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Les Fantômes : film d’espionnage, de douleur et de résilience

Devenu cinéaste en filmant des paysages à travers le monde pour une banque d’images, Jonathan Millet offre avec Les Fantômes un film tendu, au corps à corps, habité par une histoire de violence et de sagesse, derrière des allures de conte vengeur.

Les Fantômes est le premier long métrage de fiction de Jonathan Millet, également réalisateur de documentaires. Le réalisateur a vécu quelques années en Syrie où il a noué des liens, les images de la guerre lui sont donc parvenues d’abord de témoins directs. Il a vécu l’exil avec eux, en Allemagne d’où est racontée, en partie, l’intrigue des Fantômes. C’est là qu’Hamid est censé être et depuis ce pays qu’il reçoit ses instructions. Or, l’action principale se déroule à Strasbourg, en France donc, où Hamid traque son ancien bourreau de prison syrienne. Sa propre histoire n’est jamais évoquée frontalement mais à travers le son, des entretiens qu’Hamid écoute depuis un enregistreur, ce sont mille autres témoignages glaçants qui nous parviennent et résonnent avec le passé traumatique d’Hamid. A l’image, aucune violence filmée mais tout ce qui est vécu et ressenti par Hamid en découle, la torture est donc palpable, visible sans être montrée. On pense souvent au docu-fiction Mon pire ennemi de Mehran Tamadon qui mettait en scène la torture du régime iranien en la faisant rejouer, sur lui, par ceux et celles l’ayant vécue comme victimes.

« Ma boussole est toujours la même, celle de chercher à saisir des destins individuels singuliers, de raconter l’exil à travers des histoires à taille humaine ». En racontant l’histoire d’Hamid, Jonathan Millet ne fait que ça. Tantôt film de vengeance, on voit Hamid imaginer des scénarios de mort pour son bourreau, tantôt d’espionnage, dans le parc notamment et pendant toute la traque, et surtout de résilience, au cœur de sa relation avec sa mère restée dans un camp au Liban, Les Fantômes est un film saisissant, un grand film bercé d’humanité. Le film raconte la mémoire de la douleur, sa vivacité au présent, mais il laisse la place à la possibilité d’une rencontre, d’une envie de transmettre autre chose que la peine. Bien entendu, il y a l’obsession de justice, les bourreaux se cachant un peu partout pour y échapper. Au-delà cependant, il y a aussi l’envie « d’enterrer les morts et réparer les vivants », même si c’est plus difficile dans un contexte de guerre et d’exil, sans sépulture.

Les Fantômes est avant tout un film d’enquête, minutieuse, vitale, très bien menée autour des cellules secrètes créée de groupes qui « traquent en Europe pendant des mois les criminels de guerre ». On y vit une véritable filature très réaliste, qui rend bien hommage au travail de recherche minutieux effectué par Jonathan Millet (à l’origine, il voulait réaliser un documentaire sur ce sujet). Or, en adoptant le point de vue d’Hamid, dans un récit de fiction, tout prend corps et sens, au-delà du portrait. Car Hamid est autant à la croisée d’une histoire vécue, qu’à celle d’un personnage romanesque aux identités multiples, tues. Hamid est à la croisée de plusieurs destins et il doit faire des choix, c’est un authentique personnage tragique plongé dans une histoire à l’actualité brûlante. Le tout baigné dans une approche très sensorielle, qui rend l’objet cinématographique haletant et passionnant. On en comprend tous les enjeux, toute l’horreur, sans pouvoir s’empêcher d’y croire pour l’avenir d’Hamid. Nous devenons Hamid par les choix de mise en scène : « Le théâtre des opérations du récit, c’est le tourbillon des pensées d’Hamid. Je voulais raconter la Grande Histoire à travers l’intime d’un personnage ». Adam Bessa campe un Hamid habité par des démons, avec beaucoup de force et de pudeur à travers ses interactions avec les autres personnages du film, notamment son bourreau lui-même. Les cellules secrètes de traque de criminels de guerre syriens existent depuis 2015 (pour rappel la guerre en Syrie a commencé en 2011).

*toutes les citations du réalisateur sont issues du dossier de presse du film

Les Fantômes : Bande annonce

Les Fantômes : Fiche technique

Synopsis : Hamid est membre d’une organisation secrète qui traque les criminels de guerre syriens cachés en Europe. Sa quête le mène à Strasbourg sur la piste de son ancien bourreau.

Réalisation : Jonathan Millet
Scénario : Jonathan Millet, Florence Rochat
Interprètes : Adam Bessa, Tawfeek Barhom, Julia Franz Richter
Photographie : Olivier Boonjing
Montage : Laurent Sénéchal
Distribution : Memento
Durée : 1h46
Genre : Drame
Date de sortie : 3 juillet 2024

Il reste encore demain : un conte cruel et émancipateur

Il reste encore demain est le premier long métrage de la réalisatrice Paola Cortellesi. Le film multiplie les faux-semblants pour raconter l’histoire émancipatrice de Delia dans l’Italie de 1946, année loin d’être anodine pour les femmes italiennes. Avec un rythme enlevé, et beaucoup de dérision, Paola Cortellesi nous entraîne dans ce conte cruel et libre à la fois.

La vie de Delia est millimétrée, elle fait tout dans l’ordre, sans accroc (ou presque). Elle répète les mêmes gestes inexorablement telle une Jeanne Dielman italienne. On la voit compter son argent, s’épuiser à la tâche, ne jamais s’arrêter (sauf au garage du coin, moins pour les voitures que pour le garagiste). Pourtant, dès les premières secondes quelque chose dénote : à son enthousiasme, sur l’air d’une musique enjouée, son mari répond au « bonjour » de Delia par une claque. Une claque mise en scène de manière burlesque, mais un geste violent tout de même. Il en sera ainsi de toutes les scènes de la violence vécue par Delia : elles sont filmées comme des chorégraphies, ce qui en souligne d’autant plus la brutalité et l’incongruité dans la vie de cette femme joyeuse et droite. Autour de ce couple gravitent trois enfants dont Marcella, qui doit bientôt se marier. C’est par elle et son regard sur sa mère, que vient l’envie de Delia de sortir de cet enfer. Chaque personnage tient son rôle dans cette grande comédie à l’italienne, jusqu’au grand-père alité mais encore capable de gestes déplacés et de remarques sexistes.

Paola Cortellesi dénonce les violences vécues, mais aussi le quotidien des femmes dans l’Italie d’après guerre, par l’absurde. Delia pourtant est filmée comme une femme forte, solide, qui sait ce qu’elle veut. Depuis qu’elle a reçu une mystérieuse lettre, qui ne sera dévoilée que dans les toutes dernières minutes du film, Delia a un projet. Partir ? C’est en tout cas ce qu’elle semble dire, tout en le cachant bien évidemment aux yeux de son mari par tout un tas de stratagèmes et de faux semblants. Delia observe la naissance de l’amour entre Marcella et son futur mari, ramenée à sa propre histoire, elle se méfie et la protège. Alors que la fille croit avoir compris la mère, pour laquelle elle semble n’avoir que du mépris, là encore Delia surprend.

Il reste encore demain n’est pas qu’un film espiègle, c’est un petit labyrinthe d’apparence simple et actuel, qui résonne pourtant bien plus fortement qu’il n’y paraît, tout y est discours et y fait sens. Tout y est glaçant, et pourtant on rit. On croirait se trouver dans une bonbonnière avec sa bande son anachronique et ses allures de roman-photo, mais Delia est une figure féministe évocatrice. Parce qu’elle n’est pas une héroïne en réalité, juste une femme soutenue par d’autres (et jugée aussi par certaines) qui tente d’échapper à l’esclavage domestique dans lequel elle se trouve emprisonnée. Tout commence et se termine, pour Delia comme pour le film, par un plan séquence. Entre les deux, l’étau s’est resserré autour d’une Delia qui a su déjouer tous les pièges. Le premier plan séquence où l’on voit Delia presque courir dans les rues de sa ville n’est pas sans rappeler celui, aussi survolté que libérateur, de Greta Gerwig dans son film Frances Ha. Des héroïnes pas totalement adultes (pour Frances) ou déconstruites (pour Delia) mais qui luttent avec les armes qui sont les leurs, face caméra.

