Rétrospective Studio Ghibli: Souvenirs de Marnie, les studios se cachent pour mûrir

4 ans après Arrietty, le petit monde des chapardeurs, Hiromasa Yonebayashi ajoute Souvenirs de Marnie à sa filmographie. Un long métrage qui reste pour le moment le dernier produit par les studios Ghibli, à la suite de plusieurs échecs publics qui ont poussé courant 2014 la firme au gros Totoro à confirmer les rumeurs : une pause est décidée pour restructurer ses activités. Une petite mort ?

Synopsis : Anna, jeune fille solitaire, vit en ville avec ses parents adoptifs. Un été, elle est envoyée dans un petit village au nord d’Hokkaïdo. Dans une vieille demeure inhabitée, au coeur des marais, elle va se lier d’amitié avec l’étrange Marnie.

Le dernier château ambulant

La nouvelle adaptation d’une œuvre anglo-saxonne confirme la volonté des studios de prendre leur barque pour partir enchanter de nouveaux territoires, qui ne seront pas tous en chantier pour tout de suite : las des dernières entrées décevantes de ses 3 derniers longs métrages, Ghibli annonce la suspension provisoire de sa production, et Hiromasa Yonebayashi quitte les studios à la fin de cette même année. Voilà une bien mélancolique issue au destin d’un film qui porte malgré lui cette langoureuse usure du temps.

Tueuse-née

Elles sont jolies, les campagnes japonaises. Herbeuses, tartinant les collines au bord d’une crique sur lesquelles un petit village de pêcheurs a trouvé un coin pour se planquer : on irait bien en villégiature pour deux mois ou toute une vie. Pourtant, Anna, l’héroïne de ce Ghibli-là rechigne, ergote et râle comme une caricature d’ado occidentale. Les paysages plus séduisants les uns que les autres défilent, et on l’entend appeler sa mère « tata », en refusant de se projeter dans une rêverie qui lui tend les bras. Pire, elle fait également presque culpabiliser le spectateur déjà trop vite conquis, en l’aidant à prendre conscience que là, décidément, rien ne se passe comme prévu. La famille, la stylisation et l’extrême délicatesse avec laquelle chaque scène d’exposition des productions Ghibli expose ses fondamentaux sont devenus les patrons par lesquels une atmosphère naît et grandit. En 2014, à ce stade de reconnaissance internationale, chaque long métrage des studios est précédé de ce tapis rouge de souvenirs pour tous ceux qui viennent suivre Anna dans son périple. Et elle les tue tous dans l’œuf, indifférente assassine de tous nos doudous.

Anna et le moi

L’isolement d’Anna interfère avec beaucoup de repères : une structure familiale mise en retrait, des rapports mère/fille difficiles, un isolement très troublant, la liste est longue. Anna ne fréquente pas les enfants qu’elle croise, les évite avec démonstration d’un mal-être si profond qu’il ne s’offre qu’à peine aux exigences de la mise en scène. La dépression flotte au-dessus de ce décor parfait pour une aventure du club des cinq, le temps d’un été, que refuse cette héroïne avec une poignante obstination. Si elle participe aux repas, c’est bien pour se nourrir. Si elle regarde les rivages, c’est faute de mieux et si elle est embarquée dans une soirée festive, c’est comme si elle était prise en otage.

Une ambiance très Rome antique

C’est dans les vieux scenarii qu’on trouve les bonnes recettes et Hiromasa Yonebayashi participe à l’écriture d’un script à six mains (avec Keiko Niwa et Masashi Ando) qui adapte une histoire de littérature jeunesse en tirant donc un trait sur quelques atouts. C’est un vrai risque, car l’œuvre originale de Joan G Robinson n’a pas l’exposition ni la réputation du Petit Monde des Borrowers, de Mary Norton, qui n’était déjà pas 4 ans plus tôt, lui non plus un roman cité dans les toutes premières recommandations de la littérature jeunesse. When Marnie was here, c’est une des 9 œuvres de son écrivain, partagée entre littérature jeunesse et littérature enfantine. Voilà un vrai champ de bataille pour les détracteurs des bons sentiments véhiculés par les dernières œuvres des studios Ghibli, décriées avec facilité par quelques voix craignant avec amertume la perte d’une âme fantasmée dans la filmographie de ses illustres têtes d’affiche. Métaphoriques, les vieux silos de pierre dans lesquels Anna part traîner quand la tempête gronde apparaissent comme les vestiges d’un âge définitivement révolu. En 1986 Le château dans le ciel racontait déjà les derniers soubresauts d’une forteresse légendaire qui avait pourtant chuté. Presque 30 ans plus tard, un dernier film prend la plume pour marcher à côté des vieilles pierres et prendre plaisir à jouer à côté. Après tout, puisqu’il n’y a que ça qui amuse cette héroïne-là…

