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Predator : Badlands – le masque et la honte

Dan Trachtenberg, qui avait déjà relancé la franchise avec Prey et Predator : Killer of Killers, revient avec Predator : Badlands, un projet plus ambitieux visuellement et narrativement. Sous l’impulsion de Disney, le cinéaste élargit le terrain de jeu, en explorant un monde alien vaste, hostile et peuplé de créatures inédites, tout en plaçant un Predator au centre de l’histoire. Cette bascule de perspective, où la créature légendaire devient protagoniste, constitue le cœur de l’originalité du film mais modifie profondément la dynamique de la saga.

Passé son exposition express, le film affiche son ambition : un monde alien immense et imprévisible, où la faune et la flore se révèlent être de véritables armes à tuer – herbes tranchantes, chenilles explosives, salives d’animaux acides. Ce décor vivant devient un terrain de chasse et de survie où chaque mouvement peut être fatal. Trachtenberg y déploie une liberté créative rare, exploitant le potentiel visuel et sensoriel de cet univers hostile. Le réalisateur s’appuie également sur la mythologie élargie des Predator, puisant dans les romans et récits de l’univers étendu : les Yautja y sont nommés, leur langage et leurs rituels autour de la fierté guerrière enfin explorés. Cette dimension culturelle confère au film une profondeur inattendue et replace le chasseur légendaire dans une lignée presque mythologique.

Le récit suit Dek (Dimitrius Schuster-Koloamatangi), un Yautja marginalisé, poussé par l’humiliation et la honte à prouver sa valeur. Héros tragique, il part traquer un prédateur qu’il croit capable de panser sa fierté brisée et d’obtenir enfin la reconnaissance de son père, figure autoritaire qui ne jure que par la force et la mort. Ce postulat, qui évoque immanquablement Prey du même réalisateur, renoue aussi avec la transformation de Dutch dans le film de McTiernan. Pourtant, malgré un cadre inédit, Badlands se heurte à une limite : celle de recycler les motifs identitaires de la saga sans parvenir à leur donner une réelle portée nouvelle. L’intrigue avance par fragments convenus, et la mise en scène, si inventive visuellement, peine à insuffler un véritable vertige narratif. On admire la volonté, on regrette la vibration.

Le monstre apprivoisé

Un autre déséquilibre provient de l’humour, principalement incarné par l’androïde Thia (Elle Fanning), qui désamorce souvent la tension. Ce qui aurait pu devenir une relation subtile entre deux êtres en quête de sens se transforme trop fréquemment en digression mécanique. Thia, pourtant conçue comme vectrice d’émotion et témoin de la fragilité du monstre, finit reléguée à un rôle de sidekick fonctionnel. Son appartenance à la Weyland-Yutani, qui aurait pu enrichir la toile de fond d’une nouvelle rencontre entre Alien et Predator, reste à l’état de clin d’œil. Autour d’elle gravite Bud, sorte de mascotte sauvage censée incarner un lien primitif – entre le mignon et le féroce, tel un Stitch ou un bébé Groot bipolaire –, mais dont la présence accentue parfois le déséquilibre de ton. Le film hésite sans cesse entre tension et tendresse, entre drame et divertissement calibré.

Ce choix de placer le Predator au centre du récit demeure pourtant risqué et audacieux. Mais ce renversement s’accompagne d’un paradoxe : à force d’humaniser la créature, on en atténue la menace. Là où le Predator incarnait jadis la peur invisible, implacable, il devient ici un héros vulnérable, presque attendrissant. Cette mutation, proche de celle opérée dans The Mandalorian, divise forcément. Le mythe s’efface peu à peu derrière la figure du protagoniste. Là où le Predator incarnait jadis une peur impalpable, il devient ici un héros mélancolique, presque attendrissant, que le film observe avec une empathie sincère mais désarmante.

C’est dans cette approche ambiguë que Badlands dévoile, malgré lui, son thème le plus fort : celui du double à abattre. Les adversaires que Dek et Thia affrontent ne sont que les reflets d’eux-mêmes – autant de projections de leur honte, de leur servitude, de leur peur de l’échec. La chasse devient dès lors intérieure, presque spirituelle : tuer l’autre, c’est tenter de se libérer de soi. Et c’est dans cette quête paradoxale que naît une forme d’émancipation, non pas par la domination mais par la solidarité. Dek, Thia et l’animal Bud composent ainsi une meute recomposée, improbable mais nécessaire, où la survie passe par la reconnaissance mutuelle. Ce motif aurait pu porter le film vers une dimension quasi mythique, s’il n’était pas dilué par des ruptures de ton et un excès d’illustration numérique.

Au final, Predator : Badlands impressionne davantage par ses intentions que par ses aboutissements. Spectaculaire, souvent inventif, mais rarement bouleversant, le film s’impose comme un geste intermédiaire : entre hommage sincère et relance hésitante, entre mythe revisité et blockbuster sous contrôle. Trachtenberg semble vouloir concilier profondeur et grand spectacle, mais son film reste suspendu entre les deux, incapable de choisir son camp.

Predator : Badlands – bande-annonce

Predator : Badlands – fiche technique

Réalisation : Dan Trachtenberg
Scénario : Patrick Aison, d’après une histoire de Dan Trachtenberg et Patrick
Interprètes : Elle Fanning, Dimitrius Schuster-Koloamatangi
Photographie : Jeff Cutter
Costumes : Ngila Dickson
Décors : Ra Vincent
Montage : Stefan Grube, Dan Trachtenberg
Supervision des effets visuels : Olivier Dumont
Musique : Sarah Schachner, Benjamin Wallfisch
Producteurs : John Davis, Dan Trachtenberg, Marc Toberoff, Ben Rosenblatt et Brent O’Connor
Sociétés de production : Davis Entertainment, Lawrence Gordon Productions, Toberoff Entertainment
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : 20th Century Studios
Durée : 1h46
Genre : Science-fiction, Action
Date de sortie : 5 novembre 2025

Predator : Badlands – le masque et la honte
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2.5

FFCP 2025 : The Ugly, ou la beauté subjective

Présenté au TIFF 2025, The Ugly, Yeon Sang-Ho abandonne l’ampleur spectaculaire de ses blockbusters fantastiques pour un thriller psychologique intimiste et glaçant. Adapté de son propre roman graphique, le film explore la marginalisation, la violence sociale et le poids des apparences à travers le destin tragique d’une femme stigmatisée pour son visage. Entre suspense, drame familial et réflexion sociale, Yeon interroge la laideur de l’humanité et les standards qui déterminent ce qui est aimé… ou méprisé.

Connu pour avoir réalisé Dernier train pour Busan, Yeon Sang-Ho n’a pas toujours su rebondir à la hauteur de son film de zombies, mêlant avec une rare complexité le grand spectacle, le drame familial et la satire sociale. Après s’être aventuré dans des blockbusters fantastiques avec Psychokinesis, Peninsula (préquelle de Dernier train pour Busan) et Jung E, le cinéaste revient cependant à quelque chose de plus viscéral et intimiste avec le thriller Revelations. The Ugly s’inscrit dans cette continuité, rappelant la froideur de ses premiers longs-métrages comme The Fake, où la religion agit comme une entité oppressive face aux individus influençables. Adapté de son propre roman graphique Face, ce nouveau film poursuit la réflexion sur la laideur de l’humanité, tout en abordant la marginalisation et le jugement social.