D’ailleurs, Il reste encore demain est sorti en salles quelques mois seulement après le phénomène Barbie, réalisé par Greta Gerwig. Deux friandises totalement différentes, cependant aux succès voisins. Au-delà de sa fantaisie enrobée dans son bel écrin noir et blanc intemporel, Il reste encore demain a été un vrai phénomène sociétal en Italie avec près de cinq millions d’entrée. Derrière une filouterie affichée, Il reste encore demain marque les esprits par sa mise en scène joueuse et maitrisée. À l’image de tous ces corps féminins impatients filmés dans les dernières minutes du film qui deviennent une immense vague émancipatrice. Une image d’autant plus forte que durant tout le film on a vu ces corps de femmes être maltraités, au travail ou commentant la vie des autres (de Delia en l’occurrence). La question de la barrière sociale, évoquée tout au long du film, est ici abolie d’un seul mouvement commun et de prise de pouvoir. Paola Cortellesi propose rien de moins que de croire aux lendemains qui chantent.

Il reste encore demain : Bande annonce

Il reste encore demain : Fiche technique

Synopsis : Mariée à Ivano, Delia, mère de trois enfants, vit à Rome dans la seconde moitié des années 40. La ville est alors partagée entre l’espoir né de la Libération et les difficultés matérielles engendrées par la guerre qui vient à peine de s’achever. Face à son mari autoritaire et violent, Delia ne trouve du réconfort qu’auprès de son amie Marisa avec qui elle partage des moments de légèreté et des confidences intimes. Leur routine morose prend fin au printemps, lorsque toute la famille en émoi s’apprête à célébrer les fiançailles imminentes de leur fille aînée, Marcella. Mais l’arrivée d’une lettre mystérieuse va tout bouleverser et pousser Delia à trouver le courage d’imaginer un avenir meilleur, et pas seulement pour elle-même.

Réalisation : Paola Cortellesi
Scénario : Paola Cortellesi, Furio Andreotti, Giulia Calenda
Interprètes :  Paola Cortellesi, Valerio Mastandrea, Romana Maggiora Vergano
Photographie : David Leone
Montage : Valentina Mariani
Production : Wildside Media
Distribution : Universal Pictures International France
Durée : 1h58
Genre : comédie dramatique
Date de sortie : 13 mars 2024

Aimons-nous vivants : la comédie qui se joue de la mort !

Une rencontre qui change tout : Quand un chanteur dépressif et une femme extravagante se croisent dans un train pour Genève, leur improbable aventure donne naissance à une comédie sur la transformation personnelle, le pardon et l’importance de vivre pleinement. Une ode à la vie portée par deux acteurs éblouissants.

Déjà chantée avec force dans le récent Quand vient l’automne de François Ozon, l’utilisation ici du titre de cette chanson de François Valéry, avec son célèbre et tellement vrai « n’attendons pas qu’la mort nous trouve du talent », permet à cette comédie d’afficher ce refrain comme un crédo optimiste en traitant avec légèreté, voire dérision, le sujet grave de la fin de vie, qui se conjugue par hasard, mais judicieusement, avec les difficultés de l’amour filial.

Contrairement au magnifique On Ira d’Enya Baroux, encore dans les salles, film hyper sensible qui fait couler les larmes sur les sourires, le propos de Aimons-nous vivants n’est jamais vraiment dramatique. Son scénario à rebondissements évolue dans une ambiance qui se veut drôle, sans toujours y arriver hélas, mais qui n’empêche pas le questionnement sur ses propres actes, ainsi que la force des rencontres et du destin.

L’efficacité du duo Valérie Lemercier – Gérard Darmon fait le film

Frappé de peur existentielle après la soixantaine, Jean-Pierre Amérys avait sans doute besoin de réaliser une telle comédie pour son quinzième long-métrage, genre qu’il affectionne, après son très beau Marie-Line et son juge (avec Louane et Michel Blanc, dernier film sorti de son vivant).

Le coup de génie du réalisateur est d’associer dans son film Valérie Lemercier (Aline) et Gérard Darmon (L’amour c’est mieux que la vie), ces acteurs archi reconnus et capables de jouer tant de genres différents. Pourtant, ils ne s’étaient pas retrouvés ensemble depuis Bienvenue à Bord d’Éric Lavaine en 2011, film dont ils n’étaient pas les uniques personnages principaux. On sent ici une alchimie évidente entre eux sur laquelle le film fonde son intérêt, et ce n’est pas par hasard si l’on ne voit quasiment qu’eux dans la bande-annonce. À tel point que le duo écrase le reste du casting, quasi inexistant à pouvoir donner le change, pas même Patrick Timsitt (le manager véreux dont l’humour sert à peine de faire-valoir) ou Alice de Lencquesaing (jouant la fille, actrice qui semble perdue dans la répartie, pas facile, voire difficile, face à la truculente Valérie Lemercier).

Et c’est même essentiellement Valérie Lemercier qui fait mouche, tire le duo et le rend comique, par son excentricité et son côté nature qu’elle semble endosser comme une seconde peau, en assurant la dynamique du film ! Sa longévité et sa justesse dans le genre comique sont d’ailleurs impressionnantes, ce qui est moins le cas pour Gérard Darmon, mais il tire ici avantage de ses qualités de chanteur !

La vie au-delà de la mort : une fable rocambolesque et originale

La rencontre inopinée entre Antoine Toussaint (ce chanteur de renom victime d’un récent AVC et dépressif, incarné avec brio par Gérard Darmon) et une de ses grandes fans, Victoire (cette femme déséquilibrée et extravagante jouée avec malice par Valérie Lemercier) a lieu dans le TGV Paris-Genève, le réalisateur faisant ainsi astucieusement appel à la symbolique du road movie ferroviaire, genre apprécié de François Truffaut, qui permet de projeter les deux personnages dans une nouvelle trajectoire de vie qui va les transformer.

Dans la situation du chanteur, on comprend vite pourquoi il va en Suisse (à l’instar de ces films sur le suicide assisté), mais le moins qu’on puisse dire est que le prétexte n’est pas très légitime, voire incongru, Jean-Pierre Amérys nous invitant au passage et de manière subliminale, même avec légèreté, à la réflexion autour de l’euthanasie et des excès auxquels cela pourrait mener.

Le cas de Victoire est certes très différent mais pas moins préoccupant : souffrant de bipolarité chronique, elle vient d’obtenir une autorisation de sortie de prison pour tenter d’assister au mariage de sa fille, qui ne veut plus entendre parler d’elle en raison des situations catastrophiques qu’elle crée.

Dans une ambiance colorée et lumineuse, tout le scénario du film s’appuie sur cette rencontre des contraires pour en construire les ressorts comiques, amenant même Antoine à changer ses plans pour aider Victoire, et laissant se développer entre eux un début de romance dont l’issue est cousue de fil blanc, ainsi que la réconciliation espérée entre la mère et la fille. Et par un quiproquo douteux, l’annonce erronée de la disparition du chanteur va conduire à des situations certes loufoques, voire rocambolesques, mais qui leur offrent une liberté inespérée de se projeter dans une nouvelle vie.

Une légitime indulgence pour ce film

Loin d’être toujours drôle, avec certains gags qui tombent à plat, cette comédie a tout de même un charme indéniable face auquel on a envie d’être indulgent, surtout grâce à l’osmose de ces deux acteurs principaux. C’est un genre de nos jours des plus difficiles à faire accepter par la critique, dans une société gangrénée par ses contradictions : on prétend savoir rire de tout, mais pas avec n’importe qui !

Le réalisateur sait éviter ici les sujets qui fâchent, tout en réussissant à continuer d’alimenter, certes de manière décalée, le débat sur la fin de vie, avec cette joyeuse injonction de « nous aimer vivants avant qu’la mort nous trouve du talent », rendant ainsi hommage aux belles paroles de Pierre Delanoë. Souhaitons que l’accueil positif des spectateurs sera au rendez-vous !

