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Brazil, version Terry Gilliam de 1984

C’est en 1985 que l’ancien Monty Python Terry Gilliam réalise Brazil. Par son thème, par son traitement, par son personnage principal, le film se rapproche fortement de 1984, le roman de George Orwell qui avait connu sa seconde adaptation cinématographique l’année précédente (comme il se doit) sous la direction de Michael Radford.

D’abord, Brazil interpelle par le monde qu’il décrit. Nous sommes ici plongés dans un univers où l’individu est effacé au profit du collectif. Tous les hommes s’habillent à l’identique, habitent dans des logements identiques, dans d’immenses barres d’immeubles grisâtres, et tout le monde semble travailler pour l’administration. En effet, ici, la bureaucratie est aussi tentaculaire qu’absurde. Les bureaux du Ministère de l’Information où travaille Sam Lowry et où se déroule une partie non négligeable du film, forment un labyrinthe monumental. Avec ses couloirs interminables et ses milliers de personnages en mouvement constant, elle ressemble à une machine à broyer de l’humain. Ici, le travail administratif est aussi débilitant que le travail à la chaîne dénoncé par Chaplin dans Les Temps modernes.

C’est au sein de cette bureaucratie inhumaine qu’une erreur va être commise, qui mettra en branle l’action du film : un insecte est pourchassé par un des innombrables et anonymes gratte-papier, et la bestiole provoquera une erreur dans la préparation d’une fiche, où le nom Tuttle sera remplacé par Buttle. Et voilà que le dénommé Buttle sera surpris par l’irruption aussi inopinée que brutale de la police dans son logement (en perçant le toit de son appartement). Une arrestation qui ressemble en fait à un enlèvement : des hommes masqués et armés arrivent violemment, attachent leur victime, lui couvre la tête et repartent avec elle (après avoir, au préalable, fait signé un reçu à la Mme Buttle : l’administration se nourrit de paperasse). Une erreur bien entendu impensable et que l’administration niera avec toute l’étendue de son aveuglement idéologique. Et un élément important de l’action du film tournera autour d’un chèque de remboursement accordé à la veuve Buttle mais que personne ne veut prendre le risque de distribuer…

Cette administration omniprésente a de multiples occasions de prouver son incompétence. C’est le cas du Central Services, organisme centralisé censé gérer la vie et les tracas quotidiens de la population. Là aussi, nous avons un exemple de service plombé par un culte de la paperasse et des employés aussi incompétents que démotivés.

Monde de surveillance et de répression

Nous avons ainsi le portrait par l’absurde d’une administration kafkaïenne et gargantuesque qui dévore aussi bien ses employés que la population en règle générale. Une administration basée sur la surveillance générale : les chefs de départements surveillent les employés (tant bien que mal), des robots-caméras observent de près la moindre personne qui entre dans le bâtiment. Toute cette pratique est résumée en un slogan affiché sur les murs du Ministère de l’Information :

« La suspicion engendre la confiance »

slogan qui rappelle les formules paradoxales de l’Angsoc dans 1984, mais aussi un des crédos de l’URSS, « la confiance n’exclut pas le contrôle ».

Le monde de Brazil est clairement un état policier. Outre la surveillance de la population (surveillance concrétisée par l’omniprésence de caméras de surveillance), nous avons visiblement une force de l’ordre envahissante qui se change rapidement en force de répression, d’autant plus que le contexte d’attentats justifie l’intensification du contrôle de la population. Comme dans tout État totalitaire, l’organe policier paraît hypertrophié et doté de tous les pouvoirs. Et la torture y est monnaie courante (même si, là aussi, c’est montré de façon presque absurde avec cette secrétaire qui recopie les propos des personnes « questionnées », au râle près).

Écrasement de l’individu

Dans ce monde, la place de l’individu est bien évidemment écrasée, ce qui se voit symboliquement les rares fois où Sam Lowry se retrouve en extérieur. Les bâtiments gigantesques coupent toute perspective et semblent même boucher le ciel. Les rues forment un dédale inextricable. Tout est déshumanisé, conçu pour casser toute velléité d’autonomie des personnes.

Sam Lowry est donc le plus pur produit de cette société. Il vit comme tous les autres, il s’habille comme tous les autres, il se fond totalement dans la masse. Tout laisse à penser qu’il n’a jamais remis en cause le système dans lequel il vit, malgré ses rêves récurrents dans lesquels il incarne un noble chevalier ailé volant dans un ciel limpide. Cette dépersonnalisation s’accompagne d’une absence de volonté, d’un abandon complet de soi à un système totalitaire qui englobe chaque aspect de la vie. Comme les milliers (millions ?) de personnes autour de lui, Sam Lowry n’est personne, et ça se remarque chaque fois qu’il se fait refouler d’un restaurant chic ou de l’appartement de sa propre mère.

Oui, car derrière cette apparente uniformisation, il est facile de se rendre compte que la société décrite dans Brazil est très inégalitaire. Il y existe bien une forme d’aristocratie, à laquelle appartient la mère de Lowry. Une classe richissime et oisive, vivant en cercle fermé, ayant ses restaurants, ses clubs, ses chirurgiens esthétiques, etc. Ainsi, la standardisation de la société n’est qu’une apparence, et derrière la grisaille se cache un monde coloré et privilégié réservé à une poignée.

Place de l’individu dans une société déshumanisée, totalitaire et policière qui écrase les personnes ; lavage de cerveau permanent à travers des écrans de télévision constamment allumés ; répression brutale de toute velléité d’indépendance ; Brazil partage beaucoup avec le fameux roman de George Orwell, 1984. On peut y trouver aussi des différences, bien évidemment : Brazil, c’est le même univers que 1984, mais revu par l’esprit créatif de Terry Gilliam. Le drame se mêle à l’humour et à l’onirisme. Les nombreuses questions laissées sans réponse (Quand sommes-nous ? Où sommes-nous ? Qu’est-il arrivé pour que cette société inhumaine se soit installée ? Qu’en est-il du monde extérieur ?) renforcent l’aspect cauchemardesque de l’ensemble. Visuellement, le film est peuplé de scènes sublimes et proprement inoubliables. Les scènes oniriques sont magnifiques et aboutissent logiquement au final…
Terry Gilliam livre ici ce qui est sans doute le point d’orgue de sa carrière hors-Monty Python (un autre membre du groupe comique se retrouve ici, Michael Palin). Brazil est très travaillé esthétiquement, intelligent et déclenche toute une série d’émotions. Un grand film, qui marquera le cinéma des années 80.

« 1984 » : la sève du totalitarisme

C’est l’une des dystopies sur papier les plus célèbres du monde. Avec 1984, George Orwell exhume la sève des totalitarismes, prend langue avec un communisme en état de perdition et sonde la capacité de résilience des individus.

C’est peu dire que le régime de l’Angsoc conjugue toutes les tares : liberticide, insidieux, mensonger, militariste, il se situe quelque part entre le nazisme et le stalinisme, là où les Lumières philosophiques se sont à jamais éteintes pour laisser place à d’obscurs desseins. Le fonctionnaire Winston Smith, héros solitaire et diminué, prend rang parmi les innombrables petites mains du Parti, fossoyeur invétéré de l’Océania, un vaste empire hiérarchique promis aux pénuries et aux guerres permanentes. Là-bas, des télécrans diffusent une propagande nauséabonde tout en opérant une surveillance de masse ; la figure de Big Brother, emblème du régime, est idéalisée à tel point qu’elle imprègne et gangrène la conscience collective ; une novlangue décrétée en haut lieu contribue à appauvrir le langage et restreindre le champ de la pensée, elle-même étroitement contrôlée par une police toute-puissante et oppressive. C’est cet univers dystopique qui irrigue de part en part 1984, roman d’anticipation politique dans lequel George Orwell s’échine à pourfendre tout totalitarisme, sans situations préfabriquées ni solutions simplificatrices, mais avec une amplitude et une densité étourdissantes.

Glaçant et fermé, assailli par l’urgence, le monde décrit par l’auteur britannique fait le lit des comportements grégaires et la lie du nomadisme des concepts. Que reste-t-il en effet de la liberté et de la démocratie quand des foules anonymes se réunissent, régulièrement et de manière quasi protocolaire, pour vociférer et assouvir leur haine contre une résistance fantasmagorique ? Le travail de Winston Smith au Ministère de la Vérité constitue par ailleurs un point d’entrée commode vers les arcanes de l’Océania : désillusionné et incrédule, il doit réécrire l’Histoire au quotidien, selon les besoins de l’Angsoc, et ce malgré toutes les réserves qui sont depuis longtemps les siennes. Il personnifie à lui seul les nombreuses failles du régime, malmené par l’incroyance, le sentiment d’injustice et le besoin impérieux de dignité. Sa romance avortée avec Julia, une jeune femme employée au Commissariat aux romans, témoignera des multiples dissimulations du pouvoir, mais aussi de son effroyable omnipotence. On n’échappe pas à l’enfer orwellien, sauf à considérer un moment d’insoumission comme une finalité.

Dans 1984, l’infamie est monnaie courante. La guerre sert d’incubateur à la dictature et les alliances se muent d’un coup de crayon en antagonismes. L’Angsoc, autiste et irascible, est conçu de façon pyramidale, de manière à privilégier les membres du Parti intérieur et à renvoyer les prolétaires à l’état de vulgaires indésirables. Tout appartient au Parti, tous sont appelés à s’y soumettre docilement, et même les affaires familiales et amoureuses se trouvent irrésistiblement sous son joug. Comme pour aller au bout de sa désastreuse logique, l’Océania emploie la science au service exclusif de la guerre, développe des prisons sans foi ni loi et recourt volontiers au double jeu, tant et si bien qu’elle est passée maître dans l’art de tromper et de fausser les apparences. Les archives y sont évolutives, falsifiées au jour le jour par le Ministère de la Vérité, un peu comme les chiffres de production des plans triennaux, aussi fallacieux que les confessions publiques pleines de repentance, truquées et mises en scène avec tout l’apparat d’usage, essentiellement pour désigner des boucs émissaires et renforcer un culte de la personnalité déjà porté à incandescence.

En bien des points, la dystopie de George Orwell rencontre un écho contemporain. On pourrait opposer à Big Brother la surveillance généralisée mise en place par la NSA, au système de la double-pensée les mensonges américains sur l’Irak, à la mutabilité du passé le révisionnisme ou les processus d’idéalisation historique. Surtout, sous ses dehors alarmistes, 1984 nous rappelle utilement que les démocraties demeurent fragiles et inaccomplies, que les libertés civiles pourraient un jour être suspendues sans discernement ou à mauvais escient, qu’une veille citoyenne devrait permettre de prévenir tout fléchissement, surtout s’il est de nature profonde et irréversible. Sans quoi le concept de démocrature – contraction de démocratie et dictature – pourrait, peut-être, prochainement s’appliquer à des gouvernements occidentaux.

