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FFCP 2025 : Harbin, les ombres de la Manchourie

Harbin marque le retour de Woo Min-ho dans le cinéma d’espionnage et d’histoire. À travers l’assassinat emblématique d’Itō Hirobumi par le militant indépendantiste coréen Ahn Jung-geun, le réalisateur nous plonge dans les tensions et les enjeux de la Corée en 1909, entre colonisation japonaise et résistance nationale. Entre reconstitutions soignées, paysages glacés et suspense politique, Harbin promet un voyage immersif dans un moment clé de l’histoire coréenne.

Son appétence pour les films d’espionnage n’est plus un secret dans l’œuvre de Woo Min-ho. Après The Spies, Inside Men, The Drug King et L’Homme du Président, le cinéaste revient sur un épisode historique majeur dans la lutte du peuple coréen contre l’empire japonais et ses projets d’annexion de la Corée en 1909.

Le film se concentre plus précisément sur l’opération qui a permis au militant indépendantiste coréen Ahn Jung-geun d’assassiner Itō Hirobumi, gouverneur de Corée pour le compte du Japon, à la gare de Harbin, en pleine Manchourie hivernale. Cette séquence, à la fois dramatique et minutieusement reconstituée, constitue le cœur du film et illustre la tension extrême d’un acte historique porté par des convictions profondes. Woo Min-ho souligne avec soin l’héritage patriotique de l’action de Ahn, non de manière grandiloquente, mais en montrant l’homme derrière le geste : un individu soumis à la pression de l’histoire, conscient de la portée symbolique de son choix.

Tourné dans trois pays (Corée du Sud, Mongolie, Lettonie) et durant cinq mois, Harbin séduit par ses décors naturels et son approche minimaliste des effets spéciaux. La photographie est splendide : les paysages enneigés de la Manchourie et les reconstitutions historiques donnent véritablement vie à l’époque, plongeant le spectateur dans un froid glacial et un contexte politique tendu. Woo Min-ho démontre ici son sens du détail et sa capacité à créer une immersion visuelle impressionnante, où chaque plan semble servir à la fois l’histoire et l’émotion.

Entre glace et feu

Le film ne se contente pas de revisiter l’Histoire. Woo Min-ho y injecte son savoir-faire en matière de suspense et de cinéma d’espionnage. Les scènes où Ahn doit naviguer entre surveillance, planification et confrontation avec ses adversaires sont construites comme de véritables séquences de thriller, où le spectateur ressent la tension d’un enjeu historique immense. L’héritage patriotique n’est pas asséné de manière didactique : il se ressent dans la manière dont le suspense est utilisé pour montrer la détermination et la solitude d’Ahn face à l’occupant, donnant à l’histoire une force dramatique qui dépasse la simple reconstitution historique.

Parallèlement, le récit développe une sous-intrigue subtile autour de la trahison et d’une seconde chance, qui agit comme un miroir du peuple coréen en quête de son identité propre. L’officier japonais que Ahn a épargné au début du film devient son poursuivant acharné, et la relation entre les deux personnages crée un écho moral fascinant : Ahn est confronté à une forme de justice et de revanche personnelle qui reflète la dualité de son engagement patriotique. Cette tension parallèle enrichit le récit, car elle illustre que les choix individuels ont des répercussions, tout en donnant au spectateur un repère psychologique et émotionnel qui dynamise le suspense.

Pour autant, Harbin ne rivalise pas toujours avec les sommets de la filmographie de Woo Min-ho. Le rythme est parfois laborieux, certaines scènes secondaires s’étirent inutilement, et plusieurs personnages manquent de profondeur, ce qui réduit l’impact émotionnel du récit. La narration reste par moments trop linéaire, privant le suspense de certaines respirations dramatiques qui auraient pu renforcer l’intensité, à la manière de L’Homme du Président. On aurait aimé que certaines séquences d’espionnage soient encore plus tendues ou plus audacieuses pour faire pleinement ressentir la dangerosité de la mission historique.

Malgré ces limites, le film conserve des qualités indéniables. Il propose une expérience visuelle riche, un récit historique poignant et une réflexion sincère sur le courage individuel face à l’oppression. La manière dont Woo Min-ho manie le suspense, le registre patriotique et les échos moraux entre ses personnages permet au spectateur de ressentir le poids historique et humain de l’acte d’Ahn, offrant un biopic solide et honorable, qui rend hommage à un épisode fondateur de l’histoire coréenne, même si l’ensemble manque parfois de tension et de maîtrise narrative pour atteindre l’excellence.

Ce film est présenté en Avant-Première au FFCP 2025.

Harbin : bande-annonce

Harbin : fiche technique

Titre original : 하얼빈
Réalisation : Woo Min-ho
Scénario : Woo Min-ho, Kim Kyeong-chan
Interprètes : Hyun Bin, Park Jung-min, Jo Woo-jin, Jeon Yeo-been
Photographie : Hong Kyung-pyo
Montage : Kim Man-geun
Décors : Kim Bo-mook
Costumes : Kwak Jeong-ae
Musique : Jo Yeong-wook
Producteur : Kim Won-kook
Production : Hive Media Corp.
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : CJ ENM
Durée : 1h54
Genre : Drame, Historique

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

FFCP 2025 – Omniscient Reader : The Prophecy, le lecteur dépossédé

Cinq ans après la fin du webtoon devenu phénomène, Omniscient Reader’s Viewpoint s’offre une transposition cinématographique que beaucoup attendaient autant qu’ils la redoutaient. Réalisé par Kim Byung-woo, habitué des thrillers sous tension (The Terror Live), le film réunit Ahn Hyo-seop et Lee Min-ho dans une relecture à grand spectacle d’un récit aussi labyrinthique qu’introspectif. Sous le titre international The Prophecy, cette version 2025 promettait d’ouvrir un nouvel âge des adaptations coréennes de webtoons, entre philosophie et apocalypse. Mais derrière ses images léchées et son souffle épique demeure une œuvre plus brillante en surface que véritablement inspirée.

Un lecteur dans la fin du monde

Kim Dok-ja, employé de bureau ordinaire et lecteur obsessionnel du web-roman Trois façons de survivre dans un monde en ruine, voit un soir la fiction se déverser dans la réalité. Les créatures, les épreuves et les héros qu’il croyait imaginaires envahissent son monde. De simple spectateur, il devient témoin, puis acteur, d’un univers qu’il connaît mieux que quiconque, car il est l’unique lecteur à l’avoir achevé.

L’idée, fascinante, repose sur un paradoxe : que reste-t-il du savoir lorsqu’il devient un fardeau ? Sur le papier, l’enjeu est vertigineux. À l’écran, il devient surtout matière à effets spéciaux et à déluge numérique. Dès les premières scènes, Kim Byung-woo impose un ton apocalyptique : séquences de chaos urbain, halos de lumière surnaturelle, musique ample et ton prophétique.

L’ampleur visuelle impressionne, mais le rythme effréné laisse peu d’espace à l’émotion ou à la réflexion. En voulant condenser une trentaine de chapitres en deux heures, le film sacrifie la lente construction de son monde intérieur, ainsi que toute possibilité d’empathie envers ses personnages. Les élans héroïques et tragiques du récit tombent à plat, faute de respiration.

Des héros sans lecture

Ahn Hyo-seop livre une interprétation mesurée de Kim Dok-ja, oscillant entre panique et résignation, tandis que Lee Min-ho, en protagoniste du roman devenu réalité, campe un guerrier solitaire qui revit son propre scénario à l’infini. Leur duo aurait pu être le cœur battant du film ; il n’en reste qu’une esquisse.

Surtout, cette version de Dok-ja est à l’opposé de sa caractérisation dans le webtoon : exit l’assurance, la froideur, l’égoïsme et la noirceur du lecteur manipulateur, prêt à instrumentaliser les autres pour sa survie. Ici, il devient une figure adoucie, presque passive, qui cherche à réécrire l’histoire sans jamais en incarner la complexité. Ce changement de caractère frôle la trahison de l’œuvre originale, et le film tente en vain de bricoler un élan émotionnel là où il n’y en a plus.

Autour de lui, les personnages secondaires sont à peine esquissés, simples silhouettes interchangeables dans le tumulte apocalyptique. Leurs compétences et pouvoirs manquent de lisibilité, surgissant souvent comme des deus ex machina sans véritable construction dramatique.

Les dokkaebi, hôtes de streaming des « constellations », censés commenter et orchestrer les épreuves, n’apportent qu’une couche explicative artificielle, interrompant l’action pour annoncer les règles plutôt que pour enrichir le propos. L’idée d’une humanité observée et jugée par des entités divines perd toute portée symbolique, réduite à un dispositif ludique sans substance.

Le film emprunte aux codes du jeu vidéo : jauges de pouvoir, niveaux d’expérience, pièces de récompense et mécaniques de progression. Pourtant, rien n’est clairement établi. Le panel d’utilisation des pièces et des gains demeure obscur, leur logique interne fluctuante, comme si ces éléments ne servaient qu’à parsemer le scénario de fusils de Tchekhov destinés à se déclencher à intervalles réguliers.

