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« Bestial : Saramza 61 » : l’homme qui fuyait sa propre nature

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Sous la neige, la bête. Février 1999, péninsule de Kola. Un corps gît dans le froid, presque mort, pas tout à fait humain. Il s’appellera Gary, parce qu’il faut bien un nom pour désigner l’indésignable. Il guérit trop vite, se régénère trop bien et s’échappe trop brutalement pour être seulement un miraculé. Plus tard, on le retrouve à Moscou, poursuivi, cerné, traqué comme un animal rare dont la science veut percer le secret. Pour fuir, il s’enferme dans un cercueil et file vers Berlin – la résurrection comme dernier refuge ?

Avec Bestial : Saramza 61, Éric Corbeyran rejoue les codes du thriller fantastique sans chercher à les contourner : un homme issu d’expériences douteuses, une fuite haletante, des poursuivants acharnés, et ce doute persistant – monstre ou victime ? L’ombre de X-Files, de Wolfen ou de Dog Soldiers rôde à chaque page. Mais ce qui sauve l’ensemble de la routine, c’est le sens du rythme et du cadre. En vieux renard du scénario, l’auteur va droit à l’os. Pas de circonvolutions, pas de bavardage : un prologue glacial, un présent nerveux et une tension qui ne décroît jamais. Il écrit comme on filme, caméra à l’épaule, regard au plus près de l’horreur.

Gary, mi-homme mi-bête, est une figure tragique, un fauve hanté par son propre métabolisme. Là où d’autres auraient brodé une mythologie, on s’en tient pour l’instant à la chair et au sang : l’horreur n’est pas métaphysique, mais biologique. Luca Malisan met ce bestiaire en images avec talent. Les planches, traversées d’un faisceau de néons et de contre-jours, ont quelque chose de l’esthétique post-soviétique : la froideur métallique, la menace latente, le muscle sous la peau.

Rien de révolutionnaire, certes – et Corbeyran ne prétend probablement pas l’inverse. Bestial assume son classicisme, celui des séries B soignées, efficaces, où l’on tourne les pages comme on enchaîne les épisodes d’une bonne anthologie télévisée. Ce qui tient l’ensemble relève de la narration pure. Le lecteur devient lui aussi un chasseur : il veut savoir, il veut voir, il sait qu’il y a un mystère à percer et des personnages en danger. Au final, Saramza 61 constitue un premier acte musclé, taillé pour ceux qui aiment le frisson sans un contexte trop dense qui viendrait l’empeser.

Bestial : Saramza 61, Éric Corbeyran et Luca Malisan
Kamiti, octobre 2025, 56 pages

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Programme de la 29ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

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La 29ème édition du festival Les Œillades se déroulera du 18 au 23 novembre et mettra à l’honneur la thématique « Arts et cinéma ». Au programme : 31 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 12 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 16 séances « Reprises » pour redécouvrir les œuvres qui ont marqué l’année 2025, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une carte blanche au distributeur Jour2Fête, et une masterclass autour de la musique de film dirigée par le compositeur Michel Petrossian. Cette année, le festival inaugurera sa première nuit du cinéma, conçue autour de trois longs-métrages issus de la sélection.

À Albi, le festival « Les Œillades » célèbre les arts au cinéma

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Affiche Les Œillades 2025

Comme chaque année depuis 28 ans, entourés des bénévoles de l’association Ciné Forum, Monique et Claude Martin offrent aux cinéphiles du Tarn de multiples projections et rencontres avec des invités prestigieux, des avant-premières en présence des équipes des films, des séances dédiées au jeune public et des débats enrichissants. Un rendez-vous incontournable pour fêter ensemble le cinéma francophone dans toute sa diversité.

Avec pour fil rouge la thématique « Arts et Cinéma », cette 29e édition du festival du film d’Albi s’annonce riche en découvertes. Sept films mettront en lumière la musique, la danse, le théâtre, l’architecture et la littérature ; autant de disciplines pour penser le monde de manière plurielle, revendiquer nos valeurs culturelles et répondre collectivement aux maux de notre époque. En effet, la lutte contre tous les racismes, les difficultés liées à l’intégration ou encore les violences faites aux femmes sont plus que jamais au cœur d’une programmation à la fois éclectique, exigeante et paritaire, qui promet de belles surprises.

En ouverture du festival, Tom Volf, auteur du remarqué Maria by Callas sorti en 2017, viendra présenter son documentaire inédit sur Véronique Sanson, une légende vivante de la chanson française. Déjà sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes 2025, L’Engloutie, premier long-métrage de fiction de la jeune réalisatrice Louise Hémon porté par Galatéa Bellugi, sera également projeté.

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Conçue autour de trois longs-métrages issus de la thématique, une nuit du cinéma aura lieu pour la première fois aux Œillades le vendredi 21 novembre.

Le festival rendra hommage à l’actrice belge Émilie Dequenne, disparue en mars dernier, avec la séance patrimoine de Rosetta des frères Dardenne, film qui l’avait révélée et valu le Prix d’interprétation au Festival de Cannes 1999.

L’association Ciné Forum proposera également une carte blanche au distributeur indépendant Jour2Fête, derrière d’importants films engagés tels que Papicha, Merci Patron !, Un pays qui se tient sage ou encore Woman at War.

Enfin, le Prix du film vert sera remis pour la troisième année consécutive.

Les films en compétition

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Les Œillades offrent un large panorama des films francophones qui seront à l’affiche début 2026. Cette année, trente-et-un longs-métrages ont été sélectionnés ; douze d’entre eux concourent pour le prix du public.

Parmi les films en compétition, figurent : À Pied d’Œuvre réalisé par Valérie Donzelli, avec Bastien Bouillon dans le rôle d’un photographe à succès qui découvre la pauvreté après avoir tout abandonné pour se consacrer à l’écriture ; Les enfants vont bien, drame de Nathan Ambrosioni mettant en scène deux sœurs dépassées par les événements campées par Camille Cottin et Juliette Armanet ; On vous croit, film coup de poing sur les violences intrafamiliales signé Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys, mais aussi Qui brille au combat, premier long métrage de l’actrice Joséphine Japy, dans lequel Sarah Pachoud interprète une jeune fille atteinte d’un handicap lourd au diagnostic incertain.

Le public albigeois découvrira également La Femme de, second long-métrage de David Roux porté par Mélanie Thierry, puis Amour Apocalypse, comédie romantique et loufoque sur fond de crise climatique réalisée par Anne Émond.

Le festival s’accorde au féminin et fait, comme toujours, la part belle au cinéma québécois (Bachir Bensaddek retrace le parcours d’une femme hantée par un destin qu’elle a tenté de fuir dans La femme cachée), suisse (avec À bras-le-corps, Marie-Elsa Sgualdo raconte la trajectoire intime d’une jeune fille de quinze ans, qui tombe enceinte à la suite d’un viol et entame un coûteux chemin vers la liberté) et africain (Chloé Aïcha Boro met en scène une jeune ivoirienne cherchant à réparer le destin brisé de sa grand-mère dans Les Invertueuses).

https://www.youtube.com/watch?v=L0N0SVTQ-6Q

Le documentaire Nous l’orchestre signé Philippe Béziat viendra clôturer la compétition.

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Autres avant-premières attendues : la suite de Mektoub My Love d’Abdellatif Kechiche, qui marque le grand retour du cinéaste franco-tunisien sept ans après la sortie du premier volet polémique ; La Condition de Jérôme Bonnell, adaptation du roman « Amours » de Léonor de Récondo avec dans les rôles principaux Swann Arlaud, Galatéa Bellugi, Louise Chevillotte et Emmanuelle Devos, mais aussi Sauvons les meubles réalisé par la chef décoratrice Catherine Cosme, qui suit les retrouvailles familiales dramatiques de Vimala Pons et Yoann Zimmer, et Animal Totem, nouvelle comédie absurde signée Benoît Delépine.

Le public albigeois découvrira ensuite La Danse des renards de Valéry Carnoy, drame à la fois tendre et amer centré sur un jeune boxeur scolarisé en internat sportif, sauvé in extremis d’un accident mortel par son meilleur ami, puis Laurent dans le vent qui raconte l’errance d’un jeune homme sans travail ni logement interprété par Baptiste Perusat et L’Œuvre invisible, essai documentaire dans lequel Jean Rochefort revient sur sa collaboration inachevée avec son ami Alexandre Trannoy, surnommé le « cinéaste fantôme ».

Les festivaliers pourront également découvrir Grand Ciel de Akihiro Hata, réunissant Damien Bonnard et Samir Guesmi, Ma Frère de Lise Akoka et Romane Gueret, marquant les premiers pas au cinéma de la chanteuse Amel Bent, mais aussi Le Chant des forêts, documentaire animalier de Vincent Munier tourné dans les Vosges ou encore Planètes, film d’animation hypnotique réalisé par Momoko Seto.

Les projections seront suivies de débats en compagnie des réalisateurs, acteurs et producteurs.

