« La Pâle figure » : Bernie Gunther dans l’antichambre du mal

Adaptation graphique d’un monument du roman noir historique, La Pâle figure réussit le pari audacieux d’inscrire le détective Bernie Gunther dans la bande dessinée sans en amoindrir ni la densité morale ni la noirceur lucide. Le Berlin de 1938 s’y révèle dans toute sa complexité : une ville suspendue entre modernité et barbarie, théâtre d’une enquête haletante et miroir d’un monde au bord du gouffre.

Le lecteur entre dans La Pâle figure comme dans un piège à mâchoires. Berlin, 1938 : les relents de pogroms flottent dans l’air, les ruelles s’assombrissent sous les bottes de la Gestapo et les portraits d’Hitler ornent les murs. Dans ce climat délétère, Bernie Gunther, ex-flic reconverti en privé, est rappelé dans les rangs par Heydrich lui-même. Deux affaires s’entrelacent : un chantage à la correspondance homosexuelle visant un fils d’aristocrate et une série de meurtres de jeunes filles blondes, laissées mortes, violées, marquées de symboles cabalistiques – autant d’échos sinistres aux obsessions raciales du régime. Derrière le serial killer, c’est l’État lui-même qui semble rôder. Et dans ce labyrinthe de faux-semblants, Gunther avance avec un humour sardonique comme seule boussole, au bord de l’abîme.

Avec sa silhouette droite, son regard fatigué et ses répliques laconiques, Bernie Gunther est l’héritier assumé de Philip Marlowe. Mais là où Marlowe déambule dans un Los Angeles interlope, Gunther arpente les rues surveillées de Berlin, capitale d’un régime obsédé par la pureté. C’est un homme seul, sans illusions, mais pas sans convictions. Sa parole demeure relativement libre dans un monde qui ne l’est plus. Mais Gunther n’est pas un ange. Il ment, il frappe, il tue même, lorsque cela lui semble juste. Ce n’est pas tant un héros qu’un survivant moral, un homme à la frontière du bien, du mal, du renoncement.

L’adaptation par Pierre Boisserie (scénario), François Warzala (dessin) et Marie Galopin (couleurs) épouse avec finesse l’esthétique du roman noir et la précision documentaire de Philip Kerr. Le trait ligne claire de Warzala tranche délibérément avec la noirceur du propos : les uniformes sont impeccables, les décors détaillés, les visages lisses, ce qui rend d’autant plus glaçante la violence qui surgit entre les cases.

L’enquête s’accélère sans jamais sacrifier la profondeur : les dialogues sont ciselés, l’humour mordant, les silences rares mais évocateurs. Une scène suffit souvent à résumer une époque : un adolescent embrigadé par Der Stürmer, persuadé à tort que les Juifs ont tué son père ; une femme tombant amoureuse d’un SS parce qu’il la fait souffrir ; un dignitaire nazi opposé à la violence non par humanisme, mais pour ne pas dédommager les clients juifs par des assurances allemandes…

Ce qui fait la force de cette bande dessinée, c’est la manière dont elle met en tension les mécanismes de la haine d’État. On y croise Julius Streicher, portraituré comme un gangster halluciné, sorte de caïd antisémite à la tête de son journal de propagande. On y voit les rivalités internes entre dignitaires nazis, les jeux d’influence autour de l’ésotérisme et le cynisme bureaucratique des tueurs en col blanc.

L’intrigue policière n’est jamais prétexte : elle révèle les strates d’un système où tout, jusqu’au crime, peut être instrumentalisé au service d’une idéologie. Un médium devient une pièce maîtresse dans un stratagème visant à faire croire à des crimes rituels juifs ; une enquête bâclée devient un levier pour justifier une répression. Loin de tout manichéisme, l’album montre que le mal n’a pas besoin de monstres : il prospère dans les raisonnements froids, les compromis quotidiens, les indifférences lâches.

Rarement adaptation aura si bien restitué la densité morale et historique d’une œuvre littéraire, sans tomber dans la reconstitution scolaire ou l’illustration fade. La Pâle figure ne prend pas le lecteur par la main : elle l’immerge, frontalement, dans un monde où les repères s’effondrent. En filigrane, les auteurs interrogent la manière dont la vérité est instrumentalisée, les médias détournés, les minorités ciblées. Dans cette Allemagne qui ressemble parfois à un miroir déformant de nos propres sociétés, Bernie Gunther reste un repère fragile : un homme qui refuse de haïr par pur réflexe pavlovien.

Un troisième tome est-il déjà en préparation ? On l’espère vivement. Car cette Allemagne a encore beaucoup de choses à nous révéler. Et on l’attend avec l’impatience réservée aux grands maîtres. 

La Trilogie berlinoise : La Pâle figure, Pierre Boisserie, François Warzala et Marie Galopin  
Les Arènes, avril 2025, 140 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.

Toutes mes sœurs : projection privée

Massoud Bakhshi a filmé ses deux nièces depuis l'enfance. Il nous en restitue le montage, avec l'ambition de parler, à travers ce cas particulier, de la société iranienne dans son ensemble. Le pari n'est que très partiellement tenu.

Saccharine : faussement calorique

Natalie Erika James revient avec "Saccharine", film de body horror ancré dans le culte de la minceur et les injonctions corporelles. Ambitieux, parfois efficace, mais trop chargé thématiquement pour convaincre pleinement. La réalisatrice de "Relic" méritait mieux.

La Bataille de Gaulle – L’âge de fer : l’appel du nanar

"La Bataille de Gaulle : L'âge de fer" d'Antonin Baudry s'annonçait comme le film historique événement de l'année. Pourtant, sous ses airs de fresque ambitieuse sur les débuts de la France libre, le premier volet de ce diptyque consacré au général Charles De Gaulle peine à convaincre. Le récit, très dense, s'essouffle en voulant tout montrer sans rien approfondir. Pire encore, un second degré forcé et une caricature appuyée de certains personnages font glisser l'œuvre vers un registre involontairement burlesque. Un nanar en costume, certes soigné, mais qui trahit le sujet qu'il prétendait honorer.

The Plague : dans la peau des autres

La peste n'a pas besoin d'exister pour faire des dégâts, il suffit qu'un groupe décide d'y croire. Révélé à Un Certain Regard en 2025, "The Plague" est un thriller tendu sur la mécanique du harcèlement chez des garçons de douze ans : comment la violence s'organise, se légitime, se transmet et ce qu'il en coûte de la regarder sans bouger.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Une dernière partie de flipper » : grandir, tout simplement

Avec "Une dernière partie de flipper", Rune Ryberg transforme les salles d’arcade des années 1990 en un territoire initiatique peuplé d’adolescents perdus, de néons fatigués et d’amitiés plus ou moins toxiques. Sous ses couleurs saturées et son trait nerveux, cette chronique danoise nous raconte ce moment brutal où l’on comprend qu’il faudra un jour quitter l’enfance, même sans trop savoir comment.

« Fils de bourge » : la libellule contre le crapaud

Un gamin qui prend des coups. Une usine qui se met en grève. Et la France de 1936 qui vacille. Éric Stalner parvient parfaitement à fondre l'histoire intime dans la grande Histoire, sans que l'une n'écrase l'autre.

« Hippie Papy » : Honoré et les autres

Zidrou et Arno Monin signent une comédie familiale qui gratte doucement là où ça chatouille. Ils mettent en scène un vieux hippie qui fait du yoga à poil dans son jardin, un fils notaire coincé, une belle-fille qui surveille l'héritage comme le lait sur le feu et un fils adoptif débarqué de Montréal sans prévenir.