar (Hazar Ergüçlü) et doit également faire face aux comportements suspicieux de son beau-père Hamit (Ercan Kesal) auprès de sa défunte mère durant son absence. Cette absence est de nouveau renforcée à la suite d’un événement tragique, où Ali s’efface peu à peu derrière Raza (Erkan Kolçak Köstendil), un jardinier qu’il engage pour entretenir ses terres arides et pour réparer un puits qui se serait « effondré de l’intérieur ». La métaphore est assez claire pour que les décors du film se confondent avec l’espace mental d’Ali, de plus en plus acculé dans l’obscurité. Ses « crimes et châtiments » seront bientôt déterrés, mais dans le temps de réflexion qu’il lui reste, il se décide enfin à confronter sa sœur et sa femme pour révéler une douleur enfouie, expliquant au passage sa fuite vers les États-Unis et son choix pour le type d’étude suivi.

Alireza Khatami s’inspire de son expérience personnelle pour se défaire d’un poids de conscience similaire. Il choisit Ali comme réceptacle de sa thérapie, où il remet en question le lien de filiation père-fils. S’il est coutume de dire qu’on ressemble à nos parents en grandissant, Ali souhaite ardemment s’en défaire. Les femmes ne sont pas les seules à tomber sous le joug du patriarcat, car certains hommes en souffrent aussi. Ali se bat pour lui-même, des deux côtés du miroir qui fragmente son âme et sa personnalité. Le film n’est certainement pas le plus facile à suivre si on ne s’accroche qu’à sa dimension policière, sur fond de parricide, ou à la crise familiale qu’on dépeint. C’est dans l’amalgame de tous ces éléments que le protagoniste trouve la force de se confesser et d’obtenir une image nette de lui-même.

Avec The Things You Kill, la compétition Reims Polar a certainement trouvé son scénario le plus sophistiqué, le plus intime et le plus émouvant de son auteur. Alireza Khatami impressionne par sa mise en scène qui génère de l’étrangeté sans abuser des ressorts du polar. Les Ombres persanes avait déjà réussi cet exploit et ce film confirme un savoir-faire indéniable qui ne saurait tomber dans l’oubli. Un coup de cœur à rebours, mais un coup de cœur mérité !

Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.

The Things You Kill – Bande-annonce

The Things You Kill – Fiche technique

Réalisation et Scénario : Alireza Khatami
Interprètes : Ekin Koç, Erkan Kolçak Köstendil, Hazar Ergüçlü, Ercan Kesal
Photographie : Bartosz Swiniarski
Montage: Selda Taşkin, Alireza Khatami
Producteurs : Caio Gullane, Fabiano Gullane, André Novis, Fernando Coimbra, Luís Galvão Teles & Gonçalo Galvão Teles
Pays de production : France, Pologne, Canada, Turquie
Distribution France : Le Pacte
Durée : 1h53
Genre : Drame

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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