Le récit se déploie dans un enchaînement croisé entre deux époques, à travers les confessions de ceux qui ont côtoyé l’épouse d’un maître artisan de sceaux aveugle, Yeong-gyu (Kwon Hae-hyo). Reconnue, moquée et humiliée pour son visage « laid et hideux », elle disparaît alors que son fils, Dong-hwan (Park Jeong-min), n’est qu’un nourrisson. Quarante ans plus tard, la découverte de ses ossements déclenche une enquête menée par Dong-hwan et une journaliste qui traque le scoop sur les circonstances de sa disparition. La mère, dont le visage est volontairement caché, devient le prisme par lequel Yeon Sang-Ho explore la cruauté de la société sud-coréenne et ses standards de beauté, désormais reconnus au-delà de ses frontières, et utilisés comme vecteur d’intimidation envers ceux considérés comme « différents ».

La parade des monstres

À travers ce traitement, le film rappelle l’esprit de classiques comme Freaks ou A Different Man, où la différence physique ou sociale devient révélatrice d’une humanité souvent monstrueuse et d’un rapport de force injuste. Comme dans ces œuvres, la laideur n’est pas un simple trait physique mais une étiquette sociale qui détermine l’acceptation, le respect ou le mépris.

La première heure de The Ugly est remarquable : suspense, tension et révélations s’enchaînent avec fluidité, et les dialogues qui accompagnent les flashbacks sont suffisamment bien amenés pour ne pas casser le rythme, malgré un chapitrage quelque peu artificiel et superflu. Cependant, au-delà de ce premier acte, le récit devient plus linéaire et prévisible, et l’attention du spectateur peut fléchir. Néanmoins, Yeon Sang-Ho parvient à densifier sa réflexion sur le féminicide et la violence structurelle envers les femmes dans les dernières minutes, où la vérité éclate brutalement, comme un coup de marteau, avec des conséquences irréversibles pour les personnages.

En termes de qualités, le film séduit par son approche intimiste, la profondeur des performances – notamment Park Jeong-min dans son double rôle et Kwon Hae-hyo dans celui du père aveugle –, et son exploration des thèmes universels que sont le jugement social, l’héritage familial et la marginalisation. Le choix de dissimuler le visage de la mère intensifie le mystère et met en lumière le poids des apparences sur les individus. Du côté des limites, le rythme inégal et la prévisibilité du twist peuvent frustrer certains spectateurs, et la narration repose parfois un peu trop sur des dialogues explicatifs avant d’être illustrés dans des flashbacks.

En définitive, The Ugly est un thriller psychologique qui, malgré ses défauts, s’impose comme une réflexion lucide et viscérale sur la laideur de l’humanité et les injustices liées à l’apparence. Comme le rappelle la citation centrale du film : « Ce qui est beau est respecté. Ce qui est laid est méprisé. »

Ce film est présenté en clôture du FFCP 2025.

The Ugly : bande-annonce

The Ugly : fiche technique

Titre original : 얼굴
Réalisation : Yeon Sang-ho
Scénario : Yeon Sang-ho, d’après son propre roman graphique Face (2018)
Interprètes : Park Jeong-min, Kwon Hae-hyo, Han Ji-hyun
Photographie : Pyo Sang-woo
Montage : Park Joo-ae
Décors : Lee Mok-won
Costumes : Kim Kyeong-mi
Son : Kim Seok-won
Musique : Chai Min-joo
Producteurs : Yang Yoo-min, Yeon Sang-ho
Production : Wow Point
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Plus M Entertainment
Distribution France : KMBO
Durée : 1h42
Genre : Thriller
Date de sortie : 4 mars 2026

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

FFCP 2025 : Hi-Five, héros malgré eux

Avec Hi-Five, le réalisateur Kang Hyeong-chul (Sunny, Swing Kids) signe une comédie d’action qui entend revisiter le mythe du super-héros à la sauce coréenne : cinq individus ordinaires, ayant reçu des greffes d’organes, se découvrent soudain des pouvoirs extraordinaires. L’idée est séduisante, et pourrait offrir une belle variation sur la question du don, de la seconde chance ou du pouvoir partagé. Mais très vite, la légèreté que revendique le film se transforme en une forme de naïveté.

Avant tout, Hi-Five s’inscrit dans un contexte de satire sociale propre au cinéma coréen contemporain, où la comédie se mêle souvent à une critique implicite du système. Les cinq protagonistes – un scénariste raté, une ancienne championne de taekwondo, une vendeuse ambulante, un manager d’usine et un frimeur – incarnent chacun une forme d’échec ou de marginalité. Leur union forcée, après avoir reçu les organes d’un même donneur, les confronte à un antagoniste inattendu : un gourou religieux, manipulateur et mégalomane, prêt à tout pour récupérer les « fragments divins » qu’il estime lui appartenir. Ce méchant, à la fois absurde et inquiétant, donne au film un relief particulier : sous la farce se cache la peur bien réelle des dérives sectaires et de la récupération du sacré à des fins personnelles.

Comme les cinq doigts d’une main

Le film veut être drôle, tendre et spectaculaire à la fois. Le problème, c’est qu’il ne choisit jamais vraiment. Les scènes d’action oscillent entre la parodie assumée et la maladresse technique ; les dialogues comiques, souvent appuyés – notamment avec un père trop collant pour sa fille – cassent la tension dramatique avant qu’elle ne s’installe. Il en résulte un objet hybride, à mi-chemin entre cartoon et série télé, où les enjeux semblent systématiquement désamorcés par la bouffonnerie.

Cette approche pourrait fonctionner si l’ironie était pleinement assumée, comme dans Kick-Ass ou Les Gardiens de la Galaxie, mais Hi-Five demande à son spectateur une forme de candeur presque enfantine pour adhérer à son univers. Or, cette innocence forcée finit par créer une distance : on sourit, parfois, mais on peine à croire à ce qui se joue. La scène où le scénariste raté joue de la flûte avec la jeune combattante de taekwondo à distance et en symbiose, ou encore celle du bouche-à-bouche improvisé, illustrent le parfait équilibre que Kang Hyeong-chul tente de maintenir dans sa comédie d’action, où l’on peut pleinement respirer aux côtés de personnages qui se révèlent ordinaires malgré leurs grands pouvoirs et leurs grandes responsabilités.

Le film parvient à rendre ses protagonistes sympathiques, notamment grâce à la présence de Ra Mi-ran et Ahn Jae-hong, qui insufflent un vrai naturel à leurs rôles. Mais derrière leurs bons mots et leurs situations cocasses, on devine le potentiel émotionnel d’une histoire plus profonde – celle de personnes abîmées qui se reconstruisent par le don d’un autre. Ce fil dramatique, pourtant riche, est rapidement sacrifié sur l’autel du divertissement grand public. Le scénario ne creuse ni les motivations du groupe ni les implications du don d’organe : tout semble réduit à un prétexte pour enchaîner des gags visuels et des affrontements gentiment absurdes.

Une folie contenue

Visuellement, Hi-Five fait ce qu’il peut avec ses moyens et son savoir-faire : les effets spéciaux, souvent datés, trouvent pourtant une certaine justesse lors d’une course-poursuite à bord d’un chariot de yaourt, où l’inventivité visuelle rejoint enfin la folie du concept. Mais tout n’est pas au même niveau. Leur utilisation dans des séquences qui n’avaient pas besoin d’être davantage exagérées dessert parfois le film et son ton. Reste qu’il ne s’agit pas ici de rivaliser avec l’esthétique froide d’un Marvel, au style lisse et sans idée de mise en scène. Kang Hyeong-chul, lui, a des idées qui foisonnent, mais elles sont souvent plombées par un humour trop envahissant. Même le message implicite du film – la solidarité, la résilience, la valeur du collectif – reste superficiel, perdu entre deux blagues et un ralenti maladroit. On ressort avec le sentiment d’avoir assisté à une parodie involontaire plutôt qu’à une relecture inspirée du genre.

