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« Emmanuelle Béart » : portrait d’une comédienne créatrice

Publié aux éditions LettMotif, Emmanuelle Béart, une actrice française, d’Arnaud Duprat, nous offre l’occasion de nous replonger dans la trajectoire artistique de l’actrice, mais surtout au cœur de l’élaboration patiente d’une persona complexe, profonde, parfois contradictoire, à l’image même de celle qui l’incarne. 

Pour beaucoup, Emmanuelle Béart émerge réellement dans Manon des sources : sauvageonne lumineuse, alliance troublante de pureté et de gravité, elle crève l’écran dans un rôle à bien des égards séminal. Sous la caméra de Claude Berri, dans des paysages amples et extérieurs, la comédienne se fond littéralement dans la nature. L’eau, les arbres, la terre deviennent autant d’extensions de sa silhouette fragile et candide. Si cette image matricielle aurait pu la figer à jamais – à l’instar de Romy Schneider, qu’elle cite comme modèle –, l’actrice parvient au contraire à faire de Manon non une prison, mais un socle. Ce rôle fondateur agit en effet comme un creuset : il condense les traits encore en gestation d’une identité artistique, sans pour autant les enfermer.

Dans Manon des sources, la jeune héroïne, silencieuse et fière, interroge déjà la dynamique du regard masculin, sans renier l’intelligence ni l’instruction. Un « syncrétisme d’une persona en construction », écrit Arnaud Duprat, observant que la violence sourde et la gravité naturelle de Manon prolongent des intuitions aperçues plus tôt, dans Demain les mômes ou Un amour interdit.

Peu après, dans Les Enfants du désordre, Emmanuelle Béart incarne Marie, une écorchée vive confrontée à la marginalité, à la drogue et à la prostitution. À première vue, un contre-emploi. Mais Arnaud Duprat nuance aussitôt : il ne s’agit pas de rupture mais de continuité souterraine. Comme Manon, Marie est observatrice, mélancolique, traversée d’une pureté douloureuse. Pourtant, Marie se tient cette fois au bord du précipice, prête à tomber. Cette évolution prépare discrètement le terrain pour les figures futures : des héroïnes douces et passionnelles, aux prises avec leurs propres gouffres intérieurs.

Dès lors, Emmanuelle Béart devient l’objet de sollicitation des plus grands : Jacques Rivette, André Téchiné, Claude Sautet. Trois cinéastes qui joueront un rôle crucial dans l’affirmation de sa maturité artistique. Dans La Belle Noiseuse, J’embrasse pas, Un cœur en hiver, c’est tout un pan de sa persona qui s’épanouit : des héroïnes amoureuses, artistes, porteuses d’une violence intériorisée sous un visage juvénile. L’auteur analyse longuement les aspérités qui permettent de mieux affirmer et caractériser l’image de la comédienne, qui se fixe peu à peu. 

Les années 90 qui s’ensuivent marquent un nouveau tournant : Emmanuelle Béart ne se contente plus d’incarner ; elle commence à créer. Sa persona devient malléable entre ses mains. Plus que des personnages, elle forge des figures, des femmes libres, souvent délaissées, tiraillées entre la sensualité, la passion et la responsabilité.

Dans Une femme française de Régis Wargnier, elle donne corps à Jeanne, femme plurielle et combattante, écartelée entre plusieurs amours, plusieurs fidélités. Ici, la persona s’érotise, sans jamais céder au cliché : la femme, la maîtresse et la mère se confondent, se combattent, s’embrassent dans un même souffle tragique. Le personnage se dresse face au conservatisme, à une bienséance surannée.

De L’Enfer de Claude Chabrol à Les Destinées sentimentales d’Olivier Assayas, en passant par Voleur de vie d’Yves Angelo, Emmanuelle Béart incarne inlassablement des femmes qui aiment « mal », trop, ou pas assez – et qui, pour cette raison, effraient, fascinent ou rebutent les hommes qui les entourent. L’actrice entre en relation dialogique avec ses rôles, parfois presque en résonance, et l’opuscule offre au lecteur le recul nécessaire pour mesurer les récurrences dans les représentations supportées.

Le retour auprès de Rivette, Téchiné et Sautet dans les années 2000 n’a rien du hasard. C’est une reconnaissance mutuelle : ils la filment désormais avec une écoute, une patience qui témoignent de la richesse complexe de l’actrice créatrice qu’elle est devenue. Elle campe alors des héroïnes à la morale flottante, où la mère et l’amante s’entrelacent dans des drames subtils. Avec La Répétition de Catherine Corsini, Arnaud Duprat note une dimension nouvelle : l’autoportrait. L’actrice semble s’y dédoubler, dans un jeu de miroirs vertigineux entre vie et art, représentation et réalité. 

Au fil de l’ouvrage, une certitude s’impose : la carrière d’Emmanuelle Béart n’est pas une succession d’opportunités ou de hasards, mais une architecture secrète. Une œuvre patiente, où des héroïnes blessées, aimantes, insurgées se succèdent avec une certaine cohérence. À travers elle, c’est toute une histoire des femmes qu’Arnaud Duprat esquisse : une histoire où la sexualité est active, où l’amour n’est jamais simple, où la liberté coûte cher.

Loin du catalogue ou de l’hagiographie, Emmanuelle Béart, une actrice française ne cesse d’interroger les liens invisibles entre les rôles, les gestes, les regards, nous révélant ainsi combien Emmanuelle Béart est une actrice qui n’a cessé de se réinventer, en même temps qu’elle poursuivait, de film en film, une quête intime de soi.

Emmanuelle Béart, une actrice française, Arnaud Duprat 
LettMotif, avril 2025, 200 pages

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3.5

« Possessions » : une descente flamboyante dans les ténèbres de Turin

Avec Possessions (Glénat), Alexis Bacci signe une œuvre monumentale, dense et fascinante, qui, en quelque 400 pages haletantes, nous entraîne dans une odyssée baroque où l’intime côtoie le démoniaque, où l’enquête policière se teinte de poésie noire. Un polar ésotérique au souffle rare, où le chaos du monde devient le miroir du chaos intérieur.

Dès les premières planches, le ton est donné : Antonio Ventimila suffoque dans une existence parisienne étouffante. Entre les discussions vides à la machine à café, l’indifférence d’une compagne volage et les humiliations ordinaires de la vie urbaine, son mal-être se cristallise. Dans un geste soudain, il plaque tout, sans mot dire, et prend la fuite vers l’Italie. Un accident à la sortie du tunnel du Mont-Blanc, la frontière entre deux vies, précipitera sa chute – ou son éveil.

Hospitalisé à Turin, Antonio rencontre Alfonso Di Marco, écrivain fantasque rongé par la maladie, qui l’entraîne dans un projet aussi mystérieux qu’inquiétant : faire l’inventaire de ce que la ville cache de plus obscur pour écrire un ouvrage de référence sur le diable. D’abord réticent, Antonio cède aux avances financières mirobolantes et à l’appel, plus sourd, d’un destin qui semble déjà écrit.

Capitale industrielle et mystique, à la croisée des magies blanche et noire, Turin devient alors un personnage à part entière. La ville est traitée avec une minutie de cartographe et l’imagination d’un poète halluciné. De ruelles vénéneuses en palais muséaux, Antonio explore ses ombres épaisses, rencontrant figures inquiétantes et reliques infernales, certaines exposées dans un cabinet de curiosités pour le moins extravagant.

Le récit oscille entre enquête documentaire, plongée onirique et quête existentielle. Les visions d’Antonio – combat contre un globe oculaire géant, déambulations dans des architectures impossibles – donnent au récit une texture sensorielle presque délirante. La frontière entre rêve et réalité se brouille, à l’image d’un giallo italien où la lumière la plus éclatante cache toujours l’ombre la plus épaisse.

Et bientôt, Antonio trouve un guide : Chiara, réceptionniste d’hôtel au charme équivoque, avec qui il entre en relation. Après l’avoir éveillé aux mystères de Turin, elle lui confesse être une sorcière… ce qui ne sera pas la seule surprise du récit. Clairement, Alexis Bacci joue avec nos attentes, brouille nos repères, place son protagoniste dans un état de carence informationnelle qu’il partage avec le lecteur. C’est à travers ses yeux, pas tout à fait dessillés, que se révèlent les intrigues d’une ville ésotérique.