Ces récompenses artificielles rendent le déroulé de l’intrigue prévisible, annihilant la tension avant même que Dok-ja ne passe à l’action. Là où le webtoon utilisait ce système pour interroger la valeur du mérite et la marchandisation du destin, le film s’en sert comme d’un simple gadget cosmétique dépourvu d’impact symbolique.

Un discours numérique désincarné

Techniquement, le film devrait impressionner : décors dévastés, monstres géants, chorégraphie des combats — le savoir-faire est indéniable. Pourtant, les superpouvoirs et les CGI s’enchaînent avec la lourdeur d’un blockbuster hollywoodien essoufflé. Le point culminant, censé célébrer l’esprit de solidarité entre survivants, se révèle indigent, réduit à un geste collectif sans émotion ni résonance.

Les traumatismes des personnages, à peine évoqués, n’ont pas le temps de nous émouvoir ; nous, spectateurs, restons étrangers à leurs souffrances. Le film court, haletant, sans jamais s’arrêter pour contempler ce qu’il détruit. Le cinéma coréen a pourtant su marier spectacle et émotion — Along With the Gods, Alienoid — mais The Prophecy s’égare dans une esthétique clinquante proche des défauts de Jung_E, jusqu’à en devenir presque hideuse.

The Prophecy prétend esquisser une réflexion sur le monde numérique et ses dérives, en transformant la survie en un spectacle planétaire. Les constellations observent, commentent et rétribuent, tandis que les dokkaebi animent le chaos comme des streamers d’apocalypse. Tout y est : le regard collectif, la compétition en direct, la gamification de la douleur.

Mais cette critique, si elle existe, reste désincarnée. Le film met en scène la dérive numérique sans jamais la penser. Là où le webtoon interrogeait la frontière entre lecteur et voyeur, fiction et réel, le film reproduit le flux qu’il aurait dû interroger. L’univers de The Prophecy finit par ressembler à son propre sujet : un espace saturé d’images, sans centre, où tout se regarde mais rien ne se comprend.

Un récit dévitalisé

Omniscient Reader : The Prophecy voulait être une œuvre somme, mais son matériau d’origine, dense et réflexif, aurait trouvé un écrin bien plus juste dans le format sériel. L’annonce d’une adaptation animée à venir laisse d’ailleurs espérer une restitution plus fidèle : un monde véritablement en proie à l’apocalypse, traversé par la brutalité, la tension et la ferveur épique que Kim Byung-woo n’a su capter.

Le film, qui n’a pas su trouver son public en Corée, risque aussi de décevoir les spectateurs étrangers, lassés d’un optimisme de façade qui finit par desservir son discours solidaire. Dok-ja signifie littéralement « lecteur » en coréen – cruelle ironie pour un film où le lecteur est dépossédé de toute lecture, réduit à l’impuissance dans un récit qui se regarde lui-même s’effondrer.

Entre désastre et indifférence, Omniscient Reader : The Prophecy demeure une œuvre éclatée, partagée entre respect du mythe et peur d’ennuyer un public globalisé. Un film visuellement ambitieux mais narrativement terreux et un blockbuster philosophique vidé de sa pensée et de son humanité. On en retient quelques images suspendues, mais rien qui ne ranime l’âme du texte de Sing Shong. On en ressort bousculé et frustré, comme un lecteur condamné à tourner les pages d’un livre dont on a retiré les mots.

Le réalisateur Kim Byung-woo reviendra bientôt avec Submersion, un nouveau film de fin du monde produit pour Netflix, mêlant inondation de grande ampleur, boucle temporelle et intelligence artificielle. Reste à voir si ce mélange encore plus casse-gueule saura échapper aux mêmes travers que The Prophecy — une ambition conceptuelle submergée par son propre spectacle.

Ce film est présenté en section Évènements au FFCP 2025.

Omniscient Reader : The Prophecy – bande-annonce

Omniscient Reader : The Prophecy – fiche technique

Titre original : 전지적 독자 시점
Réalisation : Kim Byung-woo
Scénario : Kim Byung-woo, Lee Jeong-min (d’après le web-roman Lecteur omniscient de Sing Shong)
Interprètes : Ahn Hyo-seop, Lee Min-ho, Chae Soo-bin, Nana, Jisoo
Photographie : Jeon Hye-jin
Montage : Han Mi-yeon
Décors : Lee Mok-won
Costumes : Kim Kyung-mi
Producteurs : Jeong Moon-gu, Won Dong-yeon
Production : Realies Pictures
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Lotte Entertainment
Durée : 1h57
Genre : Fantastique, Action

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

Monsieur Chouette : une chouette BD

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Depuis le tome 13 de la série Donjon monsters (2020) on était sans nouvelle de David B. Tout s’explique avec la parution de ce roman graphique ambitieux (252 planches, foisonnantes) qui nous rappelle que le dessinateur doit, en partie, sa réputation à la série Les Incidents de la nuit.

Premier constat, cet album ne comporte aucune indication destinée à servir de repère pour un éventuel lecteur. Rien d’autre sur la quatrième de couverture qu’un dessin en couleurs qui donne quand même le ton avec des personnages à tête de chien menaçants. Aucune indication sur les rabats de couverture, la couverture se contentant de mentionner l’auteur et l’éditeur. Quant à l’illustration, en couleurs elle aussi, elle présente Monsieur Chouette un doigt levé comme pour indiquer son chemin à la jeune fille blonde du premier plan. Sinon, tout l’album est dans un beau noir et blanc qui ne surprendra pas ceux qui connaissent déjà David B. L’auteur et son éditeur font donc le pari de jouer sur la curiosité des lecteurs ainsi que sur la notoriété du dessinateur-scénariste. Ils nous placent dans la position de celui qui devra se faire son idée, pour un album foisonnant de détails. C’est à mon avis judicieux, car cela ouvre la porte à toutes les lectures, tant pis pour ceux que cela rebuterait. C’est d’autant plus amusant de constater que le titre choisi pourrait appartenir à une série pour les petits, ce qui ne correspond pas du tout à la réalité. Mais justement, la réalité, David B. ne fait qu’en jouer ici, une fois de plus serait-on tenté de dire.

Au pays des contes

A vrai dire, Monsieur Chouette n’est pas le personnage principal de l’album, même s’il sert de guide. Le personnage principal serait plutôt la jeune blonde prénommée Marie qu’on voit sur l’illustration de couverture. A l’expression de son visage, on devine une certaine naïveté en rapport avec son jeune âge. En début d’album, elle fait la connaissance de M. Chouette, un soir alors qu’elle rase les murs. Assis sur un banc, M. Chouette l’interpelle en lui demandant pourquoi elle se fait ainsi discrète, alors que le lieu et l’heure (en pleine nuit) respirent la tranquillité. Elle pourrait l’ignorer, mais elle lui explique qu’elle a peur de son ombre. En effet, cette ombre ressemble à celle d’un tigre. Elle explique à M. Chouette qu’elle est née avec et que depuis toute petite elle jouait avec. Mais l’ombre a grandi avec elle et désormais elle se fait menaçante ; elle l’a même déjà mordue et pourrait finir par la manger. D’après M. Chouette, cette ombre, il faut la dompter. Et il se présente ainsi « Je suis un être psychopompe. C’est-à-dire que je guide les gens à travers les embûches du Pays des Morts. » Comme Marie doit rentrer chez elle et qu’elle ne voit pas l’intérêt d’aller au Pays des Morts, Monsieur Chouette lui propose de tout lui expliquer plus tard. Rendez-vous le lendemain au Bijou bar. Ce personnage à l’apparence de chouette qui dialogue avec les humains nous fait comprendre que nous sommes dans l’univers des contes.

Première impression

On ne voit pas trop en quoi aller au Pays des Morts peut aider Marie à dompter son ombre. Mais M. Chouette fait comprendre à Marie qu’au Bijou bar, une partie des clients sont déjà morts, même s’ils ne le savent pas. Les clients en question sont juste en représentation, comme s’ils se contentaient de jouer un rôle, presque mécaniquement. En fait, à cet endroit ils se trouvent déjà dans l’antichambre du Pays des Morts. A partir de ce moment, c’est naturellement que Marie suit M. Chouette.

Au Pays des Morts

Le passage vers ce pays n’est pas sans rappeler les passages qui permettent à Philémon, le personnage de Fred, de passer de son monde habituel à celui des lettres de l’océan Atlantique. D’ailleurs, cette histoire d’ombre est bien dans l’esprit de l’univers entre poésie, rêve et surréalisme développé par Fred. A vrai dire, en s’aventurant au Pays des Morts, Marie arrive elle en plein cauchemar plutôt qu’au doux pays des songes. Surtout, elle découvre qu’elle doit se méfier de Cerbère qu’on voit relativement peu mais qui prend la position de personnage principal, avec son allure franchement inquiétante (belle réussite), soulignée par celles de ses sbires. Ici, Cerbère flaire tout ce qui vit. Marie est donc amenée à ruser, sous les conseils de M. Chouette, pour passer inaperçue. Ce jeu du chat et de la souris prend tellement de place dans la narration qu’on arrive aux deux tiers de l’album en se demandant si le jeu en vaut vraiment la chandelle pour nous lecteurs. Il faut dire que de nombreuses planches ne comptent que très peu de dialogues, ce qui fait qu’on arrive à ce stade quasiment sans s’en rendre compte, ce qui veut quand même dire que David B. s’arrange pour titiller la curiosité de son lecteur qui cherche constamment à savoir comment l’intrigue se poursuit. Ceci dit, arrivé en fin d’album, on réalise que, forcément, avec cette lecture plutôt rapide, on ne peut que passer à côté de détails importants. J’en veux pour preuve qu’à un moment Marie dit avoir remarqué que M. Chouette n’était pas celui pour qui il cherchait à se faire passer, à cause d’un élément qu’il n’arborait pas auparavant, ce qui échappe en première lecture. Des détails comme celui-ci, il peut y en avoir d’autres, et même beaucoup, tant l’image grouille par moments d’éléments enchevêtrés. Il faut dire que dans cet univers, chaque nuit apporte son lot de nouveaux arrivants : les derniers morts, aussi bien du côté des humains que des objets !

