La Jeune Femme à l’aiguille, de Magnus von Horm : sombre et sublime

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Beatrice Delesalle Redactrice LeMagduCiné

La Jeune Femme à l’aiguille : dans ce troisième long-métrage, le suédo-polonais Magnus von Horn se penche une fois de plus sur les exclus et les déclassés de la société. Ici, la thématique de la grossesse non désirée, traitée dans un fiévreux et magnifique noir et blanc, semble faire écho aux développements récents du sujet dans son pays d’adoption.

Synopsis : Copenhague, 1918. Karoline, une jeune ouvrière, lutte pour survivre. Lorsqu’elle tombe enceinte, elle rencontre Dagmar, une femme charismatique qui dirige une agence d’adoption clandestine. Un lien fort se crée entre les deux femmes et Karoline accepte un rôle de nourrice à ses côtés.

Une affaire de femmes

Il est bon quelquefois d’avoir des défaillances dans sa culture générale. C’est donc vierge de toute information que l’on est allé voir La Jeune Femme à l’aiguille, un film pourtant inspiré de faits divers.

Tout a été dit sur ce film fascinant, et notamment l’accumulation des références qui y seraient empilées. L’esthétique générale du film est indéniablement assimilable au cinéma expressionniste (contraste noir et blanc saisissant, cadre étriqué, sujet angoissant, voire horrifique). Mais curieusement, on pense davantage à ses autres « hommages » (on préfère les appeler ainsi) : à Clouzot (on pense aux visages psychédéliques, superposés et déformés de Romy Schneider, traduits ici en noir et blanc), à Tod Browning ou David Lynch, évidemment, pour le côté freaks, ou encore la double référence aux frères Lumière, en miroir l’une de l’autre. Contrairement aux détracteurs du film, on trouve que ces citations apportent un vrai plus au film, et ne traduisent pas le show off qu’on lui reproche.

Karoline Nielsen (interprétée par Vic Carmen Sonne, magnifique et mystérieuse, avec son petit air de PJ Harvey) est une ouvrière danoise de la plus basse classe, qu’on rencontre en 1918, à la fin de la Grande Guerre. Malgré sa neutralité, le Danemark est impacté par cette guerre, et Karoline travaille à fabriquer des uniformes aux militaires. Un emploi misérable qui ne lui permet pas de payer son loyer. La toute première scène donne le ton du film qui va rendre compte à la fois de la grande misère d’alors et de la grande cruauté qu’on y rencontrait : pendant que le propriétaire fait déjà visiter son appartement à de potentielles locataires, une mère célibataire et sa petite fille, la première donne à la dernière une gifle retentissante sortie de nulle part, sous les yeux hagards de Karoline. Une scène dont la violence sèche est une sorte d’avertissement quant à la suite des événements.

De fait, hormis une amorce de conte de fées lorsque Karoline entrevoit un avenir riant après avoir entamé une idylle avec le directeur de son usine, idylle brève détruite aussitôt par la mère de l’instigateur, tout sera à l’avenant : violence de classe donc, violence sexiste, maltraitance à l’enfant ou encore stigmatisation des gueules cassées revenant de la guerre. Rien n’est occulté. Mais rien n’est doloriste, comme certains le disent ; tout est factuel. Magnus von Horn décrit une époque trouble et mortifère, et montre les enchaînements inéluctables des choses, surtout des mauvaises choses.

Dans sa descente aux enfers, Karoline fera notamment la rencontre de Dagmar (impeccable Trine Dyrholm), une femme trouble qui s’occupe d’avortements et d’adoptions illégales. Le personnage de Dagmar prend peut-être dans cette deuxième partie une place un peu trop importante par rapport à Karoline, de par l’histoire et  la forte présence de Trine Dyrholm. Mais le rythme est parfait : il faut cette première heure de turpitudes diverses pour comprendre la Karoline de cette deuxième heure, écrasée par sa relation avec Dagmar.

Visuellement, La Jeune Femme à l’aiguille est ébouriffant. Le noir et blanc aux forts contrastes, signé Michal Dymek, est tout simplement sublime, les cadrages adoptés, intelligents. Malgré l’époque et le style choisis, la mise en scène est très moderne, notamment avec la musique de Frederikke Hoffmeyer (Puce Mary à la scène), de l’électro expérimentale de la mouvance underground danoise, bien éloignée de la musique du début du XXe siècle. Les deux actrices principales sont fabuleuses, avec un engagement total qu’on retrouve dans le moindre de leurs gestes, de leurs regards, de leurs paroles.

Dans la foulée de son premier long métrage, Le Lendemain, Magnus von Horn rend hommage aux déclassés (le petit criminel John dans ce premier film). Sa démarche n’a rien de misanthrope : elle témoigne d’empathie et d’une lucidité sans faille. Cela n’empêche évidemment pas que la noirceur toute expressionniste de son sujet puisse rendre son film difficile à voir pour les âmes sensibles (il dit quand même avoir voulu faire un film d’horreur en réalisant ce film…), mais on aurait tort de ne pas aller à la rencontre de ce film de toute beauté.

La Jeune Femme à l’aiguille – Bande annonce

La Jeune Femme à l’aiguille – Fiche technique

Titre original : Pigen med nålen
Réalisateur : Magnus von Horn
Scenario : Magnus von Horn, Line Langebek Knudsen
Interprétation : Vic Carmen Sonne (Karoline), Trynne Dyrholm (Dagmar), Besir Zeciri (Peter), Joachim Fjelstrup (Jørgen), Tessa Hoder (Frida), Ava Knox Martin (Erena), Søren Sætter-Lassen  (Monsieur Loyal), Ari Alexander (Svendsen), Benedikte Hansen  (La mère de Jørge)
Photographie : Michal Dymek
Montage : Agnieszka Glinska
Musique : Frederikke Hoffmeier
Producteurs : Malene Blenkov, Mariusz Wlodarski , co-productrice : Madeleine Ekman
Maisons de production : Nordisk Film Production, Creative Alliance (Nordisk Film Creative Alliance), Lava Films, Nordisk Film Production, Co-production : Film i Väst, EC1 Lódz – Miasto Kultury, Lower Silesia Film Centre
Distribution : Bac Films
Durée : 123 min.
Genre : Policier, Drame, Historique
Date de sortie : 9 Avril 2025
Danemark· Pologne· Suède  – 2024

 

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Redactrice LeMagduCiné