Chemin faisant, l’auteur explore, avec justesse, les blessures d’Antonio : deuil non cicatrisé, illusions perdues. Possessions devient alors un roman graphique sur la résilience autant qu’une chasse aux démons – les leurs, et les nôtres. Car au-delà de son esthétisme quasi hypnotique, l’album est profondément personnel. Les photographies de famille, insérées avec délicatesse dans la trame graphique, ancrent le récit dans la mémoire affective. On sent que derrière la quête du mal, c’est d’abord une quête de sens et de rédemption qui s’opère.

Sombre, baroque, dédaléen, Possessions est un album majeur. Antonio Ventimila, son anti-héros égaré, se fait l’écho de nos propres errances, et Turin, théâtre de la magie et du mal, le miroir inquiétant de notre part sombre. 

Possessions, Alexis Bacci 
Glénat, avril 2025, 408 pages

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4

« La Pâle figure » : Bernie Gunther dans l’antichambre du mal

Adaptation graphique d’un monument du roman noir historique, La Pâle figure réussit le pari audacieux d’inscrire le détective Bernie Gunther dans la bande dessinée sans en amoindrir ni la densité morale ni la noirceur lucide. Le Berlin de 1938 s’y révèle dans toute sa complexité : une ville suspendue entre modernité et barbarie, théâtre d’une enquête haletante et miroir d’un monde au bord du gouffre.

Le lecteur entre dans La Pâle figure comme dans un piège à mâchoires. Berlin, 1938 : les relents de pogroms flottent dans l’air, les ruelles s’assombrissent sous les bottes de la Gestapo et les portraits d’Hitler ornent les murs. Dans ce climat délétère, Bernie Gunther, ex-flic reconverti en privé, est rappelé dans les rangs par Heydrich lui-même. Deux affaires s’entrelacent : un chantage à la correspondance homosexuelle visant un fils d’aristocrate et une série de meurtres de jeunes filles blondes, laissées mortes, violées, marquées de symboles cabalistiques – autant d’échos sinistres aux obsessions raciales du régime. Derrière le serial killer, c’est l’État lui-même qui semble rôder. Et dans ce labyrinthe de faux-semblants, Gunther avance avec un humour sardonique comme seule boussole, au bord de l’abîme.

Avec sa silhouette droite, son regard fatigué et ses répliques laconiques, Bernie Gunther est l’héritier assumé de Philip Marlowe. Mais là où Marlowe déambule dans un Los Angeles interlope, Gunther arpente les rues surveillées de Berlin, capitale d’un régime obsédé par la pureté. C’est un homme seul, sans illusions, mais pas sans convictions. Sa parole demeure relativement libre dans un monde qui ne l’est plus. Mais Gunther n’est pas un ange. Il ment, il frappe, il tue même, lorsque cela lui semble juste. Ce n’est pas tant un héros qu’un survivant moral, un homme à la frontière du bien, du mal, du renoncement.

L’adaptation par Pierre Boisserie (scénario), François Warzala (dessin) et Marie Galopin (couleurs) épouse avec finesse l’esthétique du roman noir et la précision documentaire de Philip Kerr. Le trait ligne claire de Warzala tranche délibérément avec la noirceur du propos : les uniformes sont impeccables, les décors détaillés, les visages lisses, ce qui rend d’autant plus glaçante la violence qui surgit entre les cases.

L’enquête s’accélère sans jamais sacrifier la profondeur : les dialogues sont ciselés, l’humour mordant, les silences rares mais évocateurs. Une scène suffit souvent à résumer une époque : un adolescent embrigadé par Der Stürmer, persuadé à tort que les Juifs ont tué son père ; une femme tombant amoureuse d’un SS parce qu’il la fait souffrir ; un dignitaire nazi opposé à la violence non par humanisme, mais pour ne pas dédommager les clients juifs par des assurances allemandes…

Ce qui fait la force de cette bande dessinée, c’est la manière dont elle met en tension les mécanismes de la haine d’État. On y croise Julius Streicher, portraituré comme un gangster halluciné, sorte de caïd antisémite à la tête de son journal de propagande. On y voit les rivalités internes entre dignitaires nazis, les jeux d’influence autour de l’ésotérisme et le cynisme bureaucratique des tueurs en col blanc.

L’intrigue policière n’est jamais prétexte : elle révèle les strates d’un système où tout, jusqu’au crime, peut être instrumentalisé au service d’une idéologie. Un médium devient une pièce maîtresse dans un stratagème visant à faire croire à des crimes rituels juifs ; une enquête bâclée devient un levier pour justifier une répression. Loin de tout manichéisme, l’album montre que le mal n’a pas besoin de monstres : il prospère dans les raisonnements froids, les compromis quotidiens, les indifférences lâches.

Rarement adaptation aura si bien restitué la densité morale et historique d’une œuvre littéraire, sans tomber dans la reconstitution scolaire ou l’illustration fade. La Pâle figure ne prend pas le lecteur par la main : elle l’immerge, frontalement, dans un monde où les repères s’effondrent. En filigrane, les auteurs interrogent la manière dont la vérité est instrumentalisée, les médias détournés, les minorités ciblées. Dans cette Allemagne qui ressemble parfois à un miroir déformant de nos propres sociétés, Bernie Gunther reste un repère fragile : un homme qui refuse de haïr par pur réflexe pavlovien.

Un troisième tome est-il déjà en préparation ? On l’espère vivement. Car cette Allemagne a encore beaucoup de choses à nous révéler. Et on l’attend avec l’impatience réservée aux grands maîtres. 

La Trilogie berlinoise : La Pâle figure, Pierre Boisserie, François Warzala et Marie Galopin  
Les Arènes, avril 2025, 140 pages

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4.5

Les désarmés, en quête du butin

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Cet album est la version 2010 de celle parue initialement en deux parties aux Éditions Zenda (1991 et 1993). Il s’agit d’une version retravaillée qui fait l’objet d’une nouvelle mise en couleurs, par Ruby.

D’emblée, on sent les auteurs désireux de s’inscrire dans la lignée des genres que sont les films noirs ainsi que les westerns. Bien que l’époque ne soit pas précisée, on verrait bien l’histoire dans les années 1940-1950, justement en pleine période où ces deux genres faisaient la renommée du cinéma américain. Clairement, l’album est conçu à la manière d’un film, avec des images qui font la part belle aux grands espaces américains. L’action se situe dans le sud des États-Unis, entre quelques petits patelins ainsi que le désert traversé par le Rio Grande qui matérialise la frontière avec le Mexique. D’autre part, le dessin de couverture nous renvoie à la mentalité américaine marquée par la banalisation de l’usage des armes, alors que les protagonistes sont des gangsters qui ne jurent que par les rapports de force. Exemple avec l’illustration de couverture et ce canon double pointé en gros plan vers nous lecteurs, comme si nous étions les désarmés désignés par le titre. Ironiquement, les gangsters à l’œuvre dans l’album voient le Mexique comme le lieu où ils pourraient se retirer pour mener la belle vie avec leur butin, alors qu’ils savent parfaitement que les Mexicains considèrent les États-Unis comme le pays où ils pourraient mener une vie meilleure…