Un album très inspiré

Il permet à David B. de se renouveler tout en gardant son originalité, son état d’esprit. On note ainsi que tout se passe de nuit et qu’à un moment on observe un journal intitulé… Les incidents de la nuit. Les multiples péripéties illustrent le fait que dans le Pays des Morts, les uns et les autres passent leur temps à tromper l’ennui. Le message est donc clair : rien ne vaut la vie et il faut en profiter en l’appréciant à sa juste valeur. On peut ajouter que l’auteur ne va pas jusqu’à affirmer que la vie aurait un sens particulier. Ce sens peut être une quête comme celle de Marie qui, en cherchant à dompter son ombre, va chercher à s’affranchir de tout ce qui l’empêche de profiter pleinement de sa vie. Y parvient-elle finalement ? L’auteur nous donne une réponse en forme de pirouette, ce qui n’est pas si mal. N’oublions pas que nous sommes dans un conte et que ce qui… compte est de poursuivre une histoire tant qu’on en a la force et l’inspiration. Alors Monsieur Chouette n’est pas une BD parfaite, mais elle s’avère franchement séduisante et elle propose d’inépuisables pistes de lecture. Le noir et blanc est une fois de plus de toute beauté. Quant au dessin, il met bien en valeur l’inspiration très débridée du dessinateur qui enchaine les références tout en faisant avancer une histoire bien personnelle. On remarque au passage que lui qui se disait très inspiré par Jacques Yonnet, place de nombreuses scènes dans des bars, cafés, restaurants, comme celui-ci fait dans Rue des Maléfices. D’autre part, son Pays des Morts se situe dans un Paris décalé où coule la Seine renommée le Styx. On notera donc aussi que ce Pays des morts n’est ni l’enfer ni le paradis, ni même le purgatoire. Le personnage principal en étant Cerbère, on se situe plutôt du côté de la mythologie grecque.

Monsieur Chouette – David B.
L’Association : sorti le 12 septembre 2025

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4

Rock’n’roll suicide : rock is not dead !

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Martha la rouquine (guitare), Iris la blonde (batterie) et Valentin le binoclard (basse) forment le groupe de rock Supersonic Pizza Club. Leur souci, c’est qu’à 27 ans, ils cherchent encore à percer. Ils se produisent là où on veut bien d’eux et jouent essentiellement des reprises…

A l’occasion, ils observent Lionel, crooner sur le retour qui se produit chaque lundi soir au Ballroom, la belle salle de ce coin sur la côte, pour reprendre le répertoire de Frank Sinatra. Complètement désabusé, Lionel ne travaille plus que de façon mécanique. En opposition, Martha, Iris et Valentin y croient encore. On les voit répéter, fouiner dans une foire aux disques d’occasion. Par contre, ils doivent se contenter du public du Buffalo grill. Pas de quoi frimer face aux autres musicos du quartier. Mais, surprise, le Ballroom les programme prochainement. Du coup, ils s’organisent et Gab, un pote de Martha, vient les prendre en photo pour composer des affichettes à placer en ville. Coupé sur celles-ci, Valentin ravale sa fierté et accepte même que le groupe joue le titre qu’il avait sur une partition tombée de sa poche et qu’Iris et Martha trouvent vraiment bien, autant pour la musique que pour les paroles ! Ce qu’elles ne savent pas, c’est que Valentin n’en est pas l’auteur. Il entretient le mystère en taisant par quel concours de circonstances le document est entré en sa possession, alors que l’auteur n’est autre que Lionel. L’approche de ce concert inattendu au Ballroom va prendre une tournure différente pour chacun des membres du trio. Valentin angoisse : sa supercherie sera-t-elle découverte ? Iris furète de trop près et se blesse à la cheville. Se produire avec des béquilles ? Quant à Martha, son ambition personnelle pourrait l’emmener ailleurs. Que décidera-t-elle ?

Le scénario

Il permet à Louise Laborie d’aborder de nombreux thèmes, tels que l’amitié, la cohésion d’un groupe de rock, les relations familiales, la passion des fans de rock avec tous leurs à-côtés, etc. Il illustre surtout un certain désenchantement, flagrant pour Lionel, un peu moins pour Inès, Martha et Valentin. On sent néanmoins assez rapidement qu’ils végètent depuis trop longtemps en musiciens de seconde voire même troisième zone, alors que ce sont des passionnés. D’ailleurs, la dessinatrice s’arrange pour faire coïncider leur désenchantement avec l’ambiance générale qu’elle instaure par les situations qu’elle dessine. Ainsi, sur une planche elle montre le trio coller des affichettes sur une palissade pour montrer leur dégradation progressive en quelques heures, jusqu’à en montrer volant au gré du vent sur le dernier dessin du bas de planche. On retrouve plusieurs fois cette forme d’humour désenchanté.

Quelques aspects décevants largement contrebalancés

A vrai dire, on finit l’album avec des impressions contradictoires. Bien qu’il retienne l’attention, le dessin attire quelques reproches. Ainsi par exemple, on sent que la dessinatrice n’accorde aucune importance aux véhicules qui sont dessinés comme de vulgaires boîtes presque informes. Impossible d’imaginer un modèle précis. De même pour certains détails (guitare sans aucune corde représentée, par exemple) et pour de nombreux visages représentés un peu à la va-vite et les silhouettes un peu raides de manière générale. Elle pêche également pour faire passer certaines sensations de mouvement : c’est criant à un moment où Valentin bouscule Lionel. S’il n’y avait pas la réaction de ce dernier, on pourrait douter de ce qu’on vient d’observer. En revanche, les décors comme des habitations ou des magasins de type grande surface sont bien plus réussis. On sent que la dessinatrice-scénariste-coloriste y apporte le soin suffisant pour qu’on sente l’atmosphère trop froide du quartier dans lequel les personnages évoluent. Par contre, et cela se sent dès l’illustration de couverture, elle se montre franchement séduisante pour son usage des couleurs, dont on sent qu’elle maîtrise l’harmonie. Cela vaut pour des objets sur des étagères dans un bar à un simple verre représenté sur une table (page 104), etc. Cela va plus loin, car l’illustration de couverture se distingue par un dégradé de couleurs qui met en valeur la luminosité du lieu et du moment. C’est moins net sur les ambiances nocturnes. Mais Louise Laborie fait un remarquable usage des couleurs, d’une manière si naturelle qu’elle rappelle (à sa façon) la maîtrise du peintre néerlandais Mondrian. Ainsi, de bout en bout, l’album est un régal pour les yeux.

L’autre réussite

Elle vient de la description de l’univers de ces fans de rock. L’album les met en avant par de nombreux détails qui sonnent juste et d’innombrables références jamais envahissantes. Exemples avec cette réflexion à propos du batteur Dave Lombardo, mais aussi certaines paroles de titres anglo-saxons et l’inscription sur le T-shirt de Martha au concert du Ballroom, etc. Sans oublier bien entendu que le titre de l’album correspond à un titre de David Bowie que la dessinatrice fait ondoyer sous la forme d’une partition blanche sur les premières planches. Et puis, mine de rien, elle intègre des éléments qui flirtent avec le fantastique pour illustrer le malaise qui s’installe. Cela va de papiers façon message anonyme apparaissant comme par enchantement sur une table à des visions en forme d’hallucinations inquiétantes. Enfin, Louise Laborie montre qu’elle maîtrise plutôt bien le langage BD de manière générale. Et elle s’arrange pour glisser un aspect féministe qui lui tient probablement à cœur en plaçant un garçon au milieu de deux filles dans son groupe.

Rock’n’roll suicide – Louise Laborie
Sarbacane : sorti le 1er octobre 2025
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3.5

« Plus jamais je ne visiterai Auschwitz » : la mémoire falsifiée

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Avec Ari Richter, la mémoire ne se transmet pas : elle s’infiltre, se déforme, se débat contre ses falsifications. Dans Plus jamais je ne visiterai Auschwitz, roman graphique d’une grande personnalité, l’artiste new-yorkais propose un témoignage familial qui se double de la radiographie d’un traumatisme collectif, le tout fouillé à la pelle du doute et de l’ironie. Entre l’ombre de Dachau et la lumière hésitante des États-Unis post-Trump, le livre se pose une question en tout point obsédante : que reste-t-il à hériter quand la mémoire devient spectacle ?