1984, George Orwell.
Folio, novembre 1972, 448 pages.

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Le Signal : Maxime Chattam sur les terres de King et Lovecraft

Avec Le Signal, son 25ème roman, paru en 2018, Maxime Chattam rend hommage à ses influences majeures tout en explorant l’épouvante.

L’oeuvre de Maxime Chattam se divise en deux influences majeures.
D’un côté, il écrit des romans de fantasy pour adolescents, essentiellement avec son cycle Autremonde, mais aussi avec un de ses premiers ouvrages, Le cinquième règne.
D’un autre côté, des thrillers horrifiques inspirés, en partie, de ses études en criminologie, dans lesquels on poursuit des tueurs en série (ou, parfois, on plonge dans leur tête).
Le Signal se situe un peu en marge de ces deux domaines.

Maxime Chattam et Stephen King

En exergue de son roman, Maxime Chattam a placé deux longues citations. L’une est un extrait de L’Appel de Cthulhu, de Lovecraft (nous y reviendrons plus loin).
L’autre citation est tirée du Corps, la longue nouvelle de Stephen King qui avait donné le film Stand by me.
Que Chattam soit un admirateur du grand romancier américain n’est pas une surprise. Mais Le Signal est, sans conteste, le plus « stephen-kingien » des romans du Français.

Il y a avant tout le dispositif mis en place par Maxime Chattam. Le Signal se déroule presque exclusivement dans une petite ville de Nouvelle Angleterre, Mahingan Falls. Une petite bourgade littorale enfermée sur elle-même, d’abord par sa position géographique. La commune est lovée dans une cuvette, entourée de montagnes sur trois côtés et de l’océan sur la quatrième face.
Mais, au fil du roman, on se rend compte aussi que cet enfermement est dans les têtes des personnages, comme celle du chef de la police, Lee J. Warden, qui refuse de parler de meurtres pour ne pas avoir à faire appel au District Attorney de la ville voisine.

Cette mise en place rappelle fortement celle de plusieurs romans de Stephen King, qui se plaît à montrer des communautés enfermées sur elles-mêmes, comme dans Bazaar ou Dôme. Comme le romancier américain, Chattam étudie ici (même si c’est en mode mineur) les interactions souvent conflictuelles qui se font au sein de la ville : le policier Ethan Cobb contre son chef Warden, la jeune femme Gemma Duff et le lycéen qui joue les gros durs pour imposer sa conception violente du monde. Cela contribuera à faire monter la tension et à donner une impression de danger permanent.

Au fil du roman, on peut trouver toute une série d’autres références sous forme de clins d’œil, à Stephen King : Mahingan Falls se situe juste à côté de Salem, et on fait mention même à Derry, la ville où se déroule l’action de Ça. D’ailleurs, au détour d’une phrase, le narrateur nous parle également de la peur d’un clown monstrueux et tueur d’enfants. Au-delà, l’importance des adolescents qui tentent de combattre des tueurs surnaturels ne peut que rappeler ce fameux roman, surtout dans une scène importante qui se déroule dans les égouts de la ville.

Maxime Chattam et le monde de l’horreur

Au-delà de Stephen King, Le Signal fourmille d’autres références au monde de l’horreur.

L’autre grand nom convoqué ici est celui d’Howard Philips Lovecraft. On retrouve dans ce roman les villes de Dunwich et surtout Arkham, dont on visite l’asile psychiatrique. Mais surtout il y a l’idée d’une brèche entre les mondes qui permettrait de déverser dans notre univers des êtres monstrueux du fond des temps.

Il est aussi possible de trouver des clins d’œil à d’autres classiques du monde de l’horreur : derrière le personnage de Bob McFarlane, nous pouvons deviner l’hommage à Todd McFarlane, le créateur de Spawn, et le nom de Logan Dean Morgan fait inévitablement penser à Jeffrey Dean Morgan, l’acteur de la série The Walking Dead. Un peu plus loin, le narrateur mentionne un tueur portant un masque blanc et tenant un long couteau…

L’abomination de Mahingan Falls

Le récit du Signal déploie trois arcs narratifs :
_ le premier concerne Olivia et Tom, les deux parents qui emménagent à Mahingan Falls en pensant trouver là le calme après l’agitation new-yorkaise
_ le deuxième s’occupe des enfants du couple, Chad et Owen, avec leurs deux potes Corey et Connor
_ le dernier suit les pas d’un des policiers locaux, Ethan Cobb, confronté à une multiplication de phénomènes étranges.

Selon la logique de ce type de construction, les trois récits vont irrémédiablement se croiser, et une partie du suspense instauré par Chattam consiste à repousser ce moment qui, inévitablement, fera avancer l’histoire.
Cela permet à l’écrivain d’instaurer une ambiance bien glauque et horrifique. Les scènes de meurtres se multiplient : soit nous y assistons directement, soit nous les découvrons en même temps que le policier. Quoi qu’il en soit, le style de Chattam insiste sur des descriptions minutieuses. Les scènes d’horreur sont montrées dans le détail.
Le rythme du roman est impeccable. La foule de personnages principaux et secondaires permet à la fois de donner une description de la ville dans son ensemble (ainsi il est possible d’affirmer que Mahingan Falls est le personnage principal du roman) et de garder un tempo rapide à l’ensemble. Le rythme du roman va s’accélérant, grâce à des chapitres de plus en plus courts qui, généralement, s’arrêtent sur un cliffhanger (dont on connaîtra la suite trois ou quatre chapitres plus loin).
Le tout aboutit à un final en déferlement d’horreur, occupant les cent dernières pages.

Faisant preuve d’une grande culture, Chattam sait mêler habilement fiction et faits réels. Sa référence aux sorcières de Salem, et plus précisément à l’une d’entre elles nommée Jenifael, est très documentée, de même que ses explications concernant le projet MK-Ultra de la CIA dans les années 60.
Finalement, ce réseau de références historiques dresse un portrait des USA comme pays ravagé par des vagues de violence successives, du génocide des Amérindiens à la guerre des gangs de l’époque de la Prohibition, Mahingan Falls semble réunir en son sein tous les crimes commis au fil des siècles dans le pays.

Globalement, l’ensemble donne un roman qui est un très bon divertissement si l’on apprécie le fantastique à tendance horrifique. Plus de 700 pages qui se lisent bien et plutôt vite, constituant une bonne lecture de vacances. Les fans du Chattam écrivain d’horreur y trouveront leur compte : c’est efficace à défaut d’être follement original.

Le Signal, Maxime Chattam.
Albin Michel, octobre 2018, 742 pages.

 

La science fait son cinéma, de Roland Lehoucq : un essai de science friction

Avec La science fait son cinéma, Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer nous proposent un essai de vulgarisation qui aborde la SF sous l’angle de l’analyse scientifique la plus pointue qui soit. Instructif autant que récréatif.

Il nous est tous arrivé de regarder un film de science-fiction sans nous poser la question du bien-fondé scientifique de telle ou telle scène. Non pas que nous n’ayons pas de curiosité en la matière mais bon, puisque cet engin spatial vole sous nos yeux (2001, Alien…), sans doute cela signifie-t-il qu’il est correctement conçu, non ? Et si le héros plonge dans un trou noir (Interstellar) sans périr immédiatement, au moins bénéficie-t-il du doute puisque jamais personne n’a pu voir ce qu’il se passait au-delà… Après tout, dans science-fiction, il y a science et fiction, ce qui laisserait entendre que la science du futur, sous le couvert de la fiction, pourrait s’affranchir des lois de la physique. Car enfin, ne faudrait-il pas être atteint d’un pointillisme scientifique malvenu pour aller pinailler sur telle combinaison spatiale peu crédible ou tel système solaire à double lune peu probable ? N’y aurait-il pas là le risque de gâcher tout simplement le plaisir de croire ? En quelque sorte, peu importerait la science pourvu qu’on ait l’ivresse.

Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer sont justement deux scientifiques du genre poil à gratter. Particulièrement attachés à traquer les inexactitudes, ils se sont penchés sur quelques chefs-d’œuvre du 7ème art qui leur posaient question. Et de fait, c’est à un exercice hautement stimulant pour l’intellect qu’ils nous soumettent en décortiquant scientifiquement quelques scènes de films très connus. L’occasion par ailleurs d’aborder toutes sortes de notions scientifiques à l’aune de cas très…concrets. Ainsi posent-ils des questions toutes simples : est-il possible de faire pousser des patates sur Mars (The Martian) ? Ou encore : George Clooney avait-il raison de s’inquiéter du retour des débris du satellite russe placés sur la même orbite que lui (Gravity) ? En l’occurrence, non, nous expliquent les deux auteurs. Car soit les débris changent de vitesse et donc d’orbite, soit leur vitesse reste inchangée auquel cas leur distance vis-à-vis de George Clooney reste invariable. Dans tous les cas, notre valeureux astronaute ne doit jamais craindre le « retour » des débris tueurs. CQFD. L’ouvrage présente ainsi, tout au long de la quinzaine de chapitres qui le constituent, une batterie d’exemples tout à fait intéressants issus de films que nous avons tous plus ou moins vus sans même nous poser de questions.

Une lecture récréative et instructive. Wath else ?

La science fait son cinéma, Roland Lehoucq
BELIAL, octobre 2018, 250 pages

 

« Crossed » : quand l’humanité se rétracte

Hi Comics commercialise l’intégrale du cycle de Garth Ennis et Jacen Burrows. Crossed a pour cadre une Amérique post-apocalyptique et pour menace des infectés frappés de violence, de sadisme et de vulgarité. Le programme fait froid dans le dos : agressions, mutilations, viols, meurtres… Quelques résistants tentent d’y survivre.

Le genre zombiesque a été popularisé par George Romero au cinéma, par The Walking Dead en ce qui concerne les séries télévisées et se voit depuis 2008 détourné par Crossed dans le monde des comics. Les ponts entre les deux univers sont en effet légion : Amérique post-apocalyptique, infectés déambulant à la recherche de chair et de sang, survivants cherchant à s’organiser pour échapper à une menace létale, scènes d’horreur particulièrement gores et violentes… À ceci près que Crossed met en scène des « croisés » dotés de volonté, capables de réfléchir, plus excités par les actes sadiques que par le fait de calmer un appétit insatiable.