Les séances reprises

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La section « reprises » donnera l’occasion de revoir ou de rattraper une sélection de fictions, documentaires et films d’animation déjà sortis en salles. Nous retrouverons notamment L’Étranger de François Ozon, Nouvelle Vague de Richard Linklater, Enzo de Laurent Cantet et Robin Campillo, Nino de Pauline Loquès, L’Intérêt d’Adam de Laura Wandel, Indes Galantes de Philippe Béziat ou encore Amélie et la métaphysique des tubes de Maylis Vallade et Liane-Cho Han.

La compétition courts-métrages

Cette année, sept courts-métrages ont été sélectionnés par l’équipe des Œillades et deux prix seront attribués à l’issue de la séance :

Au goût du jour de Camille Britte
D.S. Al Coda, film collectif
Été 96 de Mathilde Bédouet
I’m glad you’re dead now de Tawfeek Barhom
Jour de vent, film collectif
Les petits monstres de Pablo Léridon
Sous ma fenêtre, la boue de Violette Delvoye

Masterclasses avec Michel Petrossian et André Labbouz

Pour cette édition 2025, le festival reçoit le compositeur franco-arménien Michel Petrossian qui animera une masterlass sur « la musique au cinéma » le vendredi 21 novembre dans la salle Athanor. Connu pour avoir collaboré à trois reprises avec Robert Guédiguian (Gloria Mundi, Et la fête continue !, La Pie voleuse), il a récemment signé la bande originale du feel-good movie En Fanfare d’Emmanuel Courcol. L’occasion de revenir sur ces travaux qui lui permettent d’explorer une autre facette de la composition, entre musique orchestrale et interaction avec le récit cinématographique.

Artisan du patrimoine cinématographique et chargé des restaurations des films de la maison Gaumont depuis 2009, André Labbouz donnera lui aussi une masterclass exceptionnelle le mercredi 19 novembre, en partenariat avec le musée Toulouse-Lautrec. Intitulée « Technique de restaurations de films : dix ans de restauration numérique », son intervention reviendra sur toutes les étapes d’un travail particulièrement minutieux : étalonnage, restauration, vérification et enfin création du master.

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Les projets avec les scolaires

Depuis 2012, le festival mène des actions diverses envers les élèves des écoles primaires, collèges et lycées du Tarn. Les jeunes des établissements Edouard Herriot d’Albi et Salvan de Saliès réaliseront un court-métrage. Les élèves des collèges Balzac d’Albi, Saut de Sabo de Saint-Juéry et Alain Fournier d’Alban travailleront sur La Danse des renards au sein du projet « Un Film, Un Auteur ».

Encadré par Alice Vincens, professeure d’esthétique du cinéma, un stage d’analyse filmique autour du classique du genre fantastique La Féline (1942) de Jacques Tourneur sera proposé aux élèves du lycée Jean Vigo de Millau.

Cette année encore, les étudiants de L3 Lettres Modernes de l’INU Champollion effectueront un suivi journalistique du festival avec la rédaction du quotidien « L’Œilleton ».

« Les Œillades » du 18 au 23 novembre dans les trois cinémas albigeois : salle Arcé, Les Cordeliers et Lapérouse. Le programme complet est à retrouver ici.

Cinémania 2025 : Qui brille au combat – La délicatesse faite film

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Dans ce que l’on pourrait nommer un très beau geste artistique, Joséphine Japy réalise son premier film en prenant Mélanie Laurent comme actrice principale. Cette dernière l’avait en effet choisie à l’époque pour l’un de ses premiers films, le sublime Respire. L’association de ces deux talents doit porter bonheur au cinéma tant Qui brille au combat est un premier film sensationnel. En choisissant de filmer un sujet qui lui tient à cœur, le handicap mental dû à une maladie génétique rare, la jeune cinéaste frappe fort, et juste. On est face à un océan de délicatesse et de justesse. Voilà donc tout simplement un grand film porté par des actrices magnifiques qui révèle une nouvelle cinéaste.

Synopsis : Qui Brille au Combat est le sens étymologique du prénom Bertille, la plus jeune des deux sœurs de la famille Roussier, atteinte d’un handicap lourd, au diagnostic incertain. La famille vit dans un équilibre fragile autour de cet enfant qui accapare les efforts et pensées de chacun, et qui pourrait perdre la vie à tout moment. Chacun se construit, vit comme il peut avec les exigences de ce rythme et les incertitudes qui l’accompagnent. Les parents, Madeleine et Gilles, la sœur aînée, Marion. Quel quotidien et quels avenirs pour une mère, un père, un couple, une adolescente que la responsabilité de sa cadette a rendue trop vite adulte ? Lorsqu’un nouveau diagnostic est posé, les cartes sont rebattues et un nouvel horizon se dessine…

Il y a dix ans, Mélanie Laurent réalisait son second long-métrage, le très beau et puissant Respire, et elle faisait découvrir deux jeunes actrices, Lou de Laâge et Joséphine Japy. C’était l’un des premiers films de cette dernière et elle y était vraiment excellente. Une décennie plus tard, l’actrice qui a fait son petit bonhomme de chemin sans rentrer dans le star system hexagonal décide elle aussi de passer derrière la caméra comme le font désormais de plus en plus de comédiens. Et dans un beau geste de cinéma, elle enrôle Mélanie Laurent. Et elle choisit de ne pas se mettre en scène, préférant se consacrer totalement à la réalisation de cette petite pépite qu’est Qui brille au combat.

Ce titre vient du nom donné au personnage de cette jeune handicapée mentale qui est au cœur du film. Elle est atteinte d’une maladie génétique rare et incurable. Et elle s’appelle Bertille, dont le sens étymologique veut donc dire « qui brille au combat ». C’est beau. Et tout l’histoire de ce premier long-métrage, dont le sujet importe beaucoup à la cinéaste par son vécu, va tourner autour de cette jeune fille. Sa mère (jouée par Mélanie Laurent), sa sœur (jouée par Angelina Woreth) et son père (joué par l’acteur québécois Pierre-Yves Cardinal), dans un geste d’amour familial, sont à ses côtés, coûte que coûte. Sans le vouloir et par sa condition, cette jeune fille qui ne peut vivre seule va donc être l’épicentre de sa famille et du film.

Ce premier essai s’apparente à un petit miracle. De ces premières œuvres qu’on n’oublie pas. Il y a une délicatesse et une justesse dans la manière de filmer cette famille et le handicap qui confine au sublime. On est parfois même proche de la poésie sans pour autant fuir le réalisme d’une telle situation. On comprend l’abnégation et la résilience nécessaires aux membres de cette famille qui donnent tout leur amour malgré les complications inhérentes à vivre avec une enfant comme Bertille. D’autant plus que c’est une maladie rare et imprévisible. On sent l’inquiétude au quotidien, l’urgence de certaines situations et le ras-le-bol, parfois aussi. Mais il n’y a pas une once de jugement, juste de la douceur et de l’émotion. Beaucoup d’émotions.

Que ce soit dans la recherche de réponses à sa maladie, dans les doutes d’un père proche de l’abandon, dans les rapports avec les autres pas toujours à même de comprendre ce que vivent les membres de cette famille et surtout dans la manière de composer sa propre vie avec une sœur/fille comme Bertille, le long-métrage balaie le spectre d’un quotidien aux côtés d’une enfant malade. Qui brille au combat a la bonne idée de nous laisser entendre le point de vue des trois autres membres de la famille à parts égales. Cela donne une boussole narrative et émotionnelle à trois directions qui enrichit le film et le nourrit de divers sentiments et ressentis propres à chacun. Et la mise en scène d’une incroyable maîtrise pour un premier film nous immerge complètement dans ce beau portrait de famille. Entre plans merveilleux proches de l’onirisme et un réalisme parfois cru, chaque séquence frappe juste et touche fort. Lors de séquences souvent bouleversantes, on a souvent le cœur serré et la larme à l’œil.

On est (très) loin du réalisme social que l’on peut souvent voir au cinéma sur le handicap mental. Japy a tissé un drame familial simple mais vraiment puissant. Et elle s’est entourée d’un casting parfait qui fait pour beaucoup dans cette réussite. Mélanie Laurent nous rappelle à quel point elle est bonne actrice, d’une vérité rare dans son jeu quand elle se met dans ce type de rôle. Pierre-Yves Cardinal, pour son premier grand rôle en français, impressionne également. Mais c’est la jeune Angelina Woreth qui fait figure de révélation. Vue dans le tout aussi beau Leurs enfants après eux, elle campe une sœur aimante qui a besoin de prendre l’air. C’est d’ailleurs sa relation avec un homme mûr proche du pervers narcissique qui est la seule petite fausse note du film. Ce trait de caractère semble appartenir à un autre film et n’a pas d’utilité pour le sujet central. Si ce n’est cela, Qui brille au combat est une perle, une pépite à ne pas louper.