Descendant de survivants de la Shoah, Ari Richter visite Auschwitz, médusé. Il observe les perches à selfie, les casquettes de baseball, les panneaux multilingues vantant les circuits “éducatifs”. La cantine sert du porc à toutes les sauces et l’accent est partout mis sur les victimes polonaises du camp. Son regard oscille alors entre l’effroi et la nausée : la douleur de ses aïeux a été mise en vitrine. C’est là que naît le titre, presque un cri : Plus jamais je ne visiterai Auschwitz. L’homme goûte peu la muséification, cette anesthésie par excès de pédagogie.

Le livre, lui, s’ouvre sur les visages de quatre générations : les grands-parents rescapés des camps, les parents silencieux, l’enfant américain cherchant à comprendre et, enfin, le père contemporain, inquiet pour ses filles. Ari Richter leur prête à chacun un style graphique différent, comme si chaque époque avait sa propre manière de voir et de se souvenir. Parfois même, les visages se déforment, les cadres éclatent, la mémoire devient un collage. 

L’artiste juxtapose l’histoire familiale à des épisodes plus intimes : son enfance en Floride, marquée par un antisémitisme “de voisinage”, feutré, banal ; ses études, où l’assimilation juive prend la forme d’un effacement volontaire ; puis le choc du massacre de Pittsburgh en 2018, réveillant le fantôme des pogroms. De ce tremblement personnel naît un ouvrage personnel et dense, qui mêle reportage, journal et satire. Ari Richter s’y dessine parfois en Indiana Jones du trauma, brandissant un arbre généalogique comme un testament de la souffrance juive – humour noir salvateur, presque thérapeutique.

Mais ce qui affleure avant tout, c’est une lucidité sans concession. L’auteur trace un parallèle glaçant entre l’Amérique contemporaine et l’Allemagne des années 1930 : la rhétorique populiste, la peur de l’“autre”, la mémoire falsifiée. Là encore, la bande dessinée devient une chambre d’écho : les planches se remplissent d’écrans de télévision, de tweets, de visages déformés par la haine numérique. La mémoire du mal change de support, mais pas de nature.

Ari Richter excelle dans ces passages où l’Histoire et la domesticité s’entrelacent. Ce sont des conversations édifiantes, des souvenirs d’une judéité longtemps impensée, des lieux de mémoire disparus, réaffectés, ou un couple juif accueilli chez un ancien SS. La mémoire, chez lui, prend les traits d’un organisme vivant, parfois malade, mais indestructible.

Ari Richter signe ici un livre nécessaire, inconfortable, profondément contemporain. Un cri contre la banalisation du mal, mais aussi une réflexion sur le poids de la filiation. Plus jamais je ne visiterai Auschwitz ne raconte pas la Shoah : il raconte ce qu’elle fait à ceux qui viennent après. Et c’est sans doute cela, aujourd’hui, le véritable devoir de mémoire : ne pas s’incliner devant les ruines, mais apprendre à vivre avec leurs ombres qu’elles supportent.

Plus jamais je ne visiterai Auschwitz, Ari Richter
Delcourt, octobre 2025, 264 pages

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4

« Fortunes de mer » : quand la mer avale les empires

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Avec Le Lusitania et La Blanche Nef, les éditions Glénat inaugurent une nouvelle collection ambitieuse intitulée « Fortunes de mer« . Sous la houlette de Jean-Yves Delitte, marin du trait et architecte du récit historique, ces deux premiers volumes jettent l’ancre à plusieurs siècles d’écart, mais racontent la même chose : la mer comme juge suprême des folies humaines, qu’elles soient impériales, dynastiques ou technologiques.

Le-Lusitania-avisLe Lusitania

La presse l’a surnommé le lévrier des mers. Nous sommes à New York, le 1er mai 1915. Dans un climat d’inquiétude géopolitique, le Lusitania, monstre d’acier long de 240 mètres, s’apprête à entamer sa 202e traversée. Jean-Yves Delitte, seul maître à bord de ce premier tome, replace le drame dans la longue liste des conséquences de l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo. Le contexte est tendu : l’Europe s’embrase, les alliances s’enchaînent, et les mers deviennent un champ de bataille où se croisent sous-marins et torpilles.

Toujours pourvu de son sens habituel de la documentation, l’auteur éclaire chaque planche sans l’alourdir : uniformes, architectures, machines, tout respire l’authenticité. Mais au-delà du réalisme, c’est la dimension humaine du récit qui retient l’attention. Le Lusitania n’est pas qu’un navire condamné : c’est un microcosme du monde d’avant, une société flottante à la veille du désastre. Jean-Yves Delitte ne s’attarde pas tant sur le spectaculaire que sur le basculement : celui d’un siècle qui perd ses illusions en même temps que ses civils. Comme toujours, l’album s’achève sur un carnet historique dense et limpide, prolongeant l’expérience documentaire.

La-Blanche-Nef-avisLa Blanche Nef

Changement radical de ton avec le second volume, La Blanche Nef, scénarisé par Jean-Yves Delitte mais confié au trait expressif de Marco Bianchini et Francesco Mercoldi. Le décor s’ouvre sur une Angleterre médiévale écartelée par les héritages de Guillaume le Conquérant. Son fils Henri Ier, devenu roi, croit tenir enfin la paix. Mais en novembre 1120, son unique héritier, William Adelin, s’embarque sur un navire à la beauté trompeuse : la fameuse Blanche Nef.

Ici, Delitte joue sur une lente montée dramatique. Tout l’album se concentre sur la toile d’intrigues, de jalousies et de trahisons qui précède la tragédie. Ce choix donne une densité politique rare : le lecteur comprend le drame avant qu’il ne survienne. Bianchini et Mercoldi traduisent cette tension par un dessin fouillé, précis. Et le carnet historique final éclaire la portée de cet événement : la mort du prince héritier plongera l’Angleterre dans une crise de succession sans précédent, ouvrant la voie à la période d’anarchie dite The Anarchy. La mer, une fois de plus, aura décidé du destin d’un royaume.

Une collection qui fait corps avec l’Histoire

Ces deux albums, s’ils diffèrent par leur époque et leur esthétique, partagent une même ambition : raconter le naufrage comme un témoin de la civilisation. Ici, la mer se fait la mémoire liquide des erreurs humaines, des appétits de pouvoir. Le soin apporté au réalisme des navires, aux uniformes, aux visages, s’accompagne d’une vraie écriture graphique : une façon de mettre en scène la fatalité avec une précision d’historien, mais aussi une certaine sensibilité, pas tout à fait étrangère au romancier.

Après la Blanche Nef et le Lusitania, il y a fort à parier que d’autres navires s’inviteront rapidement dans cette nouvelle collection. Et qu’ils permettront, eux aussi, de mieux comprendre la marche du monde à travers ses desseins maritimes. 

La Blanche Nef, Jean-Yves Delitte, Marco Bianchini et Francesco Mercoldi
Glénat, octobre 2025, 56 pages

Le Lusitania, Jean-Yves Delitte
Glénat, octobre 2025, 56 pages

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3.5

« L’Oubliée du radeau de la Méduse » : survivre, vaille que vaille

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Dans L’Oubliée du radeau de la Méduse (Marabulles), Gilles Cazaux et Thierry Soufflard revisitent l’un des naufrages les plus célèbres de l’histoire maritime française, immortalisé par une peinture de Théodore Géricault. En redonnant chair et voix à la seule femme du radeau, les auteurs plongent le lecteur dans un huis clos maritime d’une intensité rare, où la survie se joue sur le fil du délire et du déni.

Il y a, dans le tableau de Théodore Géricault, une ambiance lourde, sépulcrale. Une femme est perdue dans la mêlée des corps. L’Oubliée du radeau de la Méduse choisit de la nommer, de lui donner la parole, et même la stature d’une personne résiliente et sensible. Blanche, cantinière des armées révolutionnaires, épouse d’un militaire embarqué sur La Méduse, constitue indéniablement le centre de gravité d’un récit qui redonne une voix à l’effacée, un visage à la survivante que l’histoire a laissé sombrer dans les marges du tableau.

Gilles Cazaux et Thierry Soufflard nous livrent un récit d’une intensité tragique, nourri de recherches historiques précises mais surtout porté par une grande tension dramatique. La frégate échoue au large de la Mauritanie, en 1816. Cent cinquante hommes et une femme montent sur un radeau de fortune, traîné par les chaloupes des officiers. Mais très vite, les cordages sont tranchés : le radeau, chargé de vies, dérive seul. Commence alors une odyssée d’horreur, où la faim, la soif et la peur rongent les âmes autant que les corps.

Le dessin, nerveux, traduit à merveille cette lente descente dans la folie. Les visages se creusent, la mer devient une bouche béante, avalant tout repère moral. On y voit les mutineries, la lutte désespérée pour l’eau, jusqu’au moment où la faim devient plus forte que la honte. Le chirurgien Savigny, l’un des rares témoins du drame, enseigne l’art macabre de découper les chairs humaines pour les faire sécher au soleil. Ironie sinistre : ces colons européens, venus « civiliser l’Afrique », s’abandonnent eux-mêmes à la sauvagerie qu’ils prétendaient combattre.