Une intrigue bien tordue

Si cet album a d’abord bénéficié d’une édition en deux parties, c’est que l’ensemble est quand même assez conséquent, avec ici 96 planches qui nécessitent environ deux heures de lecture attentive. Les raisons en sont multiples, notamment le nombre de personnages qui induit les différentes relations qui les amènent à se côtoyer, mais aussi les divers allers et retours entre le présent de narration et quelques moments dans le passé récent. Ainsi, le début nous présente un duo (l’homme au volant, la femme à son côté) en fuite à bord d’une puissante voiture dans le désert du Texas (11h30). Puisque par la radio du bord, ils entendent des messages émanant de la police, on devine qu’ils utilisent un véhicule volé. D’autre part ils sont sérieusement blessés, très certainement des blessures par balles. La police les incite à se rendre, affirmant que les blessés seront soignés, quand une roue se déglingue soudainement, entrainant le véhicule dans une folle cabriole. La suite de la lecture nous fait comprendre que l’accident était prévisible. En effet, après ces 5 planches d’introduction, l’action nous ramène 48 heures plus tôt. Un homme au physique inquiétant vient s’approvisionner à une station-essence située à l’écart, quelque part dans le comté de Crystal. Après un dialogue instructif avec la pompiste, il renonce à s’approprier le contenu de la caisse (fermée à clé), dérangé qu’il est par l’irruption d’un autre inconnu au physique tout aussi inquiétant qui le bouscule en entrant dans le magasin. En ville, le premier inconnu prend une chambre au Longhorn Hotel en prétendant s’appeler Jim Forbes, représentant venant de Chicago. Vondale, le tenancier demande à Clayton, le garçon d’étage de l’emmener vers la chambre qu’il prend pour une demi-journée, la numéro… 13 (qui donne sur la rue). Or, Clayton a reconnu l’homme et il l’espionne par un trou dans le plancher de la chambre au-dessus. Forbes, lui, observe la banque située en face et répète ses gestes et paroles pour quand il viendra la cambrioler. Clayton décide d’aller prévenir le shérif de ce qui se trame, alors même qu’il lui avait strictement interdit (pourquoi donc ?) de venir le voir à son bureau.

Tous pourris

Tout en restant dans la même région et sur un laps de temps de quelques jours, le scénario joue avec le temps et les lieux pour nous faire sentir les vues de plusieurs personnages agissant au sein de différents groupes, ce qui nous permet d’appréhender la complexité de la situation. C’est suffisamment bien élaboré pour qu’on comprenne progressivement ce qui se passe. Néanmoins, une seconde lecture pourrait s’avérer fructueuse pour bien cerner l’ensemble, car de nombreux détails s’avèrent particulièrement révélateurs et important, aussi bien dans le scénario (dialogues) que dans les situations (aspect graphique). Il est question des plans des gangsters, plutôt machiavéliques. L’un des plus puissants revient au premier plan après une blessure et il veut montrer qu’on n’empiète pas impunément sur son territoire. Bien entendu, les autres réfléchissent à sa succession, sur laquelle tous ne sont pas d’accord. Et puis, nous avons quelques opportunistes et des naïfs plus ou moins manipulés. Nous faisons également connaissance avec une mère et ses deux fils, dont l’un réapparaît opportunément. Les relations entre les deux frères et leur mère font l’objet de quelques échanges verbaux très édifiants. Même du côté du shérif, on sent que les petits arrangements font partie des comportements habituels. Ici, on dépassera largement ce cadre sans que personne ne s’y oppose. L’épaisseur de l’album permet un réel approfondissement des caractères des principaux personnages. 

Aspect graphique

Le scénario de Pirus dépasse donc largement le simple exercice de style. De même, on sent déjà une belle maîtrise dans le dessin de Mezzo. Rappelons qu’on doit à ce même duo la trilogie Le roi des mouches, dont le premier épisode Hallorave date de 2005. Le choix des couleurs est aussi sombre que l’atmosphère générale. Et les vignettes sont de tailles et formes variées, malgré une base à trois bandes par planche. Enfin, dès le début on sent chez tous les personnages qu’ils balanceraient père et mère pour s’approprier le magot. Cela passe par des physiques bien différenciés et patibulaires (mais presque, pour paraphraser Coluche). D’ailleurs, la galerie des visages se retrouve sur les pages de garde, pour bien enfoncer le clou.

Les Désarmés, Pirus (scénario) – Mezzo (dessin) – Ruby (couleurs)
Drugstore (Editions Dupuis) : sorti le 12 mai 2010
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3.5

Thunderbolts* : Heart Squad ou le Marvel du cœur

Contre toute attente, le dernier film de super-héros (enfin anti-héros ici) du MCU est plutôt réussi. En faisant sa version du Suicide Squad de la défunte franchise concurrente DC Comics chez Warner, la firme aux idées (version Marvel, cette fois) appartenant à Disney nous livre un blockbuster sympathique et étonnamment émouvant, qui peut compter sur une demi-douzaine de qualités que tout ce qui a précédé n’avait plus. Un peu de sentiments et de profondeur, une excellente actrice qui peut exprimer son talent, un méchant très réussi et quelques séquences spectaculaires bien réalisées, et le tour est joué. Cerise sur le gâteau : ces seconds couteaux, peu intéressants dans d’autres films, forment ici une petite bande éminemment attachante. La phase 5 se clôt donc avec les honneurs. Et un peu d’espoir ?

Synopsis : Marvel Studios rassemble une équipe de anti-héros peu conventionnelle : Yelena Belova, Bucky Barnes, Red Guardian, Le Fantôme, Taskmaster et John Walker. Tombés dans un piège redoutable tendu par Valentina Allegra de Fontaine, ces laissés pour compte complètement désabusés doivent participer à une mission à haut risque qui les forcera à se confronter aux recoins les plus sombres de leur passé. Ce groupe dysfonctionnel se déchirera-t-il ou trouvera-t-il sa rédemption en s’unissant avant qu’il ne soit trop tard ?

On y allait à reculons. On n’y croyait plus. On s’attendait à un nouveau blockbuster estampillé Marvel totalement désincarné. Et il faut avouer qu’on s’était trompé. La bonne surprise est donc proportionnelle à nos craintes légitimes. Après une phase 5 catastrophique, où des navets et boursouflures tels que Ant-Man – Quantumania, The Marvels ou encore Captain America – Brave New World se sont enchaînés, et où seul le volet final des Gardiens de la Galaxie valait vraiment le coup (on met de côté le sympa mais totalement vain et éphémère Deadpool & Wolverine, qui tenait plus d’une longue blague de fan-service que d’un film), ce Thunderbolts* apparaît donc comme un petit miracle.

En réunissant une bande d’anti-héros et de personnages de second plan (méchants ou semi-vilains) qu’on avait aperçus dans les précédentes phases, Marvel voulait clairement tenter une sorte de Suicide Squad comme l’avait fait feu le DCEU. Bien meilleur que le film charcuté de David Ayer – l’une des plus grosses déceptions de l’époque, une sorte d’objet informe de toutes parts, vidé de sa substance et de ses belles promesses – mais tout de même largement en-dessous de sa suite/reboot, l’incroyable, merveilleux et parfait The Suicide Squad de James Gunn, Thunderbolts* se positionne comme une étonnante surprise. D’autant plus que, de sa promotion à ses premières bandes-annonces, on s’attendait à une nouvelle catastrophe industrielle ou à un blockbuster insignifiant et dépassé.

Première bonne nouvelle : cette équipe crée un vrai lien sympathique, une complicité, et on la trouve vraiment attachante. Un peu comme un bon souvenir des Gardiens de la Galaxie, la déconne en moins. On regrette de ne pas voir davantage à l’écran le charismatique Sebastian Stan, mais Florence Pugh s’impose comme le cœur battant de l’équipe et du film, son noyau. Déjà épatante dans le malaimé mais sympathique Black Widow, elle parvient, dans ces produits manufacturés que sont devenus n’importe quel film du MCU, à faire vivre son personnage et à révéler pleinement ses talents d’actrice. Dès les premières images, son timbre de voix impacte notre ouïe et son jeu d’actrice nous captive.

Mieux : grâce à elle, Thunderbolts* prend un tournant tragique et réussit l’exploit de mettre de l’émotion et de la profondeur dans cet univers pourtant dévolu au grand spectacle et aux blagues souvent ratées. Ses états d’âme et certaines séquences fouillant son passé, comme sa relation avec son père, donnent du cœur à cette histoire. Mais surtout, c’est son lien avec le grand méchant du film, Sentry, qui nous touche. Et, miracle, Marvel parvient enfin à livrer un film avec un vilain réussi et complexe. Lewis Pullman donne de la chair à ce quidam devenu surpuissant. En second plan, il est bien secondé par le personnage opportuniste de Valentina Allegra de Fontaine, joué par une Julia Louis-Dreyfus magistrale. Du fond, quelques sentiments et des protagonistes qui peuvent exister dans ce grand barnum : ce n’est pas si souvent.