Des atouts dans sa barque

Alors Anna prend une barque et se laisse porter vers cette vieille demeure qu’elle est la seule à voir illuminée. C’est à son tour de perdre ses repères, et beaucoup l’accompagneront lors de sa rencontre avec cette blonde resplendissante, Marnie, éthérée, si exotique dans un paysage aussi pittoresque. On lui donnerait bien des accointances avec une noblesse européenne idéalisée, rappelant les quelques boutures de l’œuvre d’origine qu’on aurait pas pensé à couper : Joan G Robinson était bien une sujette de son illustre Reine d’Angleterre. La blondeur angélique de cette Marnie-là, celle du titre, qu’on avait oubliée de chercher depuis le début du film, est si éclatante qu’elle obscurcit même les yeux bleus d’Anna eux aussi si surprenants pour une japonaise. Que rencontre alors la ruine très poussée d’un personnage en guerre contre les adultes, les enfants, l’injustice et le reste ?

L’empire du soleil descendant

Cette rencontre, dont presque rien dans le dispositif narratif ne cache la totale artificialité est bien évidemment trop belle pour être vraie. Personne n’y croit, rien n’est fait pour cela. Et pourtant, Anna saute dans la barque, les deux jeunes filles sympathisent et deviennent inséparables, se donnent rendez-vous comme des très chères amies en menant même, le doute est laissé, leur relation vers des rivages amoureux très audacieux pour ces univers-là, ce qui n’est pas la moindre des critiques qu’on pouvait leur faire. Un romantisme est totalement laissé en liberté, dans la bande-son, le découpage, les dialogues et qui imprègne alors tout ce qui reste du film, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, une audace scénaristique et esthétique qui ne cherche pas à se dévoiler plus que cela, laissant les déçus arguer de la conquête des rêves de Ghibli par de bien vieillottes influences occidentales. Le pire, ces reflets gothiques de manoir réenchantés par le rêve d’une seule jeune fille totalement paumée, sans le recul de personnages secondaires si essentiels pour charpenter un récit qui ne craint malheureusement pas de s’essouffler entre deux coups de rame.

Twist and shout

Las, les premiers auront sûrement la victoire amère, dans une scène de fin bien plus démonstrative que ce que les films précédents de la galaxie Ghibli nous auront montré. Sans le soin habituel apporté à la révélation de secrets, très hollywoodienne, que les grandes histoires évitent comme des oursins dans les criques, Souvenirs de Marnie enchaîne les twists sans la retenue à laquelle toute une saga nous avait habitué depuis 1984 et Nausicaä de la vallée du vent. Après tout, nous sommes rentrés dans ce film avec la mise en abîme lucide d’un discours sur les rapports entre les films et le temps, et le personnage d’Anna était celle qui devait hurler intérieurement, au moins, contre cette facilité à aimer uniquement ce que l’on connaît. A ceux qui la garderont en mémoire comme pour l’instant la dernière des héroïnes de Ghibli, ne l’accablez pas de vos reproches : derrière elle, il y a un château, et devant, de nouveaux sujets.

Souvenirs de Marnie: bande annonce

Fiche technique

Titre original : Omoide no Mānī
Titre français : Souvenirs de Marnie
Titre anglais : When Marnie Was There
Réalisation : Hiromasa Yonebayashi
Scénario : Keiko Niwa, Masashi Andō et Hiromasa Yonebayashi
Son : Koji Kasamatsu
Photographie : Atsushi Okui
Direction artistique : Yohei Taneda
Conception des personnages : Masashi Andō
Musique : Takatsugu Muramatsu
Production : Yoshiaki Nishimura et Toshio Suzuki
Sociétés de production : studio Ghibli, Walt Disney Studios Entertainment
Société de distribution : Tōhō
Budget : 1,15 milliard ¥
Pays d’origine : Japon
Langue originale : japonais
Format : couleurs
Genre : Animation
Durée : 103 minutes

Dates de sortie :
Japon : 19 juillet 2014
France : 14 janvier 2015

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3.5

Festival

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Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
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