Avec La Bataille de Sinope, Jean-Yves Delitte et Sandro signent un nouveau tome de l’excellente collection « Les Grandes Batailles navales », publiée aux éditions Glénat. Cette série s’attache à remettre en lumière des épisodes méconnus de l’histoire maritime mondiale.
Située à la charnière du XIXe siècle, période où l’Empire ottoman, autrefois conquérant, vacille désormais sur ses fondations vermoulues, l’intrigue nous transporte aux prémices de la guerre de Crimée. Dans ce contexte géopolitique tourmenté, l’Empire Ottoman apparaît comme un géant déchu, devenu un enjeu diplomatique entre une Russie impériale agressive, un Royaume-Uni soucieux de préserver ses intérêts coloniaux et une France républicaine en pleine mutation politique.
Jean-Yves Delitte, scénariste chevronné et fin connaisseur de l’histoire maritime, livre ici un récit solide, fondé sur une documentation rigoureuse et un sens aigu du détail historique. Le 26 septembre 1853, lorsque le Sultan Abdül Medjid Ier, poussé par des factions bellicistes internes et craignant des troubles populaires, décide de déclarer la guerre à la Russie, il ignore encore l’ampleur du désastre à venir. Deux mois plus tard, le 30 novembre, la flotte ottomane, ancrée dans le port de Sinope, est prise au piège par une escadre russe déterminée à frapper fort. Ce dramatique affrontement est restitué avec une grande clarté narrative par les auteurs, qui excellent dans la caractérisation des forces en présence.
Ce tome introduit à dessein des points de vue français et britannique. À travers deux personnages au destin tragique, mais à l’acuité remarquable, le lecteur découvre les dessous d’une marine ottomane rongée par la corruption, le népotisme et l’incompétence. L’œuvre ne ménage pas les autorités ottomanes, dépeintes comme aveugles aux mouvements stratégiques russes. Cette critique est portée par des dialogues incisifs, et elle enrichit considérablement le récit.
Le dessin est quant à lui précis, dynamique et particulièrement soigné. Il donne vie aux scènes maritimes avec virtuosité : les vaisseaux, les décors et la mise en page inventive permettent une représentation remarquable des combats navals, mais aussi des événements qui les ont précédés. L’Empire ottoman n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été ; c’est un fruit prêt à être cueilli par celui qui manifestera le plus grand appétit.
Jean-Yves Delitte et Sandro réussissent pleinement leur pari : instruire tout en divertissant. La Bataille de Sinope, qui se conclut par l’habituel dossier pédagogique, invite à redécouvrir un chapitre-clé, pourtant souvent négligé, de notre histoire géopolitique. Un album incontournable pour les amateurs d’histoire maritime, qui confirme tout le bien que l’on pensait déjà de cette collection-phare des éditions Glénat.
La Bataille de Sinope, Jean-Yves Delitte et Sandro
Glénat, avril 2025, 56 pages