Ensuite, si l’on regrette que le film se noie encore dans les mêmes décors citadins gris et ternes, ici, ils ont leur raison d’être. Et cela fait du bien de quitter le Multiverse et ses délires pour retrouver une intrigue plus terre-à-terre, loin du cosmos, avec des enjeux plus humains. Comme un retour aux tout premiers films du MCU, et un brin de nostalgie involontaire qui s’infiltre durant la projection.

La mise en scène de Jake Schreier est compétente, et si la première partie nous livre des affrontements somme toute basiques et déjà vus, la seconde est plus palpitante. La séquence où Sentry met K.O. toute la clique est jubilatoire, l’affrontement citadin qui suit est impressionnant, et on peut dire que le dénouement déjoue toutes les attentes. Les effets spéciaux ont, pour une fois, l’air d’être finis, et une sorte de sentiment de réussite et d’objet sincère nous parcourt le cœur et l’esprit à la fin de la projection. Pas le meilleur Marvel, pas non plus un excellent film, mais certainement ce que la firme aux idées a fait de mieux et de plus honnête depuis bien longtemps, avec un caractère dépressif qui ajoute une sacrée valeur à ces Thunderbolts* qu’on a bien envie de les revoir.

Bande-annonce – Thunderbolts*

Fiche technique – Thunderbolts*

Réalisateur : Jake Schreier.
Scénaristes : Joanna Cola & Lee Sung-Jin d’après l’oeuvre de Kurt Busiek.
Production: Marvel Studios (Disney).
Distribution: The Walt Disney Company France.
Interprétation : Florence Pugh, David Harbour, Sebastian Stan, Wyatt Russell, Hannah John-Kamen, Lewis Pullman, …
Genres : Action – Science-fiction.
Date de sortie : 30 avril 2025.
Durée : 2h06.
Pays : USA.

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3.5

« La Bataille de Sinope » : une tragédie navale magistralement dépeinte

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Avec La Bataille de Sinope, Jean-Yves Delitte et Sandro signent un nouveau tome de l’excellente collection « Les Grandes Batailles navales », publiée aux éditions Glénat. Cette série s’attache à remettre en lumière des épisodes méconnus de l’histoire maritime mondiale. 

Située à la charnière du XIXe siècle, période où l’Empire ottoman, autrefois conquérant, vacille désormais sur ses fondations vermoulues, l’intrigue nous transporte aux prémices de la guerre de Crimée. Dans ce contexte géopolitique tourmenté, l’Empire Ottoman apparaît comme un géant déchu, devenu un enjeu diplomatique entre une Russie impériale agressive, un Royaume-Uni soucieux de préserver ses intérêts coloniaux et une France républicaine en pleine mutation politique.

Jean-Yves Delitte, scénariste chevronné et fin connaisseur de l’histoire maritime, livre ici un récit solide, fondé sur une documentation rigoureuse et un sens aigu du détail historique. Le 26 septembre 1853, lorsque le Sultan Abdül Medjid Ier, poussé par des factions bellicistes internes et craignant des troubles populaires, décide de déclarer la guerre à la Russie, il ignore encore l’ampleur du désastre à venir. Deux mois plus tard, le 30 novembre, la flotte ottomane, ancrée dans le port de Sinope, est prise au piège par une escadre russe déterminée à frapper fort. Ce dramatique affrontement est restitué avec une grande clarté narrative par les auteurs, qui excellent dans la caractérisation des forces en présence.

Ce tome introduit à dessein des points de vue français et britannique. À travers deux personnages au destin tragique, mais à l’acuité remarquable, le lecteur découvre les dessous d’une marine ottomane rongée par la corruption, le népotisme et l’incompétence. L’œuvre ne ménage pas les autorités ottomanes, dépeintes comme aveugles aux mouvements stratégiques russes. Cette critique est portée par des dialogues incisifs, et elle enrichit considérablement le récit.

Le dessin est quant à lui précis, dynamique et particulièrement soigné. Il donne vie aux scènes maritimes avec virtuosité : les vaisseaux, les décors et la mise en page inventive permettent une représentation remarquable des combats navals, mais aussi des événements qui les ont précédés. L’Empire ottoman n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été ; c’est un fruit prêt à être cueilli par celui qui manifestera le plus grand appétit. 

Jean-Yves Delitte et Sandro réussissent pleinement leur pari : instruire tout en divertissant. La Bataille de Sinope, qui se conclut par l’habituel dossier pédagogique, invite à redécouvrir un chapitre-clé, pourtant souvent négligé, de notre histoire géopolitique. Un album incontournable pour les amateurs d’histoire maritime, qui confirme tout le bien que l’on pensait déjà de cette collection-phare des éditions Glénat.

La Bataille de Sinope, Jean-Yves Delitte et Sandro
Glénat, avril 2025, 56 pages

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4

« Deux femmes » : envers et contre tous

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À travers le roman graphique Deux femmes (éditions Glénat), Arnaud Le Gouëfflec et Laurent Richard revisitent l’histoire passionnante d’Anne Bonny et Mary Read, en adoptant une perspective résolument féministe, révélant ainsi les combats silencieux et pourtant décisifs que ces femmes menèrent contre les carcans imposés par des systèmes patriarcaux.

L’histoire des deux plus célèbres femmes pirates du XVIIIe siècle est surtout l’occasion d’en explorer les dimensions de genre, d’identité et de liberté individuelle. Anne Bonny et Mary Read, deux figures aux destins hors normes, incarnent chacune à leur manière cette lutte contre un ordre établi en vertu duquel leur genre aurait dû les cantonner à des rôles subalternes. Anne, née en Irlande dans des circonstances controversées, défie très tôt les conventions en manifestant un caractère farouche et indépendant. Son mariage avec James Bonny, pirate de second rang, n’est qu’une étape dans son parcours pour accéder à la liberté absolue des océans. De son côté, Mary Read, obligée dès l’enfance à adopter une identité masculine pour garantir la survie économique de sa famille, se caractérise par l’intériorisation forcée d’une identité masculine comme stratégie de survie, dans un univers dominé par les hommes.

Leur rencontre sur le navire de Jack Rackham est une véritable collision de trajectoires, deux femmes masquées sous l’apparence masculine mais déterminées à faire entendre leur propre voix dans un milieu notoirement machiste. Plus qu’un choix, le travestissement est présenté comme une nécessité imposée par une époque où être femme et revendiquer son autonomie équivalait à une transgression dangereuse, pouvant mener à la mort. Cette dualité identitaire pose une interrogation : est-il possible d’être pleinement femme dans un monde qui vous refuse ce droit, ou qui le conditionne à une forme d’assujettissement ?

Loin de figer Anne et Mary en héroïnes unidimensionnelles, les auteurs prennent le parti d’explorer en profondeur leur psychologie. L’ambiguïté de leur relation, passant d’une complicité forgée dans la lutte commune à une intimité plus complexe, souligne la liberté radicale de leur choix de vie dans une société aux mœurs pourtant strictes. Arnaud Le Gouëfflec et Laurent Richard ne se limitent pas à évoquer la violence intrinsèque de l’univers pirate, mais montrent aussi comment cette violence devient un outil de libération personnelle et politique, une réponse abrupte à une violence sociale première, imposée par leur genre. Dans cette optique féministe, le récit explore aussi la question de la rédemption, en particulier à travers Anne Bonny. 

Graphiquement réussi, ce récit au long cours se distingue à la fois par son aspect historique et sa modernité dans le traitement des figures féminines. Anne Bonny et Mary Read supportent une forme de résistance féminine très actuelle, d’émancipation complexe où la liberté se conquiert au prix de choix radicaux et de douloureux sacrifices. Cela rend l’album d’autant plus indispensable pour mieux comprendre les dynamiques de genre au cœur de l’Histoire… et de la piraterie.

