« La Fin du sens » : quand l’absurde devient le miroir de nos dérives contemporaines

Parmi les meilleures réalisations de la collection Pataquès, cet album se fait le témoin d’un monde où l’hyperbole et l’ironie se conjuguent pour dépeindre la déraison collective.

Album signé par Ami Inintéressant et Rémi Lascault, La Fin du sens s’inscrit comme une critique acerbe et terriblement pertinente des travers et des contradictions de nos sociétés modernes. Par le prisme de l’absurde et du non-sens, l’album prend un malin plaisir à déconstruire nos certitudes et à pointer du doigt les dysfonctionnements de notre époque. 

Dès les premières pages, le ton est donné : un homme, plongé dans la solitude, se réfugie dans des discussions avec des collègues complotistes, qui se révèlent être des amis imaginaires. Ce décalage entre réalité et fiction est une porte d’entrée vers l’univers de La Fin du sens, où les frontières entre raison et déraison se brouillent en permanence. Le personnage, comme beaucoup d’autres dans l’album, est à la dérive, cherchant des réponses là où il n’y en a pas.

Cette solitude apparente est omniprésente, de même que l’inanité des rapports sociaux. Dans un monde où le sens se dérobe, l’humour devient une bouée de sauvetage. À travers des scènes tantôt surréalistes, tantôt grinçantes, l’album parvient à faire rire tout en suscitant une réflexion sur l’état du monde. Ce n’est pas simplement la comédie qui prime ici, mais un certain désespoir qui se teinte de pathétisme.

L’album se penche ainsi sur des situations politiques et sociales qui semblent tout droit sorties d’un mauvais rêve. Les politiciens s’affrontent dans une course à l’invective, cherchant à déployer des discours racistes et démagogiques. Un élu nie ses liens avec la Russie, tandis que son bureau regorge de portraits de Poutine et arbore le drapeau russe. Un Français lambda devient président de la République à cause d’une coquille sur des bulletins de vote. 

La satire politique va bien au-delà de l’actualité, se nourrissant de l’incompétence apparente des dirigeants et de la vacuité de leurs discours. La mise en scène de personnalités comme Manuel Valls, toujours prêt à occuper une fonction politique dès qu’une place se libère, s’inscrit dans une critique en règle d’un système dévoyé, cherchant à plaire plus qu’à convaincre, à remporter des suffrages plus qu’à agir en faveur de la collectivité.

L’absurde trouve également ses résonances dans le monde de l’entreprise. On verra par exemple un patron garder ses employés non pour leur talent mais pour pouvoir les humilier, chose impossible avec les IA. Ce management toxique se double d’un spécialiste de la productivité qui se retrouve en burn-out ou de rapports de pouvoir au mieux dérangeants. C’est le cas avec une employée systématiquement interrompue par les hommes ou cette femme dans un canyon, niant l’existence du réchauffement et confortée dans ses opinions en entendant l’écho de ses propres mots climato-sceptiques. Une métaphore ingénieuse des chambres d’écho des réseaux sociaux et des idéologies figées.

La Fin du sens pousse l’hyperbole à son paroxysme. Avec des scènes farfelues mais au fond de vérité, l’album constitue une satire acerbe de la société contemporaine, où l’absurde devient parfois la seule réponse logique face à l’incohérence ambiante. Le racisme institutionnel, la montée du complotisme, l’incapacité à traiter des problèmes mondiaux avec sérieux… autant de thématiques abordées de façon hilarante – et un peu amère. À découvrir sans tarder, en particulier pour les adeptes de la collection Pataquès, qui trouveront ici l’une de ses œuvres les plus abouties.

La Fin du sens, Ami Inintéressant et Rémi Lascault 
Delcourt, mars 2025, 64 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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