Bande-annonce : Qui brille au combat 

Fiche technique : Qui brille au combat

Réalisatrice : Joséphine Japy
Scénario : Joséphine Japy et Olivier Torres
Acteurs principaux : Mélanie Laurent, Pierre-Yves Cardinal, Sarah Pachoud, Angelina Woreth, Félix Kysyl, …
Image : Romain Carcanade
Musique : Mattia Luchini, Odezenne
Décors : Laure Satgé
Montage : Nicolas Desmaison
Production : Antoine et Martin Playoust (Cowboys Films)
Distribution France : Apollo Films
Pays de production : France
Genre : Drame
Durée : 100 minutes
Sortie :  31 décembre 025
Sélection : Festival de Cannes 2025 – Séances spéciales

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« Le Message » : de l’Amérique à la Palestine, une géographie de la conscience

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Avec Le Message, Ta-Nehisi Coates poursuit son œuvre de dévoilement du réel. Voyageur malgré lui, le penseur américain arpente Dakar, la Caroline du Sud et la Cisjordanie, traçant un fil invisible entre les héritages de la violence raciale, les fractures du monde contemporain et la responsabilité du témoin. Ce livre, à la fois intime et politique, prolonge la quête d’un écrivain obsédé par la vérité : celle que l’on tait, celle que l’écriture force à voir.

Ta-Nehisi Coates n’écrit jamais depuis le confort de la certitude. Chez lui, penser, c’est se défaire. Dans Le Message, il se met une nouvelle fois en route, non pour enseigner mais pour apprendre – ou plutôt désapprendre ce que les récits dominants ont fait de nos regards. C’est un livre d’adresse : il parle à ses étudiants, mais surtout à cette jeunesse noire qu’il incite à refuser les mythologies offertes, à écrire pour mieux s’emparer du monde et le comprendre.

Ta-Nehisi Coates débarque à Dakar avec le vertige de celui qui retrouve sans reconnaître. Sur l’île de Gorée, face à la “porte du non-retour”, il mesure le gouffre entre mémoire et symbole : peu importe que l’histoire y soit partielle, l’émotion, elle, est entière. Il décrit ce moment sans emphase : un homme face à la mer, regardant vers l’Ouest, vers l’Amérique, et se découvrant fragment d’un exil plus vaste que lui. Ce premier voyage agit comme un miroir : l’Afrique est un espace où la question de la filiation redevient brûlante, où le passé n’est plus tant un fardeau qu’un champ à défricher.

De là, l’homme retourne aux États-Unis, dans cette autre géographie du combat : une salle de conseil scolaire de Caroline du Sud, où Between the World and Me est menacé d’interdiction. Il s’attend à des hostilités frontales, découvre au contraire une coalition inattendue : des enseignants blancs, des étudiants, des parents défendant la présence du livre dans les programmes. L’auteur y voit l’illustration d’une vérité essentielle : l’histoire, lorsqu’elle dérange, redevient éminemment politique. La censure, ici, relève d’une peur : celle de l’imagination noire, celle d’une parole qui refuse le récit national aseptisé. 

Puis vient la troisième étape, probablement la plus polémique : la Palestine. Coates traverse Jérusalem, Hébron, Ramallah. Il découvre la topographie de la séparation : murs, check-points, routes interdites, citernes d’eau illégales sur les toits palestiniens pendant que des piscines poussent ailleurs. La réalité qu’il décrit n’est pas neuve, mais elle acquiert sous sa plume une gravité particulière. L’auteur ne s’y trompe pas : il reconnaît ici les logiques d’oppression déjà connues. Une terre convoitée par deux peuples, dont l’un, victime de l’histoire, semble avoir pris sa revanche sur l’autre, pourtant innocent.

Cette dernière partie prolonge le même questionnement : comment raconter le monde sans hiérarchie de douleur, sans appropriation du tragique d’autrui ? Ta-Nehisi Coates ne cherche pas à s’ériger en porte-parole : il insiste au contraire sur la nécessité de laisser les journalistes palestiniens parler pour eux-mêmes. Mais il refuse le confort de l’indifférence. Dans la lignée de James Baldwin, de W.E.B. Du Bois, il écrit à hauteur d’homme, avec cette combinaison rare de précision documentaire et de ferveur morale. 

Sous ses airs de carnet de route, le recueil forme en réalité une cartographie morale du XXIᵉ siècle : du traumatisme racial américain aux résistances globales, de l’Afrique symbolique à la Palestine assiégée. Ainsi, Le Message n’est pas seulement une lettre à des étudiants : c’est une lettre adressée à tous ceux qui refusent le confort de l’ignorance. On peut y voir un plaidoyer pour une écriture qui éclaire sans dominer, qui relie sans confondre, qui fait de chaque phrase une voie d’accès vers plus de lucidité. 

Le Message, Ta-Nehisi Coates
Autrement, octobre 2025, 256 pages 

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« Rat City »: métal, chair et rédemption

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En transposant l’univers de Spawn dans un futur post-industriel où l’humain s’effrite sous le poids de la machine, Rat City d’Erica Schultz et Zé Carlos (éditions Delcourt) revisite le mythe infernal sous l’angle du transhumanisme. Un récit dense et crépusculaire, d’une intensité visuelle rare, où chaque étincelle de néon révèle une part de damnation.

Il faut imaginer un monde en ruines, 2107, quelque part entre le cauchemar cyberpunk et la guerre éternelle. Là, au cœur d’une mégalopole saturée de lumières toxiques, vit Peter Cairn, un ancien soldat amputé, survivant d’un siècle de conflits et de mensonges. Son corps est un champ de bataille : deux prothèses commandées par des nanites, fragments de technologie révolutionnaires. Jusqu’au jour où, par un accident cosmique, l’explosion nécroplasmatique du premier Spawn (Al Simmons, le martyr originel) vient contaminer ses circuits. Le métal s’ouvre à l’occulte. La science, à la damnation.

Il faut bien comprendre qu’Erica Schultz ne se contente pas d’écrire une variation futuriste, puisqu’elle déplace la tragédie de Spawn dans une société où la déshumanisation ne passe plus par les pactes démoniaques, mais par les protocoles industriels. Peter Cairn devient un Deviant, un être hybride, fusion improbable de nanotechnologie et d’énergie infernale, traqué par ceux-là mêmes qui l’ont fabriqué. Ce n’est plus le diable qui réclame son dû, mais la corporation PTS, incarnation froide et déshumanisante du contrôle biotechnologique.

À mesure que ses pouvoirs émergent (guérison accélérée, pulsions destructrices, manipulation technologique), Peter s’enfonce dans une lutte double : contre l’État-machine, mais aussi contre l’altération de sa propre nature. Il n’est ni ange, ni démon, ni homme : seulement un vestige de ce qu’il fut jadis, debout sur des jambes qui ne lui appartiennent plus, menant un combat dont il ne saisit pas tout à fait les tenants et aboutissants – il apprend en même temps que le lecteur.

Zé Carlos offre à cette désolation une puissance visuelle quasi hypnotique. Son trait, anguleux et fiévreux, sculpte une architecture à la fois monumentale et claustrophobe. On pense à Blade Runner, certes, mais avec une violence viscérale, plus organique : les néons ne sont pas des décorations ; ils brûlent comme des cicatrices. Chaque planche semble respirer au rythme de Peter ; c’est brusque, heurté, presque douloureux. Les couleurs prolongent cette sensation : vert acide, bleu cobalt, rouge d’alerte…

Chemin faisant, le roman graphique s’éloigne du simple récit de survie pour devenir une fable politique. Peter fédère. Quinlan, hacker infectée par les nanites, et d’autres deviennent les pivots d’une résistance. La science qui asservit pourrait, détournée, libérer. C’est là l’idée la plus stimulante du récit : faire de la mutation un acte de révolte, de la contamination une renaissance. Le Deviant n’est plus un monstre, mais une hypothèse de futur. 

Au fil des douze premiers chapitres, Rat City construit un mythe de substitution : celui d’un enfer qui n’est plus souterrain, mais industriel. La damnation s’écrit en langage de code, les pactes se signent dans des serveurs. Pourtant, quelque chose de profondément humain persiste : la culpabilité, la rédemption, la tentation de tout brûler pour se sentir vivant.

Rat City, Erica Schultz et Zé Carlos
Delcourt, octobre 2025, 288 pages

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« L’Enfance des chefs » : aux origines des saveurs

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Avec L’Enfance des chefs, Marilyne Letertre et Franckie Alarcon signent une bande dessinée pleine de tendresse, où les grands noms de la gastronomie française retrouvent le chemin de leur enfance. L’ouvrage, publié chez Delcourt dans la collection « Encrages », fait un lien entre le souvenir et l’art de nourrir – au sens plein du terme.

L’Enfance des chefs nous convie à remonter le fil d’une dizaine de destins culinaires – de Pierre Hermé à Mory Sacko, d’Anne-Sophie Pic à Kelly Rangama – pour y déceler ce moment d’enfance où le goût s’éveille, où la main apprend, sans le savoir, à sentir puis façonner le monde. Sous le trait doux et précis de Franckie Alarcon et la plume de Marilyne Letertre, ces récits biographiques prennent des allures d’albums de famille qu’on aurait laissés sur un coin de la table d’une cuisine.