Bande annonce : Aimons-nous vivants

Fiche technique du film Aimons-nous vivants

  • Réalisateurs : Jean-Pierre Améris
  • Scénaristes : Jean-Pierre Améris, Marion Michau
  • Soundtrack : Stéphane Moucha, Compositeur
  • Production : Sophie Révil, Denis Carot
  • Équipe technique : Pierre Milon
  • Directeur de la photographie : Tatiana Vialle
  • Directeur du casting : Christine Lucas Navarro
  • Chef monteur : Judith de Luze
  • Chef costumier : Audric Kaloustian
  • Chef décorateur : Laurent Lafran
  • Ingénieur du son : Lucile Demarquet, Sébastien Noiré, Matthieu Tertois
  • Sociétés de distribution : ARP Sélection, Indie Sales International Distribution/Exports, Escazal Films, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma
  • Date de sortie : 16 avril 2025

Actrices et Acteurs

  • Gérard Darmon (Rôle : Antoine Toussaint)
  • Valérie Lemercier (Rôle : Victoire)
  • Patrick Timsit (Rôle : Claude)
  • Alice de Lencquesaing (Rôle : Constance)
  • Aurélien Cavagna (Rôle : Baptiste)
  • Eric Viellard (Rôle : Ex-mari de Victoire)
  • Sophie Mounicot (Rôle : Catherine)
  • François Berland (Rôle : Laurent)
  • Emmanuel Dorand (Un policier)
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3

Au pays de nos frères : premier long-métrage tout en émotion

Présenté en 2025, Au pays de nos frères marque une collaboration forte entre les cinéastes iraniens Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi. Leur premier long métrage en commun est une œuvre exigeante et déchirante, qui explore la condition des exilés afghans en Iran à travers une structure en triptyque. Entre silences assourdissants, narration fragmentée et regard clinique sur la marginalité, le film s’inscrit dans une tradition cinématographique de l’intime et de l’indicible, tout en affirmant une puissante singularité formelle. Une fresque à la fois ancrée dans une réalité socio-politique précise et ouverte à résonance universelle, qui interroge sans relâche la mémoire, la perte, et la survivance.

Plonger dans Au pays de nos frères, réalisé par Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi, c’est accepter un voyage au long cours, au rythme lent mais implacable, au cœur d’une réalité brutale et méconnue. Les réalisateurs signent une chronique, toute en silence, poignante, sur l’exil et la déchirure familiale à travers une œuvre qui ose la fragmentation narrative sans jamais perdre de sa puissance émotionnelle. Divisé en trois actes distincts, le film entreprend une radiographie de la condition afghane en Iran, observée à travers le prisme d’une famille disloquée par la nécessité et la fatalité.

Structurer un film en trois segments hermétiquement distincts, en adoptant successivement le point de vue de trois personnages et en faisant progresser le récit sur plusieurs années, relève d’un pari risqué. Pourtant, Amirfazli et Ghasemi évitent le piège de la discontinuité et tissent un fil narratif d’une fluidité rare, grâce à une émotion brute, authentique, sans aucun pathos ni élément superflu. Quel que soit le chapitre, celui-ci s’imprègne de son protagoniste, épouse son regard, module son rythme et son intensité selon les épreuves traversées, qui sont tout sauf joyeuses.

Mohammad et l’apprentissage de la survie

L’introduction se fait presque en catimini, par l’entremise de Mohammad, un adolescent au quotidien difficile et à l’avenir incertain. Nous n’en saurons pas plus. Jamais son passé n’est explicité. Son intériorité demeure un territoire inexploré. Nous ne le suivons que dans ses gestes, ses tentatives de survie quotidienne ou bien ses échanges lapidaires et ses silences lourds de sens. Ce choix, d’une rare justesse, ancre le récit dans une réalité saisissante, renforcée par une caméra qui s’efface presque totalement. L’immersion est totale.

La frontalité du propos dérange autant qu’elle captive. Mohammad évolue dans un univers oppressant, rythmé par le fracas des machines et l’étouffante chaleur de la fonderie. Ce travail dans l’usine de métallurgie n’a rien d’un choix, il s’y plie par nécessité, sans y percevoir d’avenir. Le film traduit, avec justesse, cette menace de l’expulsion qui le pousse dans un entre-deux, entre soumission et fuite, entre acceptation et révolte. Il est à la croisée des chemins, et cette incertitude, loin d’affaiblir le récit, lui confère une puissance tragique.

Leila, entre culpabilité et silence

Puis vient Leila. L’horizon se rétrécit encore. La mise en scène, jusque-là discrète, resserre son étreinte et ne laisse plus d’échappatoire. Elle, qui avait un quotidien plus prometteur que Mohammad, se retrouve au service d’une famille, sans plus aucune joie de vivre. Et ce quotidien, après la disparition suspecte d’un proche, va devoir se poursuivre sans l’aide de personne.

L’actrice Hamideh Jafari nous offre une dualité du personnage tout à fait troublante, qui nous emmène de l’empathie jusqu’à la culpabilité, sans aucune gêne ni scrupule. Ses actions ne sont pas immédiatement compréhensibles, ce qui, une fois de plus, établit une certaine distance entre la protagoniste et le spectateur.

Les réalisateurs ne manquent pas de jouer avec les autres personnages, qui eux, ne connaissent pas la vérité, mais également de jouer avec le spectateur, qui, lui, sait ce dont il est question. L’ambivalence du personnage est sans égal. Elle nous fait froid dans le dos.

Mais là où l’immensité du métrage se révèle, c’est dans la perversité du dispositif narratif : faire accepter qu’un corps, peut-être encore sauvable, soit volontairement dissimulé ; qu’un chien s’effondre dans une léthargie, d’abord suggérée par un geste violent, puis niée, avant que le hors-champ ne nous le fasse réapparaître de manière brutale et inattendue ; qu’un mensonge adressé à un enfant se déroule sans heurt pour lui épargner la souffrance.

Nous retrouvons le silence, acteur majeur de ce film, qui traverse chaque scène et chaque personnage, comme un héraut d’une puissance qui va au-delà de l’imagination, le temps, qui efface tout, qui prend tout, que ce soient les racines d’une famille ou encore la joie éphémère qui se dessine sur le visage de Leila au début du second acte.

Le deuil silencieux de Qasem

Enfin, la troisième partie convoque le deuil sous sa forme la plus austère. Le temps s’étire, alourdi par le poids de l’indicible, du non-dit et de la peine. La mort d’un fils que nous ne connaissons pas entraîne toute une réflexion sur la vie, et sur ce qu’il reste d’envie de vivre cette vie dans l’esprit de Qasem.

Cette figure paternelle est égarée dans un monde où la douleur n’est pas exprimée, ni par des mots ni par des larmes, mais seulement par une absence, matérialisée par un téléphone. Bashir Nikzad incarne un patriarche brisé, tout en retenue, dont la présence se mue en spectre au fil du récit. Son mutisme, plus assourdissant que n’importe quel cri, confère à la dernière partie du film une puissance émotionnelle brute.

La performance de l’acteur confère aux scènes une intensité sourde, une résignation glaçante, dans une optique où le spectateur, après avoir suivi la vie de chacun des deux membres du couple adolescent, à savoir Mohammad et Leila, n’a pas nécessairement de considération à apporter à un vieil homme, distant et froid dès le premier acte. Le choix audacieux d’explorer la vie de ce personnage inattendu aurait pu dénoter par rapport aux deux premières bases très solides, mais nous pourrions aller jusqu’à penser qu’il aurait manqué quelque chose si cette partie avait été supprimée.

Le film se veut comme un réel affrontement de la vie, et la question n’est plus tant celle de la perte que celle de l’après : comment continuer à avancer lorsque plus rien ne subsiste ?

Une esthétique sensorielle et un récit organique

Là où certains auraient cédé à un naturalisme didactique — comme nous pourrions le voir chez certains films sociaux de Ken Loach ou dans Une famille syrienne de Philippe Van Leeuw — Amirfazli et Ghasemi privilégient plutôt une approche sensorielle et immersive. L’image épouse à la perfection la rugosité des lieux sans jamais s’y enfermer, comme avec les plans de tomates, la salle des archives, la fonderie, la villa en bord mer, ou encore la maison du quartier populaire et la salle de naturalisation.

La caméra, souvent fixe, observe sans intervenir. Les mouvements, lorsqu’ils existent, se font à peine perceptibles, accentuant le sentiment d’enfermement qui traverse l’œuvre. Les rares moments d’ouverture, notamment à travers l’étendue désertique du second acte, contrairement aux univers plus clos du premier et du dernier qui enclavent la vie d’une jeune femme, offrent un souffle illusoire, une respiration trompeuse dans un cadre qui se referme inexorablement sur ses personnages et sur la dureté de leurs existences.

Il serait ainsi difficile d’imaginer le film sans la justesse inouïe de son trio d’interprètes. Mohammad Hosseini, dans le rôle du jeune adolescent pris dans les rouages d’une politique qui le dépasse, capte l’essence de son personnage sans jamais forcer le trait. Son jeu, minimaliste, repose sur une économie de mots et une expressivité qui affleure dans les moindres expressions. Hamideh Jafari, révélation du film, livre une performance d’une subtilité vertigineuse.