Hi-Five n’est pas un film désagréable. Au contraire, il a du cœur, un rythme correct et une sincérité certaine. Mais il repose sur une tonalité si candide, si volontairement « gentille », qu’il finit par s’épuiser dans son propre excès de bonne volonté. Là où il voulait offrir une bouffée d’air frais, il se contente d’une légèreté artificielle, presque désincarnée.

Un divertissement sympathique, sans doute, mais qui exige du spectateur qu’il suspende non seulement son incrédulité… mais aussi son exigence.

Ce film est présenté en section Évènements au FFCP 2025.

Hi-Five : bande-annonce

Hi-Five : fiche technique

Titre original : 하이파이브
Réalisation : Kang Hyoung-chul
Scénario : Kang Hyoung-chul
Interprètes : Lee Jae-in, Ahn Jae-hong, Yoo Ah-in, Ra Mi-ran
Photographie : Choi Chan-min
Montage : Nam Na-young
Décors : Kim Byeong-han
Costumes : Choi Eui-young
Musique : Kim Joon-seok
Producteurs : An Hee-jin, Lee An-na
Production : Annapurna Films
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Next Entertainment World
Durée : 2h
Genre : Comédie, Fantastique, Action

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

FFCP 2025 : My Missing Aunt, mémoire des silences

Pendant sept années, la cinéaste sud-coréenne Yang Juyeon a patiemment façonné My Missing Aunt, un documentaire aussi intime que politique. Le film s’inscrit dans une démarche de mémoire. Il s’agit pour la réalisatrice de remonter à la surface l’existence effacée de sa tante, Jiyoung, disparue par suicide il y a plus de quarante ans, et de comprendre les mécanismes du silence familial qui ont entouré sa mort.

Ce long processus d’enquête et de création s’impose comme un acte contre l’oubli, mais aussi comme une tentative de réconciliation entre les générations.

De cette quête intime naît peu à peu une portée collective. L’entreprise de Yang Juyeon ne se réduit pas à un deuil personnel : elle résonne comme une réflexion sur la place des femmes dans la société coréenne, sur ces voix féminines souvent reléguées à la marge, tues au nom d’une harmonie familiale ou sociale. Le film se tisse d’entretiens, de vieilles photographies, de documents retrouvés, mais aussi des confessions du père de la réalisatrice, qui admet avoir été favorisé dans son enfance par un père conservateur, au détriment de sa sœur aînée. Cette parole tardive, bouleversante, met à nu la persistance d’un patriarcat structurel où la hiérarchie des sexes continue de modeler les existences et de justifier l’invisibilisation des femmes.

Ainsi, le souvenir de Jiyoung devient le point d’ancrage d’un propos plus vaste. Yang Juyeon, connue pour son engagement en faveur des droits des femmes en Corée du Sud, inscrit ici sa démarche dans une perspective féministe affirmée. En évoquant le féminicide dont les femmes sont victimes, elle dépasse la sphère familiale pour dresser le constat d’une société où la violence faite aux femmes demeure trop souvent occultée, où les récits féminins s’effacent dans le silence collectif aussi sûrement que dans les albums de famille.

C’est pourtant dans la forme que le film trouve sa respiration la plus singulière. L’usage subtil et poétique de l’animation ouvre une brèche dans la matière du réel. Ces séquences suspendues, aux contours tremblés, réinventent la présence de Jiyoung. À travers elles, la réalisatrice fait de la mémoire un territoire mouvant, un rêve éveillé où le passé semble s’éclairer depuis l’intérieur.

Renaître de l’oubli

Ces apartés, où la réalisatrice semble se recueillir, permettent alors au film de s’alléger. Les dessins de Yang Hong-ji flottent comme des poussières de lumière dans la pénombre des archives. Jiyoung renaît en silhouette d’encre et de vent. Sa voix retrouvée glisse entre les images, comme si la mémoire, fatiguée du silence, décidait enfin de parler à travers le trait. L’animation devient alors langage de l’indicible, pont entre les vivants et les disparus, là où la parole seule ne suffit plus. Cette dimension onirique confère au film une douceur inattendue, une manière de respirer au milieu du poids du réel.

Car My Missing Aunt, par sa gravité même, peut parfois se révéler pesant. Yang Juyeon veut comprendre, réparer, témoigner – tout à la fois. Et cette ambition, si nécessaire aujourd’hui, tend parfois à alourdir le récit, à resserrer son souffle autour de la douleur. Le film ne laisse guère d’espace au silence contemplatif, à la simple dérive émotionnelle. C’est peut-être là sa limite : un excès de lucidité, de conscience politique, qui empêche parfois l’émotion brute d’affleurer.

Mais cette intensité même est aussi sa force. My Missing Aunt demeure avant tout une œuvre de transmission : un film-mémoire où la douleur devient résistance. En cherchant à comprendre les raisons du mutisme familial, Yang Juyeon interroge la culpabilité, la filiation, et la possibilité de réconcilier les vivants avec leurs morts.

Dans la lueur tremblée de ses images animées, une vérité s’ébauche : « raconter Jiyoung, c’est lui rendre la voix qu’on lui a refusée ». Et raconter les femmes effacées, en Corée du Sud comme ailleurs (Black Box Diaries), c’est toujours résister à la honte, au silence et à la disparition.

Ce film est présenté en section Portrait au FFCP 2025.

My Missing Aunt : bande-annonce

My Missing Aunt : fiche technique

Titre original : 양양
Réalisation : Yang Juyeon
Photographie : Park Swan, Ko Duhyun
Montage : Lee Jinju, Veronica SCOTTI, Lee Yeonjung
Musique : Lee Minhwi
Animation : Yang Hongji
Producteurs : Ko Duhyun, Kang Sarah
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h19
Genre : Documentaire

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© Cléa Darnaud

Cinemania 2025 : On vous croit, un choc minimaliste

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On peut affirmer de manière évidente que cette première œuvre réalisée à quatre mains ne passera pas inaperçue. On vous croit est d’une puissance rare. Et si les débuts de ce film très court peuvent dérouter et laisser augurer du pire, on est vite rattrapé par la maestria implacable de ce qui va suivre. Et pourtant, pas de scènes extrêmes ici : on est juste face à une histoire judiciaire comme il en existe malheureusement tant, une histoire de (sur)vie et de combat face à l’injustice d’une situation et face à la Justice elle-même. L’horreur ici vient de ce qui se tapit dans les foyers, derrière les murs. Par le biais de choix ultra-minimalistes, les cinéastes en herbe vont focaliser à raison notre attention sur la seule chose qui compte : un cas et des interprètes littéralement extraordinaires qui vont l’illustrer. Et notamment la révélation Myriem Akheddiou qui, lors d’une scène phénoménale, va nous scotcher à notre siège.

Synopsis : Aujourd’hui, Alice se retrouve devant un juge et n’a pas le droit à l’erreur. Elle doit défendre ses enfants, dont la garde est remise en cause. Pourra-t-elle les protéger de leur père avant qu’il ne soit trop tard ?

Forte de son métier dans les sphères sociales de l’enfance, Charlotte Devillers a pu insuffler un condensé de vérité dans son premier film, co-réalisé avec Arnaud Dufeys, qui l’accompagne à la cinématographie. Elle s’est, en outre, entourée de véritables avocats pour donner la réplique aux acteurs jouant les membres de cette famille au centre du film. De ce côté, le pari du vérisme est réussi, tant cette plongée au sein d’une audition au tribunal de l’enfance transpire le réalisme à travers chaque grain de la pellicule. On vous croit est une immersion à la fois inédite (au cinéma) et tristement banale (dans la vraie vie) au milieu d’une affaire de garde d’enfants.