Les planches s’avèrent particulièrement frappantes : les membres arrachés, les corps sanguinolents ou excavés, les hordes d’infectés débitant des vulgarités inondent des cases rendues au dernier degré de l’humanité. Car l’objet de Crossed réside précisément là : l’humanité telle qu’on l’appréhende généralement se rétracte, et pas seulement chez les « croisés ». Notre groupe de survivants se voit contraint de supprimer un ancien meurtrier sans autre forme de procès, quand il ne prend pas le parti d’assassiner froidement des gamins représentant une menace potentielle. La découverte du journal d’un soldat dévoilera d’ailleurs le caractère systématique de certaines liquidations…

Le spectateur est appelé à suivre les pérégrinations d’un groupe de rescapés fuyant vers l’Alaska. Ils espèrent que le Nord, initialement moins habité, leur offrira un havre de paix relatif, où les contaminés seraient moins nombreux et menaçants. Sur l’infection, on ne sait rien, ou presque : certains arguent qu’il s’agit d’une punition divine, d’autres plaident en faveur de l’accident nucléaire. Tous se trouvent invariablement confrontés à des scènes apocalyptiques : villes abandonnées, véhicules encombrant des routes sans vie, ponts éventrés, églises transformées en terrain de jeu macabre. Pendant qu’ils traversent ces endroits gangrénés par le désespoir, les survivants tentent de s’organiser, voient les dissensions se faire jour, assistent au suicide d’un jeune homme, apprennent la disparition atomique du Moyen-Orient et se posent des questions parfois laissées sans réponse.

Que faire des anciennes règles régissant la société ? Comment expliquer que personne ne se soit emparé d’une arme nucléaire pour faire disparaître le peu qu’il reste de l’humanité ? Que font les infectés quand il ne sont pas occupés à chasser de pauvres innocents ? Crossed se nourrit de ces interrogations pour faire avancer son récit, propose des planches à la fois soignées et horrifiques, édifie quelques séquences mémorables (dont l’ouverture), mais fait face à une situation quelque peu paradoxale : le comics paraît en même temps trop radical et trop commun. L’avalanche de grossièretés et d’images gores peut en effet sembler vaine au regard d’arcs narratifs survivalistes vus et revus ailleurs. Les grandes étapes du genre post-apocalyptique sont honorées sans réelles surprises et la caractérisation des personnages ne leur permet pas de rehausser le niveau d’écriture à eux seuls. Dommage.

Crossed, Garth Ennis et Jacen Burrows
Hi Comics, mai 2019, 264 pages

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« Darkness 5 » : homosexualité au cinéma, un silence parfois assourdissant

Éditée par Lett Motif, la collection Darkness explore la censure dont font l’objet les œuvres cinématographiques. Après des ouvrages dédiés à la violence, la sexualité, la religion et la politique ou encore les « Video Nasties » – une liste de 72 titres stigmatisés par les autorités britanniques à partir de 1983 –, l’éditeur spécialisé dans l’étude du cinéma propose un cinquième recueil de textes, consacré cette fois à l’homosexualité.

Christophe Triollet le précise dès les premières pages de l’ouvrage : « En matière de censure cinématographique, bien avant la violence, le sexe ou la religion, l’homosexualité fait l’unanimité contre elle, sans doute parce qu’elle véhicule dans l’inconscient collectif la transgression absolue qui concentre violence, sexe et religion. » Et celui qui dirige la collection Darkness d’ajouter : « L’homosexualité est assimilée à une anomalie parce qu’elle déroge à la norme, parce qu’elle dérange notre éducation, parce qu’elle porte atteinte au modèle sacré de la famille, donc à notre idéal universel de construction sociale. » Ces considérations seront le cœur battant d’Homosexualité, Censure & Cinéma, qui s’échine à démontrer à quel point la tentative d’éventer sur écran l’amour entre personnes de même sexe a pu être requalifiée en irrévérence.

Où nous en sommes, d’où nous venons

Sur le network américain ABC, une sitcom familiale s’est récemment distinguée en mettant en vedette un couple d’homosexuels. Il s’agit bien entendu de Modern Family, contre laquelle Ryan Murphy s’insurgea en raison d’un prétendu manque d’audace. Pourtant, la série de Christopher Lloyd et Steven Levitan interroge « un habitus hétéronormé », évoque le mariage homosexuel et l’adoption pour les couples de même sexe, selon des procédés résumés en ces termes par l’auteur Benjamin Campion : « … Ce positionnement fictionnel à la fois bienveillant et plus avant-gardiste qu’il n’y paraît peut servir à détourner l’attention du public le plus réactionnaire vers des controverses secondaires, et faciliter ainsi son acceptation tacite d’interdits autrefois enfermés dans un placard de chêne massif fermé à double tour. » La polémique suscitée par l’épisode « Little Bo Bleep » est citée en exemple : Lily prononce plusieurs fois le mot interdit en F, banni des grands réseaux et une fois encore bipé à l’écran, ce qui souleva une vague de protestations éclipsant d’autres sujets peut-être plus passionnels, tels que la banalisation de l’homosexualité.

Cela peut paraître modeste au XXIe siècle, et pourtant les appels à la censure demeurent légion. En appendice de l’ouvrage sont ainsi consignées, sous le titre « Brèves censoriales », plusieurs controverses récentes. Aux États-Unis : un appel au boycott de l’évangéliste Franklin Graham relayé plus de 90 000 fois sur Facebook en raison de la présence d’un personnage gay dans La Belle et la Bête. En Russie : Power Rangers frappé d’interdiction aux moins de 18 ans pour « propagande homosexuelle » parce qu’il met en scène un personnage lesbien. En Inde : Moonlight censuré de manière éparse. En Italie : la RAI 2 supprimant une scène où deux hommes s’embrasse et se justifiant par un « excès de pudeur ». En France enfin : l’affiche de L’Inconnu du lac bannie par les municipalités de Versailles et de Saint-Cloud. Il s’agit là de la perpétuation d’une longue tradition d’interdictions, qu’Homosexualité, Censure & Cinéma radiographie à l’ère du pré-code, dans les péplums, dans les films sur le Moyen-Âge ou encore chez Pier Paolo Pasolini.

Le pré-code hollywoodien, dont la période s’étend de 1930 à 1934, est censé exclure de facto toute évocation de l’homosexualité. Il existe pourtant un répertoire de 150 films comportant des allusions plus ou moins franches à ce sujet interdit. Il faut lire entre les lignes : un tailleur efféminé aux mains baladeuses dans The Public Enemy ; un homme invitant un autre à danser dans Wonder Bar ; des répliques à double sens dans Ladies They Talk About ; un bain de lait d’ânesse dans The Sign of the Cross. Parfois, malgré un caractère plus explicite, le Hays Office reste néanmoins les bras croisés. Il en va ainsi pour le baiser lesbien de Marlene Dietrich dans le Morocco de Josef von Sternberg.

Didier Roth-Bettoni s’intéresse quant à lui à la trentaine d’années d’application stricte du Code Hays (sous le regard attentif de la Legion of Decency) : « Avec ou sans le consentement de leurs auteur.trice.s, des romans et des pièces d’écrivain.e.s aussi fameux.se.s que Lillian Hellman, James M. Cain, Daphne Du Maurier, Dashiell Hammett ou Truman Capote – sans compter celles et ceux de plus obscur.e.s tâcheron.e.s – vont ainsi être raboté.e.s, amputé.e.s, détourné.e.s pour accéder au grand écran. » Le dramaturge le plus célèbre d’Amérique subit lui aussi le travestissement de ses œuvres : Tennessee Williams voit la censure des « perversions sexuelles » – dont l’homosexualité fait partie – transfigurer ses écrits, d’Un Tramway nommé Désir à Soudain, l’été dernier en passant par La Chatte sur un toit brûlant. Il faudra en fait attendre les années 1960 pour que l’homosexualité et ses diverses représentations deviennent plus fréquentes. Entretemps, Otto Preminger, obstiné, avait déjà multiplié les transgressions.

Péplums, films médiévalistes, droit et société

Malgré le Code Hays et l’autocensure, les péplums apparaissent comme un terrain de jeu tout indiqué pour les non-dits homosexuels : torses nus ou couverts de vêtements moulants, combats virils et suggestifs, muscles bandés, râles équivoques… Albert Montagne se penche sur le genre et note notamment que « les films avec les homosexuels sont rares, par peur de censure, et tout est suggéré : regards, métaphores, sous-entendus verbaux et invitations sans geste inconsidéré. Spartacus de Stanley Kubrick (1960) est l’exemple parfait avec la fameuse scène du bain, espace idéal aux chaudes vapeurs et amours folles. » À ses yeux, il n’existe cependant que trois péplums ouvertement homosexuels : Fellini Satyricon, de Federico Fellini ; Sebastiane (Sébastian), de Derek Jarman et Paul Humfress ; Caligula (Gore Vidal’s Caligula), de Tinto Brass. Tous furent frappés d’interdictions et d’« ixification », et à peu près partout.

Yohann Chanoir note que les films médiévalistes se sont peu intéressés à l’homosexualité – 3% d’occurence environ. L’auteur évoque la figure de la folle, la pluralité des genres comportant des personnages gays et les lieux se prêtant plus volontiers aux relations homosexuelles (les châteaux). Viennent ensuite deux chapitres passionnants, dépassant les seules frontières du cinéma, pour se pencher aussi sur les sociétés et les politiques qui y sont appliquées : Christophe Triollet explore le domaine du droit, tandis que Laurent Garreau fait de même avec la « construction identitaire ». Le premier traite de la pénalisation des rapports homosexuels, des thérapies de conversion, des textes juridiques en vigueur dans différents pays, de la polémique française à propos de la diffusion dans les écoles de Tomboy, du conservatisme de la Motion Picture Association of America et de la sous-représentation des personnages LGBT à Hollywood (selon une étude de l’Université de la Californie du Sud, ils étaient absents de 82% des principaux films sortis en 2015). Le second propose au lecteur un tour d’horizon de l’homosexualité telle que « pensée », au cinéma ou ailleurs, dans différentes aires géoculturelles.

En France et chez Pasolini

Marcel Carné, Jean Cocteau, André Téchiné : Alain Brassart se plonge dans le cinéma français à travers trois auteurs aux démarches distinctes. Représentations larvées de l’homosexualité chez Carné, réflexions autour de la figure symbolique du monstre chez Cocteau, traitement frontal (enfin) dans Les Roseaux sauvages de Téchiné. En fin d’ouvrage figurent notamment des chapitres consacrés au cinéma gay israélien et à Pier Paolo Pasolini. Ce dernier déclara un jour : « Mon véritable péché, c’est d’avoir exercé le métier de journaliste en polémiste et en poète, dans la plus totale insubordination. Cette insubordination, ils l’ont transférée sur le plan moral, et l’homosexualité est devenue, par cette opération de transfert, le principe même du mal. » Le cinéaste ayant été visé par pas moins de trente-trois procédures judiciaires – en ce inclus des accusations de détournement de mineurs et de corruption juvénile –, cela en dit long sur la perception négative engendrée par cette homosexualité que Pasolini appréhendait comme le réceptacle de tous les mécontentements (y compris, très certainement, vis-à-vis de ses sympathies marxistes). Durant sa carrière, les plaintes (officielles ou pas) pour obscénité et outrage aux bonnes mœurs furent ainsi monnaie courante.