La structure de l’ouvrage a quelque chose d’évident : chaque portrait s’ouvre sur des souvenirs, une lumière d’enfance, un lieu de transmission, puis s’achève sur une recette, simple ou emblématique, qui condense l’essence du chef. Ainsi, les éperlans sauce gribiche de Christopher Coutanceau sentent l’iode et la mer charentaise, tout comme le gâteau de crêpes de Manon Fleury parle de patience, de couches et d’équilibre. L’art culinaire prend son socle dans l’enfance, et la recette se fait geste domestique.

L’album est traversé d’émotions, dont celle, constante, du temps retrouvé. Les pages sur Pierre Hermé restituent la chaleur d’une boulangerie alsacienne où la farine vole comme de la neige. Celles sur Thierry Marx dessinent une vocation plus tardive, née dans l’effort et la rigueur, presque ascétique, d’un homme qui a œuvré au service des populations marginalisées. Chacun de ces récits révèle une autre manière de grandir, dans les effluves de la pâte, au contact du feu ou des marchés alimentaires, comme si la cuisine avait toujours été une école du monde.

Les dessins d’Alarcon, en bichromie subtile, oscillent entre le rose de la tendresse et le gris-brun de la nostalgie. Pas d’esbroufe, pas d’effets graphiques : tout est affaire de regard. Chaque chef y apparaît d’abord enfant, vulnérable, avant de s’affirmer à l’âge adulte, sans vraie rupture, sinon celle d’un cheminement. Ce passage de la fillette émerveillée à la cheffe engagée, du garçon rêveur au maître du geste, incarne le cœur même du livre : le goût comme fil de vie.

On peut également noter la diversité des racines et des horizons. Nina Métayer, issue d’une famille alsacienne et russo-polonaise, se souvient d’abord du bruit d’une bombe de chantilly industrielle avant d’inventer ses propres douceurs raffinées. Céline Pham, elle, explore la pudeur et la délicatesse vietnamiennes, où la cuisine s’apparente à un langage pour dire ce qu’on ne dit pas. Kelly Rangama fait entrer la lumière et les parfums de La Réunion dans les assiettes parisiennes, tandis que Mory Sacko fait dialoguer l’Afrique, le Japon et la France dans une harmonie moderne et ouverte. Quant à Anne-Sophie Pic, elle incarne peut-être la transmission au sens le plus pur : celle d’une filiation d’hommes, prolongée par une femme qui en révèle la grâce cachée.

L’Enfance des chefs dit aussi beaucoup du présent : l’importance de la transmission, du territoire, de l’éthique. Ces chefs apparaissent avant tout comme des passeurs, des artisans du goût mais aussi du lien. Ils cuisinent parfois pour « réparer », pour prolonger, pour rendre à celles et ceux qui ont mis la main avant eux dans la pâte. En refermant cet album, on a faim, oui, mais d’autre chose : d’odeurs d’enfance, de gestes justes, d’une certaine lenteur retrouvée. 

L’Enfance des chefs, Marilyne Letertre et Franckie Alarcon
Delcourt, octobre 2025, 120 pages

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« La Petite Mort – La Boutique des erreurs » : fauché par la société du spectacle

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Davy Mourier signe avec La Petite Mort – La Boutique des erreurs un album d’une lucidité mordante. Sous ses dehors d’humour macabre et de gags pop, c’est toute la mécanique contemporaine du lynchage médiatique, du consumérisme et de la bêtise virale qu’il dissèque. La Mort, devenue influenceuse malgré elle, y découvre que la notoriété n’a rien d’un repos éternel.

Davy Mourier envoie cette fois sa créature fétiche se heurter à l’un des monstres les plus dévorants de notre époque : le capitalisme médiatique. Dans « La Petite Boutique des erreurs », la Mort a désormais son fan-club, ses interviews, ses couvertures de magazines – et bien sûr ses haters. Car la célébrité, chez Mourier, a l’odeur d’un bouquet de fleurs fanées.

Tout commence par une reconnaissance soudaine : la Petite Mort, ado mal dans sa faux, attire les regards au collège. On lui demande des selfies, des dédicaces, des likes posthumes. Mais un mot de travers, un montage malveillant, et voilà notre faucheuse accusée de tous les maux : misandrie, wokisme, mollesse idéologique. Davy Mourier joue avec un sens du grotesque ravageur sur les miroirs médiatiques : on croise, sous des noms à peine déguisés, des figures télévisuelles prêtes à tout pour faire de l’audience – Pascal Praud et CNews prennent ici des allures de croque-morts de la pensée. « Vous ne préférez pas faucher des Arabes ? » demande-t-on à la Mort, avec ce cynisme poisseux que l’auteur transforme en gag de cimetière.

La Petite Mort, c’est un parodoxe, cet enfant qui préfère les fleurs à la fauche, la vie à la tâche funèbre imposée. Son institutrice, probablement persuadée de bien faire, l’invite à un exposé sur la mort, car quand même, c’est son truc, non ? Comme si l’identité devait toujours se plier à l’image qu’on projette sur elle. Mine de rien, Davy Mourier montre ici, sous couvert de comédie, une société qui ne tolère pas la nuance, qui exige que chacun rentre dans son cercueil symbolique.

L’album s’amuse aussi des codes de la consommation et des illusions interactives : fausses publicités, références absurdes à la pop culture – du Mortnite au Radium Cola. Ces encarts publicitaires, pastiches des promesses creuses du marketing, jalonnent le récit comme autant de petites tombes ironiques dans le cimetière du bon goût. 

La réussite du projet tient précisément dans cet équilibre fragile entre la férocité de la critique et l’attendrissement que suscite la Petite Mort. Davy Mourier radiographie à sa façon le monde moderne, des mirages médiatiques au consumérisme à tout crin (commander un produit dérivé fabriqué en Chine pour rompre l’ennui, le regarder quelques secondes, passer à autre chose, s’ennuyer à nouveau…).

Accessible à ceux qui découvrent l’univers, « La Boutique des erreurs » fonctionne aussi comme un miroir contemporain des peurs adolescentes : être mal vu, mal compris. Mourier y joue avec l’idée de double lecture jusque dans la structure du livre, qu’on peut retourner pour découvrir une version alternative de l’histoire. Un geste d’auteur à la fois ludique et symbolique : le monde à l’envers, voilà bien le terrain de jeu idéal pour une faucheuse qui cherche à faire éclore autre chose que des cadavres.

Petite mort : La Boutique des erreurs, Davy Mourier
Delcourt, octobre 2025, 96 pages

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3.5

Les trompettes de la mort, champignons hallucinogènes ?

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Le titre désigne une variété de champignons qui, contrairement à ce que son appellation laisse entendre, sont comestibles. Mais le titre fait également allusion à une situation qu’on pourrait décrire comme le moment où la mort s’approche tellement qu’on l’entend aussi fort que des trompettes résonnant (de façon menaçante) dans une oreille.

L’album nous présente une situation relativement simple, avec un jeune garçon prénommé Antoine, amené par son père de nuit, chez ses grands-parents. On comprend que le père sort d’une violente dispute avec la mère et qu’il ne peut pas assumer seul la charge de son jeune fils qu’il laisse donc à ses propres parents. Ceux-ci vivent à la campagne dans une maison où le gamin n’a jamais été à l’aise. On comprend vite pourquoi, car Antoine redoute son grand-père qui se montre peu, ne parle pas trop mais n’hésite pas, à la première occasion, à se montrer franchement sarcastique vis-à-vis de lui. Surtout, ce grand-père déteste qu’on marche sur ses plates-bandes. En chasseur expérimenté, il défend son territoire comme le font les animaux. Antoine s’occupe comme il peut, entre sa grand-mère qui le protège à sa façon et son grand-père qui se gausse de ses peurs d’enfant. Jusqu’au jour où la grand-mère sort pour quelques courses et recommande à son petit-fils d’aller retrouver son grand-père dans la forêt où il est à la recherche de trompettes de la mort pour une prochaine recette. Ces champignons s’avèrent difficiles à trouver, mais Antoine ne se décourage pas. C’est en chutant à leur recherche qu’il se trouve confronté à un imprévu qui nous emmène du côté du fantastique.

L’homme, un animal parmi d’autres ?

Simon Bournel-Bosson (dessinateur-scénariste) se montre suffisamment inspiré pour nous entrainer dans une série de situations improbables qui donnent à réfléchir. On comprend qu’il nous incite à réfléchir à notre positionnement vis-à-vis de la nature de manière générale, ou du vivant si vous préférez. Quelle différence fondamentale entre un jeune garçon et un jeune cerf ? La vie de l’un vaut-elle plus que celle de l’autre ? Leurs façons d’être au monde sont-elles fondamentalement différentes ? Pour répondre à ces questions, il faudrait pouvoir se mettre dans la peau de l’autre pour éprouver tout ce qu’il éprouve. On peut se rappeler vaguement ce qu’on pensait lors de notre enfance. Mais on ne peut qu’imaginer ce que ressent un jeune cerf. Et même si on peut l’observer vivre, on ne peut pas savoir comment cela se passe dans sa tête. Donc, cette BD fait son possible pour nous donner des pistes, même si cela reste un peu trop vague.