Dans le même genre, on n’avait pas ressenti une telle décharge d’émotion mêlée de tension et de malaise depuis l’immense et magistral Jusqu’à la garde de Xavier Legrand. Ici, le père est également la source des peurs, mais pour d’autres raisons que l’on taira afin de ne pas déflorer la surprise. On vous croit a choisi d’être concis et d’aller droit au but, à raison, avec une durée d’une heure et quart à peine. Si ce n’est le premier quart d’heure peu engageant, qui laisse augurer un film pénible, une fois dans la salle d’audition – qui est le noyau du film – on est complètement happé. Ou plutôt étouffé.

Les cinéastes ont fait un choix radical et payant : celui du minimalisme le plus définitif. Tout ici concourt à se focaliser sur le sujet (la garde d’enfants réclamée par une mère face au père) et sur la prestation des acteurs. Les choix formels confinent à l’ascétisme tant tout est ici épuré : du blanc partout, aucun objet de décoration au sein de ce tribunal extrêmement moderne, une quasi-unité de lieu, pratiquement pas de seconds rôles aux côtés de la famille hormis la juge et les avocats, un format carré emprisonnant les personnages, une musique absente, si ce n’est un accompagnement sonore anxiogène… Tout ici est limité à la plus simple expression. Et tout cela a du sens : le spectateur ne sera déconcentré par rien et tout acquis à écouter (et ressentir) ce moment charnière dans le futur de cette famille éclatée. Un mot qui prendra un sens horriblement tragique durant le film.

Au milieu de ce processus narratif et formel assumé et tout à fait maîtrisé, il y a des acteurs extraordinaires, qu’ils soient professionnels (les enfants, Laurent Capelluto, …) ou non (les avocats, la juge). Et puis il y a Myriem Akheddiou. Dans ce que l’on confirme comme étant l’acmé de On vous croit, cette actrice méconnue et abonnée aux seconds rôles livre une performance comme on en voit très peu. De celles qui marquent une année cinéma. Dans une séquence filmée en plan fixe et serré, coupée à peine deux fois, durant près d’un quart d’heure, elle nous déchire le cœur. Sa prestation est purement incroyable de vérité, de sensibilité, d’effroi… Bref, d’un réalisme qui porterait presque le film vers le documentaire. Même lorsque ce sont d’autres intervenants qui parlent, la caméra s’attarde souvent sur son visage, et à chaque plan, elle nous sidère par la manière dont elle vit le rôle. Si on ne la retrouve pas aux Césars, c’est à n’y rien comprendre.

On vous croit se garde de donner des réponses toutes faites ou de nous emmener vers une façon de penser en particulier. Il pose les faits sur la table de manière implacable. Il dénonce l’horreur de certaines choses sans en rajouter, et son dispositif ainsi que la grammaire technique et cinématographique employée auraient pu aboutir à une œuvre austère. Elle l’est peut-être un peu, mais elle est surtout déchirante. On nous montre aussi l’absurdité de l’administration et du sac de nœuds que peut être la Justice. Un petit film d’apparence, mais une œuvre coup de poing et nécessaire qui ne laissera personne insensible jusqu’à son dénouement malin et salvateur.

Bande-annonce – On vous croit

Fiche technique – On vous croit

Réalisateurs : Charlotte Devillers & Arnaud Dufeys.
Scénaristes : Charlotte Devillers & Arnaud Dufeys.
Production : Makintosch Films..
Distribution : Jour2Fête.
Interprétation : Myriem Akheddiou, Laurent Capelutto, Natali Broods, Ulysse Goffin, Adèle Pinckaers, …
Genres : Drame – Judiciaire.
Date de sortie : 12 novembre 2025.
Durée : 1h18.
Pays : France.

FFCP 2025 : The Square, la cité interdite

Présenté au festival d’Annecy l’été dernier, The Square, de Kim Bo-sol, a trouvé refuge dans la section Paysage du FFCP. L’unique long-métrage de toute la sélection nous entraîne à Pyongyang, en Corée du Nord, pour une romance interdite et silencieuse, dont chaque instant semble surveillé.

La ville, perçue à travers les yeux étrangers d’Isak Borg, apparaît à la fois majestueuse et oppressante : ses larges avenues, ses monuments austères et ses places publiques dessinent un décor à la beauté glaciale, reflet de l’isolement et de la surveillance qui imprègnent le quotidien. Le réalisateur y déploie une poésie du silence : le souffle du vent dans les avenues désertes, la neige qui tombe avec une lenteur mesurée, les gestes suspendus des passants – tout concourt à faire de Pyongyang un lieu de contemplation et de tension, un espace où chaque pas est calculé et chaque regard pesé. Dans ce huis clos politique, la fragilité de l’amour et de l’espoir se heurte à la rigidité du système, et chaque geste à contre-courant, chaque frémissement devient un enjeu de liberté, un acte clandestin de rébellion.

Amour sous surveillance

Premier secrétaire à l’ambassade de Suède à Pyongyang, Isak Borg se distingue par ses cheveux blonds et ses yeux bleus. Il n’est qu’un étranger pour les autochtones, qui le dévisagent ou l’évitent comme un écho lointain. Pourtant, Bok-joo, jeune agente de la circulation nord-coréenne, voit en lui non pas un intrus, mais un murmure d’humanité dans une ville de pierre. Leur relation, fragile et silencieuse, se déroule le long d’une rivière ou au pied des monuments imposants de la capitale, chaque rencontre devenant un trésor éphémère. Lorsque le retour d’Isak à Stockholm se profile, irrévocable et définitif, Bok-joo se voit condamnée à ne conserver de lui que des souvenirs glacés, balayés par la neige de cet hiver qui scelle la fin de leur saison, de leur année et de leur amour naissant.

Mais au-delà de cette tragédie romantique, Kim Bo-sol approfondit l’exploration de la solitude à travers le personnage de Myeong-jun, agent sous couverture à la solde des services secrets nord-coréens. Dans ses observations silencieuses, il devient un miroir inversé d’Isak : chaque mot, chaque geste et chaque émotion du diplomate passent par le filtre analytique de Myeong-jun, qui note, mémorise et interprète, oscillant entre devoir et curiosité. Lentement, le film révèle la dimension humaine de cet espion : loin de n’être qu’un instrument de surveillance, Myeong-jun se trouve confronté à ses propres désirs, à sa propre solitude. Sa vie devient un entrelacement d’ombres et de lumières, où l’intimité qu’il observe mais ne peut toucher le fait vaciller sur le fil de ses convictions.

Hiver clandestin

Dans la seconde partie, le récit bascule en thriller, mais l’intensité ne provient pas seulement du suspense : elle naît de l’intimité contrariée et de la tension morale de Myeong-jun, qui apprend, à travers l’amour clandestin d’Isak et Bok-joo, ce que signifient la vulnérabilité et l’humanité. Sa résistance, moins spectaculaire que l’espionnage classique, est une lutte intérieure, un combat silencieux qui élève le film d’une simple intrigue politique à une méditation sur la conscience et l’empathie.

Kim Bo-sol exploite cette tension entre intimité et surveillance pour explorer l’isolement et la fragilité humaine dans un contexte politique oppressant. Chaque cadre souligne la solitude des personnages, et la palette froide et désaturée renforce l’atmosphère de huis clos. L’animation, réalisée à la main sur celluloïd avec un soin méticuleux, confère au film une densité visuelle rare : le grain appliqué à la main, les flocons de neige minutieusement calculés et les effets subtils de lumière et de travelling transmettent au spectateur l’oppression, la distance et la beauté fragile de cet amour impossible.