Sous cette surface, L’Oubliée du radeau de la Méduse délivre un propos vertigineux sur le colonialisme et le patriarcat. Blanche, seule femme parmi les naufragés, fait face à la brutalité phallocratique. Mais dans un monde d’hommes en perdition, elle garde quasi intacte la flamme d’une humanité vacillante. Méprisée, vue comme un objet sacrificiel, elle trouve pourtant sa place dans une embarcation de fortune qui va de plus en plus compter sur elle.

Le roman graphique joue par ailleurs subtilement avec la mémoire picturale : le récit s’ouvre et se clôt dans les salons d’exposition. L’Oubliée du radeau de la Méduse s’impose au final comme un récit de désespoir et de lumière, où une femme qu’on a voulu faire taire fait montre d’un courage à toute épreuve. Une bande dessinée puissante, âpre et nécessaire, articulée autour d’une femme forte et sondant une humanité sise dans ses derniers retranchements.  

L’Oubliée du radeau de la Méduse, Gilles Cazaux et Thierry Soufflard 
Marabulles, octobre 2025, 112 pages

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4

La littérature s’empare du cinéma aux éditions LettMotif

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Cet automne, les éditions LettMotif publient trois ouvrages où le septième art se fait miroir, prétexte ou révélateur. Directed by Stallone de Jean-Christophe HJ Martin, Thomas Liebmann de Jérôme D’Estais et Avat’aime de Laurent Bonetti : trois livres très différents, mais un même geste, celui d’interroger notre rapport intime aux images et aux figures du cinéma.

Il n’est pas interdit de songer aux programmations de cinémathèque : des films qu’on croyait connaître, des visages qu’on retrouve sous un autre angle et, enfin, des héros qui se déplacent du grand écran vers la page imprimée. C’est ce que propose LettMotif cet automne, avec trois livres dont le fil rouge n’est pas seulement la cinéphilie, mais une réflexion sur ce que le cinéma fait à nos vies, et sur la façon dont la littérature peut, à son tour, le mettre en scène.

Directed-by-Sylvester-Stallone-avisDirected by Stallone, de Jean-Christophe HJ Martin

168 pages d’un drôle d’objet : un recueil de nouvelles qui prend pour point de départ l’œuvre de Sylvester Stallone, non pas le comédien monolithique que la culture populaire a figé, mais le cinéaste, celui de Paradise Alley, Staying Alive, Rocky IV ou Rambo. Jean-Christophe HJ Martin s’y glisse avec une distance ironique et une tendresse parfois désabusée. Chaque texte s’articule autour d’un film, ou plutôt de ce qu’il réveille chez ses spectateurs : une vie banale enfiévrée par la musique de Bill Conti (Rocky II), un employé de magasin insoumis qui s’invente une identité à la Clubber Lang (Rocky III), une relation qui s’amorce sur un commentaire de cinéphiles (Staying Alive), John Rambo faisant office de dernier vestige de la culture cinématographique… 

Cette écriture joue volontiers de l’absurde et de la nostalgie. Stallone n’est plus une figure hollywoodienne, mais plutôt une façon de mesurer les pulsations d’une époque, les élans de protagonistes souvent inassouvis. Derrière le clin d’œil affleure une question persistante : que reste-t-il de nos héros quand la caméra s’éteint ? L’auteur transforme la pop culture en matériau littéraire, en un prétexte génial, comme d’autres feraient de la mythologie grecque un miroir de nos névroses modernes.

Thomas-Liebmann-les-derniers-jours-du-Yul-Brynner-de-la-RDA-nouvelle-edition-avisThomas Liebmann, de Jérôme D’Estais

Autre tonalité. Ici, c’est le cinéma d’État, celui de la RDA et de la DEFA, qui sert de prisme à une enquête familiale. Paula, fille d’un acteur oublié, tente de reconstituer la trajectoire de ce père, « le Yul Brynner de la RDA », idole d’un monde effondré. Le roman s’écrit à plusieurs voix – lettres, confidences, souvenirs fragmentés – et recompose à travers elles un paysage artistique et politique : celui d’une Allemagne de l’Est où le théâtre et le cinéma étaient à la fois instruments de contrôle et refuges d’humanité.

Jérôme D’Estais excelle à faire dialoguer ces contradictions : le pouvoir censeur et le collectif soudé, la foi dans l’art et la trahison du réel, l’effacement d’un homme rattrapé par l’histoire. Ce récit, tout en révélant les fractures de la réunification, interroge la survie de l’acteur quand le monde pour lequel il jouait s’effondre. Et derrière le portrait du comédien déchu, c’est peut-être le cinéma européen tout entier qu’on devine, cet art fragile, soumis aux vents politiques mais toujours hanté par ses propres légendes d’écran.

Avat-aime-avis Avat’aime, de Laurent Bonetti

Avec Avat’aime, Laurent Bonetti bascule résolument du côté du merveilleux. Son héros, chauffeur de bus parisien, voit soudain le cinéma s’inviter dans sa vie : Amélie Poulain, King Kong, Vito Corleone, Jessica Rabbit, Antoine Doinel, le Terminator… tous existent vraiment, quelque part entre nos écrans et nos mémoires. Le roman se lit comme une quête initiatique, drôle et émouvante, où chaque rencontre – une missive de la Fondation Amélie P., un face-à-face avec Michael Lonsdale devenu ange gardien – devient un pas supplémentaire vers soi-même.

Laurent Bonetti écrit dans une langue lumineuse, volontiers ludique, mais jamais naïve. Derrière la fantaisie, il y a une mélancolie douce : celle du spectateur qui sait que les films ne meurent jamais vraiment, qu’ils s’incrustent en nous comme des fragments d’âme. Avat’aime célèbre ce pouvoir consolateur du cinéma, sa capacité à offrir des doubles, des refuges, des reflets. Dans cette fable moderne, les personnages fictifs continuent d’aimer, de douter, de se souvenir, comme si les bobines n’avaient jamais cessé de tourner.

Trois livres, donc, et trois manières d’habiter le cinéma : le mythe revisité, la mémoire politique, la rêverie sentimentale. Chez Martin, Stallone devient un motif quasi existentiel ; chez D’Estais, le comédien est un point d’ancrage pour repenser l’histoire, de la Corée du Nord aux petites mains traduisant des bouts de films à l’Allemagne réunifiée peinant à intégrer les acteurs de l’Est ; chez Bonetti, l’écran se fissure pour laisser passer la vie, avec un protagoniste cherchant l’équilibre entre son quotidien ordinaire et les émanations extraordinaires du septième art. Ce sont trois variations sur une même idée : le cinéma n’est pas seulement ce que l’on regarde, c’est surtout ce que l’on en tire.

Directed by Stallone, Jean-Christophe HJ Martin
LettMotif, octobre 2025, 168 pages

Thomas Liebmann, Jérôme D’Estais
LettMotif, octobre 2025, 194 pages

Avat’aime, Laurent Bonetti
LettMotif, octobre 2025, 320 pages  

« Kundan : La Nuit éternelle » : l’ombre et le sang

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Avec « La Nuit éternelle », Luana Vergari clôt la trilogie Kundan sur un ton crépusculaire, où la vengeance et le mythe s’enlacent dans une Inde coloniale rongée par la rancœur. 

Inde, début du XXe siècle. Le palais du maharajah est devenu le théâtre d’un drame inéluctable. Kundan se dissimule sous les traits de Lord Benedict et ourdit sa revanche contre l’Empire britannique. Séducteur retors et esprit vengeur, il ensorcelle Mary, la fille du souverain, qu’il transforme en vampire. Autour d’eux, la maladie se répand dans les campagnes et les faubourgs, soulevant les vieilles superstitions, les murmures des Thugs, les ombres du passé. 

Kavi, fidèle servante de Mary, observe avec effroi cette lente corruption. Soupçonnant le double jeu de Kundan, elle se rend au temple de Durga, la déesse guerrière, dont les prêtresses auraient jadis repoussé les créatures des ténèbres. Cette dimension mythologique, tissée dans la trame du récit, vient donner au mythe du vampire une inflexion singulière : ici, l’ombre venue d’Europe s’ancre dans les légendes de l’Inde, comme si le mal colonial, spirituel et vampirique se confondaient.

Luana Vergari ne perd pas de temps : tout converge vers un affrontement annoncé, inexorable. La narration alterne entre flashbacks et préparatifs guerriers, dévoilant les origines de Kundan : le massacre de sa famille, les humiliations subies, le lent chemin vers la damnation. Ce troisième tome fait la lumière sur les motivations du monstre sans jamais les excuser. Car Kundan, avant d’être un récit fantastique, est aussi une tragédie : celle d’un homme consumé par le ressentiment et la soif de justice, au point de devenir ce qu’il haïssait.

Sur le plan graphique, Emmanuel Civiello livre un travail d’orfèvre. Son trait restitue l’atmosphère moite et inquiétante de l’Inde coloniale : soieries, ombres, reflets de lanternes, visages tourmentés… Tout concourt à une impression d’oppression permanente. Certaines planches, d’une intensité quasi cinématographique, semblent inspirées du clair-obscur caravagesque : la lumière s’y fait jugement, l’obscurité dévore tout.