D’un bout à l’autre, et sans qu’il soit possible d’en résumer pleinement la teneur, l’ouvrage chapeauté par Christophe Triollet multiplie les pistes de réflexion, questionne la censure sous toutes ses formes (commissions, groupes de pression, protection de la jeunesse, judiciarisation, autocensure, etc.) et cherche à replacer l’homosexualité, à bon droit, sur la longue liste des thèmes (partiellement) interdits au cinéma.

Darkness 5 : Homosexualité, Censure & Cinéma, Livre collectif sous la direction de Christophe Triollet
Lett Motif, juin 2019, 280 pages

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4.5

Interview, Marcel Sel : « J’ai compris qu’un roman était toujours raté. Ce qu’il faut, c’est le rater le mieux possible »

Prix Saga Café en 2017, prix des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles la même année, prix Soleil Noir Jaune Rouge en 2018… Rosa, le premier roman du blogueur, scénariste, essayiste et polémiste belge Marcel Sel, a remporté une moisson de récompenses. L’auteur, qui travaille actuellement sur son second roman, se confie à notre rédacteur Jonathan Fanara. Le ton est familier, forcément. Les deux hommes se connaissent bien.

Comment te présenterais-tu à un public français qui te connaît moins qu’en Belgique ?
Je dirais essayiste politique, romancier, chroniqueur (Télépro), scénariste-humoriste (BelRTL). Mais les journalistes belges me présentent plus volontiers comme blogueur (éventuellement influent), comme polémiste ou comme provocateur. Cerise sur mon melon, Le Soir [grand quotidien de Belgique francophone, N.D.L.R.] m’a qualifié d’« emmerdeur professionnel ». C’est probablement le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait. Sinon, pour un journal flamand, je suis plus simplement un « phénomène Twitter ».
Concrètement, je me suis surtout fait connaître en publiant la première bio en français de Bart De Wever, le leader du parti nationaliste flamand, qui menace la Belgique d’implosion depuis 2007. J’ai publié quatre autres essais depuis 2010, et mon premier roman, Rosa, est sorti en 2017. Le second paraît cet automne.

Pourrais-tu revenir, justement, sur le travail de documentation qu’a exigé un ouvrage tel que celui que tu as consacré à Bart De Wever ?
Je me suis documenté de façon anarchique, en lisant la presse flamande d’abord, mais aussi des archives. J’ai rencontré des électeurs et des membres de son parti, visionné des vidéos, lu ses discours, étudié ses textes. Le plus pénible fut de relire des dizaines de numéros de la revue du Verdinaso, le premier parti fasciste flamand, dont le Leider Joris Van Severen a fait l’objet d’un travail d’historien par Bart De Wever. Problème : ce dernier est parti du principe que Van Severen n’était pas antisémite, prenant comme source historique… l’un de ses anciens lieutenants de Van Severen, un vrai nostalgique ! Or, j’ai trouvé des articles antisémites dans pratiquement tous le numéros de leur magazine, Hier Dinaso !, de 1928 à 1940, que j’ai consultés. J’ai fini en larmes devant tant d’horreurs. Mais ça m’a permis de démontrer que son analyse des mouvements fascistes d’avant-guerre était biaisée, si pas pire. Bart De Wever avait lui-même accès à cette documentation et a visiblement travaillé uniquement à décharge ! Là, je tenais une exclusivité. Personne avant moi n’avait analysé ce texte pourtant révélateur.
On me dit d’ailleurs souvent que je trouve des choses que personne d’autre ne trouve, à supposer que ce soit vrai. Si c’est le cas, c’est peut-être que, plutôt que de mener des recherches systématiques, je pars à l’aventure, je papillonne d’un document à l’autre, et forcément, je sors vite des sentiers battus. C’est le contraire de la démarche académique : moi, je me promène. C’est l’avantage d’être autodidacte : on prend des sentiers qui sont parfois éliminés d’office par la recherche universitaire, parce qu’ils ne correspondent pas aux critères établis. Et on se donne une chance de voir ce que peu d’autres analystes voient. Mais je revendique aussi le droit de me tromper !

Pourrais-tu nous donner une définition du cinéma qui te soit personnelle et, peut-être, passionnée ?
Ah non ! Je ne pourrais pas ! Parce que je pense que le cinéma se redéfinit à chaque grand film. Et c’est formidable ! On peut avoir vu mille films, et puis, paf !, un OVNI vous arrive, et on se dit : « Ah oui, je ne voyais pas encore le cinéma comme ça ! » Alors, je dirais peut-être qu’on pourrait définir l’acte cinématographique, soit la réalisation d’un film, comme la plus grande aventure artistique qui soit, parce que contrairement à la plupart des autres disciplines, il implique des dizaines, parfois des centaines, voire des milliers de professionnels.
Je pourrais par contre donner une définition de ce qu’est un film : c’est une mayonnaise. Elle prend ou pas. On peut avoir le meilleur scénario (l’œuf), les meilleurs professionnels (l’huile), le plus grand réalisateur (le vinaigre), sans qu’il n’y ait émulsion. Le film se prend alors la critique en pleine face. Le réal est présenté comme « fini », et pourtant, l’aventure humaine, elle, a bien été au rendez-vous. C’est pour ça que je ne pourrais pas être critique de cinéma. C’est trop tentant de casser un film qu’on n’a pas aimé, et de détruire en même temps des mois de travail d’artistes et de techniciens qui ont peut-être été au bout d’eux-mêmes, pour échouer à la fin. Et ce qui est extraordinaire, finalement, c’est que, parfois, il en sort une magie inimaginable.

Dans quelle mesure le cinéma a-t-il influencé ton premier roman, Rosa ?
Je suis un autodidacte. Je n’ai jamais fait de narratologie, ni d’études littéraires. Et quand j’ai décidé d’écrire un roman, j’ai au contraire été potasser les règles du scénario. Parce que j’adore le récit cinématographique. À côté d’ouvrages très techniques, j’ai beaucoup aimé celui de Jean-Claude Carrière et Pascal Bonitzer, Exercice du Scénario, plus ouvert que les bouquins hollywoodiens à l’idée d’enfreindre les règles qu’il établissait lui-même. Dès le départ, j’ai donc conçu mon premier roman comme un scénario, par scènes successives, souvent avec une unité de lieu.
À cela s’est ajouté la fascination pour la chronologie décalée, qui m’a frappée dans Pulp Fiction : Tarantino y saute la scène du nettoyage qui aurait dû théoriquement se trouver au début, et la renvoie à la fin du film. Ce qui fait qu’on ne comprend pas pourquoi, tout à coup, Travolta et Samuel Jackson arrivent dans la boîte de nuit de Marsellus en marcel et caleçon. J’ai trouvé le procédé bluffant. Il m’a littéralement incité à travailler ma chronologie, mais d’une façon évidemment très différente. Dans Rosa, plusieurs chronologies s’imbriquent, et l’on passe sans cesse du passé au présent. C’est très intéressant, parce que ça permet de révéler des éléments au lecteur au moment où on le souhaite et non pas de façon chronologique.
D’autres films m’ont aidé à comprendre comment cacher des faits pour rendre leur révélation plus éclatante. On peut penser à Usual Suspects évidemment, mais, dans ce cas particulier, le réal ne donne aucune piste au spectateur au long du film. Tous les éléments se réunissent au cours de la dernière scène. Je préfère prendre Sixième Sens en exemple. Là, Shyamalan ne cache rien, mais suspend un détail fondamental pendant tout le film, en inversant sciemment la vision du personnage de Bruce Willis. J’ai utilisé une technique similaire dans Rosa : dès le début, le lecteur attentif peut comprendre le quiproquo qui se dénoue à la fin. Il peut. Mais après en avoir parlé avec beaucoup de lecteurs, la plupart ne relèvent pas les petits détails qui permettent de prédire ce qui va immanquablement se passer. Et ceux qui ont compris ne savent évidemment pas comment cela va se dénouer.
En revanche, j’ai fait quelque chose que le cinéma ne permet pas, ou peu : j’ai multiplié les récits secondaires pour créer des tensions supplémentaires, concevant mon roman comme une tresse. Ça rend le dénouement beaucoup plus difficile à concevoir parce qu’il n’y a pas un dénouement, mais bien cinq ou six. Mais ça permet de rendre l’ensemble plus vivant : nos vies sont constituées de multitudes d’histoires qui s’imbriquent. En isoler une me paraissait trop factice.
Finalement, ça a payé, puisqu’au Prix des Lycéens, on a distingué la construction de mon roman. Je pense que c’est parce que j’ai imaginé Rosa comme un film écrit… Je me suis d’ailleurs littéralement projeté la plupart des scènes avant de les écrire ! Bref, c’est du cinéma-papier !

La diversité des lieux, des époques et des personnages est l’une des clefs de Rosa. J’imagine que là aussi, le travail de documentation a été titanesque…
Il l’a surtout été pour la partie qui se déroule en Italie, entre 1924 et 1954. J’ai lu beaucoup de témoignages sur la déportation des Juifs italiens, sur le sort des Juifs étrangers, etc. De nouveau, mon côté aventureux m’a coûté. Ainsi, j’ai lu une étude de 500 pages sur la soumission des parlementaires italiens (de tout bord, y compris d’extrême gauche) à Mussolini après sa prise de pouvoir. C’est fascinant de voir à quel point des socialistes ont pu retourner leur veste massivement et devenir brusquement de très bon fascistes (rires). Mais ce bouquin très technique, en italien, ne m’a pratiquement servi à rien. Je n’ai finalement utilisé qu’une seule page, résumée en un mot dans le roman : « Matteoti », du nom d’un député italien assassiné par des fascistes.
Après, je me suis dit que j’étais fou de m’égarer comme ça. Mais à la réflexion, ça m’a permis de mieux comprendre la nature du régime, ou plutôt, sa façon de s’imposer à presque tous. J’ai aussi beaucoup farfouillé, chez des bouquinistes par exemple. Dans un numéro banal d’un magazine historique sur la Deuxième guerre mondiale, j’ai trouvé l’histoire d’un soldat qui faisait partie du régiment de mon héros : les Grenadiers de Sardaigne, avec du vécu que je n’aurais trouvé nulle part ailleurs ! Parfois, j’ai fait chou blanc. Ainsi, après des jours de recherches, je ne suis pas parvenu à trouver combien pouvait coûter un verre de grappa dans un café de Ligurie en 1924 (rires). J’avais des tas de prix, sauf ça ! J’ai donc juste écrit qu’il était exorbitant !
J’aime aussi savoir beaucoup de choses sur mes héros et leurs outils. Par exemple, je connais le lieu d’achat, le prix, le parcours et les caractéristiques techniques de l’appareil photo Icarette-Ica utilisé par l’oncle de l’héroïne dans une scène se déroulant en 1930. Je sais qu’il a coûté 1310 FF, qu’il a été acheté à Paris, chez Photo Hall, 5 rue Scribe, que c’est un 61/2 x 11 fabriqué par Zeiss Ikon. Mais dans le roman, je cite uniquement la marque et je dis qu’il n’est pas à mettre entre toutes les mains. Par contre, j’ai inventé un vignoble à Airole (Nord de l’Italie) qui n’existait pas à l’époque, et un pont levant à Bruxelles que certains lecteurs ont cherché assidûment. Sans le trouver, évidemment !