Deux femmes, Arnaud Le Gouëfflec et Laurent Richard
Glénat, avril 2025, 264 pages

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4

Ne Zha 2 : La Pérégrination vers l’Excellence

Il débarque de nulle part. À peine a-t-on le temps d’apprendre son existence qu’il se hisse déjà dans le top 10 des plus grands succès de tous les temps au box-office mondial, devant le deuxième Vice-versa. Ne Zha 2 semble inarrêtable. Si la saga ne vous dit rien, c’est normal. Le premier opus, sorti en 2019, n’était pas parvenu jusqu’à nos salles (à une année près, on aurait compris pourquoi…). Aujourd’hui, le film d’animation chinois arrive en France, uniquement disponible en version originale sous-titrée. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Ne Zha 2 est un film à la hauteur de son succès, dont on se souviendra longtemps.

L’investiture des deux

Parlons peu, parlons bien : vous ne comprendrez pas tout au scénario de Ne Zha 2. La première raison est évidente : vous n’avez pas vu le premier film. Rien de bien grave, dans la mesure où cette suite replace le contexte dès son introduction. Ensuite, à moins d’être incollable sur le folklore chinois, ses dynasties, ses dieux, ses héros et ses légendes, vous passerez sûrement à côté de certains éléments de compréhension. Dans la mesure où les grandes lignes de l’histoire sont parfaitement compréhensibles, ce n’est pas si gênant. Les enjeux sont rapidement saisis aussi vite que les antagonistes sont identifiés. Pour ce que l’on a compris, Ne Zha 2 ne sort pas des clous établis par près d’un siècle de cinéma d’animation, mais fait tout très bien.

D’une durée de 2h30 tout de même, on n’échappe pas à quelques longueurs. Pourtant, les péripéties s’enchaînent parfaitement, le tout jonché d’un humour terriblement efficace. Dans une ère écrasée par les films de super-héros qui ne peuvent pas s’empêcher de placer une vanne toutes les deux minutes, on se surprend à aimer de nouveau la formule. Ici, elles fonctionnent quasiment toutes. Qu’il s’agisse de punchlines bien senties, de blagues visuelles ou encore du comique de situation, Ne Zha 2 est très, très drôle. On pourrait penser qu’il ne réussit pas autant ses parties dramatiques, détrompez-vous. Après avoir secoué nos émotions avec Le Royaume des Abysses, la Chine démontre de nouveau tout son talent pour décrocher nos larmes. Tout cela se mêle à une bande-son exceptionnelle (à ce jour indisponible en ligne, tout comme de nombreuses productions chinoises…) et à un climax absolument génialissime pour obtenir un résultat certes un peu longuet mais réellement enthousiasmant. Le tout se termine avec la porte grande ouverte à un troisième opus. On en trépigne déjà d’impatience.

Dragon Ball : Ne Zha

Mais là où le film se veut absolument monstrueux, c’est sur la qualité de son animation. Parlons franchement : Ne Zha 2 est la plus belle œuvre animée jamais réalisée auparavant. S’il n’est pas aussi généreux dans ses différences de style comme peut l’être un Spider-Man : Across the Spider-Verse, il décroche malgré tout nos mâchoires sans aucune difficulté. Si les joueurs ont pu s’offrir un magnifique voyage du même style avec le jeu vidéo Black Myth : Wukong l’année passée, Ne Zha 2 décide de surpasser toute concurrence et faire mieux que tout le monde, partout. Qu’il s’agisse du rendu de l’eau, du feu, de la lave ou le simple balancement d’une feuille dans l’air, le film est sidérant de maîtrise. Chaque détail est pensé et magnifié, la maestria des artistes agissant avec une finesse et une élégance jamais vues au cinéma et au-delà. Certains plans larges sur l’univers semblent même totalement photoréalistes, tout en gardant une patte d’animation pour qu’on puisse faire la différence. Je vais aller encore plus loin : on se rapproche parfois presque d’Avatar : La Voie de l’eau. Oui, j’ose.

La dernière heure de film est un orgasme visuel inégalé, tant par sa générosité visuelle que par sa réalisation. Car, oui, c’est bien beau d’être… beau, mais sans une belle réalisation derrière, ça ne vaut pas grand-chose. Le projet ne perd pas de temps et balaye toutes les inquiétudes que l’on aurait pu avoir à ce sujet dès les dix premières minutes. La première scène d’action de l’œuvre est un exemple de tout ce qu’il faut faire. Mise en scène léchée, plans réussis, mouvement de caméras bien trouvés et excellente lisibilité de ce qu’il se passe. Voilà comment on ouvre un film d’action. Mieux encore, voilà comment on fait une scène d’action. Les fans d’animés sauteront de leur siège face au spectacle proposé, d’autant que Ne Zha 2 semble lui-même fan de certains des plus grands, comme Dragon Ball, là où les séquences émotionnelles feront plus penser aux productions du Studio Ghibli. Que demande le peuple ?

Bande-annonce : Ne Zha 2

Fiche technique : Ne Zha 2

  • Titre original : 哪吒之魔童闹海 (Nezha Zhi Motong Naohai 2)
  • Réalisation : Yu Yang (aussi connu sous le pseudonyme Jiaozi)
  • Scénario : Yu Yang
  • Production : Coloroom Pictures, Chengdu Coco Cartoon, Beijing Enlight Pictures
  • Musique : Xiao Jin
  • Genre : Animation, Fantastique, Action
  • Durée : 1h55
  • Pays de production : Chine
  • Langue originale : Mandarin
  • Date de sortie : 2024 en Chine (date internationale à confirmer)
  • Distributeur : Beijing Enlight Pictures
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4.5

Des jours meilleurs : se remet-on jamais de telles épreuves ?

Plongeant au cœur de l’alcoolisme féminin, souvent tabou et invisibilisé, Elsa Benett et Hippolyte Dard signent une œuvre audacieuse qui entrelace drame, vérité et éclats de comédie. Inspiré par des récits authentiques, notamment celui de Laurence Cottet, ce long-métrage éclaire, avec espoir, les ombres de vies tourmentées, tout en offrant des instants cathartiques qui allègent, par moments, la gravité du sujet.

Dans cette œuvre profonde et grave, le duo de réalisateurs aborde la délicate question de l’alcoolisme des femmes, ayant été touché par ce fléau dans leur entourage proche. Si celui des hommes est souvent évoqué, celui des femmes reste invisibilisé, comme honteux et difficile à accepter, de même au cinéma où il a été peu abordé.

Rassembler donc un groupe d’une quinzaine de femmes dans un centre anti-éthylisme, toutes victimes de fortes addictions dues à des situations personnelles tourmentées, et parmi elles seulement 3 actrices professionnelles, représente une audace et un courage d’affronter une réalité souvent compliquée, tant l’alcool, en vente légale, fait des ravages chez les deux sexes et agit souvent comme antidépresseur.

L’inspiration forte de la vie de Laurence Cottet (cette ancienne alcoolique qui témoigne de son expérience partout où elle peut, et que réalisateurs et acteurs ont pu rencontrer longuement, acceptant même d’y incarner un rôle secondaire), pour forger l’histoire de Suzanne, le personnage principal du projet, est un atout considérable qui crédibilise l’œuvre dans une ambiance de vérité toujours pesante et dramatique, même si le ton de la comédie permet de donner, par moments, de l’oxygène au spectateur, et apporte une dimension cathartique.

Solidarité, altérité et sororité

À bout de forces et devant abandonner ses 3 enfants dont elle a de plus en plus de mal à s’occuper, Suzanne arrive au début de l’histoire dans ce centre de désintoxication, la mine défaite, bien consciente qu’elle doit se soigner de son alcoolisme pour espérer les revoir un jour ! Elle y rencontre plein d’autres femmes qui essaient de s’en sortir avec difficulté, chacune avec son lourd passé et pour certaines dans le déni de leur état !

Par le biais d’échanges avec la psychiatre, et de pas mal de jeux de situations, dont des questionnements face caméra de ces femmes qui bouleversent par leurs réflexions et des aveux poignants sur leurs accidents de vie, séances proches du documentaire, les réalisateurs nous montrent un monde dans la souffrance, et des femmes affichant beaucoup de solidarité, même si elles se chamaillent souvent, et pour nombre d’entre elles un ferme espoir de s’en sortir !