Narrativement, le tome souffre peut-être d’un léger déséquilibre. La tension politique, esquissée dans les volumes précédents, reste en arrière-plan : les rivalités coloniales ne sont qu’un décor pour la vengeance intime de Kundan. Mais cette relative focalisation concourt aussi à recentrer le propos sur le mythe, sur la contamination morale et spirituelle qui gagne les âmes. Mary, devenue instrument du Mal, propage la malédiction comme une métaphore du pouvoir destructeur de la domination et du désir.

Luana Vergari parvient ainsi à fusionner deux univers rarement associés : la noirceur victorienne du vampire européen et la mystique flamboyante de l’Inde mythologique. Le mix fonctionne grâce à une écriture soignée. Et si la conclusion paraît abrupte, elle conserve une puissance symbolique indéniable : le cercle du Mal se referme, la vengeance s’accomplit. Kundan s’achève comme un poème noir, entre sacrifice et damnation, porté par une mise en vignettes réussie.

Kundan : La Nuit éternelle (T03), Luana Vergari et Emmanuel Civiello 
Glénat, 15 octobre 2025, 56 pages

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3

« L’Etranger » vu par François Ozon : un grand cru de Meursault

François Ozon relève le pari risqué d’adapter L’Étranger de Camus en préservant l’énigme de Meursault tout en actualisant le récit. Entre lumière écrasante, sensualité brute et dénonciation subtile du colonialisme, le film conjugue fidélité et réinvention. Servi par l’interprétation habitée de Benjamin Voisin, il s’impose comme l’une des œuvres les plus abouties du cinéaste.

La délicate question de l’adaptation

L’adaptation littéraire est, on le sait, un exercice à haut risque. La version cinématographique, souvent, déçoit, et ce d’autant plus que l’œuvre adaptée est littéraire. A haut risque, mais nullement impossible : Chantal Akerman a réussi avec Proust (La Captive), Bresson avec Bernanos (Mouchette, Journal d’un curé de campagne), Orson Welles avec Shakespeare (Falstaff, Othello…). Liste non exhaustive. Avec Camus, Ozon rejoint le cercle restreint des gageures amplement tenues.

Comment traduire cinématographiquement la célèbre langue « blanche » du roman ? Cette prose dénuée d’artifice, traduisant si bien l’intériorité de Meursault ?

D’abord, en évitant le piège des citations littérales : Ozon se limite à deux passages, celui du meurtre et celui qui conclut le roman, osant même faire l’impasse sur le trop couru « Aujourd’hui, maman est morte » qui avait, de surcroît, l’inconvénient de focaliser sur le personnage de la mère puisque, comme on va le voir, Ozon a décentré le récit vers la question coloniale.

Ensuite, en assumant un regard extérieur : Ozon ne cherche pas à traduire visuellement le flux de pensées de son personnage principal, il nous en montre la façade, par la façon dont il réagit à ce qui lui arrive. La force du roman c’est cette énigme de l’intériorité de Meursault lancée à la face du monde. Ozon conserve intact ce mystère, se contentant, si l’on peut dire, de nous le donner à contempler. Ce mystère est un scandale pour la société : comme le Bartleby de Melville qui « préfèrerait ne pas », Meursault est à éliminer parce que trop subversif. On n’est pas surpris qu’il s’intéresse au fait divers découvert sur un article de journal caché sous la paillasse de sa cellule, l’histoire d’un Tchèque, revenu riche parmi les siens, assassiné par sa propre famille qui ne l’a pas reconnu. Elle évoque la tragédie d’Œdipe, symbole d’une énigme qui fait écho à notre meurtrier.

Meursault, l’homme-éponge

Meursault est d’abord un observateur distancié. Rien ne l’implique : ni le bon (les saillies d’un Fernandel au cinéma, l’idée d’épouser Marie, la perspective d’une carrière à Paris) ni le mauvais (sa mère meurt, un chien est maltraité, une Arabe est battue). Il se contente d’enregistrer des sensations. Il déclare ainsi à Marie en substance qu’« un homme qui n’aurait vécu qu’une seule journée ne s’ennuierait pas pendant cent ans en prison » tant il pourrait s’employer à se souvenir des mille détails contenus dans cette journée. Meursault fonctionne comme une éponge, absorbant le milieu dans lequel il évolue.

Une scène magnifique évoque cette prégnance du milieu ambiant : celle du parloir. Marie est venue, en effet, lui rendre visite. C’est une salle commune, ce qui fait que chacun crie à son interlocuteur, distant de deux grilles et d’un mètre, ce qu’il a à dire. L’un des échanges, à côté de Marie, se conclut par un « au revoir maman » qui fait écho au récent deuil du héros. Meursault se nourrit de tout cela mais n’a aucune préférence : il faut bien mourir un jour, quelle différence maintenant ou plus tard ?

Une dénonciation subtile du colonialisme

Dépourvu d’ambition  – comme le lui reproche son patron – et même de volonté – puisque tout lui est égal -, le jeune homme est agi par la société plus qu’il n’exerce son libre-arbitre.  Si, pour Sartre, la liberté c’est l’engagement, Meursault en est un contre-exemple absolu. Le meurtre de l’Arabe peut ainsi être vu comme le passage à l’acte d’une société coloniale qui maltraite l’autochtone. C’est en ce sens qu’on a pu parler de « meurtre d’atmosphère ». Ozon exprime avec juste ce qu’il faut d’insistance ce sous-texte latent : c’est un panneau « interdit aux indigènes » à l’entrée d’un cinéma, un passant auquel on refuse la terrasse d’un café, une prison où Meursault est le seul Blanc, le discours de l’avocat expliquant qu’il ne sera pas condamné pour avoir tué un Arabe. Et, bien sûr, la figure de Raymond Sintès, incarné par Pierre Lottin : ce proxénète qui exploite une femme tout en s’autorisant à la battre n’est-il pas à lui seul une métaphore du colonialisme ? Le colonialisme déshumanise l’indigène, ouvrant la porte à la violence, comme le font les nazis avec les Juifs, les Tziganes et les infirmes puisque nous sommes en 1942.

Le voisin, joué par Denis Lavant, est une figure inversée de Meursault : le couple amour-haine à son paroxysme, tranchant sur l’impassibilité du jeune homme. Le vieux maltraite son chien mais est désespéré le jour où celui-ci disparaît. On pourra voir, là aussi, dans son histoire, une allégorie du colon face au colonisé : les différentes séquences de violence à l’égard des Arabes font pièce à la scène d’ouverture vantant les charmes de l’orient.

On le sait, Camus n’a pas écrit un roman dénonçant le colonialisme, ne serait-ce que parce qu’il était favorable à l’Algérie française. Ozon prend ici ses distances avec le roman, en faisant une place aux Arabes. Ainsi le film débute-t-il par l’affirmation de Meursault « j’ai tué un Arabe ». Effet du Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud ? Possible. Une actualisation, en tout cas, du roman, l’effacement de la victime interpellant aujourd’hui bien plus qu’à l’époque.

Les femmes, aussi, ont un rôle plus actif aujourd’hui. Le cinéaste donne en particulier du poids au personnage de Djemila, la sœur de Moussa, qu’on avait découverte subissant les coups de Sintès. Elle se retrouve dans la salle d’audience à l’issue du procès, face à Marie. Une façon d’exprimer la sororité née de leur deuil, l’un présent l’autre à venir. Mieux, Ozon conclut son film sur Djemila venue se recueillir sur la sépulture de son frère face à la mer. Dans le dialogue avec Kamel Daoud pour le Nouvel Obs, le réalisateur déclare : « Vous dites que Meursault est une métaphysique, pour moi il est une abstraction… même s’il a tué un homme, il ne faut pas l’oublier ». Le roman, par la fascination qu’il exerce, peut avoir tendance, en effet, à magnifier l’assassin, comme le fait la très éprise Marie. Par cette conclusion, Ozon nous met en garde contre un certain romantisme de la figure du criminel.

Meursault, celui qui ne ment pas

Meursault est l’homme qui, comme le Misanthrope de Molière, fait toujours primer la vérité sur les conventions sociales. Au point de déclarer à son procès que ce qu’il ressent à l’évocation de son meurtre est « de l’ennui », propos inhumain pour la salle d’audience. Au point de ne jamais réagir comme attendu : il reste assis à la messe sans s’apercevoir que tout le monde s’est levé, refuse de voir une dernière fois le visage de sa mère morte parce que « ça ne sert à rien ». De même, il refuse de donner du « mon père » à l’aumônier et se trouve perplexe devant la tactique de l’avocat consistant à se mettre à la place de son client pour susciter l’empathie des jurés.

Cette absence de concession au jeu social est ce qui fascine Marie, la jeune femme ayant toutefois conscience que c’est peut-être aussi ce qui pourrait provoquer sa répulsion. Meursault est, comme le soleil, un astre à deux visages.

