« Les Carnets de Joann Sfar – Croisette » : Cannes de l’intérieur

Avec ses carnets consacrés à la Croisette, parus aux éditions Delcourt, Joann Sfar nous offre une incursion piquante et introspective au cœur du festival de Cannes, événement emblématique du cinéma mondial. Sur quelque 320 pages, l’auteur et dessinateur mêle habilement récits personnels, anecdotes croustillantes et observations aiguisées sur les coulisses du prestigieux rendez-vous cannois.

D’emblée, Joann Sfar adopte une posture décalée, presque étrangère à l’euphorie ambiante, lorsqu’il évoque son invitation au 60e festival de Cannes en 2007. À mille lieues de l’excitation médiatique et cinéphilique, il s’interroge sur sa légitimité à être présent : ne se sentant guère concerné par l’actualité cinématographique, il est traversé par un sentiment persistant d’usurpation. Cette introspection, parfois teintée d’ironie, traverse en réalité tout l’ouvrage, donnant au récit une tonalité particulière, à mi-chemin entre le journal intime et la description intérieure lucide.

Joann Sfar excelle à restituer l’atmosphère particulière de Cannes, une ville momentanément prise d’effervescence mondaine et de désœuvrement généralisé, notamment à la veille de l’ouverture du festival, où les journalistes arpentent les rues sans but. Il évoque la fameuse projection matinale de 8h30, séance anticipée réservée aux médias : les commentaires fusent, avant la présentation officielle en soirée. La presse, justement, fait l’objet d’une attention spécifique : l’auteur n’hésite pas à pointer les absurdités et les excès du système, rappelant par exemple l’exaspération de Roman Polanski devant la superficialité des questions qui lui étaient posées. L’admiration béate est parfois la règle, loin de l’exercice analytique et critique attendu.

Par ailleurs, Joann Sfar livre des anecdotes en cascade sur les coulisses du festival, telles les répétitions prosaïques de la cérémonie d’ouverture, avec les jurés en tenue civile, ou encore l’inévitable déprime du milieu de l’événement, ce moment charnière où l’enthousiasme retombe et laisse place à une sorte d’abattement collectif. Son regard incisif capte parfaitement ce qui se cache sous les paillettes et l’emballement médiatique d’un événement très codifié… et parfois ennuyeux (de son point de vue en tout cas).

Chemin faisant, Joann Sfar s’amuse des réactions complaisantes du public vis-à-vis du cinéma asiatique, comparativement aux jugements plus sévères portés sur les œuvres européennes ou américaines. Le récit se fait plus incisif encore lorsqu’il évoque un film polémique de Barbet Schroeder mettant en scène Jacques Vergès, personnage excentrique et provocateur, suggérant avec un certain aplomb, par exemple, que George Bush serait pire qu’Adolf Hitler. Cette rencontre étonnante laisse Sfar perplexe, mi-amusé mi-médusé, mais incapable de prendre au sérieux ces déclarations délibérément outrancières.

Ces Carnets se distinguent aussi par une exploration de l’art cinématographique lui-même. Joann Sfar multiplie les références, citant notamment l’influence décisive du cinéma européen sur Martin Scorsese. Il revient sur le choix esthétique du noir et blanc dans Raging Bull, une stratégie consciente pour se démarquer de Rocky II, sorti au même moment. Ailleurs, il nous gratifie d’une planche pédagogique sur les focales et leurs effets visuels. Ou mentionne la fédération panafricaine de cinéma, ou la réalisation de Persepolis.

Enfin, loin de s’enfermer dans la seule description du festival, il élargit son propos vers des territoires inattendus, nous invitant notamment à partager ses inspirations et les résonances qu’ont eu sur lui des maîtres comme Hugo Pratt, dépassant ainsi le cadre strictement événementiel pour livrer une réflexion plus vaste sur son art et son rapport au réel.

Dense, « spirituel », balançant entre humour et observation stricte, Les Carnets de Joann Sfar – Croisette constitue une immersion subjective dans le plus célèbre des festivals de cinéma. Ici, la dérision sert de révélateur aux travers, mais aussi aux beautés discrètes, de ces événements qui rendent hommage, avant tout, au septième art.

Les Carnets de Joann Sfar – Croisette, Joann Sfar
Delcourt, avril 2025, 320 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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