Pour approfondir astucieusement le propos, Elsa Benett et Hippolyte Dard choisissent de mettre en avant, aux côtés de Suzanne, deux autres femmes, Diane (une comédienne abandonnée par sa fille, dans le déni total de son addiction) et Alice (jeune fêtarde qui boit pour exister), 3 femmes très différentes mais qui vont apprendre à se connaître, non sans conflit, et faire preuve d’altérité, dans un monde où la sororité est de mise ! Ces femmes sont jouées par des actrices de renom, plutôt habituées à jouer des comédies et ici à contre-emploi, naturelles et sans maquillage.

C’est tout d’abord Valérie Bonneton (Suzanne), méconnaissable par rapport à ses rôles précédents et d’une profondeur étonnante tout au long du long-métrage. Une vraie prouesse car elle est tellement crédible et sensible dans le rôle de cette femme à la dérive. Dans une moindre mesure, Michèle Laroque incarne Diane, souvent dans la dérision, et Sabrina Ouazani (Alice, faussement insouciante) assume plutôt bien son rôle de femme en cours de sevrage et tentant de se reconstruire.

Le rallye des Dunes : on n’y croit pas, et pourtant !

Au-delà des soins, le centre de désintoxication propose des ateliers d’activités pour l’aide à la reconstruction. Denis, en charge de les animer, le seul homme du projet (interprété par un Clovis Cornillac convaincant, acteur et réalisateur touche-à-tout, déjà vu dans des rôles de coach dans Têtes Givrées et aussi dans Monsieur le Maire), se met en tête d’entraîner toutes les femmes à participer à un rallye dans le désert marocain, activités diverses et improbables, scènes émaillées heureusement de moments drôles, tellement on pense que c’est impossible ! Mais Denis n’aura de cesse de réussir son pari, plus proche qu’il n’y paraît du sort de ces femmes, par une blessure intime et ses conséquences qu’il sait dévoiler avec empathie et sincérité.

Et quand il embarque les 3 héroïnes principales avec lui au Maroc, on craint le pire de ce qui pourrait se passer, mais c’est tout le contraire : de belles rencontres, des aventures qui solidifient les liens et des incidents divers où elles peuvent mettre en pratique leur farouche désir profond, certes encore ténu, de s’en sortir, par la force des relations humaines et la reconquête de leur estime de soi. Leur retour ouvre enfin le chemin des possibles, même si une partie de leurs problèmes subsiste dans la vie qu’elles retrouvent.

Un avenir meilleur grâce à une réparation de l’âme mais des séquelles à vie

Les réalisateurs offrent une œuvre sérieuse de bout en bout. « L’addiction, ce n’est pas une question de volonté » comme l’assène le projet, car c’est un révélateur à causes multiples dont il faut soigner les causes, sous peine de rechutes nombreuses comme le film ne manque pas de le montrer avec intelligence.

Entre larmes et rires, c’est un jeu à somme nulle, mais on garde tout le long-métrage la boule au ventre, tellement il arrive à maintenir une tension constante et palpable pour la souffrance de ces femmes. Et si elles semblent s’en sortir, on en perçoit toute la fragilité, malgré des jours meilleurs.

Pensez-vous être guérie pour toujours ? Laurence Cottet : « par rapport à l’alcool oui. Par rapport à la maladie qui se cachait derrière l’alcool, c’est-à-dire la dépression, je fais très attention… »

Bande-annonce : Des jours meilleurs

Fiche technique du film Des jours meilleurs

Réalisateurs et scénaristes : Elsa Bennett et Hippolyte Dard, avec le collaboration de Louis-Julien Petit sur le scénario

Soundtrack : Clémence Ducreux (Compositeur)

Production : Vanessa Djian, Éric Jollant, Julie Carrière

Équipe technique

  • Thomas Lerebour (Directeur de la photographie)
  • Florian Khun (1er assistant réalisateur)
  • Okinawa Guerard et Sebastiàn Moradiellos (Directeurs du casting)
  • Fabrice Rouaud (Chef monteur)
  • Laetitia Bouix (Chef costumier)
  • Suzel Jouguet (Chef maquilleur)
  • Emmanuel Fayer (Directeur de production)
  • Stéphanie Gheeradyn (Régisseur général)
  • Emily-Jane Torrens (Scripte)
  • Noëlle Van Parys (Chef décorateur)
  • Yves Bemelmans (Ingénieur du son)
  • Damien Lazzerini (Mixage)

Sociétés de production et distribution

  • Wild Bunch Distribution
  • Newen International (Exports)
  • France 3 Cinéma (CoProduction)
  • Daidai Films (Production)
  • Impact (CoProduction)
  • Capa Cinéma (CoProduction)
  • Newen (CoProduction)
  • Les Gens (CoProduction)

Sortie en salles

  • Date : Le 23 avril 2025
  • Durée : 1 heure 44 minutes

Acteurs et actrices principaux

  • Valérie Bonneton (Rôle : Suzanne)
  • Michèle Laroque (Rôle : Diane)
  • Sabrina Ouazani (Rôle : Alice)
  • Clovis Cornillac (Rôle : Denis)
  • Sophie Leboutte (Rôle : Chantal)
  • Myriem Akheddiou (Rôle : Docteur Mathys)
  • Laurence Cottet (Rôle : Colette)
  • Manuel Ginion (Rôle : Théo).

 

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3.5

El Jardinero : la série déconseillée aux moins de 16 ans qui explose sur Netflix

Un format court pour une efficacité redoutable

« El Jardinero » frappe fort dès les premières minutes avec une formule taillée pour captiver. Composée de 6 épisodes d’environ 45 minutes, cette mini-série espagnole adopte un rythme nerveux et sans superflu, qui refuse les détours inutiles. Chaque épisode pousse l’intrigue vers une tension toujours plus insoutenable, jusqu’à un final que beaucoup décrivent déjà comme choc et émotionnellement dérangeant.

Cette structure en format court n’est pas anodine. Elle permet :

  • Une concentration maximale sur les personnages et leurs failles
  • Un développement dense, sans « épisodes de remplissage »
  • Une narration qui évolue à chaque épisode, sans redondance

La série ne s’étire pas, elle tranche. Ce choix renforce l’intensité psychologique et émotionnelle du thriller familial, et fait d’« El Jardinero » un excellent exemple de fiction espagnole recentrée sur l’essentiel : faire ressentir.

Une ambiance lourde et soignée

El Jardinero plonge le spectateur dans une atmosphère suffocante, presque hypnotique. La série se distingue par une réalisation très sensorielle, où chaque plan, chaque silence, chaque lumière semble peser sur les épaules des personnages.

L’esthétique est résolument sombre, mais jamais gratuite. Les teintes froides dominent, les intérieurs sont oppressants, les paysages presque vides de vie. Tout contribue à créer une tension latente, comme si le danger rôdait toujours hors champ.

Parmi les éléments principaux de cette ambiance maîtrisée :

  • La direction artistique : l’utilisation des espaces fermés : appartements exigus, serres, chambres mal éclairées reflète l’enfermement mental de Julián.
  • La musique : discrète, elle s’infiltre comme un murmure angoissant, avec des nappes électroniques qui accentuent l’angoisse sans jamais surligner l’émotion.
  • La photographie : certains plans fixes rappellent les compositions de tableaux classiques, renforçant le caractère presque théâtral de certaines scènes.

Pour accentuer la tension psychologique de l’intrigue, une scène-clé a été tournée dans le casino Mercantil de Pontevedra, exploitant l’univers des jeux de hasard sous pression comme métaphore du risque permanent et de la pression mentale qui pèse sur les personnages.

Sans effets tape-à-l’œil, El Jardinero impose son style avec une grande précision. Une ambiance poisseuse qui colle à la peau, bien après le générique de fin.

Une relation mère-fils aussi malsaine qu’inoubliable

Au cœur d’El Jardinero, se tisse une relation aussi dérangeante que fascinante : celle entre Julián (interprété par Álvaro Rico), un jeune homme mutique et instable, et sa mère Estela (campée par l’incroyable Cecilia Suárez), une femme glaciale et manipulatrice, au passé trouble.

