FFCP 2025 : Fragment, deux visages du deuil

Avec Fragment, le cinéma coréen poursuit son exploration des blessures invisibles. Loin des thrillers sociaux à la manière de Parasite, Kim Sung-yoon choisit une approche intimiste : celle de deux adolescents liés malgré eux par un même drame – un meurtre qui a bouleversé leurs familles. Mais plutôt que de s’attarder sur le crime, le cinéaste s’intéresse à l’après, aux cicatrices laissées sur ceux qui n’ont rien fait et qui portent pourtant tout. Fragment ne raconte pas la faute : il raconte ce qu’il en reste, ce qui s’infiltre dans le silence des jours.

Le miroir des solitudes

Le cœur du film repose sur une idée forte : que devient l’enfant du coupable ? Comment affronter un monde qui vous juge pour un acte que vous n’avez pas commis ? Kim filme deux solitudes parallèles : Jun-gang, le fils du meurtrier, hanté par la honte, et Gi-su, l’enfant de la victime, prisonnier d’une colère sourde. Tous deux vivent seuls dans la maison familiale, vestige d’un passé irrémédiablement fracturé.

Jun-gang partage son quotidien avec sa petite sœur (Kim Kyu-na), qu’il protège du mieux qu’il peut, car leur seul tuteur légal est en prison. Le jeune garçon doit désormais subvenir à leurs besoins, jonglant entre les factures, les repas improvisés et la peur constante de ne pas pouvoir payer le loyer. Cette précarité tranche brutalement avec leur âge : ces enfants sont propulsés dans la vie adulte avant même d’avoir terminé leur scolarité.

À l’école, le monde ne leur offre aucun répit. Jun-gang devient la cible de ses camarades : insultes, moqueries, coups – un harcèlement que Kim Sung-yoon filme sans détour, avec une crudité réaliste. Ce regard sans fard pointe une dimension sociale plus large : dans une société sud-coréenne où la compétition scolaire et la réussite individuelle règnent, la différence – surtout quand elle touche à la honte familiale – devient un motif d’exclusion. Le film met ainsi à nu une violence systémique, où le jugement social remplace la compassion. Chaque geste répète la faute, chaque jour semble recommencer au même point. La culpabilité, ici, n’est pas un cri mais un rythme : celui de vies suspendues.

Par ailleurs, Fragment adopte un récit miroir entre ces orphelins et victimes, quoiqu’en pense leur entourage. Mais si Jun-gang occupe davantage l’écran, c’est pour mieux souligner l’absence de Gi-su – celui dont le silence pèse autant que la présence de l’autre. Ces deux figures, reliées par un drame commun, avancent côte à côte sans jamais se rencontrer vraiment. Dans ce décalage, Kim Sung-yoon raconte la fracture d’une société incapable de relier la victime et le coupable autrement que par la douleur.

Aucune aide institutionnelle ne vient rompre ce cycle. Cette absence d’appui renforce la solitude des deux garçons et traduit l’indifférence d’un monde adulte qui détourne le regard. En refusant tout pathos, Kim dresse le portrait d’une société qui n’offre d’issue ni à la honte, ni à la colère.

L’ombre de la résilience

La mise en scène, d’une grande sobriété, épouse ce propos avec justesse. Le réalisateur filme ses personnages dans des cadres étroits, souvent immobiles, où l’air semble manquer. Les plans se répètent, comme les jours : une porte qu’on referme, une marche lente dans les ruelles vers l’école. La routine devient métaphore du traumatisme, un présent sans horizon. L’influence du réalisme social européen se fait sentir : peu de musique, des dialogues minimalistes, une attention constante aux gestes du quotidien. Chaque silence est une phrase étouffée, chaque regard, une confession empêchée.

Cette retenue émotionnelle en fait la force mais aussi la limite du film. Là où d’autres drames coréens savent provoquer la catharsis sans trahir leur sobriété, Fragment reste figé dans sa tristesse. L’émotion demeure au bord des lèvres, comme si le film craignait de la laisser sortir. On admire la pudeur, mais on finit par ressentir une distance, voire une monotonie. Cependant, les jeunes interprètes, bouleversants de justesse, portent sur eux tout le poids du film. Oh Ja-hun, d’une intensité muette, habite son rôle avec une maturité déconcertante ; Moon Seong-hyun exprime avec retenue la colère contenue d’un enfant brisé. Mais cette justesse reste également enfermée dans un dispositif trop rigide, comme si l’idée du silence prenait le pas sur la vie elle-même.

Le contraste est frappant avec It’s Okay! – un autre film coréen récent qui aborde le deuil, mais dans une tonalité plus lumineuse. Là où Fragment scrute la culpabilité et la honte, It’s Okay! s’attache à la résilience, à la manière dont le manque peut devenir moteur de reconstruction. Chez Kim Sung-yoon, les personnages sont enfermés dans leur silence ; chez Lee Ji-won, ils apprennent à parler, à partager, à retrouver un lien. Ces deux œuvres dialoguent à leur manière. L’une dissèque la douleur avec rigueur, l’autre choisit d’y insuffler de la vie. Ensemble, elles illustrent les deux pôles du cinéma coréen contemporain : la lucidité sociale et la chaleur humaine.

En somme, Fragment est un film d’une rare sincérité. Il observe, avec une pudeur presque clinique, la manière dont la honte et la culpabilité s’invitent dans les gestes les plus simples, jusqu’à envahir le quotidien. Kim Sung-yoon capte l’après du drame : non pas la tragédie visible, mais le temps long du chagrin, celui où rien ne se passe et où tout se rejoue. Mais cette rigueur, admirable dans son intention, finit parfois par étouffer l’émotion qu’elle voudrait préserver. Fragment se respecte pour sa justesse plus qu’il ne s’aime pour sa chaleur – un beau fragment d’humanité, sombre et lucide, qui aurait sans doute gagné à laisser entrer un peu plus de lumière.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

Fragment : bande-annonce

Fragment : fiche technique

Titre original : 파편
Réalisation et scénario : Kim Sung-yoon
Inerprètes : Oh Ja-hun, Moon Seong-hyun, Kim Kyu-na, Jang Jae-ho, Gong Min-jeong
Photographie : Jung-seok Chae
Montage : Kim Dan-woo
Musique : Kwang-Sun Hwang
Producteurs : Sung-mok Gu, Son Jeong-hyeon
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h45
Genre : Drame, Thriller

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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