L’actrice habite Leila avec une vérité troublante, nous offrant la perspective d’une fragilité apparente, tout en conservant une certaine force de caractère qui lui fait tenir bon. Quant à Bashir Nikzad, il incarne un patriarche brisé, tout en retenue, dont la présence se transforme en spectre au fil du récit.

Une œuvre iranienne, à portée universelle

Là réside peut-être la seule faille du film. Un rythme qui, par instants, s’étire à l’excès, exagère quelques fois la beauté et la simplicité de la narration. Si la lenteur sied à l’approche contemplative du récit, certains plans paraissent s’attarder au-delà de la nécessité dramatique.

Le troisième acte, en particulier, frôle parfois l’essoufflement, ralentissant une dynamique pourtant jusque-là parfaitement dosée. Cette langueur participe toutefois également à la pesanteur du propos, à l’enfermement progressif du spectateur dans l’univers du film, ce qui rend ces quelques longueurs ; supportables tout de même.

Le film ne se contente pas de raconter, laissant ses spectateurs sans explication ni possibilité de trouver des réponses, mais éprouve, expose, et les contraint à ressentir au plus profond d’eux-mêmes les dilemmes et les douleurs mis en scène, ce qui participe à la force du récit.

Chaque personnage se fond dans un monde qui l’écrase, mais tente, chacun à sa manière, d’y résister. Les liens entre les segments, discrets mais essentiels, assurent la cohésion d’un récit qui, loin de se disperser, se densifie à mesure qu’il progresse, en capturant l’ordinaire d’existences marquées et brutalisées par l’exil, par une beauté sèche et implacable.

Si les thématiques abordées — l’exil, la famille, le deuil — résonnent universellement, elles trouvent ici une force particulière dans leur inscription dans la société iranienne, et dans la tradition d’un cinéma national souvent contraint à la métaphore pour dénoncer l’indicible.

À voir !

Bande-annonce : Au pays de nos frères

Au pays de nos frères – Fiche technique

  • Réalisation : Raha Amirfazli, Alireza Ghasemi
  • Scénario : Raha Amirfazli, Alireza Ghasemi
  • Distribution : Mohammad Hosseini, Hamideh Jafari, Bashir Nikzad
  • Pays de production : Iran, France, Pays-Bas
  • Genre : Drame
  • Durée : 1h35
  • Date de sortie : 3 avril 2025
  • Société de distribution : Pyramide Distribution
Au pays de nos frères (2025)
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Les Jeux D’argent En Ligne Sont-Ils À L’épreuve De La Récession ? Aperçus Des Tendances Économiques

Lorsque l’économie ralentit, de nombreux secteurs sont sous pression. Les entreprises réduisent leurs effectifs, les consommateurs limitent leurs dépenses, et l’incertitude financière touche presque tous les domaines du marché. Un secteur, cependant, semble souvent faire exception : celui des jeux d’argent en ligne. Cela soulève une question importante : les jeux d’argent en ligne sont-ils véritablement à l’épreuve de la récession ?

Un regard sur l’industrie des jeux d’argent en ligne

Les jeux d’argent en ligne, également appelés iGaming, englobent tout, du poker et des machines à sous aux paris sportifs et aux jeux avec croupiers en direct. Au cours de la dernière décennie, cette industrie a connu une croissance rapide, portée par la technologie, l’accessibilité mobile et l’évolution des habitudes des consommateurs. De plus en plus de joueurs recherchent des plateformes sûres et divertissantes, et nombreux sont ceux qui se tournent vers le meilleur casino en ligne France comme destination de jeu privilégiée.

En 2023, le marché mondial des jeux d’argent en ligne était estimé à plus de 80 milliards de dollars américains. Selon les prévisions, il pourrait dépasser les 150 milliards de dollars d’ici 2030. Ces chiffres posent la question de savoir comment ce marché se comporte réellement en période de difficultés économiques.

Comportement des consommateurs en période d’incertitude économique

En temps de récession, les consommateurs se concentrent généralement sur l’essentiel. Les voyages, les restaurants et les produits de luxe sont souvent mis de côté. En revanche, les formes de divertissement abordables continuent d’être populaires. Les services de streaming, les jeux mobiles et les jeux d’argent en ligne en font partie.

Le jeu en ligne combine le frisson du divertissement avec la promesse potentielle de gains, souvent avec des mises peu élevées. Pour de nombreuses personnes confrontées à des difficultés financières, cela peut sembler une façon rapide de gagner de l’argent. Cet espoir, associé à des coûts d’entrée bas, contribue à la stabilité du secteur pendant les périodes difficiles.

Retour sur les crises passées

Un regard sur le passé révèle des tendances intéressantes :

Lors de la crise financière de 2008, de nombreux secteurs ont connu de fortes baisses. Toutefois, l’industrie des jeux d’argent a montré une stabilité relative. Les plateformes en ligne, en particulier, ont rapporté une fréquentation constante, voire en hausse.

En 2020, pendant la pandémie de COVID-19, les casinos physiques ont été contraints de fermer, mais les plateformes en ligne ont connu un véritable boom. Beaucoup de gens passaient plus de temps à la maison, et l’intérêt pour les jeux d’argent en ligne a fortement augmenté. Certains opérateurs ont signalé un doublement de l’activité des utilisateurs en quelques mois seulement.

Ces exemples montrent que les jeux d’argent en ligne ont souvent la capacité de s’imposer dans des périodes économiques difficiles.

Pourquoi les jeux d’argent en ligne résistent

Il existe plusieurs raisons pour lesquelles les jeux en ligne résistent bien aux crises économiques :

  • Accessibilité : Toute personne possédant un smartphone ou un ordinateur peut jouer à tout moment, confortablement depuis chez elle.
  • Mises minimales faibles : Contrairement aux casinos traditionnels, les plateformes en ligne permettent de miser de très petites sommes, ce qui facilite l’accès.
  • Technologie moderne : Les croupiers en direct, les fonctions de chat et le streaming vidéo offrent une expérience immersive et divertissante.
  • Offres promotionnelles : Les bonus de bienvenue, les tours gratuits et les programmes de fidélité donnent l’impression de jouer à moindre coût, voire gratuitement.
  • Échappatoire psychologique : En période difficile, les jeux d’argent peuvent servir de distraction face aux réalités du quotidien. Ils procurent excitation et espoir, même temporairement.

Les inconvénients de cette croissance

Malgré sa résilience apparente, ce secteur n’est pas sans risques.

En période de crise, les comportements de jeu problématiques ont tendance à augmenter. Les personnes en difficulté financière voient parfois le jeu comme une solution, ce qui peut rapidement les entraîner dans un cycle de pertes et de dépendance.

De plus, les gouvernements réagissent souvent à ces évolutions par une réglementation plus stricte. Si les jeux d’argent sont perçus comme une exploitation des personnes vulnérables, la pression politique s’intensifie.

Que disent les experts ?

Les économistes classent souvent les jeux d’argent dans les industries dites « du vice », au même titre que l’alcool ou le tabac. Ces secteurs ont la réputation d’être relativement stables car ils répondent à des besoins émotionnels.

Cependant, les experts soulignent qu’il existe des limites. Lors d’une crise économique prolongée et sévère, même les dépenses les plus modestes peuvent devenir inabordables. Dans ce cas, les revenus issus des jeux en ligne pourraient également diminuer.

Pour les investisseurs, le secteur peut sembler attractif. Mais il est essentiel de surveiller attentivement des facteurs comme le coût d’acquisition de nouveaux utilisateurs, les réglementations locales et l’évolution des comportements des consommateurs.

Une perspective mondiale

Dans de nombreux pays, les jeux d’argent en ligne ont été légalisés récemment. Aux États-Unis, au Canada ou au Brésil, par exemple, le marché connaît une forte croissance, indépendamment de la situation économique globale.

Dans les pays en développement, les jeux d’argent mobiles prennent également de l’ampleur. L’accès aux casinos traditionnels y est souvent limité, mais les smartphones sont très répandus. L’incertitude économique dans ces régions favorise souvent le recours aux applications de jeux d’argent.

Conclusion : Vraiment à l’épreuve de la récession ?

Les jeux d’argent en ligne font partie des rares secteurs qui restent stables, voire en croissance, même en période de récession. Leur nature numérique, leurs faibles coûts d’accès et leur attrait psychologique en font une industrie particulièrement résistante.

Mais elle n’est pas totalement invulnérable. Les crises économiques prolongées, les restrictions réglementaires et les changements de valeurs sociétales peuvent tous avoir un impact négatif.

Pour l’instant, les données montrent que les jeux d’argent en ligne sont très prisés en période d’incertitude. Mais leur succès à long terme dépendra de nombreux facteurs, notamment la régulation, l’innovation technologique et une approche responsable vis-à-vis des joueurs.

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Drop Game : Accueil correct, service client à revoir et plats tarabiscotés pour expérience mitigée

Christopher Landon semble se faire le spécialiste de la série B ludique à tendance suspense ou horrifique (voire les deux) mais cela ne lui réussit pas toujours. L’idée de ce Drop Game est plutôt attrayante sur le papier et si les prémisses font illusion, le script montre vite ses limites narratives. Il finit même par se vautrer dans trop d’invraisemblances pour une intrigue finalement tarabiscotée jusqu’à un final d’une trivialité agaçante. Ce n’est pas non plus mauvais et il pourra faire office de gentil divertissement du samedi soir si on est peu exigeant. Ou alors, maigres consolations, si on choisit de se focaliser sur la performance investie de Megann Fahy (à l’inverse de son partenaire fade au possible), d’une mise en scène qui optimise bien le décor original et la technologie, ainsi que d’une cadence soutenue pour ce huis-clos somme toute décevant.

Synopsis : Violet, une jeune veuve qui pour son premier rendez-vous depuis des années, se rend dans un restaurant très chic où celui qu’elle doit y retrouver, Henry, est encore plus charmant que séduisant. Mais leur alchimie naissante va vite être gâchée quand Violet se voit harcelée puis terrorisée par une série de messages anonymes sur son téléphone. Contrainte au silence, elle doit suivre les instructions qu’elle reçoit, sous peine que la silhouette encapuchonnée des caméras de sécurité de sa propre maison ne tue son jeune fils gardé par sa tante, la sœur de Violet. Si elle ne fait pas exactement ce qui lui est ordonné, ceux qu’elle aime le plus mourront.

Drop Game est typiquement le type de films à concept qui pullulent sur les plateformes, Netflix en tête de gondole, mais qui n’ont que ledit concept pour attirer, l’exécution étant les trois quarts du temps mauvaise, et le résultat totalement oubliable. Sauf qu’ici, c’est le plutôt doué Christopher Landon qui est aux manettes et qui s’est fait une spécialité de ces séries B conceptuelles et ludiques avec brio. On est donc un peu plus curieux et confiant.

On lui doit en effet le sympathique Happy Birthdead, mêlant slasher et boucle temporelle, ou encore le tout aussi amusant Freaky avec Vince Vaughn, mêlant lui slasher et body swaping (films où les protagonistes échangent de corps) et malheureusement sorti en pleine période de mesures sanitaires. Le tout saupoudré d’un humour salvateur et de savoureux clins d’œil au genre. Il avait d’ailleurs été judicieusement choisi comme réalisateur de Scream 7 après le départ du duo aux commandes depuis le cinquième volet. Projet frôlant l’Arlésienne qu’il a finalement quitté tant c’était la cacophonie pour justement tourner ce film de commande qui lui va comme un gant.

Le postulat est simple mais engageant : un lieu quasiment unique (un restaurant chic au dernier étage d’un gratte-ciel), un quidam qui va être au centre d’un étrange canular (une personne dans le restaurant lui envoie des images menaçantes en drop) et un soupçon de romantisme (le contexte de l’action est une première date) qui se placent comme les ingrédients de ce cocktail détonnant et purement conceptuel. On ne peut donc nier que tout cela était plutôt intrigant et promettait un bon petit moment de suspense, de tension et de révélations.

Et on concédera d’ailleurs à Drop Game des prémisses bien négociées avec un contexte et des enjeux posés rapidement et de manière efficace permettant de rentrer dans le vif du sujet. Pareillement, le cinéaste joue bien du décor super original (et créé de toutes pièces pour l’occasion) et des suspects potentiels dans le premier quart du long-métrage. On y croit et on prend donc plaisir en attendant la suite…

Et il est bien dommage d’affirmer que celle-ci n’est pas du même acabit. Le script montre vite ses limites et ses développements sont tout sauf convaincants notamment à cause de multiples invraisemblances et d’une histoire sommes toutes tarabiscotée à l’extrême. Le genre d’histoire qui, lorsqu’on prend le temps de se poser à la sortie du film et d’y réfléchir, n’a pas beaucoup de sens. Bien sûr, sans cela il n’y aurait pas de film me direz-vous, mais parfois ce serait peut-être mieux.

Par exemple, et en premier lieu, le rencard du personnage principal est clairement d’une tolérance à toute épreuve face aux agissements de notre victime et n’importe qui serait déjà parti depuis belle lurette. Notons aussi des réactions et actes de seconds rôles pas toujours très logiques. On n’est certes pas dans une histoire virant au foutage de gueule pour le spectateur comme le nanar Trap de Shyamalan qui, lui, explosait tous les curseurs de l’incohérence (et du n’importe quoi) mais on est ici à la limite.

Et pour continuer dans la lancée, Drop Game se pare d’un épilogue qui veut en mettre plein la vue mais se révèle improbable et surtout d’une trivialité qui annule la singularité de l’entame. Heureusement, le tout est rythmé et Megann Fahy fait montre d’une belle prestance à l’écran. L’actrice de la seconde saison de The White Lotus est investie et permet au spectateur d’y croire un peu. En revanche, Brandon Sklenar est d’une fadeur rarement vue, aussi expressif qu’une endive.

Du côté des bonnes choses, on peut aussi louer la mise en scène dynamique de Landon qui parvient à rendre son huis-clos tout sauf statique tout en jouant bien des technologies avec des inserts d’écrans dans l’image cette fois utiles et bienvenus. En outre, on aborde des thèmes actuels bien dessinés pour ce type de film comme les nouvelles technologies ou la violence conjugale. Au final, s’il n’y a rien de véritablement catastrophique pour cette petite série B qui démarrait bien, il n’y a rien de sensationnel non plus et on l’oubliera vite.

Bande-annonce – Drop Game

Fiche technique – Drop Game

Réalisateur : Christopher Landon.
Scénaristes : Jillian Jacobs & Chris Roach.
Production: Platinum Dunes & Blumhouse Pictures.
Distribution: Universal Pictures France.
Interprétation : Megann Fahy, Brandon Sklenar, Violett Beane, Reed Diamond, …
Genres : Thriller.
Date de sortie : 23 avril 2025.
Durée : 1h35.
Pays : USA.

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2.5

« Les Carnets de Joann Sfar – Croisette » : Cannes de l’intérieur

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Avec ses carnets consacrés à la Croisette, parus aux éditions Delcourt, Joann Sfar nous offre une incursion piquante et introspective au cœur du festival de Cannes, événement emblématique du cinéma mondial. Sur quelque 320 pages, l’auteur et dessinateur mêle habilement récits personnels, anecdotes croustillantes et observations aiguisées sur les coulisses du prestigieux rendez-vous cannois.

D’emblée, Joann Sfar adopte une posture décalée, presque étrangère à l’euphorie ambiante, lorsqu’il évoque son invitation au 60e festival de Cannes en 2007. À mille lieues de l’excitation médiatique et cinéphilique, il s’interroge sur sa légitimité à être présent : ne se sentant guère concerné par l’actualité cinématographique, il est traversé par un sentiment persistant d’usurpation. Cette introspection, parfois teintée d’ironie, traverse en réalité tout l’ouvrage, donnant au récit une tonalité particulière, à mi-chemin entre le journal intime et la description intérieure lucide.

Joann Sfar excelle à restituer l’atmosphère particulière de Cannes, une ville momentanément prise d’effervescence mondaine et de désœuvrement généralisé, notamment à la veille de l’ouverture du festival, où les journalistes arpentent les rues sans but. Il évoque la fameuse projection matinale de 8h30, séance anticipée réservée aux médias : les commentaires fusent, avant la présentation officielle en soirée. La presse, justement, fait l’objet d’une attention spécifique : l’auteur n’hésite pas à pointer les absurdités et les excès du système, rappelant par exemple l’exaspération de Roman Polanski devant la superficialité des questions qui lui étaient posées. L’admiration béate est parfois la règle, loin de l’exercice analytique et critique attendu.

Par ailleurs, Joann Sfar livre des anecdotes en cascade sur les coulisses du festival, telles les répétitions prosaïques de la cérémonie d’ouverture, avec les jurés en tenue civile, ou encore l’inévitable déprime du milieu de l’événement, ce moment charnière où l’enthousiasme retombe et laisse place à une sorte d’abattement collectif. Son regard incisif capte parfaitement ce qui se cache sous les paillettes et l’emballement médiatique d’un événement très codifié… et parfois ennuyeux (de son point de vue en tout cas).

Chemin faisant, Joann Sfar s’amuse des réactions complaisantes du public vis-à-vis du cinéma asiatique, comparativement aux jugements plus sévères portés sur les œuvres européennes ou américaines. Le récit se fait plus incisif encore lorsqu’il évoque un film polémique de Barbet Schroeder mettant en scène Jacques Vergès, personnage excentrique et provocateur, suggérant avec un certain aplomb, par exemple, que George Bush serait pire qu’Adolf Hitler. Cette rencontre étonnante laisse Sfar perplexe, mi-amusé mi-médusé, mais incapable de prendre au sérieux ces déclarations délibérément outrancières.

Ces Carnets se distinguent aussi par une exploration de l’art cinématographique lui-même. Joann Sfar multiplie les références, citant notamment l’influence décisive du cinéma européen sur Martin Scorsese. Il revient sur le choix esthétique du noir et blanc dans Raging Bull, une stratégie consciente pour se démarquer de Rocky II, sorti au même moment. Ailleurs, il nous gratifie d’une planche pédagogique sur les focales et leurs effets visuels. Ou mentionne la fédération panafricaine de cinéma, ou la réalisation de Persepolis.

Enfin, loin de s’enfermer dans la seule description du festival, il élargit son propos vers des territoires inattendus, nous invitant notamment à partager ses inspirations et les résonances qu’ont eu sur lui des maîtres comme Hugo Pratt, dépassant ainsi le cadre strictement événementiel pour livrer une réflexion plus vaste sur son art et son rapport au réel.

Dense, « spirituel », balançant entre humour et observation stricte, Les Carnets de Joann Sfar – Croisette constitue une immersion subjective dans le plus célèbre des festivals de cinéma. Ici, la dérision sert de révélateur aux travers, mais aussi aux beautés discrètes, de ces événements qui rendent hommage, avant tout, au septième art.

Les Carnets de Joann Sfar – Croisette, Joann Sfar
Delcourt, avril 2025, 320 pages

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4

Dragon Ball Full Color (4-7) : un entre-deux décisif

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Entre la conclusion du premier Tenkaichi Budokai et l’irruption de Tenshinhan dans l’univers de Dragon Ball, Akira Toriyama construit une transition en apparence discrète, mais pourtant décisive pour la suite des événements. Cette période charnière, quelque peu éclipsée par les combats plus spectaculaires des arcs suivants, glisse peu à peu de la comédie et l’esprit d’aventure vers une forme plus dramatique — prémices d’un futur déjà en gestation.

Dragon-Ball-Full-Color-L-enfance-de-Goku-Tome-05Haletante a été la finale entre Goku et Jackie Chun (le maître Kame sous couverture). Après un échec au plus près du but, le jeune garçon entame un nouveau périple, seul cette fois. Son itinérance le mène sur les traces des Dragon Balls, un chemin où il croise une forte adversité humaine, organisée et impitoyable. Face à l’armée du Ruban Rouge, aux officiers extravagants mais dangereux comme le Commandant Blue ou encore le redoutable Tao Pai Pai, Goku doit s’affirmer en tant que combattant. Et le récit, mine de rien, change de ton. Le lecteur passe des entraînements bon enfant pré-Tenkaichi Budokai à l’extrême cruauté d’une société tentaculaire et hautement militarisée.

Cette étape conditionne la trajectoire de Goku : il apprend à se méfier, à réfléchir, à encaisser, soit autant de leçons qui vont nourrir sa progression. C’est aussi la première fois qu’il prend conscience, non pas de sa force seulement, mais de sa mission implicite : corriger les injustices, protéger les faibles, vaincre ceux qui abusent de leur pouvoir. Un idéal qui ne le quittera plus.

Autour du jeune héros, les antagonistes se diversifient : tantôt grotesques, tantôt glaçants, ils composent une galerie haute en couleur, avec cette capacité propre à Akira Toriyama de mêler le caricatural au menaçant. Mention spéciale au Ninja Pourpre ou au Général White, qui président à des séquences où le pastiche le dispute à la tension. Plus généralement, cette période agit comme un sas. Les épreuves affrontées par Goku prennent un sens quasi initiatique. On assiste à la transformation d’un enfant curieux en futur guerrier. L’ADN de la série est en cours de fixation.Dragon-Ball-Full-Color-L-enfance-de-Goku-Tome-06

En filigrane, Toriyama prépare le terrain pour l’arc du 22e Tenkaichi Budokai et l’arrivée de Tenshinhan, un rival charismatique, issu d’une autre école martiale. C’est le début d’une structuration plus claire des forces en présence, avec l’émergence de clans, de lignées d’arts martiaux, de traditions antagonistes. Dragon Ball entre alors dans sa phase « classique », celle qui fondera les grandes lignes de la saga, qui mènent tout droit à l’arc Piccolo.

Dragon-Ball-Full-Color-L-enfance-de-Goku-Tome-07Entretemps, plusieurs sous-intrigues auront tenu le lecteur en haleine : le combat contre Tao Pai Pai, tueur à gages impitoyable ; l’ascension de la tour céleste pour rencontrer Karin, le maître-chat ; l’assaut de la Muscle Tower et la découverte de C8 ; la lutte contre l’armée du Ruban Rouge ; ou encore le tournoi organisé par la voyante Baba et la rencontre posthume avec Son Gohan, le grand-père défunt de Goku.

La publication de cette portion de l’histoire en version « Full Color » par les éditions Glénat offre un relief nouveau à ces arcs de transition. La colorisation, fidèle et soignée, permet d’apprécier toute la richesse visuelle de l’univers de Toriyama. Les décors prennent une ampleur nouvelle : montagnes, forêts, bases militaires, tout devient plus tangible, plus immersif. Les scènes de combat, quant à elles, gagnent en lisibilité et en intensité.

Ce segment intermédiaire de Dragon Ball, passage d’un tournoi à un autre, constitue une phase de consolidation (des personnages) et d’élévation (des enjeux). Goku y gagne en profondeur, l’univers s’élargit et les thématiques prennent une épaisseur insoupçonnée. Une montée en puissance maîtrisée, annonciatrice d’un âge d’or du shōnen.

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5

« La Fin du sens » : quand l’absurde devient le miroir de nos dérives contemporaines

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Parmi les meilleures réalisations de la collection Pataquès, cet album se fait le témoin d’un monde où l’hyperbole et l’ironie se conjuguent pour dépeindre la déraison collective.

Album signé par Ami Inintéressant et Rémi Lascault, La Fin du sens s’inscrit comme une critique acerbe et terriblement pertinente des travers et des contradictions de nos sociétés modernes. Par le prisme de l’absurde et du non-sens, l’album prend un malin plaisir à déconstruire nos certitudes et à pointer du doigt les dysfonctionnements de notre époque. 

Dès les premières pages, le ton est donné : un homme, plongé dans la solitude, se réfugie dans des discussions avec des collègues complotistes, qui se révèlent être des amis imaginaires. Ce décalage entre réalité et fiction est une porte d’entrée vers l’univers de La Fin du sens, où les frontières entre raison et déraison se brouillent en permanence. Le personnage, comme beaucoup d’autres dans l’album, est à la dérive, cherchant des réponses là où il n’y en a pas.

Cette solitude apparente est omniprésente, de même que l’inanité des rapports sociaux. Dans un monde où le sens se dérobe, l’humour devient une bouée de sauvetage. À travers des scènes tantôt surréalistes, tantôt grinçantes, l’album parvient à faire rire tout en suscitant une réflexion sur l’état du monde. Ce n’est pas simplement la comédie qui prime ici, mais un certain désespoir qui se teinte de pathétisme.

L’album se penche ainsi sur des situations politiques et sociales qui semblent tout droit sorties d’un mauvais rêve. Les politiciens s’affrontent dans une course à l’invective, cherchant à déployer des discours racistes et démagogiques. Un élu nie ses liens avec la Russie, tandis que son bureau regorge de portraits de Poutine et arbore le drapeau russe. Un Français lambda devient président de la République à cause d’une coquille sur des bulletins de vote. 

La satire politique va bien au-delà de l’actualité, se nourrissant de l’incompétence apparente des dirigeants et de la vacuité de leurs discours. La mise en scène de personnalités comme Manuel Valls, toujours prêt à occuper une fonction politique dès qu’une place se libère, s’inscrit dans une critique en règle d’un système dévoyé, cherchant à plaire plus qu’à convaincre, à remporter des suffrages plus qu’à agir en faveur de la collectivité.