Ce lien toxique est le moteur émotionnel de la série. Estela exerce une emprise psychologique constante sur son fils, entre chantage affectif, culpabilisation et secrets de famille. Loin des clichés habituels, la série explore avec finesse :

  • Le poids de l’éducation familiale : Julián a été façonné par les traumatismes d’Estela, au point d’en devenir l’instrument de ses propres obsessions.
  • Une dépendance mutuelle : malgré l’hostilité et la peur, une forme d’amour étrange – presque déformé – lie les deux personnages.
  • Une montée en tension progressive : les flashbacks dévoilent petit à petit les origines de cette relation étouffante, jusqu’à un retournement glaçant dans l’épisode 5.

Cette dynamique mère-fils évoque par moments les grandes tragédies grecques : amour fusionnel, pulsions de mort, vengeance, fatalité. Elle dérange, elle heurte, mais elle reste longtemps en tête.

Quand le tueur découvre l’amour

Dans une série marquée par la noirceur, l’apparition de l’amour aurait pu sembler hors sujet. Et pourtant, c’est là qu’El Jardinero prend un tournant inattendu et profondément humain. Julián, exécutant froid et méthodique dans les premiers épisodes, commence à vaciller lorsque Luz (interprétée par Catalina Sopelana), une jeune bibliothécaire un peu perdue, entre dans sa vie.

Cette romance improbable n’est pas simplement un artifice narratif. Elle permet d’explorer une dimension intime du personnage principal : celle d’un homme qui ne connaît que la violence et découvre pour la première fois ce qu’est le désir, la tendresse et le doute.

Evenement Impact sur Julian
Rencontre avec Luz Déstabilisation émotionnelle
Premiers gestes d’affections Prise de distance avec sa mère
Dévoilement progressif de son secret Conflit intérieur grandissant
Ultimatum final Point de rupture tragique

Le tueur, jusque-là presque mécanique dans ses actes, commence à questionner son rôle, son passé, et surtout son avenir. Peut-on aimer quand on a grandi dans la haine ? Peut-on se réinventer quand on est un outil façonné pour tuer ?

C’est ce dilemme moral et affectif que la série traite avec une finesse rare. Loin de romantiser la rédemption, El Jardinero préfère interroger la possibilité même du changement.

Une série qui divise mais qui ne laisse pas indifférent

Depuis sa sortie, El Jardinero ne cesse de faire réagir. Certains y voient un thriller audacieux et bouleversant, d’autres la trouvent trop sombre, voire dérangeante. La relation mère-fils, la violence psychologique et l’absence de repères moraux en déstabilisent plus d’un.

Mais c’est justement cette radicalité qui fait sa force. La série choque, interpelle, fait débat et dans un paysage saturé de formats lisses, elle impose une voix singulière.

Qu’on l’aime ou non, on ne l’oublie pas.

El Jardinero – Fiche technique

  • Titre original : El Jardinero
  • Réalisation : Miguel Sáez Carral (Réalisateur de Ni Una Mas)
  • Scénario : Miguel Sáez Carral
  • Distribution : Álvaro Rico, Cecilia Suárez, Catalina Sopelana
  • Photographie / Montage / Musique : TBC
  • Production : Espagne
  • Diffusion France : Netflix
  • Nombre d’épisodes : 6 épisodes
  • Durée moyenne : 45 minutes
  • Genre : Thriller psychologique, Drame familial
  • Sortie : 11 avril 2025
  • Âge recommandé : Déconseillé aux moins de 16 ans

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Adolescence saison 2 : quelle suite pour une série qui bouscule les codes ?

Sous ses airs de drame social, Adolescence s’est imposée comme une expérience formelle et émotionnelle inédite. Sa saison 2, très attendue, pourrait bien transformer l’essai en manifeste sériel sur les failles de notre époque.

Une saison 2 d’Adolescence est-elle vraiment prévue ?

À l’origine pensée comme une mini-série en quatre épisodes, Adolescence devait s’arrêter net, avec une conclusion maîtrisée et définitive. Pourtant, le succès phénoménal de la série sur Netflix a rebattu les cartes, poussant les producteurs à envisager une saison 2. Visionnée par plus de 114 millions de spectateurs, recommandée dans les lycées britanniques et saluée au plus haut niveau politique, la série est devenue un véritable objet culturel. À l’image d’autres plateformes en ligne spécialisées dans les tendances numériques, comme un comparateur de jeux en ligne qui classe les meilleurs sites en fonction de critères objectifs, Adolescence a su capter l’attention grâce à un dispositif clair, percutant, et aligné avec les préoccupations contemporaines.

La société Plan B Entertainment, dirigée par Brad Pitt, a confirmé des discussions en cours avec le réalisateur Philip Barantini pour développer une « nouvelle itération ». Ce projet ne reprendrait pas l’histoire de Jamie, jugée close par les créateurs, mais ouvrirait la voie à un format anthologique, avec de nouveaux personnages et une nouvelle intrigue, toujours centrée sur les dérives adolescentes contemporaines. À ce jour, aucune date de sortie n’est annoncée, mais tout indique que Adolescence saison 2 est bel et bien en gestation.

Un phénomène critique et populaire difficile à prolonger

Le succès de Adolescence relève d’un équilibre rare entre forme novatrice et fond percutant. Avec ses plans-séquences immersifs et son approche quasi documentaire, la série a captivé critiques et spectateurs, cumulant des scores exceptionnels sur Rotten Tomatoes, Allociné ou Metacritic. Mais cet engouement massif pose une question centrale pour la saison 2 : comment retrouver la même intensité sans répéter la formule ? Car prolonger un tel choc narratif sans en diluer la puissance constitue un pari risqué, que même les créateurs semblent aborder avec prudence.

L’idée d’une anthologie s’impose alors comme une réponse stratégique. Elle permettrait de conserver les choix esthétiques radicaux tout en explorant d’autres trajectoires adolescentes, d’autres violences sociales, d’autres mécanismes de bascule. Cette orientation ouvrirait la voie à une nouvelle itération qui ne chercherait pas à reproduire le récit de Jamie, mais à en transmettre la charge émotionnelle à travers un prisme inédit, fidèle à l’ADN de Adolescence.

La fidélité au plan-séquence comme manifeste formel

La promesse esthétique d’Adolescence, dès son premier épisode, reposait sur un choix formel radical : le plan-séquence. Cette immersion totale, sans échappatoire ni coupure, plaçait le spectateur dans un temps réel étouffant, à l’unisson du chaos émotionnel des personnages. Pour Adolescence saison 2, conserver cette mise en scène apparaît moins comme une contrainte que comme un manifeste : le plan-séquence devient le langage même de la série, une signature visuelle qui traduit l’urgence et la brutalité de la jeunesse contemporaine.

Ce procédé, loin d’être purement technique, est porteur de sens. Il élimine les artifices du montage pour mieux scruter les silences, les hésitations, les regards. Il intensifie la tension dramatique et donne une matérialité presque suffocante aux dynamiques familiales, aux violences scolaires ou aux conflits générationnels. En choisissant l’anthologie, Adolescence saison 2 peut renouveler ses récits tout en conservant cette grammaire visuelle unique, gage de continuité et de cohérence artistique.

La jeunesse en crise : une permanence des tensions sociales

Si l’histoire de Jamie ne se poursuivra pas, Adolescence saison 2 entend conserver le même territoire émotionnel et politique : celui d’une adolescence broyée entre injonctions sociales, isolement numérique et brutalité des interactions. La série a frappé fort en explorant les dérives masculinistes, mais elle n’en a pas épuisé les ramifications. Ce qui perdure, c’est l’ancrage dans une jeunesse en crise, miroir inquiet de nos fractures collectives.

Radicalisation en ligne, harcèlement scolaire, effondrement du dialogue familial… autant de maux qui appellent de nouveaux visages, de nouvelles situations, sans perdre l’essence du projet initial. En optant pour une approche anthologique, les créateurs peuvent élargir leur propos, tout en restant fidèles à cette tension fondamentale entre innocence perdue et violence intériorisée. Plus qu’un simple décor, l’adolescence reste le terrain d’un théâtre intime, où chaque crise individuelle résonne comme un symptôme social.

Une critique du réel ou un miroir trop fidèle ?