Le traitement esthétique

Il saute aux yeux ! Le dessin est d’un style léché, incontestablement séduisant. Le dessinateur ne se gêne pas pour le mettre en valeur avec quelques beaux dessins de grande taille. De manière générale sa BD n’est pas trop bavarde, ce qui fait que, contrairement à la première impression qu’on peut avoir, elle se lit relativement rapidement. Son épaisseur est due à la qualité du papier utilisé, qui permet une qualité d’impression supérieure. Cela nous amène au choix marquant des couleurs, avec des teintes vives qui sautent aux yeux, jusque dans leur agressivité. Mais, pour une BD centrée sur la nature, que penser d’un tel choix ? La nature est séduisante… naturellement. Le travail sur les couleurs choisi ici par l’auteur lui donne un aspect artificiel à mon avis préjudiciable. Bien entendu, cela nous rappelle néanmoins que nous sommes face à une BD donc une œuvre d’art et non face à la nature elle-même. A vrai dire, ces couleurs que je qualifierais bien de psychédéliques auraient pu souligner judicieusement la rupture qu’on observe à peu près au premier tiers de l’album. La différence de palette graphique aurait été justifiée par un nouvel angle de vue de l’élément naturel. Or, il n’en est rien.

Conclusion

Reste la chute qui participe d’une certaine logique dans la narration, en bouclant la boucle. On remarque au passage que le champignon incriminé n’est même pas absorbé. C’est son simple contact qui est en cause, à la limite même peut-être l’état d’esprit du personnage qui l’approche. D’ailleurs, visiblement, ce champignon n’est pas une trompette de la mort. Son anneau l’apparente plutôt à la famille des amanites. L’avantage, c’est qu’on peut l’imaginer en champignon aux effets hallucinogènes. Cet album est donc de ceux qui retiennent l’attention par un choix esthétique fort qui peut aussi bien provoquer l’admiration que le rejet. Il s’accompagne d’une volonté de surprendre par une rupture qui permet de modifier radicalement le point de vue sur la nature. Si cela peut motiver certains questionnements, le scénario se contente cependant de fournir des pistes de réflexion sans les approfondir, de même qu’il n’approfondit pas l’épaisseur psychologique de ses personnages.

Les Trompettes de la Mort – Simon Bournel-Bosson
L’Agrume : sorti le 13 octobre 2022
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3

Cinémania 2025 : Vie privée – Jodie s’amuse et nous aussi !

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Rebecca Zlotowski nous surprend avec ce film à la tonalité singulière qui n’est jamais vraiment drôle mais jamais non plus vraiment sombre et tendu comme on l’aurait supposé. Vie privée se situe dans un entre-deux étonnamment galvanisant et met surtout l’accent sur son actrice principale. Jodie Foster, pour son premier grand rôle en français, ne démérite pas et impressionne autant par sa maîtrise parfaite de la langue française que dans sa mise en danger dans un rôle croustillant et dont les multiples couches surprennent. Au final, on se rend compte que ce qui intéresse le plus la cinéaste (et, par ricochet, le spectateur) ce sont tous les à-côtés de l’intrigue plus que l’enquête à tendance policière en elle-même. Et c’est très bien comme ça pour ce petit plaisir aussi inconséquent que délicieux qui lorgne sur les mystères à la Agatha Christie en ajoutant une bonne couche d’introspection personnelle.

Synopsis : Lilian Steiner est une psychiatre reconnue. Quand elle apprend la mort de l’une de ses patientes, elle se persuade qu’il s’agit d’un meurtre. Troublée, elle décide de mener son enquête.

D’aucuns avanceraient que le principal intérêt de Vie privée est de découvrir la grande Jodie Foster dans son premier grand rôle en français (bien qu’elle ait déjà joué un rôle secondaire dans la langue de Molière pour un film de Jean-Pierre Jeunet, Un long dimanche de fiançailles). Et c’est un peu vrai tant cette excellente actrice, aux choix de carrière ne connaissant presque aucune véritable faute de goût, est rare sur les écrans. Et quand on sait son amour pour la France et sa langue qu’elle sait parfaitement parler, il est vrai qu’on a envie de pouvoir en profiter sur le grand écran. Rebecca Zlotowski l’a fait et on n’est pas déçu du rôle qu’elle lui a écrit.

L’actrice américaine joue une psychanalyste un peu rigide se passionnant pour la mort d’une patiente et devenant enquêtrice à la Sherlock Holmes dans la capitale autour d’une myriade de seconds rôles français. Et tout cela a clairement un petit parfum de fantasme de cinéphile. Un fantasme exaucé tant Jodie Foster semble se régaler dans un univers et un phrasé tous deux presque nouveaux pour elle en tant que comédienne. Après la plutôt réussie quatrième saison de True Detective, elle semble vouloir explorer et on le lui rend bien. Elle empoigne ce rôle avec tout le métier et la conviction qu’on lui connaît et nous gratifie même d’une facette méconnue de son talent : elle est très drôle! Et c’est délicieux de la voir s’amuser dans Vie privée comme elle nous y amuse.

La tonalité du film semble mystérieuse et sombre à la lecture du synopsis. Mais la chanson de Talking Heads, Psycho Killer, plutôt lumineuse et pop du générique nous donne un petit indice que le film n’ira pas forcément dans ce sens. Et finalement, Vie privée lorgne parfois vers l’humour ou, plutôt, une sorte de fantaisie policière. On a l’impression d’être dans un roman d’Agatha Christie ou dans une histoire de Benoit Blanc de la saga À couteaux tirés mais sans l’aspect huis-clos. Il y a un mort, des suspects, une enquête en parallèle et quelques notes d’humour caustique nappées dans un mystère forcément tordu avec quelques pointes d’onirisme (d’ailleurs, ce dernier point n’est pas le versant le plus maîtrisé du film). Le tout aboutit à une œuvre aux contours singuliers et réjouissants la plupart du temps, malgré une intrigue un brin tarabiscotée.

Rebecca Zlotowski semble se bonifier avec le temps. La cinéaste avait commencé sa carrière avec des œuvres pas vraiment engageantes qui plaisaient plus aux critiques professionnels et aux festivaliers qu’aux simples spectateurs. Mais, après le futile mais sympathique Une fille facile, elle nous a subjugué avec le sublime drame Les Enfants des autres il y a deux ans. La cinéaste est de plus en plus éclectique, confirme avec ce Vie privée. Sa mise en scène est de plus en plus assurée et elle met en images cette histoire qu’elle a écrite avec un soin particulier qui lui donne un cachet rétro admirable.

La galerie de seconds rôles qui entoure l’actrice est au diapason. Si certaines ne font que passer ou n’ont pas grand-chose à jouer (Virginie Efira et Aurore Clément en premier lieu), d’autres emportent le morceau avec une scène (la trop rare Sophie Guillemin). S’il y en a un qui peut se délecter de jouer avec cette grande figure du septième art, c’est Daniel Auteuil avec qui elle forme un couple jubilatoire et touchant en partageant beaucoup de scènes. À eux deux ils captent une bonne partie des rires sincères qui égrainent la projection. Au final, c’est d’ailleurs ces aspects comiques et l’introspection personnelle vécue par le personnage qui importe plus que l’enquête. Une protagoniste passionnante et à la psychologie fouillée contenant autant de recoins que l’intrigue. On se régale donc des pérégrinations de cette détective en herbe qui semble perdre la tête. Un petit plaisir à déguster sans modération.

Bande-annonce – Vie privée

Fiche technique – Vie privée

Réalisatrice : Rebecca Zlotowski.
Scénaristes : Rebecca Zlotowski, Anne Berest et Gaelle Macé.
Production : Les films Velvet et France 3 Cinéma.
Distribution : Ad Vitam.
Interprétation : Jodie Foster, Daniel Auteuil, Mathieu Amalric, Vincent Lacoste, Virginie Efira, …
Genres : Policier.
Date de sortie : 26 novembre 2025.
Durée : 1h45.
Pays : France.

Deux Procureurs de Sergei Loznitsa : La beauté du cadre, l’enfermement du monde

Deux Procureurs : Sergei Loznitsa ausculte la mécanique du pouvoir dans un film aussi glacé qu’hypnotique. Le pouvoir, l’abus de pouvoir, l’absence de contre-pouvoir sont les thèmes brûlants évoqués sous couvert d’un retour sur la terreur stalinienne.

Synopsis de Deux Procureurs:  Union soviétique, 1937. Des milliers de lettres de détenus accusés à tort par le régime sont brûlées dans une cellule de prison. Contre toute attente, l’une d’entre elles arrive à destination, sur le bureau du procureur local fraîchement nommé, Alexander Kornev. Il se démène pour rencontrer le prisonnier, victime d’agents de la police secrète, la NKVD. Bolchevique chevronné et intègre, le jeune procureur croit à un dysfonctionnement. Sa quête de justice le conduira jusqu’au bureau du procureur général à Moscou. À l’heure des grandes purges staliniennes, c’est la plongée d’un homme dans un régime totalitaire qui ne dit pas son nom.

The Man who wasn’t there

Dans Deux Procureurs, Sergei Loznitsa s’attaque à la mécanique glaciale du stalinisme. D’un sujet historique, il tire une œuvre d’une beauté redoutable, où la forme devient le miroir du pouvoir. C’est un film sur l’ordre et le silence, sur la loi qui dévore ceux qui y croient encore.

Le film s’ouvre sur un plan fixe : dans la cour d’une prison, des détenus s’affairent autour d’un échafaudage, et un homme vu de dos les regarde. Le plan est fixe, et l’homme, immobile. Une scène qui dure. Cette silhouette pourrait être le spectateur, le réalisateur, le protagoniste ou n’importe quel témoin impuissant. Loznitsa plante d’emblée le décor d’un monde clos : cadres dans le cadre, portes, couloirs, grilles — tout ici évoque l’étouffement de l’humain dans la machine.

La couleur dominante, ce gris d’acier presque monochrome, glace la première partie du film. On y voit un vieil homme sans lacets ni ceinture, tenant son pantalon d’une main, un baluchon de l’autre. La tâche qu’on assigne à ce nouveau détenu est absurde et terrifiante : brûler les lettres adressées à Staline par ses codétenus. Jusqu’à ce qu’il découvre une lettre écrite avec sans doute le propre sang de l’auteur. Ce geste minuscule, sauver une lettre promise à la cendre, enclenche tout le récit.

Cette lettre parvient miraculeusement à Kornev, jeune procureur fraîchement nommé à Bryansk. Il s’interroge, s’indigne, décide de se rendre sur place. Son visage fermé contraste avec le monde bureaucratique qu’il représente : il croit encore à la loi dans un système qui l’a déjà vidée de sens. Kornev idéalise un stalinisme qui partait déjà à la dérive.

Devant la prison, Kornev passe à hauteur d’ une foule de femmes austères — mères, sœurs, épouses — qui attendent des nouvelles de leurs proches. Il ne les voit pas vraiment. Son regard est ailleurs, déjà tourné vers son devoir. Loznitsa filme ce passage comme un rituel : les femmes sont l’humanité qui reste au seuil, les hommes entrent dans la mécanique.

À l’intérieur, tout est contre lui. Les responsables évoquent les maladies, les “chancres contagieux” pour éviter toute rencontre. La métaphore est limpide : Stepniak, l’auteur de la lettre, l’“antisocial”, au sens stalinien, est traité comme un corps malade à isoler. Mais Kornev insiste, et finit par le rencontrer.  Kornev reconnaît le vieux bolchevik épuisé, un ancien intervenant à sa faculté. Entre eux, un dialogue impossible s’installe : l’un croit encore à la loi, l’autre sait déjà qu’elle n’existe plus.

Loznitsa filme ces échanges avec une rigueur presque picturale. Les visages sont figés, la lumière froide, l’humanité s’accrochant comme elle peut dans ce cadre déshumanisé.

Quand le jeune procureur décide de référer de ce qu’il a vu à ses supérieurs, son voyage vers la capitale marque un premier  basculement. C’est le seul moment où le film respire : la lumière traverse enfin le cadre. Par la fenêtre du train, on aperçoit un peu de ciel, un peu de nature. Le soleil caresse les visages fatigués des paysans à bord du train, apportant cette lumière, cette vie même qui manquaient tant jusque-là. En face de Kornev, un ancien combattant estropié   raconte ses péripéties avec force détails : un parcours du combattant pour atteindre Lénine afin d’obtenir une indemnisation, pour seulement constater qu’entretemps, ce dernier est décédé ! L’absurdité de ce timing, le « kafkaïsme » de la bureaucratie soviétique, la fascination des paysans pour ce chef, puis pour cet autre, Staline, celui-ci entouré d’un aigu culte de la personnalité, tout est transcrit dans une mise en scène minimaliste mais redoutablement efficace.

Arrivé à Moscou, Kornev gravit les escaliers interminables du ministère de la Justice. Un environnement bien différent , mais un même enfermement, cette fois-ci inscrit dans la verticalité des tranches hiérarchisées du pouvoir stalinien. Ces escaliers, filmés de haut, sont une métaphore évidente de ces hiérarchies. Le procureur général, figure réelle de l’histoire soviétique, n’est qu’un visage poli, impénétrable, que Kornev finit par atteindre après de très longues embûches. Loznitsa n’a en effet jamais peur d’étirer ses séquences, comme pour montrer toutes les difficultés subies par le peuple soviétique face à ce pouvoir totalitaire.

Le voyage de retour clôt la boucle. Même compartiment, même lumière, mais tout a changé. Les visages autour de Kornev sont trop souriants, trop aimables. Les conversations paraissent anodines, mais quelque chose cloche : le ton, le rythme, la fausse chaleur. Ce n’est plus un train, c’est une salle d’attente pour la chute. Ce n’est un secret pour personne, et surtout pas le spectateur, qu’en effet Kornev va subir à son tour l’arbitraire du pouvoir.

Sans violence, sans cri, le piège se referme. Kornev est arrêté, calmement, avec les mêmes mots qu’il utilisait lui-même. La caméra ne bouge pas. Un regard suffit. Et le dernier plan, celui d’une porte qui se referme sur la lumière, résume tout : un monde parfait, sans issue, où la justice a cessé d’exister.

Loznitsa filme la terreur avec la patience d’un peintre. Sa mise en scène ne cherche pas l’émotion mais la précision : le cadre devient loi, la lumière devient mensonge. Ce cinéma-là n’explique rien : il montre la perfection plastique d’un système qui broie tout ce qui dépasse.

Sous son apparente neutralité, Deux Procureurs est un cri silencieux. Loznitsa ne filme pas seulement le stalinisme : il parle de tous les pouvoirs qui, sous couvert d’ordre, installent la peur. En cela, son film est aussi contemporain qu’universel. Très contemporain et très universel, suivez mon regard… Un film froid, mais magnifique et nécessaire.

Deux Procureurs – Bande annonce

Deux Procureurs – Fiche technique

Titre original : Dva prokourora
Réalisateur : Sergei Loznitsa
Scénario : Georgy Demidov (roman), Sergei Loznitsa
Interprétation : Alexander Kuznetsov (Kornev), Anatoliy Beliy (Andrei Vyshinsky), Aleksandr Filippenko (Stepniak), Vytautas Kaniusonis (le gouverneur de la prison), Ivgeny Terletsky (le vieux détenu)
Photographie : Oleg Mutu
Montage : Danielius Kokanauskis
Musique : Christiaan Verbeek
Producteurs : Kevin Chneiweiss, Co-producteurs : Maria Baker-Choustova, Regina Bouchehri, Gunnar Dedio, Viola Fügen, Alise Gelze, Sergei Loznitsa, Vlad Radulescu, Birgit Rasch, Uljana Kim, Cécile Tollu-Polonowski, Michael Weber
Maisons de production : SBS Productions, Co-production : LOOKSfilm, Atoms & Void, White Picture, Avanpost, Studio Uljana Kim, The Match Factory, Rundfunk Berlin-Brandenburg (RBB)
Distribution : Pyramide Distribution
Durée : 117 min
Genre : Biographique/Policier/Drame/Historique/Mystère/Thriller
Date de sortie (France) : 05 Novembre 2025

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4

L’Inconnu de la Grande Arche : portrait d’un artiste intransigeant

À travers l’histoire méconnue de la Grande Arche de la Défense, Stéphane Demoustier signe le portrait d’un architecte intransigeant qui soulève de passionnantes questions sur la création et ses compromis. Derrière l’ambition de son projet, le film peine toutefois à trouver son souffle, oscillant entre caricatures et références appuyées, malgré quelques belles réussites de mise en scène.

Le dilemme de l’artiste

Alors que John Coltrane s’était fait huer lors d’un de ses concerts à Paris, on raconte que l’un de ses amis lui aurait lancé : « ils te sifflent parce que tu vas trop loin ». Et Coltrane lui aurait répondu : « non, ils me sifflent parce que je ne vais pas assez loin ». Apocryphe ou non, cette anecdote dit bien ce qui travaille tout artiste : faut-il s’adapter au public, ou ne rien céder de ses exigences ? C’est la question qui traverse le cas de cet architecte inconnu, ayant hérité du projet pharaonique de la Grande Arche de la Défense.

Tout cinéaste est confronté à cette question, ne serait-ce que pour des raisons économiques : je rêve d’une scène, mais elle est irréaliste au regard des moyens dont je dispose. Que faire ? La contrainte est souvent source de créativité, et bien des merveilles sont nées d’une obligation de « faire autrement ». Au cinéma, un Leos Carax a incarné le type même du créateur intransigeant avec ses Amants du Pont-Neuf : les producteurs, sans doute, s’en souviennent encore… A l’opposé, Luc Moullet ou Alain Cavalier ont défendu un « cinéma pauvre », capable de faire émerger la beauté d’une situation indigente. Les chefs d’œuvre de Bresson, qui n’alignent parfois qu’une dizaine de noms au générique, plaident en faveur de leur thèse.

S’adapter ou disparaître

Johan Otto von Spreckelsen est cet artiste qui n’entend rien céder de sa vision. Il a conçu un Cube, bordé de deux petites répliques, ornés de nuages flottants. Les nuages doivent être éthérés, les surfaces parfaitement planes, le marbre de la plus grande pureté. A l’Elysée, Jean-Louis Subilon supervise le projet tandis que la maîtrise d’œuvre est confiée à Paul Andreu – un architecte réputé, plutôt porté sur les aéroports jusque-là, qui accepte de se mettre aux ordres d’Otto. Tous deux ne vont cesser de s’opposer aux projets irréalisables techniquement ou trop dispendieux du créateur. Mais ce dernier a un allié de poids : le président Mitterrand lui-même. Un esthète qui, comme Otto, vise la beauté quel qu’en soit le prix. Peu importe qu’à la fin ce soit le contribuable qui paie ! Lorsqu’il va perdre les élections législatives, la donne va changer : Juppé va s’opposer à Mitterrand tout comme Subilon et Andreu ne cessaient de contrarier Otto.

S’adapter ou mourir, telle est la loi de toute espèce si l’on en croit Darwin. A la fin, c’est donc l’artiste qui va perdre. Otto avait conçu un cube, sa vision s’appuyant non sur le plein mais sur le vide. Le résultat, ce ne sera pas le vide du Cube mais le plein de la Grande Arche, soit la version trivialement matérielle du projet. L’architecte en fera une syncope : le mot s’impose car, pour Otto, le Cube était comparable à une œuvre musicale. Changerait-on une note à ce qu’a écrit Bach ? De la même façon, chaque détail compte pour Otto : chaque tranche d’une fresque même si on ne peut la voir dans son entier, la forme des fondations même si elles sont enfouies, s’opposer au traitement du marbre même si celui-ci sera invisible. C’est ce qu’explique Otto à Andreu lorsqu’il lui fait visiter l’église qu’il a conçue : il a maîtrisé chaque détail du projet. Qu’il s’agisse d’un lieu de culte n’est pas anodin : pour Otto, l’art relève du spirituel. On ne s’étonnera pas qu’il ait eu l’oreille de Mitterrand dont on se rappelle la phrase peu avant de mourir : « je crois aux forces de l’esprit ».

La défaite d’Otto est ambivalente puisque elle peut aussi être vue comme le triomphe de l’art comme absolu, celui qui ne se laisse pas corrompre. Un exemple pour les jeunes étudiants venant clore le film, qui fera donc peut-être des petits ?…

Un héros anachronique

Le Danois est comme un chien dans un jeu de quilles : incongru et gênant. Il refuse de prendre l’avion (ironique lorsqu’on travaille avec un concepteur d’aéroports), s’oppose à l’informatique, ne quitte pas ses sandales – quitte à les mettre avec des chaussettes. Il a fait parvenir un projet sans donner son contact téléphonique (là, le spectateur tique un peu tout de même), ce qui oblige à partir à sa recherche au fin fond du Danemark. Même la question du langage dit son acculturation toute relative : il parle français mais avec difficulté, recourant souvent à l’anglais pour se faire comprendre. Otto est aussi d’une autre époque : son voyage en Italie l’exprime bien, lorsque ses interlocuteurs lui annoncent que Michel-Ange lui-même utilisa le marbre de leur carrière. Notre héros agit comme les artistes de la Renaissance, auxquels une commande du Roi donnait tout pouvoir.

Ce type de personnage fascine par la force de sa volonté. Lorsqu’il jettera l’éponge, Subilon et Andreu viendront lui reprocher de les laisser tomber mais ils lui diront aussi leur admiration. Quant à Mitterrand, il lui donne sans cesse raison dans les arbitrages qu’on lui soumet. Symboliquement, le monarque s’agenouille devant la maquette du Cube, pour en apprécier la perspective, avant d’aller se crotter les bottes pour démontrer que le marbre choisi par Otto n’est pas glissant. Les très pragmatiques gens de droite, en revanche, n’ont aucune considération pour cet artiste plutôt vu comme un illuminé inconséquent.

Une telle obstination comporte un risque, celui de sombrer dans la folie. Lorsque sa femme, assistante indispensable, lui lancera qu’il est devenu « amoureux de son Cube », ce sera le début de la fin. Plus fragile que le verre de l’Arche, elle rentrera au Danemark après que son mari lui aura crié dessus.

Outrances et poncifs

On le voit, le film de Stéphane Demoustier pose de belles questions. Hélas, le traitement qu’il donne de son sujet n’est pas à la hauteur des enjeux qu’il a choisi de poser. Les deux premiers opus du cinéaste, La fille au bracelet et Borgo, souffraient des mêmes travers.

En premier lieu, le film est passablement caricatural. Les Danois sont des sages, ils ont tout compris. La bureaucratie française est d’une telle lourdeur qu’elle rend les artistes « inhibés ». Les deniers publics sont gérés sans aucune rigueur, au point de se tromper d’un zéro dans le contrat, déjà mirobolant, de l’heureux élu. Un simple grutier un peu malin peut imposer ses conditions au décidément très bêta Subilon. La droite est bas du front, incapable de comprendre une vision artistique, uniquement préoccupée par le business. L’architecte, pourtant reconnu dans son pays, au moins pour pouvoir enseigner à l’Université, finit sans la moindre tombe, comme les SDF, et ce, alors que son épouse, richissime grâce aux royalties de l’Arche, est toujours de ce monde… Injustifiable. Borgo, de la même façon, alignait comme des perles les clichés sur la Corse.

L’interprétation participe de cette outrance, avec le personnage de Subilon joué par un Xavier Dolan grimaçant, dans la lignée du Christian Clavier des Visiteurs ou des Bronzés. Le film de Demoustier n’est pourtant pas une farce, même si le premier quart d’heure du film pouvait le laisser penser. Michel Fau en Mitterrand ne convainc pas davantage, notamment si l’on a en tête la composition de Michel Bouquet dans Le Promeneur du Champ de Mars de Guédiguian. Quant à la musique, illustrative et de peu d’intérêt, elle contribue à banaliser le film.

Entre Ruben Östlund et Brady Corbet

Cet Inconnu de la Grande Arche évoque irrésistiblement deux films, comparaison qui ne joue pas en sa faveur.

Le premier, c’est The Square de Ruben Östlund. Du Carré au Cube il n’y a qu’un pas, et l’on pourra trouver les exigences d’Otto par moments aussi vaines que les élucubrations des artistes contemporains dans The Square. Le choix de Claus Bang dans le rôle principal est un autre clin d’œil – l’acteur fait d’ailleurs merveille autant dans ce rôle d’homme intègre qu’il le faisait dans le mâle perturbé du film suédois. Enfin, dans la scène finale du cimetière, l’homme qui aiguille Subilon et Andreu cherchant sa sépulture, parle du quartier – « the square » – des indigents.

Pourquoi pas, mais le film de Demoustier n’est pas aussi clairement sarcastique que celui du Suédois multi-palmé. Son Inconnu n’en a ni la drôlerie, ni la noirceur. Entre réalisme documentaire, pamphlet et comédie, le ton du film n’est pas clairement assumé. Peut-être est-ce là que réside son manque de force.

Le second, c’est The Brutalist de Brady Corbet : l’histoire d’un architecte juif ayant fui le nazisme, qui va défendre son grand œuvre envers et contre tous les obstacles dressés par l’Amérique. Même interrogation sur les concessions en art, même portrait au vitriol d’une société mercantile, même chute dans la folie, même visite d’une carrière de marbre italienne, même dégâts créés par l’obsession d’un artiste sur la vie de famille, même déchéance finale pour celui qui a refusé de s’adapter. La question de l’antisémitisme en moins, le film de Demoustier marche sur ces pas.

Force est de constater qu’il n’a pas du tout le souffle du film de Corbet. Ironiquement, ce manque d’envergure colle parfaitement à son sujet : le film de Demoustier, c’est un peu la Grande Arche dans ce qu’elle advint par opposition au projet poétique du Danois !

Quelques belles qualités de fabrication

A défaut de vision, le film a tout de même pour lui quelques belles réussites, relevant de la « fabrication » – Paul plutôt qu’Otto. La reconstitution des années 80 force l’admiration, qu’il s’agisse des voitures d’époque sillonnant les Champs Élysées (bloquées pour cela pendant trois heures un dimanche matin) ou des très discrets effets spéciaux permettant de faire revivre la Grande Arche en construction à partir de photos de l’époque – on regrettera simplement que ce souci de réalisme amène à un usage immodéré de la clope, béquille pour les acteurs qui n’a rien d’incontournable, même lorsqu’on se soucie de crédibilité.

Quelques raccords sont malicieux : le cube sur la maquette enchaîne sur un appât de pêche manipulé par Otto, un bloc de marbre devient une tranche de lard aux couleurs similaires, la jeune Italienne ayant légèrement ouvert son décolleté fait place à une sculpture mettant en scène une femme nue (raccord qui fait sens puisque la jeune femme fera en effet des avances discrètes à Otto qui, tout aussi intègre dans ce domaine-là, les refusera).

Enfin, saluons le format carré, très tendance dans le cinéma contemporain. Il est ici parfaitement justifié par le sujet.

En conclusion

De film en film, le profil de Stéphane Demoustier se précise : celle d’un cinéaste inspiré dans le choix de ses sujets, réalisant des films intelligents mais manquant d’une véritable puissance de geste. Un artisan plus qu’un artiste. Son film n’aurait sans doute pas été du goût d’Otto. Il n’a d’ailleurs pas plu à sa femme : elle a intenté un procès à L’Inconnu… malgré la précaution juridique la concernant au début du film. Une façon d’être fidèle à la mémoire de l’architecte danois ?

On pourra lire en complément l’éclairage d’Ariane Laure rédigé à Cannes

L’Inconnu de la Grande Arche : Bande-annonce

L’Inconnu de la Grande Arche : fiche technique

Réalisation : Stéphane Demoustier
Scénario : Stéphane Demoustier d’après le roman de Laurence Cossé « La Grande Arche » © Editions Gallimard 2016
Interprètes : Claes Bang, Sidse Babett Knudsen, Michel Fau
Image : David Chambille
Son : Julien Sicart Tan-Ham
Décors : Catherine Cosme
Costumes : Camille Rabineau
Montage : Damien Maestraggi
Musique : Olivier Marguerit
Société de production : Ex Nihilo (Muriel Meynard)
Coproduction : Zentropa (Danemark)
Distribution : Le Pacte
Pays de production : France
Genre : Drame
Durée : 1h44

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3.4

Les algorithmes décident-ils de nos paris ? L’ombre de l’IA dans le iGaming

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L’intelligence artificielle ne se limite plus aux assistants vocaux ou aux recommandations de films. Dans le iGaming, elle agit en coulisses, affinant les offres, prédisant les comportements et parfois influençant les décisions de mise. Ce n’est pas une théorie du complot, mais une réalité numérique discrète, déjà intégrée dans la majorité des plateformes. Le secteur des jeux en ligne a vu ces cinq dernières années une explosion des outils d’analyse basés sur l’IA, capables de traiter en quelques secondes ce qu’un opérateur humain mettrait des heures à comprendre.
Homme en réalité virtuelle devant un code informatique vert

Comment les algorithmes lisent nos habitudes

Chaque clic, chaque session de jeu ou pause prolongée alimente des modèles prédictifs. Ces données servent à comprendre quand un joueur risque de quitter une partie ou, au contraire, quand il est plus enclin à miser davantage. Les algorithmes ajustent ensuite les suggestions : nouvelles machines, bonus ciblés, rappels subtils. En moyenne, une plateforme moderne analyse plus de 10 000 événements par joueur et par mois.

Les systèmes d’IA s’appuient sur des tableaux croisés qui incluent :

  • fréquence et durée des sessions ;
  • type de jeux préférés (machines à sous, live casino, paris sportifs) ;
  • montants moyens des mises ;
  • réactions aux promotions, aux pertes ou aux gains rapides.

Ce profilage n’est pas seulement marketing : il optimise aussi la sécurité. Les signaux de jeu compulsif sont détectés plus tôt, permettant d’envoyer des alertes ou de limiter l’accès temporairement. Certaines IA, comme celles développées sur TensorFlow ou PyTorch, apprennent à repérer des micro-comportements répétitifs (clics impulsifs, séries de dépôts rapides) et les classent comme indicateurs de risque. En pratique, l’IA sert autant au divertissement qu’à la prévention.

Expérience personnalisée et approche innovante de Leon Bet

Le site Leon Bet intègre ce type d’analyse pour proposer une expérience fluide et cohérente. L’algorithme adapte l’interface selon les habitudes de jeu : chargement plus rapide des sections favorites, recommandations ajustées, affichage clair des statistiques et bonus pertinents. Ce moteur de personnalisation repose sur des matrices de similarité, comparant vos préférences à celles de milliers d’autres profils anonymisés.

L’utilisateur y trouve aussi des outils pratiques :

  • suivi précis des mises et des gains ;
  • historiques détaillés filtrables par date ou jeu ;
  • indicateurs de performance (RTP moyen, temps passé, taux de réussite) ;
  • filtres de recherche et notifications intelligentes.

L’ensemble donne un tableau précis du comportement du joueur, sans sensation d’intrusion. Le système apprend, mais reste discret. Cette approche équilibre performance et confort, un atout rare dans un marché souvent saturé par la publicité agressive. L’objectif est simple : moins d’interruptions, plus de clarté et une meilleure gestion du temps passé.

La frontière entre aide et influence

L’IA prédit ce que nous allons jouer, mais jusqu’où doit-elle aller ? Certains experts évoquent un risque de dépendance algorithmique : les recommandations pourraient renforcer les schémas de mise impulsive. Pourtant, bien configurée, cette technologie peut jouer un rôle inverse — celui de guide rationnel. Elle peut, par exemple, proposer un rappel après un certain nombre de tours ou suggérer une pause lorsque le rythme s’accélère trop.

Voici trois zones où cette frontière devient floue :

  1. Personnalisation des bonus. Trop précise, elle peut pousser au jeu prolongé.
  2. Notifications comportementales. Utiles pour prévenir l’ennui, mais risquent de ressembler à des incitations.
  3. Optimisation de la fidélité. Les offres calculées sur mesure augmentent la rétention, parfois au détriment de la maîtrise du joueur.

Selon l’Observatoire des jeux en ligne, près de 37 % des plateformes européennes utilisent aujourd’hui des algorithmes prédictifs pour ajuster leurs offres de fidélité. Les régulateurs imposent donc des garde-fous, exigeant une explication claire des traitements de données et la possibilité de désactiver le profilage personnalisé.
Joueur esport professionnel avec casque jouant à un tournoi virtuel

Les coulisses des modèles prédictifs

Derrière une simple recommandation de jeu, il y a souvent un réseau neuronal entier. Ces systèmes croisent plusieurs types d’informations : historiques de sessions, variables démographiques, contexte horaire, parfois même la météo. Un joueur qui se connecte plus souvent un dimanche soir n’aura pas le même flux de contenus qu’un joueur actif en semaine. L’IA évalue aussi la volatilité des jeux et le niveau de risque que le joueur semble rechercher.

Exemple simplifié de corrélations typiques :

Donnée observée Réponse de l’algorithme
Plusieurs petites mises consécutives Proposition d’un jeu à faible volatilité
Longue inactivité Envoi d’un bonus de retour modéré
Pertes fréquentes Suggestion de limites personnalisées
Multiples dépôts rapides Alerte de comportement à risque

Dans certains cas, l’IA ajuste même la vitesse d’affichage des jeux ou la fréquence des notifications selon la concentration estimée du joueur. Ces ajustements en temps réel améliorent la rétention et la satisfaction, mais demandent un calibrage constant. Un excès de précision peut rendre l’expérience trop dirigée, presque prévisible.

Transparence, outils et choix du joueur

Les plateformes les plus respectées tendent à clarifier l’usage de leurs algorithmes. Certaines affichent les paramètres de recommandation ou la logique de calcul des bonus. Ce type de transparence renforce la confiance et encourage un rapport plus équilibré entre joueur et système.

Pour garder le contrôle, le joueur peut :

  • consulter régulièrement son historique et ses statistiques ;
  • définir ses propres limites de mise ;
  • désactiver certaines recommandations personnalisées ;
  • utiliser des outils d’auto-exclusion ou des rappels de temps de jeu ;
  • privilégier les sites qui communiquent clairement sur leurs pratiques IA.

Une astuce souvent négligée consiste à surveiller le ratio RTP (Return to Player) : un RTP de 96 % signifie que pour 100 € misés, le jeu rend en moyenne 96 €. C’est une donnée clé que certaines plateformes affichent désormais directement, permettant d’évaluer le risque réel d’un jeu avant de miser.

En fin de compte, l’intelligence artificielle n’est ni un ennemi ni un allié absolu. C’est un outil. Bien utilisé, il affine l’expérience et sécurise le jeu. Mal calibré, il peut orienter sans qu’on s’en aperçoive. Le futur du iGaming dépendra moins des algorithmes eux-mêmes que de la manière dont ils seront expliqués, encadrés et choisis par les joueurs.

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