Porté par une petite équipe et un budget restreint, The Square a nécessité six années de production, chaque scène étant minutieusement construite pour capturer la tension émotionnelle et politique de l’histoire. Loin de se limiter à la romance ou au thriller, le film s’affirme comme une immersion dans la solitude, la peur et la résistance. Il transforme la froideur des décors nord-coréens en un terrain fertile pour la fragilité et l’espoir humains, et fait de Myeong-jun, à travers son regard vigilant mais fragile, l’un des personnages les plus poignants d’un récit où le secret, l’amour et la surveillance s’entrelacent en un ballet subtil.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

The Square : bande-annonce

The Square : fiche technique

Titre original : 광장
Réalisation : Kim Bo-sol
Scénario : Kim Bo-sol
Interprètes (voix) : Jeon Woon-jong, Lee Chan-yong, Lee Ga-young, Lee You-jun
Photographie : Kim Bo-sol
Montage : Kim Bo-sol, Oh Yu-jin
Producteurs : Kim Bo-sol, Park So-hye
Production : KAFA – THE KOREAN ACADEMY OF FILM ARTS
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h13
Genre : Animation, Romance, Thriller

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© Cléa Darnaud

FFCP 2025 : Home Behind Bars, les prisonnières du silence

Home Behind Bars mérite d’être découvert pour la douceur et la tendresse féminine qu’il insuffle à un genre souvent dominé par la dureté et la confrontation. Plutôt que de chercher le spectaculaire ou la tension dramatique, Cha Jeong-yoon choisit la voie de la délicatesse : celle de la résilience, de la solidarité et de la reconstruction des liens familiaux. Dès les premières scènes, le film s’installe dans un tempo apaisé, presque méditatif, où chaque geste et chaque regard comptent davantage que les mots.

Cette attention au quotidien fonde toute la force du film. Les gestes les plus simples — un regard attentif, une main posée sur une épaule, une présence silencieuse — deviennent autant d’actes de résistance, de maintien de la dignité et d’affirmation de l’humanité dans un espace clos. Le récit s’attache avec une grande sensibilité à Tae-jeo, gardienne de prison, et à Jun-young, la fille de la détenue Mi-young. Livrée à elle-même dans un motel, la jeune fille incarne la solitude du dehors : ses repas pris seule ou les moments passés à la laverie traduisent la fragilité de son quotidien et l’absence maternelle qu’elle porte comme un poids invisible. À travers elle, Cha Jeong-yoon fait écho à la détention sans barreaux, celle de l’attente et de l’absence.

Peu à peu, le regard du film s’élargit vers la vie collective des détenues. Dans certaines cellules, jusqu’à cinq femmes partagent un espace minuscule, oscillant entre entraide et irritations du quotidien. Ces moments de cohabitation donnent lieu à de belles observations : un tricot partagé devient un fil d’espoir, un sourire échangé un geste de réconfort. C’est dans ces micro-événements, anodins en apparence, que le film trouve sa vérité : celle d’une humanité qui se tisse malgré l’enfermement. La prison, ici, n’est pas seulement un lieu de punition mais un espace de cohabitation forcée où chacune tente, à sa manière, de préserver un peu de lumière.

Ce que murmurent les barreaux

La mise en scène traduit subtilement ce sentiment d’enfermement et de résistance. Par le jeu des cadres, souvent obstrués ou traversés de grilles, Cha Jeong-yoon enferme ses personnages dans des cages symboliques, visibles ou invisibles. Mais à mesure que le récit avance, ces cadres se relâchent, la lumière et l’air s’invitent dans le champ, jusqu’au plan final, d’une simplicité bouleversante, où la délivrance se fait à la fois visuelle et émotionnelle. Le film semble alors suggérer que, dans cet univers clos, les gardiennes ne sont pas moins prisonnières que les détenues – toutes vivent dans « une forme d’attente », suspendues à la possibilité d’un petit miracle d’humanité.

Toutefois, cette approche contemplative et pudique ne plaira pas à tous. Certains spectateurs pourront être déroutés par la lenteur du récit, ses non-dits, et la retenue extrême des personnages, qui intériorisent davantage qu’ils n’expriment. Les émotions passent par les gestes, par la manière dont les corps se déplacent dans l’espace, plus que par la parole. Ce parti pris de silence, s’il renforce la cohérence du propos – celui d’un enfermement intérieur autant que physique – peut aussi laisser le spectateur à distance, dans un état d’attente similaire à celui des protagonistes.

Comparé à d’autres œuvres récentes du cinéma carcéral, Home Behind Bars se distingue par ce refus de la tension dramatique. Dans Borgo, la Corse devient une prison à ciel ouvert, traversée par les logiques de pouvoir et de clan ; dans Sons, la confrontation entre une gardienne et le meurtrier de son fils alimente un récit de colère et de vengeance. Cha Jeong-yoon, à l’inverse, mise sur la bienveillance et la pudeur : la prison devient un espace de reconstruction, presque un laboratoire d’humanité, où la douceur et la patience remplacent la violence et la domination.

En définitive, Home Behind Bars offre un regard neuf, féminin et profondément humain sur la maternité, la réinsertion et la vie en communauté derrière les barreaux. Par la sobriété de sa mise en scène et la justesse de son observation, le film parvient à faire respirer l’humanité là où tout semblait clos. Même si sa lenteur et son minimalisme peuvent désarçonner, ils participent de cette impression d’enfermement intime, où le silence devient une forme de résistance. Quand enfin la lumière et l’air percent les cadres, le spectateur ressent une délivrance rare, d’autant plus précieuse qu’elle s’est faite attendre. Une respiration à la fois modeste et profondément émouvante.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

Home Behind Bars : bande-annonce

Home Behind Bars : fiche technique

Titre original : 만남의 집
Réalisation : Cha Jeong-yoon
Scénario : Cha Jeong-yoon
Interprètes : Song Ji-hyo, Do Yeong-seo, Ok Go-Woon, Yoon Hye-Ri
Photographie : Park Kyeong-Kyun
Producteur : Ahn Byung-rae
Production : Gozip Studio
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Mano Entertainment
Durée : 2h03
Genre : Drame

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

FFCP 2025 : The Land of Morning Calm, le silence des vivants

Avec The Land of the Morning Calm, Park Ri-woong poursuit la veine sociale amorcée dans The Girl on a Bulldozer, mais en déplaçant son regard vers les confins d’un village côtier brumeux, où la mer efface tout : traces, visages et fautes. Ici, il signe une méditation sur l’errance, la mémoire et le déracinement, à travers deux personnages que tout oppose : Yeong-guk, un vieux pêcheur usé par la vie, et Yeong-ran, une femme vietnamienne dont le mari a mystérieusement disparu en mer.

Le film s’ouvre sur ce village, où le vent siffle plus fort que les voix humaines. Park filme l’espace comme un labyrinthe de ruelles et de quais, un lieu sans issue où chacun tourne en rond, hanté par ses regrets. Cette errance n’est pas seulement géographique, elle est morale et existentielle. Les habitants, vieillissants et méfiants, répètent les mêmes gestes, les mêmes mots, incapables de rompre avec un passé qui s’effrite. Les vagues qui viennent s’échouer sans cesse sur le rivage deviennent une métaphore insistante du deuil : elles ramènent à la surface chaque perte, chaque culpabilité, et aucun habitant ne peut s’en débarrasser totalement.

Yeong-guk, interprété avec une intensité brute par Yoon Joo-sang, est un ancien soldat ayant combattu au Vietnam. Sa vie est un mélange de culpabilité et de fierté mal digérée. Il hurle contre tout et contre tous – les jeunes qui partent, les autorités locales, les fonctionnaires – mais derrière cette colère se cache une peur immense : celle d’être effacé, oublié, remplacé. Park Ri-woong en fait une figure paradoxale : xénophobe et lucide, colérique mais profondément humain. Son rapport à Yeong-ran est traversé de contradictions : il la rejette d’abord, avant de reconnaître en elle une solitude semblable à la sienne.

Les fantômes du rivage

Yeong-ran, elle, incarne le regard étranger posé sur une société fermée. Venue en Corée pour y vivre et se marier, elle vit dans un entre-deux, car elle n’est pas pleinement acceptée par les locaux lorsque les recherches de son époux ne donnent rien. Sa demande de naturalisation devient alors un combat administratif absurde et cruel, où les institutions sud-coréennes – symbolisées par des fonctionnaires indifférents – reproduisent la violence silencieuse du village. La bureaucratie, rigide et insensible, devient ici un écho des règles sociales qui régissent le deuil et la mort.

Le rejet qu’elle subit au niveau local reflète le rejet systémique d’un pays qui peine à penser la pluralité. Dans ce miroir entre le village et l’État, Park dénonce sans pathos la brutalité bureaucratique et le racisme institutionnel envers les immigrés asiatiques, en particulier les épouses étrangères. La disparition simulée du mari, rendue possible avec la complicité de Yeong-guk, agit comme catalyseur : chacun se confronte à ce qu’il a fui. Yeong-ran erre dans les ruelles à la recherche d’un signe, d’une réponse, tandis que Yeong-guk cherche à taire ce qu’il sait ou croit savoir. Cette tension feutrée, jamais résolue, fait toute la beauté du film : une histoire d’ombres et de remords, racontée à voix basse, où la mer revient constamment rappeler le poids du deuil et l’impossibilité de l’effacer.

Sous ses airs de drame intimiste, The Land of the Morning Calm dresse un portrait politique du pays. La mer devient une frontière autant qu’un horizon, et le village la métaphore d’une nation qui se replie sur elle-même. Park Ri-woong filme cette violence invisible – celle des institutions, du silence collectif –, avec la même acuité que dans The Girl on a Bulldozer, mais ici, la colère est rentrée, presque étouffée par la brume.

Avec une mise en scène d’une grande sobriété et des personnages d’une humanité bouleversante, Park Ri-woong signe un film dense et pudique. À travers Yeong-guk, vieux pêcheur au passé trouble, et Yeong-ran, femme déracinée cherchant sa place, The Land of the Morning Calm observe comment la peur, la honte et les contraintes institutionnelles peuvent forger des frontières plus dures que la mer. Un drame discret mais profondément juste, où le silence devient langage, l’errance résistance, et les vagues, messagères d’un deuil inépuisable.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

The Land of Morning Calm : bande-annonce

The Land of Morning Calm : fiche technique

Titre original : 아침바다 갈매기는
Réalisation : Park Ri-woong
Scénario : Park Ri-woong
Interprètes : Yoon Joo-sang, Yang Hee-kyung, Khazsak, Park Jong-hwan
Photographie : Lee Jin-geun
Montage : An Hyeon-geon, Han Young-kyu
Son : Kim Pilsoo, Jung Minjoo
Décors : Kim Young-tak
Musique : Yonrimog
Producteurs : Ahn Byung-rae, Joo Young, Heo Yun-young
Production : Gozip Studio
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h54
Genre : Drame

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

FFCP 2025 : The Burglars, sur la route de l’oubli

The Burglars se déploie comme une traversée tranquille et mélancolique au cœur de la vie de deux vieillards à la dérive, dans un décor rural coréen. Plus qu’un simple récit de cambriolage, le film explore la solitude, l’errance et le désir de réenracinement, dans un ton doux-amer qui mérite d’être découvert.

Premier long-métrage de Kim Tae-hwi, The Burglars s’impose comme un road-movie minimaliste, une œuvre de patience et de précision qui respire au rythme des silences et des gestes infimes. Sur les routes de campagne, deux existences isolées se croisent : Eunja (Jeong Ae-hwa), veuve désabusée, et Palbok (Ki Ju-bong), marginal vivant dans sa voiture et accumulant des objets comme autant de vestiges d’une vie qui s’effiloche. La première rencontre entre eux aurait pu se solder par un conflit – alors qu’Eunja pourrait dénoncer les agissements de Palbok –, mais elle décide finalement de le suivre sur la route, espérant y retrouver le désir de vivre depuis le décès de son époux. Si le titre évoque le cambriolage, le film s’intéresse moins au crime qu’à ce qu’il révèle : le vide intérieur, la quête de lien et la fragile reconstruction de l’humanité.

Chaque plan fixe, chaque geste – conduire, trier des photos, s’installer dans une maison silencieuse – devient porteur d’un sens discret ; le banal s’imprègne alors d’une poésie presque palpable. Le road-movie, contemplatif et intimiste, invite à une lente exploration de la campagne coréenne, mais révèle peu sur la diversité des lieux traversés par le duo, malgré une variété notable des paysages. La photographie, elle, reste sublime à tout instant, réussissant parfois à amplifier les élans lyriques d’un film où l’on rit souvent au gré des chamailleries de ce couple de « cambrioleurs » atypiques.

Au détour de la solitude

Kim Tae-hwi aborde des thèmes universels avec une rare délicatesse : l’isolement des êtres vieillissants, le poids de la perte, la recherche de sens et la possibilité de renaître à travers l’autre. Entre Eunja et Palbok, la relation ne se déploie pas dans la douceur linéaire d’un apaisement, mais dans une succession de rapprochements et de fuites, de moments de tendresse contrariés par des heurts du quotidien. Leurs échanges parfois houleux, leurs scènes de ménage feutrées, révèlent la difficulté d’aimer quand la solitude a creusé son sillon. Chacun semble fuir l’autre pour finalement mieux se retrouver, comme si la confrontation devenait une forme détournée de rapprochement. À travers cette dynamique fragile, le film tente par instants de retrouver la délicatesse romantique de Sur la route de Madison, où le frémissement d’un geste ou d’un regard suffit à dire l’indicible.

La caméra, contemplative et bienveillante, encadre leurs silhouettes dans des espaces confinés – voiture, intérieurs étroits, objets entassés – métaphores d’un enfermement intime. Peu à peu, cette cage visuelle se fissure, laissant entrer la promesse d’un apaisement. C’est dans ces fêlures que réside la poésie du film : la beauté du geste humble, la rédemption par la présence de l’autre.

Cependant, cette approche méditative a ses revers. Le rythme, volontairement lent, flirte parfois avec l’errance ; l’absence de tension dramatique ou de conflit central peut désorienter. Les cambriolages, bien que mentionnés dans le titre, demeurent secondaires, presque anecdotiques, et n’apportent ni suspense ni réelle progression narrative. Les personnages, touchants mais partiellement opaques, laissent entrevoir leur passé sans jamais le dévoiler, ce qui pourra frustrer ceux qui attendent une structure plus marquée.

Malgré ces limites, The Burglars conserve une force poétique et une sincérité rares. En sublimant les gestes du quotidien et en transformant le silence en espace d’émotion, Kim Tae-hwi signe un film fragile mais profondément humain. Œuvre imparfaite, certes, mais authentique et porteuse d’une véritable sensibilité, The Burglars séduit par sa sobriété et sa lenteur.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

The Burglars : extrait

The Burglars : fiche technique

Titre original : 빈집의 연인들
Réalisation et scénario : Kim Tae-hwi
Interprètes : Jeong Ae-hwa, Ki Ju-bong
Montage : Kim Tae-hwi
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h36
Genre : Comédie dramatique

FFCP 2025 : Citizen of a kind, la vengeance au féminin pluriel

Qui n’a jamais été la cible d’une arnaque en ligne ou d’un coup de téléphone suspect ? À une époque où la misère ordinaire rencontre l’ingéniosité criminelle, nombreuses sont celles et ceux qui, par besoin ou par naïveté, se laissent prendre au piège. C’est de cette vulnérabilité collective que part Citizen of a Kind, inspiré d’une histoire vraie : celle d’une mère célibataire coréenne qui, après avoir été flouée par un réseau d’hameçonnage, décide de se faire justice elle-même.

Pour son deuxième long-métrage, Park Young-ju transforme ce fait divers en un récit aussi drôle que rageur, où la comédie d’action s’invite dans les marges du drame social. Son héroïne, Duk-hee, voit son entreprise partir en fumée avant de contracter un prêt colossal pour rebondir. Quand elle découvre que cette opération financière n’était qu’un canular orchestré par un gang étranger, elle ne s’effondre pas : elle prend l’avion pour la Chine. Direction Qingdao, où elle entend bien récupérer son argent, sa dignité et un peu de justice par la même occasion.

Une vengeance à visage humain

Révélée à Cannes en 2016 avec son court-métrage 1 Kilogram, Park Young-ju avait déjà exploré les zones grises du deuil et du remords dans Second Life (FFCP 2019), dans le portrait d’une adolescente mythomane confrontée aux conséquences de ses mensonges. Cette fois, la cinéaste s’empare d’un autre type de blessure : celle de la trahison économique et morale.

Le projet est né d’un fait divers rapporté par Kim Seong-ja, propriétaire d’une laverie arnaquée par téléphone. Là où Hollywood aurait transformé cette histoire en une « bisserie » musclée (The Beekeeper de David Ayer l’a déjà fait, sans finesse ni profondeur), Park Young-ju choisit une voie plus subtile, plus incarnée. Ra Mi-ran, qu’on avait remarquée dans Ode to My Father, y incarne Duk-hee avec un mélange de dignité et de fureur contenue. Son regard, tour à tour blessé et incandescent, devient celui de tous les anonymes floués par la machine économique.

Comédie, tension et solidarité

L’un des charmes du film tient à sa capacité à jongler avec les tonalités. Sans jamais perdre la gravité du sujet, Park Young-ju se permet des détours jubilatoires : un humour grinçant, des répliques désarmantes, et un sens du rythme qui renvoie autant à la comédie loufoque (du genre de En Liberté !) qu’au polar social.

Duk-hee ne part pas seule dans sa croisade. Autour d’elle gravitent Yeom Hye-ran, Park Byung-eun et Jang Yoon-ju, qui forment un trio de bras cassés attachants, solidaires et obstinés – un Scooby-Gang à la coréenne. Ensemble, ils infiltrent un réseau mafieux impitoyable, dissimulé derrière les murs d’une usine où se mêlent fraude, séquestration et manipulation. Ce contraste entre la comédie et la noirceur du décor crée une tension permanente, entre éclats de rire et frissons de révolte.

La mise en scène, vive et précise, multiplie les allers-retours entre humour décapant et tension pure. Puisé dans le souffle de cette vengeance ordinaire, c’est cette énergie, à la fois populaire et maîtrisée, qui continue de séduire les festivaliers du FFCP.

Entre colère et compassion

Pour équilibrer la déferlante de colère féminine, Park Young-ju place en parallèle le personnage de Gong Myung, contrepoint masculin inattendu, tout en retenue et en fragilité. Il humanise l’autre versant de cette guerre numérique, offrant un miroir à ces femmes enragées, maladroites et magnifiques.

Dans une interview donnée à View of the Arts, la cinéaste résumait son ambition :

« Je voulais faire un film qui fasse rire, pleurer et maudire les méchants. Mais surtout rappeler que les victimes ne sont jamais responsables de la situation dans laquelle elles se trouvent. »

Ce credo résonne dans chaque plan. La réalisatrice parvient à conjuguer l’émotion et le plaisir du cinéma populaire, là où tant d’autres s’échouent. On pense à la virtuosité sociale de Parasite, ou à l’énergie fédératrice de Rebound (présenté l’an dernier), mais Citizen of a Kind possède son propre ton : un équilibre miraculeux entre tendresse et rage.

Film de studio réalisé par une femme – chose encore trop rare en Corée du Sud – Citizen of a Kind se distingue par sa sincérité, son sens du rythme et son regard profondément humain. Park Young-ju réussit à transformer la douleur d’une arnaque en un spectacle jubilatoire, sans cynisme ni pathos. Résultat : une comédie d’action pop.

Prix du public au FFCP 2024, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ».

Citizen of a kind : bande-annonce

Citizen of a kind : fiche technique

Titre original : 시민덕희
Réalisation et Scénario : Park Young-ju
Directeur de la photographie : Lee Hyung-bin
Montage : Kim Sun-min
Musique originale : Hwang Sang-jun
Producteur : Baek Chang-ju, Jeong Jae-yeon
Production : C-JeS Studios, Page One Film
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Showbox
Durée : 1h54
Genre : Comédie, Action

FFCP 2025 : Peafowl, la danse du pardon

Souvent associée à la célébration, la danse demeure avant tout un langage des émotions, un moyen d’exorciser la douleur. C’est par ce mouvement vital que Peafowl s’exprime, retraçant le retour aux sources d’une femme transgenre contrainte de faire face à son passé. Byun Sung-bin y explore la mémoire, la filiation et le regard des autres, transformant la danse en miroir des tensions d’une société coréenne encore réticente face à la différence.

Myung, danseuse de waacking, multiplie les concours pour réunir la somme qui lui permettrait d’achever sa transition. La mort soudaine de son père l’oblige à retourner dans son village natal, qu’elle a fui depuis des années. Elle y retrouve une famille conservatrice et des regards chargés de jugement. Lorsqu’un ami lui propose de danser lors de la cérémonie du 49e jour commémoratif en échange de l’héritage paternel, elle accepte, consciente que cette épreuve pourrait lui offrir une forme de paix. Ce retour forcé devient un voyage intérieur, où le deuil et la colère s’entrelacent dans un même élan de reconquête.
Avec ce premier long métrage, Byun Sung-bin prolonge la réflexion amorcée dans son court métrage God’s Daughter Dances, qui abordait déjà la question du genre à travers le corps et la norme. Retrouvant la danseuse et l’actrice Choi Hae-jun, le cinéaste choisit de la filmer comme une figure de résistance, fière et vulnérable à la fois, dont chaque geste traduit un combat intime.

Danser contre l’oubli

L’ouverture du film nous plonge dans l’urgence : musique, appels insistants, lumière agressive. Myung s’élance sur scène comme si sa survie en dépendait. Ses gestes, nerveux et cassants, trahissent la colère d’un corps qui refuse d’être défini par d’autres. Le waacking devient son exutoire, sa manière de respirer dans une société où la reconnaissance passe encore par la conformité. Sous les paillettes, la rage brille.
Lorsque la narration quitte Séoul pour le calme trompeur de la campagne, le film se resserre. La lumière se fait plus terne, les silences plus lourds. Dans ce cadre rural pétri de superstitions, Myung affronte le rejet, mais aussi le poids des traditions. Le pacte autour de la cérémonie n’est plus seulement matériel : il se transforme en rituel de réconciliation, une tentative de renouer avec soi-même à travers la danse.

La force du film réside dans le jeu tout en nuances de Choi Hae-jun. Elle incarne une héroïne qui avance sans concession, oscillant entre fierté et fragilité. Quand les mots échouent, son corps prend le relais : chaque mouvement devient affirmation, chaque silence un refus de plier. Sous son apparence flamboyante, Myung cache une tendresse qu’elle protège farouchement — celle d’un être qui demande moins à être toléré qu’à être aimé.

Byun Sung-bin filme cela sans emphase, préférant la fluidité au discours. Il fait de la musique et des costumes des prolongements du personnage : une esthétique de la survie. La couleur, le rythme et le mouvement composent une même grammaire de la liberté.

Tout Peafowl repose sur la tension entre l’intime et le collectif, entre l’affirmation de soi et la peur du changement. En confrontant Myung à son passé, le film questionne les fondements d’une société encore marquée par le poids des traditions.

Dans sa séquence finale, la danse devient un espace de passage : celui où les vivants et les morts se rejoignent, où les identités se dissolvent pour laisser place à la pure émotion. À cet instant, Peafowl dépasse son sujet queer pour toucher à l’universel. C’est un film sur la réconciliation – avec sa famille, son corps et son histoire. Une danse du pardon, où la douleur s’efface dans la lumière du mouvement.

Prix du public au FFCP 2023, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ».

Bande-annonce : Peafowl

Fiche technique : Peafowl

Titre original : 공작새
Réalisation et Scénario : Byun Sung-bin
Directeur de la photographie : Hae-in Kim
Montage : Young-hoo Lee
Musique : Casepeat
Producteurs : Byun Sung-bin, Yoon Suk-chan
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h54
Genre : Drame

FFCP 2025 – Miracle : Letters to the president, la voie de la résilience

Sans avoir la prétention de réinventer le mélodrame, Lee Jang-hoon signe avec Miracle : Letters to the President une œuvre d’une grande tendresse émotionnelle. Il renoue ainsi avec les thématiques du deuil et de la culpabilité, déjà explorées dans son précédent long-métrage Be with you, qui marquait ses premiers pas derrière la caméra. En parsemant l’ensemble d’un brin d’humour et de romance, le cinéaste livre un film qui agit comme un câlin, un de ceux que l’on accepte avec un plaisir régressif, presque enfantin.

Pourtant, il faut bien reconnaître que Miracle : Letters to the President ne brille ni par sa mise en scène ni par son scénario. Le film de Lee Jang-hoon est en revanche illuminé par sa galerie de personnages profondément attachants, à qui l’on souhaite la réussite, l’amour et la réconciliation. Ces trois notions constituent les axes thématiques principaux, autour desquels se tissent des sous-intrigues fragmentées, parfois maladroitement entrelacées. Mais derrière l’histoire vraie présentée en amont se cachent de belles promesses romancées : Joon-gyeong, un jeune lycéen de la province reculée du Gyeongsang, tente de convaincre le président de construire une gare pour les habitants de son village, afin qu’ils n’aient plus à marcher sur les rails et traverser ponts et tunnels pour rejoindre leur domicile. Garantir la sécurité des usagers : telle est la requête sincère qu’il adresse, en vain, à la Maison Bleue.

Cette quête se déroule sur fond de coupes budgétaires liées à l’organisation des Jeux olympiques de Séoul en 1988, un an après le soulèvement démocratique que 1987 : When the Day Comes reconstituait avec une force collective saisissante. Lee Jang-hoon conserve cet esprit de cohésion dans son récit, mais l’en détache volontairement des traumas nationaux. Il préfère nous plonger dans une ruralité bienveillante et inspirante, où la communauté se révèle dans la simplicité du quotidien. La mise en scène, souvent douce et contemplative, capture cette légèreté : des plans sur les trajets à vélo, des scènes de lecture à la bibliothèque ou de jeux dans une boutique d’arcade dessinent un cadre d’une nostalgie feutrée. Le film dégage alors une atmosphère de sincérité, où chaque geste et répétition compte plus que la grande Histoire.

Les rêves sont ma réalité

Si la trame suit progressivement la naissance de l’espoir, elle épouse également les codes du teen movie romantique. Joon-gyeong est un adolescent réservé, maladroit dans les conventions sociales, mais passionné de mathématiques, ce qui lui ouvre de nouveaux horizons — peut-être une trajectoire rectiligne vers la NASA. Aidé par sa camarade Ra-hee et soutenu par sa sœur aînée Bo-gyeong, il tente de surmonter une peine plus profonde, liée à ce besoin vital de bâtir cette gare. Les spectateurs de Be with you reconnaîtront les similitudes dans la manière dont Lee Jang-hoon esquisse des personnages portés par la mélancolie et la pudeur.

Mais c’est l’énergie de l’interprète de Ra-hee, la chanteuse et actrice Yoona, qui insuffle au film un véritable vent de fraîcheur. Déjà remarquée dans Exit (Prix du public au FFCP 2019), la série événement Bon Appétit, Your Majesty et Pretty Crazy, présenté cette année, elle rayonne dans ce rôle de jeune fille spontanée et lumineuse. Les échanges qu’elle entretient avec Park Jeong-min, tout en maladresse et retenue, apportent un humour discret et une complicité sincère, avant que la seconde moitié du récit ne bascule vers un registre plus dramatique.

Peu à peu, les séquences d’émerveillement s’effacent, de même que la romance, pour laisser place à la relation fracturée entre Joon-gyeong et son père, conducteur de train sur cette même voie ferrée qu’ils espèrent sécuriser. Entre émotion, colère et pardon, cette bulle introspective devient le moteur d’une reconstruction, une manière de transformer la douleur en action. C’est ici que Lee Jang-hoon retrouve sa plus belle justesse : celle de faire du chagrin un vecteur de résilience. Même si l’articulation entre le mélodrame familial et la romance reste parfois bancale – accentuée par un usage presque parodique de la chanson Reality de Vladimir Cosma –, le film parvient malgré tout à toucher juste par moments, notamment dans les scènes de complicité muette entre père et fils.

En somme, Miracle : Letters to the President possède toutes les caractéristiques que recherchent les cinévores des films de Noël, en quête de réconfort : une romance maladroite mais sincère, un drame larmoyant mais porteur d’espérance, et cette touche de naïveté qui, sans se départir de son classicisme, parvient à émouvoir. Si Lee Jang-hoon ne révolutionne ni la forme ni le genre, il célèbre avec humilité la persévérance, la solidarité et la beauté du geste ordinaire. En cela, Miracle se fait l’écho d’un cinéma coréen plus lumineux, moins enclin à la noirceur sociale, mais tout aussi attaché à sonder les failles humaines. Et c’est peut-être là que réside son vrai miracle : dans cette foi tranquille en la bonté des hommes et en la possibilité, toujours, de reconstruire un monde à hauteur de cœur.

Prix du public au FFCP 2022, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ».

Miracle : Letters to the president – bande-annonce

Miracle : Letters to the president – fiche technique

Titre original : Miracle (기적)
Réalisation : Lee Jang-hoon
Scénario : Lee Jang-hoon, Son Joo-yeon
Interprètes : Park Jeong-min, Yoona, Lee Sung-min, Im Yoon-ah
Directeur de la photographie : Kim Tae-soo
Montage : Park Kyung-soon
Musique originale : Kim Tae-seong
Producteur : Yook Kyung-sam
Production : Blossom Pictures
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Lotte Entertainment
Durée : 1h57
Genre : Drame, Comédie, Romance