Adolescence saison 2 s’annonce comme le prolongement d’un choc initial : celui d’un récit qui dérange parce qu’il parle trop juste. En transformant un fait divers en dispositif cinématographique, la série ne se contente pas de refléter la réalité : elle la déconstruit, la reconstruit, puis l’impose au spectateur sous une forme crue, dénuée de filtre moral. Ce réalisme frontal, renforcé par la mise en scène sans montage, trouble justement parce qu’il donne l’impression de ne rien inventer.

C’est là que le débat s’installe. La série éclaire-t-elle une jeunesse désorientée ou en fige-t-elle une image inquiétante ? Dans cette tension entre dénonciation et fascination, Adolescence touche à l’essence même de la représentation. La saison 2, si elle persiste dans cette veine, devra interroger une nouvelle figure de crise avec autant de nuance et d’ampleur, sans sombrer dans la démonstration sociologique au détriment de la narration sensible.

Une œuvre d’auteur confrontée aux projections collectives

Adolescence s’est imposée comme une œuvre à la fois radicale et poreuse. Radicale dans sa mise en scène — plans-séquences étouffants, refus de l’effet spectaculaire, épure du récit — mais poreuse face aux multiples interprétations qu’elle génère. L’ambiguïté volontaire de la série laisse la place à des lectures souvent contradictoires, entre dénonciation sociétale, critique du masculinisme, et exploration de la cellule familiale.

Ce flou artistique, loin d’être une faiblesse, fait partie de la démarche d’auteur de Jack Thorne et Stephen Graham, qui assument une narration fragmentaire, sensorielle et non dogmatique. Pourtant, cette ouverture interprétative n’a pas empêché la série d’être récupérée et réduite à un “objet de débat”. Adolescence saison 2 hérite ainsi d’un double défi : préserver la singularité d’une œuvre cinématographique tout en résistant à l’injonction de livrer une vérité unique sur les maux de la jeunesse contemporaine.

Adolescence saison 2 : quand la suite devient une réinterprétation

Annoncée sous forme d’anthologie, Adolescence saison 2 n’a pas vocation à reprendre le fil narratif de Jamie Miller. Ce n’est ni un prolongement ni un simple changement de décor : c’est une réinvention du dispositif pour faire émerger un autre regard sur la crise adolescente, en gardant les codes esthétiques et le ton singulier de la première saison.

Le passage à une structure anthologique permet à la série de devenir plus qu’une histoire : un laboratoire de formes et de récits, où chaque saison explore une facette différente de l’adolescence en tension. Comme Monstres ou The Act, elle transforme le format sériel en outil de déstabilisation, au service d’une pensée critique et sensorielle. Cette nouvelle itération devra ainsi poser d’autres questions, incarner d’autres malaises, tout en respectant la ligne formelle et émotionnelle qui a fait la puissance du premier opus.

Adolescence(Bande Annonce) : Adolescence | Bande-annonce officielle VF | Netflix France

AdolescenceFiche technique

Titre original : Adolescence

Titre international : Adolescence

Réalisation : Philip Barantini

Scénario : Jack Thorne, Stephen Graham

Interprètes : Owen Cooper, Stephen Graham, Erin Doherty, Christine Tremarco, Ashley Walters, Faye Marsay

Photographie : TBC (non communiqué)

Montage : TBC (non communiqué – montage minimal dû à la technique du plan-séquence)

Musique : TBC (non communiqué)

Producteurs : Dede Gardner, Jeremy Kleiner

Société de production : Plan B Entertainment, Matriarch Productions

Pays de production : Royaume-Uni

Distribution France : Netflix

Durée : 4 épisodes d’environ 60 minutes

Genre : Drame, Thriller social

Date de sortie : 13 mars 2025

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Le Clan des Bêtes : Porte et aime ton prochain comme une bête

Dans une mise en scène elliptique et suffocante, Christopher Andrews livre un western dur et cruel, un film outre-noir, ne cherchant aucun compromis.

Le Clan des Bêtes, disons-le tout de suite, est une œuvre éprouvante et sèche, rude et personnelle, butée et belle. Aucune brèche d’ironie, aucun happy end réconfortant ou désinvolture rieuse ne vient désaltérer un récit d’empoigne, de pauvreté, de rapports de force et de lutte incomprise entre des hommes taciturnes et blessés, traumatisés depuis des générations par des pères sévères et pour qui ne compte que le labeur de la ferme.

Pénibilité étouffante du tripalium, ce travail-torture

Dans cette campagne irlandaise aussi belle que peu accueillante, à la lumière rugueuse, Christopher Andrews conduit sa mise en scène au cœur d’un conflit entre deux familles voisines de bergers. Leur vie est entièrerement contenue dans ce mot latin pour désigner le fer, le métal et la torture de la peine au travail : Tripalium.

L’un, Michael, vit seul avec son père Ray (sorte de Depardieu irascible continuant de régner sur un monde mort et sur son fils abîmé par un trauma), les autres forment plus ou moins une famille (Gary et Caroline avec Jack, leur fils). Entre ces deux blocs ou clans, aucun pont, aucun dialogue réel, si ce n’est leur troupeau de brebis et béliers, seul objet de richesse, de prise et de cruauté — et donc fétiche-convoitise des uns et des autres.

Le Clan des Bêtes est conduit presque comme une symphonie clivée : on y suit d’abord l’histoire sous le point de vue de Michael, puis on la reprend sous celui du fils Gary (Barry Keoghan, dont le crédit dans un film est déjà gage d’une qualité). Rien ici n’est ostentatoire ni grandiloquent. Même la violence y est souvent observée latéralement, par la fenêtre, à travers une porte ou des plans un peu éloignés et des regards hagards.

De la terre au taire des hommes

À l’intérieur de cette lutte clanique pour conserver en vie, vendre ou ne pas se faire déposséder de leurs béliers, ce qui intéresse le réalisateur est précisément le non-lien de ces hommes entre eux, et la manière dont la géographie, les arbres, les collines, la terre désolée de ce coin-là d’Irlande met en désastre leur psyché, leur parole et surtout leur cœur.

Le Clan des Bêtes est un de ces films irlandais d’un ultra-réalisme qui ne connaît pas d’équivalent en France, tant par la noirceur assumée que par l’aridité choisie de bout en bout. Qui produit cela en France ? 

La tristesse sans vertige : le portage des corps

Bien sûr on ne peut s’empêcher de penser à As Bestas de Rodrigo Sorogoyen, même si ce dernier fait encore trop d’effets et essaye une réconciliation là où Christopher Andrews préfère le silence brut, l’irréconcilié, la peine et la tristesse sans vertige.

La femme est présente, fugace et humaine. Mais elle est là pour partir. Franchir. S’affranchir. Peut-être.

Le Clan des Bêtes met la famille, le sang, la généalogie, les hommes, les pères et leurs fils à l’épreuve. Celle de porter le poids d’une bête sur ses épaules — ce que fait Michael dans une très belle scène tragique avec un bélier sur son dos, ce qu’il répétera en portant le corps de son père, puis celui de Gary.

La poigne du poids

Le Clan des Bêtes n’est pas classable facilement : il résiste, cherche en même temps qu’il expérimente la lourdeur d’un corps sur les épaules, cette douleur, cette butée des hommes sans la tendresse des femmes, sans alcool, sans dérivatif, juste dans la poigne de leurs poids. Comme si le masculin confronté à lui-même dans une claustrophobie de vie assignée au travail n’avait d’autre destin que de saigner, se battre ou s’aimer comme des bêtes.

Le Clan des bêtes : bande-annonce

Le Clan des bêtes : fiche technique

Titre original : Bring Them Down
Réalisation : Christopher Andrews
Scénario : Christopher Andrews
Musique : Hannah Peel
Photographie : Nick Cooke
Montage : George Cragg
Décors : Fletcher Jarvis
Costumes : Hannah Berry
Son : non précisé
Production : Julianne Forde, Jacob Swan Hyam, Ivana Mackinnon, Ilya Stewart, Ruth Treacy
Sociétés de production : Tailored Films, Wild Swim Films
Sociétés de distribution : New Story, Charades
Pays de production : Irlande, Royaume-Uni, Belgique
Durée : 1h47
Genre : Thriller
Date de sortie en France : 23 avril 2025