Le soleil, l’autre héros du film

L’astre est le véritable « partenaire » de notre anti-héros. Le choix du noir et blanc est particulièrement pertinent en ce qu’il permet, comme l’explique le cinéaste dans le Nouvel Obs, de « pousser les blancs très fort et les hautes lumières ». Le soleil peut s’avérer meurtrier, lorsqu’il fait basculer Meursault face à Moussa, ou rédempteur, lorsqu’il donne accès au prisonnier à une plénitude jamais atteinte. Le noir et blanc permet aussi de développer une vision manichéenne, bien contre mal incarnés par le clair et l’obscur, comme dans le film noir. Ozon les traite de façon tranchée. L’obscur est, logiquement, plus rare mais souvent splendide : mentionnons, par exemple, la cellule aux allures de cage où Meursault est enfermé, autour duquel les matons circulent comme des ombres.

Au-delà des scènes fortes mettant en exergue le soleil, le film en donne à voir des substituts : une ampoule dans un plan en plongée alors que Meursault veille sa mère, un réverbère dans le plan suivant, ou encore un halo dans le cachot. On pourra voir aussi le disque flottant sur l’eau qui accueille Marie et Meursault lors de leur baignade comme une figure astrale.

Face à la foi, une pure sensualité

Dans la grande scène de confrontation à l’aumônier, ce sont deux trouées lumineuses au fond du cachot qui viennent renforcer son intensité : deux conceptions, en effet, s’affrontent. L’aumônier porte la vision consolatrice de la transcendance, celle d’un engagement dans l’espoir. Meursault lui oppose une stricte immanence, au nom de la lucidité. Ce duel verbal peut évoquer le fameux passage du Grand Inquisiteur des Frères Karamazov de Dostoïevski, où le Christ, revenu sur Terre, est confronté à un représentant du clergé : le Christ ne dit pas un mot, se contentant d’embrasser le prélat sur la bouche. Un geste mystérieux auquel on pense lorsque l’aumônier demande au prisonnier la permission de l’embrasser. Le Christ, c’est ici Meursault, dont la barbe et les cheveux longs renvoient directement à l’imagerie populaire. Le mont sur lequel est dressée la guillotine, imaginé en rêve par le prisonnier, n’a-t-il pas des allures de Golgotha ? Meursault ne lance-t-il pas « pour que tout soit consommé… » ?… L’identification était voulue par Camus puisque cette phrase figure dans le roman. Un Christ à l’envers, puisque c’est ici Meursault qui refuse le baiser, mais un Christ tout de même dans son exigence de dire le vrai et dans le rejet qu’il suscite : ces « cris de haine » qui concluent le roman.

Répulsion, donc, à l’idée que l’aumônier l’étreigne. Car Meursault, pour décalé et distant qu’il soit, n’est pas un être désincarné, bien au contraire : seule la sensualité lui donne accès au monde. On le voit ainsi faire l’amour, se délecter du contact du sable ou de l’eau de mer, savourer de bons vins, et le véritable mobile de son geste meurtrier est le soleil, la sensation qu’il produisit sur lui, que parvient parfaitement à rendre Ozon dans la scène-phare du film. Dans sa cellule, il a gravé le corps de Marie sur le mur, qu’il caresse longuement. Lors d’une visite de son amoureuse, il abjurera celle-ci de l’oublier s’il venait à être exécuté : la séparation physique implique l’anéantissement de la personne. Cette pure sensualité s’oppose à la sentimentalité portée par Marie.

Un Meursault idéal

On sait que Visconti, qui finit par choisir Mastroianni pour incarner le héros du roman de Camus, avait d’abord envisagé Alain Delon. Une très bonne idée, tant l’acteur excellait dans l’impassibilité. Benjamin Voisin, rendu célèbre par son rôle dans une autre adaptation, celle des Illusions perdues de Balzac par Xavier Giannolli, fait merveille. Il incarne sans caricature l’énigme du personnage, trouve la distance parfaite pour le rendre tour à tour estimable, effrayant ou tout simplement « normal ». En un mot, ambigu. Face à lui, Rebecca Marder apparaît comme un mélange troublant de plusieurs actrices : Nicole Garcia par sa diction et son regard, Juliette Binoche dans la scène du parloir, Marina Vacth qu’Ozon révéla dans Jeune et jolie, et même… Maria Casarès dans sa première apparition – l’actrice qui fut en couple avec Camus. Voulue ou non, cette ambivalence joue sur elle comme le chatoiement du soleil, servant le propos.

Autour, un Denis Lavant qui denislavantise et un Pierre Lottin qui pierrelottinise : le premier dans un rôle de vieux fou rugueux, le second dans celui du prolo de service. On sait que le cinéma français à tendance à assigner les acteurs au type de rôle qui les a fait émerger. Rien à dire, toutefois, sur leur composition tout à fait convaincante. Swann Arlaud, lui aussi employé par Ozon dans Grâce à Dieu en tant que victime du clergé catholique, endosse très bien ce rôle incarnant le versant opposé. Saluons enfin la présence de Christophe Malavoy en procureur, un acteur oublié par le cinéma français qu’on a plaisir à retrouver.

Concluons : d’un projet explosif, François Ozon tire ce qui est peut-être son meilleur film. Ce cinéaste inégal – mais comment ne le serait-on pas lorsqu’on sort près d’un film par an ? – prouve qu’il peut tutoyer les sommets lorsqu’un astre bienfaisant vient irradier son inspiration.

Bande-annonce : L’Étranger

Fiche Technique : L’Étranger

Réalisateur : François Ozon
Scénario : François Ozon, d’après le roman L’Étranger d’Albert Camus
Acteurs principaux : Benjamin Voisin, Rebecca Marder, Pierre Lottin, Denis Lavant, Swann Arlaud, Hajar Bouzaouit
Photographie : Manu Dacosse
Montage : Clément Selitzki
Décors : Katia Wyszkop
Musique : Fatima Al Qadiri
Producteurs : François Ozon, Sidonie Dumas, Valérie Boyer, Alexis Cassanet
Sociétés de production : FOZ, Gaumont, France 2 Cinéma, Macassar Productions, Scope Pictures
Société de distribution : Gaumont
Pays de production : France, Belgique
Date de sortie : 29 octobre 2025 en salle | 2h 00min | Drame

🎞️Plus d’informations sur le film

Format et esthétique : Le film est tourné en noir et blanc. Le directeur de la photographie, Manu Dacosse, utilise un format 4/3 et pousse les hautes lumières pour créer une ambiance solaire écrasante, qui devient un élément central du récit.

Contexte et adaptation : François Ozon propose une lecture postcoloniale du roman. Il prend la liberté de donner une présence et un nom à la victime arabe, qui reste anonyme dans le livre d’Albert Camus, actualisant ainsi le récit pour le public contemporain.

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4

FFCP 2025 : Fragment, deux visages du deuil

Avec Fragment, le cinéma coréen poursuit son exploration des blessures invisibles. Loin des thrillers sociaux à la manière de Parasite, Kim Sung-yoon choisit une approche intimiste : celle de deux adolescents liés malgré eux par un même drame – un meurtre qui a bouleversé leurs familles. Mais plutôt que de s’attarder sur le crime, le cinéaste s’intéresse à l’après, aux cicatrices laissées sur ceux qui n’ont rien fait et qui portent pourtant tout. Fragment ne raconte pas la faute : il raconte ce qu’il en reste, ce qui s’infiltre dans le silence des jours.

Le miroir des solitudes

Le cœur du film repose sur une idée forte : que devient l’enfant du coupable ? Comment affronter un monde qui vous juge pour un acte que vous n’avez pas commis ? Kim filme deux solitudes parallèles : Jun-gang, le fils du meurtrier, hanté par la honte, et Gi-su, l’enfant de la victime, prisonnier d’une colère sourde. Tous deux vivent seuls dans la maison familiale, vestige d’un passé irrémédiablement fracturé.

Jun-gang partage son quotidien avec sa petite sœur (Kim Kyu-na), qu’il protège du mieux qu’il peut, car leur seul tuteur légal est en prison. Le jeune garçon doit désormais subvenir à leurs besoins, jonglant entre les factures, les repas improvisés et la peur constante de ne pas pouvoir payer le loyer. Cette précarité tranche brutalement avec leur âge : ces enfants sont propulsés dans la vie adulte avant même d’avoir terminé leur scolarité.

À l’école, le monde ne leur offre aucun répit. Jun-gang devient la cible de ses camarades : insultes, moqueries, coups – un harcèlement que Kim Sung-yoon filme sans détour, avec une crudité réaliste. Ce regard sans fard pointe une dimension sociale plus large : dans une société sud-coréenne où la compétition scolaire et la réussite individuelle règnent, la différence – surtout quand elle touche à la honte familiale – devient un motif d’exclusion. Le film met ainsi à nu une violence systémique, où le jugement social remplace la compassion. Chaque geste répète la faute, chaque jour semble recommencer au même point. La culpabilité, ici, n’est pas un cri mais un rythme : celui de vies suspendues.

Par ailleurs, Fragment adopte un récit miroir entre ces orphelins et victimes, quoiqu’en pense leur entourage. Mais si Jun-gang occupe davantage l’écran, c’est pour mieux souligner l’absence de Gi-su – celui dont le silence pèse autant que la présence de l’autre. Ces deux figures, reliées par un drame commun, avancent côte à côte sans jamais se rencontrer vraiment. Dans ce décalage, Kim Sung-yoon raconte la fracture d’une société incapable de relier la victime et le coupable autrement que par la douleur.