L’absurde trouve également ses résonances dans le monde de l’entreprise. On verra par exemple un patron garder ses employés non pour leur talent mais pour pouvoir les humilier, chose impossible avec les IA. Ce management toxique se double d’un spécialiste de la productivité qui se retrouve en burn-out ou de rapports de pouvoir au mieux dérangeants. C’est le cas avec une employée systématiquement interrompue par les hommes ou cette femme dans un canyon, niant l’existence du réchauffement et confortée dans ses opinions en entendant l’écho de ses propres mots climato-sceptiques. Une métaphore ingénieuse des chambres d’écho des réseaux sociaux et des idéologies figées.

La Fin du sens pousse l’hyperbole à son paroxysme. Avec des scènes farfelues mais au fond de vérité, l’album constitue une satire acerbe de la société contemporaine, où l’absurde devient parfois la seule réponse logique face à l’incohérence ambiante. Le racisme institutionnel, la montée du complotisme, l’incapacité à traiter des problèmes mondiaux avec sérieux… autant de thématiques abordées de façon hilarante – et un peu amère. À découvrir sans tarder, en particulier pour les adeptes de la collection Pataquès, qui trouveront ici l’une de ses œuvres les plus abouties.

La Fin du sens, Ami Inintéressant et Rémi Lascault 
Delcourt, mars 2025, 64 pages

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3.5

« Accidentally Wes Anderson – Aventures » : un voyage visuel et poétique autour du monde

Quand l’inspiration cinématographique se mêle à la passion du voyage, le résultat a quelque chose d’envoûtant. C’est précisément ce que proposent Wally et Amanda Koval avec leur nouvel ouvrage, Accidentally Wes Anderson – Aventures, publié aux éditions EPA. Ils nous gratifient de pas moins de 380 pages remplies de photographies à couper le souffle, d’anecdotes insolites et de récits aussi fascinants qu’originaux. Un véritable régal pour les yeux et l’esprit, parfait pour tous ceux qui aiment l’univers unique du réalisateur Wes Anderson.

Ce recueil pour le moins original nous entraîne dans une véritable aventure, à la découverte de plus de deux cents lieux étonnants disséminés sur tous les continents. Chaque destination, minutieusement sélectionnée par les auteurs, reflète à sa façon l’esthétique singulière de Wes Anderson : symétrie parfaite, couleurs pastel captivantes, atmosphère nostalgique si caractéristique…

Parmi les lieux emblématiques mis en lumière, on retrouve par exemple le Laberinto Patagonia en Argentine, une création incroyable née d’un rêve partagé par Claudio Levi et Doris Romero, un couple passionné qui a conçu le plus grand labyrinthe végétal d’Amérique du Sud. Ou encore le célèbre Hôtel Uzbekistan à Tachkent, emblème de l’architecture brutaliste soviétique, figé dans le temps mais non dénué de charme, où l’on peut encore savourer des plats délicieusement rétro dans une atmosphère digne d’un film.

Découpé par régions géographiques, l’ouvrage nous plonge à chaque page dans une histoire particulière : celle du phare Tourlítis en Grèce, magnifiquement reconstruit par un père (le magnat du pétrole grec Alexandros Goulandris) en hommage à sa fille disparue, ou celle du quartier coloré de Bo-Kaap au Cap en Afrique du Sud, où chaque façade peinte raconte une histoire de liberté et d’identité. Les lecteurs se promènent ainsi à travers des lieux aussi différents que le Grand Hotel Tremezzo, élégant palace sur les rives ensoleillées du lac de Côme, ou encore le fascinant téléphérique multicolore d’Orizaba au Mexique, offrant des panoramas exceptionnels sur la ville coloniale et la nature environnante, dont le Cerro del Borrego, un relief majestueux.

Chaque photographie s’accompagne d’un texte narratif richement documenté, donnant vie à des personnages hauts en couleur et racontant les anecdotes historiques et culturelles qui font toute la richesse de ces lieux exceptionnels. À travers ces récits, narrés avec passion et légèreté, Accidentally Wes Anderson – Aventures érige le livre photographique en invitation à l’exploration et à l’évasion.

Quid de la France, me direz-vous ? Au Moulin du Verger à Angoulême (ville faisant l’objet d’une attention particulière), on se sent transporté dans un autre temps. De même, le restaurant Le Consulat à Montmartre, Paris, avec sa façade aux couleurs rouges et vertes et son atmosphère un peu bohème, nous plonge dans une scène digne d’un film d’époque où l’on se retrouve à imaginer les artistes et les poètes d’autrefois, inspirés par le charme du quartier…

Ce livre s’adresse autant aux passionnés d’art visuel qu’aux voyageurs invétérés, ou encore aux admirateurs inconditionnels de l’esthétique unique de Wes Anderson. Il parvient avec brio à restituer l’essence même du voyage : la curiosité insatiable, l’émerveillement constant et l’envie irrépressible de partir à la rencontre de l’inconnu. C’est une ode au monde dans toute sa diversité, ses couleurs et ses particularités… surtout s’il se fond dans l’imaginaire d’un cinéaste dont on reconnaît immédiatement la patte.

Alors, qu’attendez-vous ? Bouclez votre ceinture, l’aventure commence ici.

Accidentally Wes Anderson – Aventures, Wally et Amanda Koval  
EPA, avril 2025, 386 pages

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4

« The Nice House by the Sea » : l’enfer, c’est les autres

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James Tynion IV et Álvaro Martínez Bueno nous replongent dans leur univers post-apocalyptique avec The Nice House by the Sea, une suite bienvenue à l’excellent The Nice House on the Lake. Ce premier tome, regroupant les six premiers chapitres, s’ouvre sur une nouvelle maison, un nouveau maître des lieux et un groupe d’individus triés sur le volet. Mais derrière la beauté de cette résidence se cache une tension palpable et une humanité bientôt repoussée dans ses derniers retranchements.

Cette nouvelle série prend pour cadre une villa luxueuse sise au bord de la mer. Max, l’énigmatique hôte extraterrestre, a soigneusement sélectionné dix individus parmi les meilleurs dans leurs domaines respectifs : scientifiques, artistes, politiciens, écrivains… Ces personnages n’ont aucun lien personnel entre eux, ce qui marque une rupture nette avec la dynamique observée dans le premier cycle, où les invités étaient des amis proches de Walter. Ici, aucun passif, mais une maison constituée d’interactions froides et calculées, où chaque résident cherche à s’épanouir, souvent préoccupé par son ego, ce qui n’est pas sans effet sur la communauté.

On le sait, un confinement forcé dans une ambiance de fin du monde n’est pas sans conséquences psychologiques. Un tel isolement exacerbe les tensions, altère la communication, rend les défauts des uns et des autres quasiment intolérables. Contrairement aux résidents de la maison au bord du lac, qui luttaient pour comprendre leur situation et préserver leur humanité face à l’immortalité imposée, ces nouveaux personnages semblent avoir accepté le sacrifice du reste de l’humanité. Ils ont conscience de leur valeur, peut-être un peu trop, et jouissent de petits privilèges (changement d’apparence, cure de jouvence, balade en mer, farniente…). Cette configuration transforme la maison en un véritable laboratoire social où chaque interaction devient un microcosme des dissensions humaines. Mais que se passerait-il, en sus, s’ils venaient à apprendre l’existence d’une autre maison mettant potentiellement en péril leur pérennité ?

C’est ici que se joue l’essentiel de The Nice House by the Sea. Certes, les désaccords avec le prêtre ou la sénatrice alimentaient jusque-là quelques sous-intrigues, mais ce qui s’annonce est sans commune mesure : les résidents de cette maison idyllique, sélectionnés pour leurs qualifications, doivent se positionner quant aux actions à mener à l’encontre des personnages du premier cycle. Une seule maison survivra. Celle de Max va alors s’opposer à celle de Walter. Une intersection entre les deux maisons rend possible des attaques mutuelles, et soulève également des questions sur les intentions réelles des extraterrestres derrière ces expériences.

Álvaro Martínez Bueno livre une fois encore un travail visuel impressionnant. Chaque planche regorge de détails subtils qui enrichissent l’expérience narrative, tandis que le découpage accentue parfaitement la tension dramatique. De son côté, James Tynion IV n’oublie pas d’intégrer deux nouveaux protagonistes hauts en couleur, et liés aux résidents de la première maison : Max, dont on évente la relation passée avec Norm – notamment via des courriels –, et Oliver. Le premier décrit Walter comme un alien défaillant, qui s’est laissé emporter par ses sentiments et qui cherche à conserver dans le formol ses anciens amis, en les empêchant d’évoluer. Le second a été proche de Walter et de ses amis et est appelé à occuper une place ambiguë dans la suite du cycle. Il permet aussi de creuser plus avant les relations entre les uns et les autres. 

Avec The Nice House by the Sea, James Tynion IV continue d’explorer les recoins sombres de l’âme humaine tout en élargissant son univers narratif. Ce premier tome pose les bases d’une réflexion fascinante sur le pouvoir, la survie et les sacrifices moraux. Si vous avez aimé The Nice House on the Lake, cette nouvelle série ne devrait pas vous décevoir, puisqu’elle ouvre de nouvelles perspectives narratives sans rien renier des précédents tomes. 

The Nice House by the sea, James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno 
Urban Comics, avril 2025, 200 pages

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4

Sinners : le blues dans le sang

« À force de danser avec le diable, un beau jour, il viendra te chercher chez toi. » C’est la promesse qui suit le pitch mystérieux de Sinners, une invitation à danser jusqu’au bout de la nuit. Et si le jeu du home invasion par des vampires a déjà séduit les amateurs de frissons, il ne faut pas écarter le contexte historique de la Prohibition, servant de socle à Ryan Coogler pour rendre hommage à la culture afro-américaine basée au Mississippi, terre d’origine de son grand-père maternel. Le cœur du film se situe là, quelque part entre la double ration de Michael B. Jordan et la musique endiablée du blues, qui rythme une soirée sanglante en huis clos.

Synopsis : Alors qu’ils cherchent à s’affranchir d’un lourd passé, deux frères jumeaux reviennent dans leur ville natale pour repartir à zéro. Mais ils comprennent qu’une puissance maléfique bien plus redoutable guette leur retour avec impatience…

Les histoires de « doubles » semblent être l’ingrédient récurrent de 2025 au sein des derniers crus de la Warner (Mickey 17, The Alto Knights). Sinners s’inscrit dans cette lignée, à sa manière. Pour autant, le studio est-il en mesure de dupliquer les succès afin de retrouver une stabilité financière ? Il est possible d’en douter, malgré l’anomalie Minecraft, mais les recettes de Ryan Coogler ont toujours témoigné de leur rentabilité au box-office.

Après avoir redonné de l’élan pour la saga de Rocky Balboa avec Creed, puis avoir mis en scène les deux volets de Black Panther pour le MCU, le cinéaste revient à son amour pour les films horrifiques où des slashers, comme Les Griffes de la nuit, lui tombaient sous la main. Il se sent capable aujourd’hui de mêler les éléments de son cinéma engagé, aperçu depuis son premier long-métrage Fruitvale Station, avec les frissons qu’il a rencontrés à travers les les films comme Shining, Jurassic Park et Get Out. Mais ce qui est séduisant dans ces œuvres, c’est leur aptitude à révéler un véritable drame derrière les monstres qui ravagent tout sur leur passage. Coogler en tient compte et s’en sert pour rendre hommage à la culture hoodoo et au style musical Delta blues, des folklores issus du Mississippi et de l’héritage de l’esclavage.

Les liens du sang

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt… et aux pécheurs. Presque une bonne heure d’exposition nous transporte au début des années 30, où les frères jumeaux Smoke et Stack nous servent de guide à travers leur Mississippi natal. Un retour au bercail marqué par la mélancolie infusée par les mélodies de blues, des deuils non résolus et par une crise nationale où l’alcool n’est pas la seule chose prohibée. Les frères de sang et frères d’armes ont souvent eu à pactiser avec les diables dans l’Illinois pour acquérir leur fortune et pour pouvoir négocier à armes égales avec l’Homme Blanc. De retour dans leur ville de naissance, où ils ont laissé les beaux et les mauvais souvenirs se décomposer, les jumeaux souhaitent ouvrir leur propre club de blues pour s’offrir un espace intime pour jouir de leur liberté. Une célébration éphémère, mais bien réelle qui est un peu trop soulignée dans certains dialogues, surtout dans l’épilogue.

Avant cela, c’est à travers la musique du jeune Sammie (Miles Caton) que le film prend une dimension plus poétique et spirituelle. Ce fils d’un pasteur a le blues dans le sang et les chansons qu’il interprète, notamment composées par Ludwig Göransson, est un élément important dans la mise en scène de Coogler. La danse, le chant et le sexe sont les vecteurs de transe pour des personnages acculés par un système de classe en leur défaveur. Le cinéaste joue avec les effets de style avec beaucoup de maîtrise technique et la photographie d’Autumn Durald Arkapaw honore ces choix artistiques. Seuls quelques segments de montage dans la seconde partie peuvent complexifier la compréhension de l’intrigue, mais dans l’absolu, c’est la nature même du projet et ses effets de surprise qui nous maintiennent en haleine. Une prouesse que l’on salue avant même l’entrée en scène de nouveaux monstres du cinéma.

La danse du diable

Arrive alors une bascule attendue, sous-entendue avec beaucoup de sang-froid par les images promotionnelles, où l’appel du sang convoque des vampires à la soirée organisée par les jumeaux. Coogler a donc bien révisé les codes du monstre popularisé par Bram Stoker pour ajouter de la profondeur aux personnages. En plus de jouer la fameuse « invitation », requise par les suceurs de sang pour une dégustation à domicile. L’intrusion du fantastique ne doit en aucun cas occulter la philosophie d’un film qui joue énormément sur la dualité et cette misère ambiante qui empêche ces nouveaux marginaux de s’inscrire dans une société qui porte encore les stigmates de la ségrégation. Une brillante idée qui s’éparpille dès lors que la narration se disperse de personnage en personnage, trop nombreux pour que les rôles d’Hailee Steinfeld, de Wunmi Mosaku, de Jayme Lawson ou de Li Jun Li aient un réel impact dans le récit. Chacune d’entre elles possède une histoire captivante qui ne trouve pas sa place dans les deux heures allouées à ce film de genre porté par un grand studio.

Un dilemme crucial est également traité à toute vitesse pour laisser place au chaos jubilatoire qui semble inévitable. On pense évidemment à Une Nuit en Enfer, écrit par Quentin Tarantino et réalisé par Robert Rodriguez. Si le film de Coogler ne tente pas de rivaliser avec les hectolitres de faux-sang employés dans un carnage visuel, c’est donc pour mieux discuter du constat qui alarmait tous les représentants de la minorité aux États-Unis, où la haine avait plusieurs visages, comme le Ku Klux Klan. Était-il réellement possible de vivre libre et en paix ? Ou fallait-il s’abandonner à la nuit, confiné à jamais dans la face cachée d’une société qui n’était pas encore en mesure de valider des transformations radicales pour garantir la sécurité d’une Grande migration qui s’annonçait ? Sinners y répond avec nuances et divertissement, en concluant sa thèse par un jeu de massacre symbolique, au parfum de revanche historique, à la manière de Tarantino avec ses outsiders juifs (Inglourious Basterds) ou esclaves (Django Unchained).

Tout ne semble donc pas perdu pour la Warner, réputée pour soutenir ses auteurs qui ont participé à l’identité des studios (Stanley Kubrick, Martin Scorsese, Clint Eastwood, Tim Burton, Christopher Nolan pour ne citer qu’eux). À voir si le nouveau film de Paul Thomas Anderson (Une Bataille après l’autre) peut réitérer un tel engouement, en parallèle d’un potentiel succès au box-office de Sinners, une victoire hollywoodienne comme on en voit peu dans le paysage cinématographique actuel.

Sinners – Bande-annonce

Sinners – Fiche technique

Réalisation et Scénario : Ryan Coogler
Interprètes : Michael B. Jordan, Hailee Steinfeld, Jack O’Connell, Wunmi Mosaku, Jayme Lawson, Omar Benson Miller, Delroy Lindo
Photographie : Autumn Durald Arkapaw
Montage : Michael P. Shawver
Musique : Ludwig Göransson
Producteurs : Ryan Coogler, Zinzi Coogler et Sev Ohanian
Producteurs délégués : Rebecca Cho, Will Greenfield et Ludwig Göransson
Sociétés de production : Proximity Media, Domain Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Warner Bros.
Durée : 2h17
Genre : Horreur, Thriller, Fantastique, Drame
Date de sortie : 16 avril 2025

Sinners : le blues dans le sang
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