Quels auteurs t’ont inspiré ?
Aucun (rires). Je veux dire par là que je lis très peu de romans, notamment parce que je passe beaucoup de temps à assimiler la matière première pour mon roman suivant.
Sinon, outre les romans publiés par mon éditeur Onlit (j’en lis environ un sur deux, par principe, pour comprendre à quelle famille j’appartiens), et tous les romans de Sorj Chalandon, mon grand frère de plume à qui je dois énormément, j’ai une conseillère très, très proche qui lit énormément et me dit ce que je dois absolument lire, ça me permet de ne lire que du très bon. Elle m’a ainsi fait découvrir le travail du romancier catalan Jaume Cabré dans Confiteor. Ça m’a fasciné : le narrateur est atteint de la maladie de Parkinson et le récit est donc truffé de passages rapides d’une époque à l’autre, sans véritable structure apparente. Mon prochain roman suit d’ailleurs une logique comparable, dans le sens où les thématiques prennent progressivement le pas sur la chronologie, ce qui est volontairement déroutant pour le lecteur. Mais ce qui m’a le plus inspiré dans Confiteor, c’est l’idée que le style de narration doit refléter les cicatrices du narrateur ou de la narratrice. Rendez-vous en octobre pour voir si j’y suis parvenu (rires).
Sinon, l’innovation dans le récit historique de HHhH, de Laurent Binet (où il étale ses doutes, notamment), et la façon de développer une histoire très parcellaire en remplissant les « trous » historiques de façon crédible, comme dans La Disparition de Joseph Mengele, d’Olivier Guez, m’ont beaucoup marqué aussi. De même que l’idée de Jorge Semprun dans L’Écriture ou la Vie que pour porter une vérité, il faut mentir. C’est d’ailleurs ce que fait Guez, admirablement. En lisant La Part de l’Autre, d’Éric-Emmanuel Schmitt, je me suis par ailleurs rendu compte qu’un bon roman était un roman « impossible ». Son défi — raconter l’histoire d’un Hitler qui aurait réussi son examen d’entrée au Conservatoire de Vienne — est positivement impossible à réussir, parce que tout est faux, évidemment. Et pourtant, le livre est passionnant ! Et réussi. Ça m’a aidé dans le sens où je ne conçois la littérature que comme une somme d’innovations, et que l’idée de rater un roman me bloquait. Là, j’ai compris qu’un roman était toujours raté. Ce qu’il faut, c’est le rater le mieux possible.
Et enfin, il y a cette phrase de Céline, que j’ai adulé ado, mais que j’ai détesté relire récemment : « Il faut mettre sa peau sur la table, sinon, on n’obtient rien. » Cette phrase m’obsède quand j’écris. Mais je ne le suis pas pour tout : Céline disait que seul le style était intéressant. J’y ai cru, je n’y crois plus. Il y a assez d’histoires déjà écrites, assez de styles époustouflants, maintenant, il faut aller plus loin : écrire des « livres impossibles », quitte à forcer le lecteur à faire un travail de décodage. Et quitte à se planter tout à fait !

On te connaît une sorte d’hyperactivité sur Twitter, que tu confesses d’ailleurs dans l’ouvrage Confessions d’un serial tweeter. Qu’est-ce que t’apporte ce réseau social en tant qu’intellectuel et polémiste ?
Eh bien, c’est à la fois très dur et très enrichissant. Et je passe sur le premier constat parce que je suis trop intéressé par le second. Tout d’abord, la culture du débat sur les réseaux est passionnante, même si l’on voit surtout qu’il y a énormément de déchets. J’entends par là des gens qui ont arrêté leur réflexion et se sont immobilisés dans une idéologie plus ou moins personnelle, ou complètement partisane. Mais même ceux-là imposent de réfléchir à ce qu’on a écrit. Concrètement, quand je publie un article, les réactions me permettent de tester mes arguments. Beaucoup me reprochent de répondre à tout le monde, en me disant que ça ne sert à rien de répondre à des personnes qui ne changeront jamais d’avis (ou qui sont verbalement violents), mais je ne le fais pas pour eux, mais bien pour les deux tiers d’observateurs qui lisent, mais ne commentent pas. Autrefois, l’auteur et le journaliste étaient dans leur tour d’ivoire. Beaucoup de journalistes refusent le débat parce qu’il est time-consuming et ne corrigent pas ouvertement leurs erreurs. Ils le font parfois en loucedé, parfois pas du tout. C’est une erreur, à mon avis. Aujourd’hui, il faut aller au contact des opposants et répondre. Il faut reconnaître les erreurs factuelles que l’on a pu commettre et les assumer. Quand on me corrige mon orthographe, j’ai souvent tendance à laisser la faute, une façon de rappeler que nous sommes tous faillibles. Au-delà de cette utilité dans le débat, il est aussi évident que pour moi, les réseaux sont une base de lancement. C’est mon Houston à moi. Sans eux, je perdrais contact avec une partie importante de mon public. Même si beaucoup de gens qui me lisent ne savent même pas que je suis sur Facebook ou Twitter, ni même que je tiens un blog.

Pourrais-tu nous expliquer la teneur de ton travail dans les écoles belges ?
J’ai été invité à présenter Rosa dans les écoles dans le cadre du prix des Lycéens, où j’ai emporté le prix des Délégués. Je me suis donc rendu dans dix-huit écoles pour parler avec les lycéens de mon roman, mais aussi de la littérature, de leur avenir, de carrières, etc. C’était ébouriffant, parce que je me suis rendu compte que les jeunes sont parfois des putains de lecteurs. Dans plusieurs écoles, et pas forcément dans les plus « réputées » ou les plus bourgeoises, des élèves m’ont posé des questions que j’avais attendues en vain de la part de journalistes. Par exemple, sur la chronologie de mon roman. Ou sur la symbolique de certains personnages : la rédemptrice, l’ange Gabriel, etc. C’est très excitant, parce que je pense que j’ai appris au moins autant que ce que j’ai tenté de faire passer.
Dans une école, j’ai donné une formation à l’écriture de chroniques satiriques. Là aussi, j’ai eu des surprises. Il y avait beaucoup d’embryons, très peu de choses abouties, ce qui est plus que normal à cet âge (16-17 ans). Mais une jeune fille, très discrète se tenait à côté de moi sans oser m’interrompre. J’ai fini par lui demander son texte. Elle me l’a donné en hésitant, le rouge aux joues. Je l’ai lu. Ce n’était pas drôle, mais c’était parfait. Concis, net, phrases courtes, sujet bouclé en sept ou huit lignes. Et là, on se dit : elle n’a pas dix-huit ans, et elle a déjà tout pigé ! Ça force l’humilité, et c’est très bien.

Un mot sur tes futurs projets ?
J’ai terminé la première version de mon second roman, qui doit sortir en octobre. Il formera un diptyque avec le premier. Je travaille à mon troisième, et mon quatrième mûrit doucement. Et là, en étalant mes projets, je découvre que mes romans expriment chacun une de mes passions et une de mes racines. L’Italie et la peinture dans le premier, la musique et l’Allemagne dans le second, le troisième parlera de cuisine sur un ton sarcastique et cruel, et le quatrième — à moins que je ne garde ce projet-là pour plus tard — donnera une place importante aux langues, une de mes autres passions. Sinon, je suis ouvert à tout. Après tout, je suis scénariste aussi !

« TMNT : l’attaque sur le technodrome » : la fin d’un monde, mais lequel ?

Chez Hi Comics paraît le septième volume des nouvelles aventures des Tortues Ninja. Cory Smith, Kevin Eastman et Tom Waltz font planer sur le monde une menace d’une gravité extrême, tandis que de nombreux protagonistes cherchent à avancer sournoisement leurs pions…

S’il fallait identifier une constante dans ce septième opus des Tortues Ninja, la manipulation figurerait probablement en tête de liste. Tandis que Krang cherche à terraformer la planète à l’aide d’un technodrome surpuissant, Donatello passe un pacte secret avec Shredder pour mettre un terme aux ambitions mégalomaniaques et destructrices du plus célèbre des cerveaux à tentacules. Le premier espère que le second mettra toutes ses forces dans la bataille en vue de régner ensuite sur une terre qu’il aura contribué à préserver. Mais Shredder, méfiant, disperse ses forces pour assurer ses arrières. Les tortues l’ont cependant imité, puisque leur père attaque un QG aux défenses diminuées, et vont s’échiner à exploiter la haine réciproque que se vouent désormais Krang et son ancien acolyte.

Le postulat a beau être particulièrement retors, il faut y ajouter Stockman, un scientifique nourrissant ses propres desseins, ainsi qu’un petit robot Fugitoïde jouant sur plusieurs tableaux. Les scénaristes Kevin Eastman, Bobby Curnow et Tom Waltz confectionnent une œuvre chorale, rationnent les informations, livrent un court flashback explicatif en cours de route et se délectent à éventer touche par touche les plans des différents personnages. Parmi ceux-ci, l’un sort du récit dans une posture ambiguë : il s’agit de la petite fille de Shredder, chez qui maître Splinter cherche à insinuer le doute en évoquant un clan Foot dévoyé, « honorable » mais gangréné par un commandement malsain. À l’issue de ce tome, le lecteur ignore si le discours du rat anthropomorphe a fait mouche.

Graphiquement, il y a peu à redire. Les dessins de Cory Smith se veulent sombres et désenchantés. Souvent chargés aussi, voire saturés, gorgés de combattants, dès lors que les strips mettent en scène une bataille épique entre les troupes de Krang et celles de Shredder. L’humour est d’ailleurs en voie de raréfaction ; dans les planches prédomine un sentiment d’urgence et de chaos, dont la dernière partie du volume constitue l’apogée. Les menaces auxquelles sont exposés les héros semblent sans commune mesure avec les aventures vécues jusqu’ici… C’est aussi cela, très certainement, qui rend ce volume si trépidant.

L’attaque sur le technodrome, Cory Smith, Kevin Eastman et Tom Waltz
Hi Comics, juin 2019, 128 pages

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3.5

Child’s Play : la Poupée du Mal, le reboot qui aurait mieux fait d’être un DTV

Pire qu’une série B horrifique de bas étage, ce Child’s Play version 2019 est le reboot qui aura réussi le malheureux exploit de faire perdre à la célèbre poupée Chucky tout son charisme et sa personnalité. Et donc toute raison d’être à la franchise. Un constat que même la présence de Mark Hamill au casting et cette envie de moderniser la saga en usant de thématiques d’actualité ne rattraperont pas.

Synopsis : Connue dans le milieu de la haute technologie, l’entreprise Kaslan vient de lancer son nouveau produit : une poupée aux multiples fonctions pouvant intéragir avec tous les appareils de la marque mais également servir de compagnon aux jeunes enfants. Ayant tout récemment emmenagée dans un appartement, Karen Barclay décide d’offrir l’une de ses poupées à son fils Andy, encore perturbé par le récent déménagement. Victime d’un dysfonctionnement, le jouet prénommé Chucky va offrir à Andy des moments d’amusement que l’enfant cherchait. Mais aussi petit-à-petit dévoiler un comportement agressif et psychopathe, entraînant la mort de plusieurs personnes…

Le grand retour de la saga Halloween aurait-il donné des idées aux producteurs pour ressusciter certaines stars horrifiques tombées dans l’oubli ? S’évertuant à perpétuer leur aura par de plus faibles ambitions, comme passer par la case DTV, au point de perdre en prestige. Hellraiser, Massacre à la Tronçonneuse (avec le récent et pitoyable Leatherface), Amityville… Mais comme le cinéma horrifique ne semble fonctionner que par cycles, il aura fallu que Michael Myers explose au box-office pour que les projets soient relancés, pour surfer sur cette nouvelle vague jusqu’à ce que celle-ci ne s’estompe. Donc, après le fameux bogeyman créé par John Carpenter, c’est au tour de la célèbre poupée tueuse Chucky de revenir nous hanter dans les salles obscures. Non pas dans une suite mais dans un reboot, une remise à niveau pour pouvoir attirer de nouveaux spectateurs (en plus des fidèles) et donner un second souffle à une saga en perdition.

Car il faut bien dire que depuis Le Fils de Chucky (sorti en 2004), la franchise inventée par Don Mancini n’a fait que du surplace jusqu’à la réalisation de deux opus (La Malédiction de Chucky en 2013 et Le Retour de Chucky en 2017). Mais de par leurs statuts de DTVs, leurs sorties étaient littéralement passées inaperçues, du moins aux yeux du grand public. Et vu la qualité plus que mitigée de ses deux « œuvres », autant avouer que même si nous étions bien loin de la médiocrité du Fils de Chucky, l’aura de la saga n’allait pas remonter dans notre estime de la sorte. Et ce même si Brad Dourif, le célèbre interprète de la poupée, répondait encore présent pour notre plus grand plaisir. Non, la série Child’s Play, initiée en 1988 avec Jeu d’enfant comme titre francophone, avait vraiment besoin d’un petit coup de pouce pour revenir sur le devant de la scène. Et sur le papier, ce reboot s’y prêtait bien. Attention, il est bien question de reboot et non de remake ! En effet, si le long-métrage reprend la trame principale (un enfant se faisant poursuivre par une poupée tueuse) et les personnages du film originel (le jeune Andy et sa mère, Chucky…), il amène la saga vers une toute autre direction. Ici, il n’est point question d’un psychopathe transférant son âme par formule vaudou dans un corps en plastique, mais plutôt une IA défectueuse qui va transformer un jouet bienveillant en véritable machine à tuer. À partir de ce postulat, l’envie des scénaristes et producteurs de vouloir moderniser l’œuvre se fait irrémédiablement ressentir. L’envie d’éviter de fournir au public une coquille vide, préférant pour le coup livrer un divertissement ayant un fond d’actualité : le développement de la haute technologie, le danger qu’elle représente, la place trop importante dans notre société des gadgets téléphoniques et informatiques… Avec cela en poche, ce Child’s Play version 2019 partait quelque peu gagnant ! Mais cette idée, si honorable soit-elle, va également se présenter comme l’erreur fatale du projet : dénaturer Chucky et lui atténuer son charisme.

Car il ne faut pas se leurrer : si les films précédents fonctionnent encore aujourd’hui, c’est notamment grâce à son personnage éponyme. Un véritable tueur, cruel et sadique, se retrouvant enfermé dans un jouet. Ce qui ne l’empêchait pas d’éliminer ses victimes, de proférer des insultes et autres insanités… Voilà ce qui faisait le charme de Chucky : un psychopathe visuellement inattendu, qui procurait pour le coup une jouissance maladive à son encontre, renforcée par l’interprétation de Brad Dourif – ce rire ! Bref, un antagoniste dont l’apparence ne s’y prêtait pas avec de la personnalité, beaucoup de personnalité. Ici, rien que d’en faire une simple machine ayant subi la fureur d’un employé en pleine déprime (qui trafique par vengeance l’IA), la poupée perd cette fameuse personnalité. Alors oui, c’était peut-être aussi pour éviter de refaire une scène de possession vaudou – ce qui de nos jours aurait paru bien ridicule –, mais cela n’est vraiment pas sans conséquence. Ce personnage que nous aimions tant se retrouve sans mauvais jeu de mot sans âme, sans charisme. Et surtout sans aucune logique : s’il est compréhensible que Chucky tue, comment peut-il alors se montrer aussi sadique que son modèle, étant donné qu’il est une machine et non un tueur ? Et ne pointez pas du doigt la scène où les personnages regardent un extrait de Massacre à la Tronçonneuse 2 ! Cela explique un geste de la poupée, non pas ses mises en scène morbides avec ses victimes. Non, ce Child’s Play nous délivre un Chucky sans prestance ni charisme, n’étant pas aidé par un look vraiment approximatif. Sans parler des effets visuels, qui – comble de l’ironie – se révèlent être beaucoup moins détaillés que dans les films précédents (expressions du visage, gestuelle, possibilités d’action…). Il ne reste plus que l’interprétation vocale de l’excellent Mark Hamill. Car s’il ne parvient pas à faire oublier celle de Dourif, il arrive à donner un côté un chouïa jouissif à ce Chucky de seconde zone.

Mais mise à part le ratage du personnage, Child’s Play se loupe également en beauté dans le reste de ses ambitions. Et pour cause, c’est bien beau de vouloir appuyer sur certaines thématiques. Mais à quoi bon, si ce n’est que pour finir le film sur un climax grandiloquent ? Une sorte de Small Soldiers horrifique ? Comme certains changements vis-à-vis de l’histoire originelle, qui n’apportent ici rien du tout. Avec pour exemple le fait qu’Andy soit dans ce long-métrage malentendant, muni d’un appareil auditif. Ce détail ne sert qu’à avoir la voix de Chucky dans l’oreille du gamin pendant quelques secondes. Ou encore faire d’Andy et de ses copains une bande d’adolescents – rappelons que dans le premier film, le protagoniste n’avait que 6 ans – juste parce que cela avait fonctionner avec le Ça d’Andrés Muschietti (les producteurs étant les mêmes). Sans parler de la vague Stranger Things qui se propage actuellement. Non, ce reboot apporte des changements qui n’ont pas lieu d’être. Et ceux, légitimes, il ne les développe pas suffisamment pour faire honneur à la promesse du synopsis. Un constat vraiment malheureux que ne vient pas aider le rendu final de ce divertissement à l’ancienne.

Oui, ce Child’s Play désire renouer avec l’esprit des anciens films d’horreur. Celui où nous avions droit à des séquences de meurtres plutôt généreuses en termes d’hémoglobine et n’ayant clairement pas peur du second degré. Ici ce genre de séquences, vous y aurez droit : la tête d’un homme passant sous une tondeuse, des os qui sortent des genoux suite à une chute, une victime tombant en plein sur une scie circulaire en marche… Mais elle se montre bien trop rares pour que cela fonctionne comme il se doit. D’autant plus que le long-métrage aborde une ambiance un peu trop sérieuse pour que ces fulgurances macabres fassent mouche. Pire, certains passages se veulent kitschs, clichés à souhait, mais en deviennent très vite ridicules. La faute revenant principalement à une mise en scène aux abonnés absents, un sérieux manque de personnalité visuelle (encore et toujours cette personnalité…) et le très mauvais jeu des acteurs (le jeune Gabriel Bateman parvient tout de même à tirer son épingle du jeu). Et côté horreur, le film se lance dans des jeux de lumière grossiers et les jump scares les plus grotesques qu’ils nous aient été donnés de voir depuis des décennies. Ce qui en dit long sur le niveau de ce film…

Refonte du matériau de base pour plus de fraîcheur, thématiques d’actualité pour enrichir l’histoire, Mark Hamill remplaçant Brad Dourif… nous voulions l’apprécier ce Child’s Play, sincèrement ! Nous espérions même qu’il ne soit qu’un divertissement de série B sympathique sachant agréablement faire passer le temps un samedi soir. Il n’en sera malheureusement rien, le métrage passant à côté de ses grands atouts et réduisant au maximum l’aura de son psychopathe vedette. Avec une telle approche, Child’s Play est ce que la plupart de ses aînés ont évité jusqu’à présent (hormis Le Fils de Chucky) : un titre horrifique d’une banalité et d’un ridicule affligeants. Il ne reste plus qu’à voir ce que Don Mancini, totalement absent de ce projet, compte faire par la suite pour redorer le blason de sa création. Pour le moment, il est question d’une série TV, avec la participation de Brad Dourif qui reprendra son rôle emblématique. Mais pour l’instant, nous devons nous contenter de ce reboot opportuniste et oubliable au possible, qui aurait mieux fait de passer directement par la case DTV plutôt que de se payer le luxe d’une sortie en salles.

Child’s Play : la Poupée du Mal – Bande-annonce

Child’s Play : la Poupée du Mal – Fiche technique

Titre original : Child’s Play
Réalisation : Lars Klevberg
Scénario : Tyler Burton Smith, d’après les personnages créés par Don Mancini
Interprétation : Gabriel Bateman (Andy Barclay), Aubrey Plaza (Karen Barclay), Mark Hamill (Chucky), Tim Matheson (Henry Kaslan), David Lewis (Shane), Brian Tyree Henry (inspecteur Mike Norris), Trent Redekop (Gabe), Ty Consiglio (Pugg)…
Photographie : Brendan Uegama
Décors : Dan Hemarsen
Costumes : Jori Woodman
Montage : Tom Elkins et Julia Wong
Musique : Bear McCreary
Producteurs : Seth Grahame-Smith et David Katzenberg
Productions : Metro-Goldwyn-Mayer, Orion Pictures, TF1 Studio, BRON Studios, Bron Creative, KatzSmith Productions et Oddfellows Entertainment
Distribution : Paramount Pictures
Budget :  10 M$
Durée : 92 minutes
Genre : Horreur
Date de sortie : 19 juin 2019

États-Unis – 2019

Note des lecteurs3 Notes
1

Chernobyl : un choc terrible et immanquable

Game of Thrones à peine digéré et voilà qu’HBO nous balance une nouvelle bombe en plein visage. Une déflagration nommée Chernobyl, créée par Craig Mazin, qui revient sur la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire. Brûlot politique, série catastrophe et dessin du déclin communiste, la mini-série est avant tout un choc terrible. Et immanquable. 

26 avril 1986. Le cœur de la centrale nucléaire Lénine, située dans l’actuelle Ukraine, explose, emportant avec elle vies, controverses. Il s’agit à ce jour de la plus grande catastrophe nucléaire du XXe siècle aux conséquences désastreuses, aussi bien écologiques, économiques, sociales que politiques.

Comment retranscrire un tel terreau narratif en série de fiction ? C’était tout l’enjeu – colossal – devant lequel se dressait Craig Mazin. C’est peu dire si l’on attendait ce réalisateur-scénariste sur un projet aussi sérieux, pour celui à qui l’on doit les scénarios de Scary Movie 3 et 4, Very Bad Trip 2 et 3 ainsi que la parodie potache Super Héros Movie. Aussi improbable que sa filmographie, le résultat est époustouflant.

La Menace fantôme

Face à cette densité de matériel, Craig Mazin décide de centrer l’histoire autour de Valeri Legassov, physicien nucléaire russe qui est l’un des premiers à avoir mesuré la dimension de la catastrophe. Personnage qui sera constamment ramené à la dure réalité des enjeux politiques qu’incombe une telle tragédie dans la période de conflit qu’est la Guerre Froide. L’humain est au centre de toutes les préoccupations.

Dès l’entame, le décor est planté. La caméra se balade et capte les bribes d’un appartement morne et gris. L’ambiance est lourde, annonciatrice de la tragédie qui va suivre. Legassov est assis à table, cigarette au bec, il procède à des aveux, sort de son appartement pour cacher des preuves, remonte chez lui et se suicide. Générique.

« Rien n’avait de sens à Tchernobyl, tout ce qui s’est passé là-bas, même nos bonnes actions, tout… n’était que folie » Valeri Legassov (personnage).

Une introduction sobre et glaçante amenant un premier épisode terrible où l’on suit les différents protagonistes face à une tragédie dont personne ne maîtrise l’ampleur mais où les conséquences humaines sont déjà palpables. C’est l’occasion pour la mini-série d’HBO d’utiliser la richesse du langage cinématographique pour nous plonger, nous fébriles spectateurs, dans la folie du nucléaire, incontrôlable et dévastateur. Un film d’horreur.

La terreur Tchernobyl est marquée au fer rouge dans la conscience collective. Cette angoisse universelle a été transmise par les générations passées et présentes et existe dans chacun de nous. La série joue à fond la carte de cet imaginaire commun pour basculer dans la terreur. Quoi de plus terrifiant qu’un mal invisible qui nous ronge ?

C’est grâce notamment à un travail formidable sur le son et la musique. Lancinant et bourdonnant, le travail sonore instaure ce climat d’inquiétude et d’effroi et plonge le spectateur dans un magma d’ondes, dont on a la sensation palpable qu’elle ronge les personnages. Un travail au service de séquences terrifiantes, où les peaux rouges, les regards terrifiés glacent le sang. Procédé qui sera utilisé à de nombreuses reprises dans les cinq épisodes, dès lors que l’on s’approchera de la centrale éventrée.

La reconstitution est minutieuse, servie par une production impeccable : Les décors sont d’une précision incroyable, jusqu’à la reproduction du bâtiment nucléaire. Des costumes à l’ambiance, absolument tout est fait pour joindre l’immersion à la reconstitution.

Il était une fois l’U.R.S.S.

A la fois effrayante et percutante, Chernobyl fait adhésion dans sa manière de replacer l’humain au centre de son récit. C’est une histoire de catastrophe nucléaire mais aussi et surtout le portrait d’hommes et de femmes qui se sont sacrifiés pour éviter des conséquences bien plus dramatiques. Héroïsme de circonstance et martyrs impuissants. Il est impossible alors d’oublier que les visages montrés à l’écran ont connu cette tragédie.

La série, qui ne se contente pas de relater les événements passés, agit comme un miroir du XXIe siècle. Celui où l’Homme paye les conséquences de ses démesures, qui met en exergue la fragilité de toute entreprise humaine et nous remet à notre juste place. Elle donne à voir ce sentiment d’impuissance face aux monstres que l’humain est capable d’engendrer. Plus qu’un miroir, elle est une eau translucide sur les erreurs du XXe siècle, annonciatrice de l’instabilité générale et des problématiques futures.

Mais aussi et surtout, par son récit implacable, Chernobyl est un brûlot politique saisissant sur le pouvoir du mensonge. Les scénaristes montrent comment la corruption généralisée peut amener au désastre. Ici, c’est l’URSS qui en payera le prix fort. Mais à l’heure des Fake News, des propagandes et des crises écologiques, sociales et politiques qui contaminent le monde entier, la série est une sacrée piqûre de rappel. Chernobyl va donc au-delà de l’accident, parce qu’il y a toujours un au-delà : il y est toujours question de politique, de morale et d’une vision du monde. Celle de Chernobyl est glaçante. Un signal d’alarme indispensable pour une œuvre immanquable.

Note des lecteurs18 Notes
5

Bloody Sunday #8 – Les Feebles de Peter Jackson

Vous trouvez les marionnettes en formes d’animaux mignonnes ? C’est que vous n’avez pas fait la connaissance des Feebles. Pour ce huitième Bloody Sunday, il était temps de rendre hommage à l’un des maîtres du cinéma gore do it yourself, le grand Peter Jackson. Pour l’occasion rien de mieux que de plonger dans le monde dérangé de ces Muppets trashs entre orgies et massacres à la mitrailleuse, le tout saupoudré d’un humour noir des plus corrosif. Meet the Feebles !

Avant de devenir un réalisateur culte auprès des aficionados de Fantasy en adaptant le chef d’œuvre de Tolkien, Le Seigneur des anneaux, Peter Jackson a connu un certain succès chez une autre caste de cinéphiles adeptes de pellicules bien gorasses. C’est en effet à la fin des années 80 que le cinéaste néo-zélandais se fait connaître au travers d’une micro-production au nom annonciateur Bad Taste. Un déluge de mauvais goût où l’humour cradingue n’a d’égal que les hectolitres de sang jaillissant à l’écran. Ce premier film auréolé d’un succès surprise va pousser Peter Jackson à continuer dans cette voie et donner lieu à une trilogie officieuse à la fois trash et sanglante. Parmi ces trois films, le plus connu reste Braindead, sorti en 1992, lauréat du Grand Prix du festival d’Avoriaz. Considéré comme l’un des films les plus sanguinolents de tous les temps (cette séquence de découpage de zombies à la tondeuse à gazon restera dans les annales), Braindead est un fleuron du cinéma comico-gore synthétisant à merveille cette première partie de carrière de Peter Jackson. C’est cependant sur le deuxième film que nous allons nous attarder aujourd’hui, bien moins connu mais tout aussi extrême, Les Feebles.

Sorti en 1989, Les Feebles a la particularité de mettre en scène des marionnettes dans le style du Muppet Show. Ces différentes bestioles parmi lesquelles on retrouve une hippopotame diva, un renard metteur en scène, un ver de terre régisseur ou même un morse producteur forment donc la troupe des Feebles. Cette dernière se reproduit chaque soir avec au programme des numéraux musicaux, mais également de lancer de couteaux ou de contorsion. Si la première séquence musicale peut laisser entrevoir un spectacle familial, le ton va drastiquement changer laissant libre cours aux pires ignominies. En effet, alors que la troupe se prépare pour une retransmission en direct à la télé leur permettant de décrocher un contrat pour une série, de nombreux imprévus vont venir gâcher la fête. Derrière cette façade rêvée se cache cependant de nombreuses dérives, l’occasion parfaite pour Peter Jackson de se lancer dans une critique acide du monde du show-business. Dans les coulisses, les différents protagonistes s’attellent à toute sorte d’activités plus ou moins légales. Tandis que Bletch, le morse producteur trompe sa femme Heidi, tout en conduisant un trafic de drogue à l’aide de son garde du corps, Harry le lapin vedette s’adonne à des partouzes et Trevor le rat tourne des films porno clandestins dans le sous-sol.

La contraste entre le côté sympathique des marionnettes et les diverses perversités auxquelles ces dernières se ploient tend à donner un côté particulièrement malsain au long-métrage. Jackson le sait et joue parfaitement avec cela. Par son ton cru, Les Feebles fait énormément rire. On reste subjugué par les atrocités émanant de la bouche de ces petits animaux. Ne se permettant aucune limite, les dialogues convoquent très souvent un humour des plus noirs et scabreux regorgeant de punchlines dantesques comme cette réplique où le garde du corps de Bletch désigne sa femme comme étant son handicap. Même les numéraux musicaux ne cherchent pas à édulcorer la recette, en témoigne cette ode très graphique à la sodomie par Sébastien.  Subversif, Les Feebles ne le sont pas seulement dans les paroles mais également dans certains actes. Là encore Peter Jackson en véritable sale gosse repousse constamment la barrière du politiquement correct. On pense à cette séquence de voyeurisme d’une orgie de lapin où le tapir se masturbe le nez jusqu’à en faire gicler un liquide aux allures de sperme. En tant qu’adepte du cinéma gore et sanglant, Jackson expérimente toutes sortes de textures pour des rendus le plus souvent déstabilisants. Il suffit de voir à quoi ressemble une de ces pauvres bêtes écrasées pour voir que Jackson se donne un malin plaisir à rendre la chose des plus barbares. Mais le sang et autres viscères ne sont pas les seules dégueulasseries que Jackson va faire apparaître à l’écran. Tous les fluides corporels auront leur heure de gloire, que cela soit les semences, l’urine ou bien même l’intérieur de pustule éclatée par un lapin souffrant de myxomatose. Le point de non retour est cependant atteint quand ce cher Peter plonge la tête la première dans la scatophilie au travers de la mouche reporter adepte de crottin bien frais.

Et c’est là que l’on remarque que derrière toute cette ribambelle d’horreur, Les Feebles cache un véritable propos sur le monde du showbiz. Au travers du personnage de la mouche, Peter Jackson dénonce la conduite nauséabonde de certains journalistes prêts à briser des carrières pour le seul apanage du scoop. Quoi de mieux donc pour dresser le portrait de ces pratiques qu’un insecte remuant la merde pour s’en délecter avec gourmandise. Mais les journalistes ne sont pas les seuls touchés et ce sont tous les protagonistes qui personnifient certaines dérives du système. Tel un Harvey Weinstein, le morse Bletch profite de son statut de producteur pour s’attirer les faveurs des jeunes femmes rêvant d’être en haut de l’affiche. D’autres profitent de leur notoriété pour s’adonner à des bacchanales sans prendre conscience du danger de l’épidémie de sida qui a été révélée au monde entier au cours de la décennie. Sans parler de l’usage de drogues et notamment de cocaïne qui sont légion dans les coulisses. C’est un portrait sans concession que délivre ici Peter Jackson, montrant la face caché de ces idoles en se basant sur les Muppets. Le cinéaste voulait d’ailleurs au travers des Feebles montrer ce que faisait Kermit la grenouille et Peggy la cochonne lorsqu’ils n’étaient plus sur le devant de la scène. Les quelques pauvres personnages innocents et naïfs se font évidemment rouler dessus comme c’est le cas du hérisson Robert ou de la tête d’affiche Heidi rejetée par Bletch car trop vieille et qui aura droit à sa vengeance au cours du carnage final. Moment anthologique où l’attrait pour l’hémoglobine de Peter Jackson ressort plus que jamais. Les Feebles est un savant mélange de satire et d’humour trash repoussant constamment l’acceptable et s’amusant à merveille du contraste dû à l’utilisation de marionnettes.

Les Feebles – Bande-annonce

Les Feebles – Fiche Technique

Réalisation : Peter Jackson
Scénario : Peter Jackson, Danny Mulheron, Stephen Sinclair, Fran Walsh
Interprétation : Donna Akersten, Stuart Devenie, Mark Hallow, Brian Sergent, Peter Vere-Jones
Musique : Peter Dasent
Monteur  : Jamie Selkirk
Production : Peter Jackson, Jim Both
Genre : Comédie, Musical
Durée : 94 minutes
Date de sortie : 3 juin 1991

Nouvelle-Zélande – 1989

JFK, l’héroïsme selon Oliver Stone

Quoi que l’on pense de l’assassinat de Kennedy, que l’on soit d’accord avec les thèses de Garrison/Stone ou que l’on soit convaincu de la culpabilité du seul Lee Harvey Oswald, force est de constater que JFK est un des grands films politiques du cinéma américain.

Faire un film sur l’assassinat du 35ème président des États-Unis s’inscrit logiquement dans la carrière du cinéaste Oliver Stone, qui ne cesse d’interroger les dessous politiques de son pays. Il est même possible de situer le film dans une trilogie sur les présidents américains, trilogie complétée par Nixon et W. L’improbable président (avec, en contrepoint, les entretiens du cinéaste avec le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine), l’ensemble donnant une image sombre de la politique des États-Unis.

Progressiste contre conservateurs

On le sent dès la scène d’ouverture, Kennedy est présenté en exact opposé aux autres présidents. Élu (de justesse) à l’époque stratégique du début des années 60, John Fitzgerald Kennedy est constamment montré comme un président progressiste, humaniste, engagé dans le combat contre le racisme. Dans la fameuse scène de Washington avec « Monsieur X » (Donald Sutherland), on apprend même qu’il aurait cherché à démanteler les agences gouvernementales toutes-puissantes comme la CIA. Le Kennedy d’Oliver Stone est donc érigé en opposition aux forces conservatrices et obscures de ce que l’on nomme de nos jours « l’État profond » (Deep state) (d’ailleurs, au fil de son film, le cinéaste montre que ce combat n’engage pas seulement le président : les assassinats successifs de Martin Luther King Jr et Robert Kennedy sont désignés comme des répétitions, avec les mêmes procédés, de celui du président).
La réaction des agences gouvernementales mais aussi de simples citoyens (comme lors de la scène où l’on apprend la mort du président) dresse le portrait d’un pays profondément divisé. Loin de la vision simpliste qui fait des années 60 une période d’insouciance, Stone montre son pays travaillé par le racisme, l’anti-communisme primaire, l’homophobie, et toujours fasciné par le culte des armes ; la description ne peut que faire penser à celle que donne James Ellroy dans son roman American Tabloid. Chaque pas « progressiste » du président semble renforcer la colère d’une droite extrémiste. En plus du portrait rêvé d’un président idéal et courageux, JFK montre les forces qui freinent tout progrès social dans un pays. En choisissant de commencer son film par le fameux discours d’Eisenhower (qui fut président juste avant Kennedy) dans lequel le général dénonce le pouvoir abusif du complexe militaro-industriel aux Etats-Unis, Oliver Stone pose tout de suite un des termes essentiels du débat.

L’héroïsme façon Oliver Stone

Comme bien souvent chez Oliver Stone, JFK propose une certaine image de l’héroïsme. Comme Kennedy, Jim Garrison n’hésite pas à s’élever contre des forces qui le dépassent, au nom de la justice et de la vérité.

Nous parlons de notre gouvernement !
-Non, nous parlons d’un crime !

De fait, le film repose sur les véritables théories de Garrison, qui a réellement existé (on le voit tenir le rôle d’Earl Warren, le président de la Cour Suprême qui dirige la fameuse Commission enquêtant sur l’assassinat de Kennedy) ; JFK est adapté du livre de Garrison retraçant l’enquête qu’il avait menée à partir de 1966, On the trail of the assassins.
Il est, en gros, possible de diviser JFK en deux parties. La première partie représente les deux tiers du film et nous montre l’enquête menée d’abord secrètement par Garrison. Les informations nous proviennent de façon décousue, nous empêchant d’avoir une image d’ensemble. Comme le procureur (District Attorney) de La Nouvelle Orléans, nous sommes submergés par les révélations sans avoir assez de recul pour donner un sens à tout cela. Deux impressions se dégagent alors : d’abord l’idée que la thèse officielle du tireur isolé est montée de toutes pièces pour masquer quelque chose de beaucoup plus important, que l’on entrevoit petit à petit au fil de l’enquête.
L’autre sentiment qui se dégage est plutôt angoissant. Les Etats-Unis d’Oliver Stone sont aux mains de forces qui n’hésitent pas à employer la violence pour arriver à leurs fins. Là aussi, la scène avec « Monsieur X » en dit long sur les « Black Ops » et la capacité des services secrets américains à renverser des gouvernements étrangers lorsque cela les arrange.
La seconde partie du film montre le procès intenté par Garrison suite à son enquête, et qui reste le seul procès intenté au sujet de l’assassinat de Kennedy. Là, le récit reprend tous les éléments qui étaient épars jusque-là et les assemble de façon logique pour former un tout cohérent. Le réquisitoire de Garrison constitue clairement le point d’orgue du film. Et un exploit cinématographique, une véritable prouesse technique : un monologue d’une demi-heure, passionnant et haletant, grâce à un montage et une réalisation qui ne laissent rien au hasard.

Thriller politique

Le rythme est une des grandes qualités de JFK. Parvenir à nous tenir en haleine pendant plus de trois heures alors que le propos du film est évident dès les premières minutes est une gageure parfaitement relevée par Oliver Stone. Des plans courts, un travail de montage ahurissant, tout est fait pour happer le spectateur dans un tourbillon qui l’emmène à une inévitable conclusion.
A ce titre, le rôle de Bill Broussard est très important. Bill est un des membres de l’équipe de Jim Garrison, et il est le sceptique de la bande. Il est celui qui se raccroche à ses idéaux et refuse de croire que les agences gouvernementales aient pu tremper, de près ou de loin, dans l’assassinat du président. Cela permet de créer des débats dans lesquels Oliver Stone, par la voix de Jim Garrison (car il est évident que les deux hommes se confondent, au point que l’on ne sait plus trop si c’est le cinéaste qui présente la thèse du procureur ou l’inverse), répond à l’avance à ses détracteurs.
Le casting est prestigieux et sans la moindre fausse note. De Jack Lemmon à Joe Pesci en passant par Tommy Lee Jones, Sissy Spacek ou Michael Rooker, tout le monde est parfaitement dans son rôle (quitte à être excessif quand il le faut). Une mention spéciale mérite d’être décernée à Gary Oldman, qui tient là un rôle ambigu lui permettant d’exposer l’étendue de son talent. Quant à Kevin Costner, il ne joue pas Garrison, il est littéralement le procureur, donnant au personnage son élégance et son charisme impressionnant. Le travail de reconstitution est, là aussi, exceptionnel. Reconstitution d’une époque bien sûr, avec tout un travail sur les costumes, les coiffures, les décors, etc. Mais aussi reconstitution des images : les images filmées par Stone se mêlent habilement aux images d’archives au point qu’il est parfois difficile de faire la distinction. Enfin, la musique de John Williams est tout simplement magnifique, sorte de marche funèbre militaire d’une grande beauté.
JFK est un très grand film, qui mérite sa place parmi les grands films politiques du cinéma américain. Un film passionnant, qui nous emporte sans nous laisser le moindre temps mort, ayant le suspense des meilleurs thrillers et une certaine ambiance qui pourrait rappeler les films catastrophe. Car c’est bien une catastrophe qui se joue ici, catastrophe au niveau de tout un pays qui, si l’on en croit les propos tenus dans le film, va s’enfoncer dans le massacre du Vietnam suite à (et à cause de) l’assassinat. La mort de Kennedy refermerait sur la population américaine le piège dénoncé par Eisenhower. Et Stone parvient à nous faire ressentir tout le caractère révoltant d’une telle proposition.

JFK : bande annonce

JFK : fiche technique

Réalisation : Oliver Stone
Scénario : Oliver Stone, Zachary Sklar, d’après les livres de Jim Garrison et Jim Marrs
Interprétation : Kevin Costner (Jim Garrison), Gary Oldman (Lee Harvey Oswald), Tommy Lee Jones (Clay Shaw, aka Clay Bertrand), Joe Pesci (David Ferrie), Jay O. Sanders (Lou Ivon), Edward Asner (Guy Bannister), Vincent D’Onofrio (Bill Newman), Sissy Spacek (Liz Garrison), Michael Rooker (Bill Broussard), Donald Sutherland (Mister X), Kevin Bacon (Willie O’Keefe), Jim Garrison (Earl Warren).
Photographie : Robert Richardson
Montage : Joe Hutsching, Pietro Scalia
Musique : John Williams
Producteurs : Oliver Stone, A. Kitman Ho
Sociétés de production : Warner Bros, Le Studio Canal, Regency Enterprises
Société de distribution : Warner Bros
Genre : thriller
Durée : version courte : 181 minutes ; director’s cut : 205 minutes
Date de sortie en France : 29 janvier 1992

Etats-Unis – 1991

Note des lecteurs0 Note
4.5