Aucune aide institutionnelle ne vient rompre ce cycle. Cette absence d’appui renforce la solitude des deux garçons et traduit l’indifférence d’un monde adulte qui détourne le regard. En refusant tout pathos, Kim dresse le portrait d’une société qui n’offre d’issue ni à la honte, ni à la colère.

L’ombre de la résilience

La mise en scène, d’une grande sobriété, épouse ce propos avec justesse. Le réalisateur filme ses personnages dans des cadres étroits, souvent immobiles, où l’air semble manquer. Les plans se répètent, comme les jours : une porte qu’on referme, une marche lente dans les ruelles vers l’école. La routine devient métaphore du traumatisme, un présent sans horizon. L’influence du réalisme social européen se fait sentir : peu de musique, des dialogues minimalistes, une attention constante aux gestes du quotidien. Chaque silence est une phrase étouffée, chaque regard, une confession empêchée.

Cette retenue émotionnelle en fait la force mais aussi la limite du film. Là où d’autres drames coréens savent provoquer la catharsis sans trahir leur sobriété, Fragment reste figé dans sa tristesse. L’émotion demeure au bord des lèvres, comme si le film craignait de la laisser sortir. On admire la pudeur, mais on finit par ressentir une distance, voire une monotonie. Cependant, les jeunes interprètes, bouleversants de justesse, portent sur eux tout le poids du film. Oh Ja-hun, d’une intensité muette, habite son rôle avec une maturité déconcertante ; Moon Seong-hyun exprime avec retenue la colère contenue d’un enfant brisé. Mais cette justesse reste également enfermée dans un dispositif trop rigide, comme si l’idée du silence prenait le pas sur la vie elle-même.

Le contraste est frappant avec It’s Okay! – un autre film coréen récent qui aborde le deuil, mais dans une tonalité plus lumineuse. Là où Fragment scrute la culpabilité et la honte, It’s Okay! s’attache à la résilience, à la manière dont le manque peut devenir moteur de reconstruction. Chez Kim Sung-yoon, les personnages sont enfermés dans leur silence ; chez Lee Ji-won, ils apprennent à parler, à partager, à retrouver un lien. Ces deux œuvres dialoguent à leur manière. L’une dissèque la douleur avec rigueur, l’autre choisit d’y insuffler de la vie. Ensemble, elles illustrent les deux pôles du cinéma coréen contemporain : la lucidité sociale et la chaleur humaine.

En somme, Fragment est un film d’une rare sincérité. Il observe, avec une pudeur presque clinique, la manière dont la honte et la culpabilité s’invitent dans les gestes les plus simples, jusqu’à envahir le quotidien. Kim Sung-yoon capte l’après du drame : non pas la tragédie visible, mais le temps long du chagrin, celui où rien ne se passe et où tout se rejoue. Mais cette rigueur, admirable dans son intention, finit parfois par étouffer l’émotion qu’elle voudrait préserver. Fragment se respecte pour sa justesse plus qu’il ne s’aime pour sa chaleur – un beau fragment d’humanité, sombre et lucide, qui aurait sans doute gagné à laisser entrer un peu plus de lumière.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

Fragment : bande-annonce

Fragment : fiche technique

Titre original : 파편
Réalisation et scénario : Kim Sung-yoon
Inerprètes : Oh Ja-hun, Moon Seong-hyun, Kim Kyu-na, Jang Jae-ho, Gong Min-jeong
Photographie : Jung-seok Chae
Montage : Kim Dan-woo
Musique : Kwang-Sun Hwang
Producteurs : Sung-mok Gu, Son Jeong-hyeon
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h45
Genre : Drame, Thriller

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

FFCP 2025 – Mal-Mo-E : The Secret Mission, aux grands mots les grands remèdes

Avec Mal-Mo-E : The Secret Mission, Eom Yuna signe un film historique où les mots deviennent les armes silencieuses d’un peuple privé de sa voix. Inspiré d’un épisode réel – la création clandestine du premier dictionnaire coréen sous l’occupation japonaise –, le film célèbre la langue comme ultime refuge de l’identité nationale, mais aussi comme passerelle entre des mondes sociaux que tout semble opposer.

Les Gardiens du Langage

Au cœur du récit, la rencontre entre deux hommes : Kim Pan-soo (Yu Hae-jin), petit voyou de quartier, bavard impénitent mais illettré, et Ryu Jeong-hwan (Yoon Kye-sang), enseignant réservé, libraire et membre actif de la Société de la langue coréenne. Leur relation, d’abord teintée de méfiance et d’incompréhension, devient peu à peu le moteur émotionnel du film.

Pan-soo, figure populaire et rusée, vit de combines et de débrouillardise dans une Séoul sous contrôle japonais dans les années 40. Grand parleur et petit lecteur, il manie les mots sans les écrire et les jongle sans les comprendre vraiment. C’est dans ce paradoxe que naît la richesse du personnage, qui incarne une oralité vive et une mémoire du peuple, brute et instinctive. À l’inverse, Jeong-hwan représente la rigueur, la transmission savante et la conscience historique. Leur duo compose alors un équilibre fragile mais lumineux : la rencontre du savoir et de la parole, du peuple et de l’intellectuel, du cœur et de l’esprit.

Leur collaboration pour compiler un dictionnaire, sous la menace constante des autorités japonaises, transcende la simple entreprise lexicographique. Elle devient une alliance sociale et symbolique, un pont entre deux Corées – celle de la rue et celle des lettrés – réunies par un objectif commun : sauver les mots avant qu’ils ne soient effacés. À travers le regard de Pan-soo, le film révèle la dimension charnelle et émotionnelle du langage. Apprendre à lire, c’est apprendre à ressentir autrement, à comprendre la beauté et la fragilité des mots, mais aussi leur puissance politique.

La transformation du père, qui apprend à déchiffrer son propre alphabet pour ses enfants, constitue le fil sensible du récit. Derrière la lutte pour un dictionnaire, se cache un combat intime, celui d’un homme qui découvre dans les lettres coréennes non seulement un outil d’émancipation, mais également de transmission. Le langage est alors synonyme d’héritage, de promesse et de survie. Pan-soo comprend que préserver les mots, c’est protéger ses enfants d’un monde qui veut leur faire oublier jusqu’à leur nom – car le régime japonais impose aux écoliers de renoncer à leur langue et de porter des noms japonais, dans une entreprise d’effacement identitaire totale.

Mot pour mot

Tout comme son scénario pour A Taxi Driver, Eom Yuna parvient ainsi à lier la grande Histoire et la petite histoire : celle d’un peuple menacé dans sa langue, et celle d’un père qui, par la lecture, retrouve la dignité. La réalisatrice adopte un ton à la fois populaire et humaniste, où l’humour et la tendresse tempèrent la gravité du propos. Certaines scènes d’apprentissage ou d’entraide sont empreintes d’une douce ironie, et la camaraderie entre les membres du groupe linguistique confère au film une chaleur humaine sincère.

Cependant, Mal-Mo-E n’est pas sans faiblesses. Le rythme inégal, une certaine linéarité narrative et un pathos parfois appuyé atténuent l’intensité dramatique. La mise en scène, efficace mais classique, privilégie le sentiment au dépouillement esthétique. Le film reste ainsi davantage une œuvre de transmission qu’une proposition cinématographique audacieuse. Mais ce parti pris de clarté et d’accessibilité participe aussi à la portée pédagogique du projet : faire ressentir à un large public que préserver une langue, c’est sauver une mémoire collective.

Le dictionnaire, objet central et presque sacré du récit, devient alors métaphore d’un peuple dispersé cherchant à se rassembler à travers ses mots. Le Hangul – alphabet inventé au XVe siècle pour permettre à tous d’écrire – retrouve sa vocation première : unir plutôt que diviser, donner voix à ceux qui n’en avaient pas. Mal-Mo-E, dans ses meilleurs moments, parvient à rendre tangible ce pouvoir politique et poétique du langage.

En définitive, Mal-Mo-E : The Secret Mission est une œuvre honorable, parfois trop sage, mais animée par une conviction profonde : qu’il n’existe pas de liberté sans mots pour l’exprimer. Derrière son apparente simplicité, le film révèle la force tranquille de la culture coréenne, portée par l’humilité de ses résistants et la tendresse de ses pères illettrés devenus gardiens de la langue. Une ode émouvante à la parole retrouvée et à la mémoire d’un peuple qui a refusé de se taire.

Prix du public au FFCP 2019, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ».

Mal-Mo-E : The Secret Mission – bande-annonce

Mal-Mo-E : The Secret Mission – fiche technique

Titre original : 말모이
Réalisation : Eom Yuna
Scénario : Eom Yuna
Interprètes : Yu Hae-jin, Yoon Kye-sang, Kim Sun-young
Photographie : Choi Young-hwan
Montage : Kim Sang-bum, Jeong Won-jun
Son : Kim Suk-won
Décors : Chae Gyeong-seon, An Ji-hye
Costumes : Choe Yun-seon
Musique : Jo Yeong-wook
Producteur : Park Eun-kyeong
Production : The Lamp
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Lotte Cultureworks
Durée : 2h15
Genre : Drame, Historique

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud