Monsieur Chouette : une chouette BD

Depuis le tome 13 de la série Donjon monsters (2020) on était sans nouvelle de David B. Tout s’explique avec la parution de ce roman graphique ambitieux (252 planches, foisonnantes) qui nous rappelle que le dessinateur doit, en partie, sa réputation à la série Les Incidents de la nuit.

Premier constat, cet album ne comporte aucune indication destinée à servir de repère pour un éventuel lecteur. Rien d’autre sur la quatrième de couverture qu’un dessin en couleurs qui donne quand même le ton avec des personnages à tête de chien menaçants. Aucune indication sur les rabats de couverture, la couverture se contentant de mentionner l’auteur et l’éditeur. Quant à l’illustration, en couleurs elle aussi, elle présente Monsieur Chouette un doigt levé comme pour indiquer son chemin à la jeune fille blonde du premier plan. Sinon, tout l’album est dans un beau noir et blanc qui ne surprendra pas ceux qui connaissent déjà David B. L’auteur et son éditeur font donc le pari de jouer sur la curiosité des lecteurs ainsi que sur la notoriété du dessinateur-scénariste. Ils nous placent dans la position de celui qui devra se faire son idée, pour un album foisonnant de détails. C’est à mon avis judicieux, car cela ouvre la porte à toutes les lectures, tant pis pour ceux que cela rebuterait. C’est d’autant plus amusant de constater que le titre choisi pourrait appartenir à une série pour les petits, ce qui ne correspond pas du tout à la réalité. Mais justement, la réalité, David B. ne fait qu’en jouer ici, une fois de plus serait-on tenté de dire.

Au pays des contes

A vrai dire, Monsieur Chouette n’est pas le personnage principal de l’album, même s’il sert de guide. Le personnage principal serait plutôt la jeune blonde prénommée Marie qu’on voit sur l’illustration de couverture. A l’expression de son visage, on devine une certaine naïveté en rapport avec son jeune âge. En début d’album, elle fait la connaissance de M. Chouette, un soir alors qu’elle rase les murs. Assis sur un banc, M. Chouette l’interpelle en lui demandant pourquoi elle se fait ainsi discrète, alors que le lieu et l’heure (en pleine nuit) respirent la tranquillité. Elle pourrait l’ignorer, mais elle lui explique qu’elle a peur de son ombre. En effet, cette ombre ressemble à celle d’un tigre. Elle explique à M. Chouette qu’elle est née avec et que depuis toute petite elle jouait avec. Mais l’ombre a grandi avec elle et désormais elle se fait menaçante ; elle l’a même déjà mordue et pourrait finir par la manger. D’après M. Chouette, cette ombre, il faut la dompter. Et il se présente ainsi « Je suis un être psychopompe. C’est-à-dire que je guide les gens à travers les embûches du Pays des Morts. » Comme Marie doit rentrer chez elle et qu’elle ne voit pas l’intérêt d’aller au Pays des Morts, Monsieur Chouette lui propose de tout lui expliquer plus tard. Rendez-vous le lendemain au Bijou bar. Ce personnage à l’apparence de chouette qui dialogue avec les humains nous fait comprendre que nous sommes dans l’univers des contes.

Première impression

On ne voit pas trop en quoi aller au Pays des Morts peut aider Marie à dompter son ombre. Mais M. Chouette fait comprendre à Marie qu’au Bijou bar, une partie des clients sont déjà morts, même s’ils ne le savent pas. Les clients en question sont juste en représentation, comme s’ils se contentaient de jouer un rôle, presque mécaniquement. En fait, à cet endroit ils se trouvent déjà dans l’antichambre du Pays des Morts. A partir de ce moment, c’est naturellement que Marie suit M. Chouette.

Au Pays des Morts

Le passage vers ce pays n’est pas sans rappeler les passages qui permettent à Philémon, le personnage de Fred, de passer de son monde habituel à celui des lettres de l’océan Atlantique. D’ailleurs, cette histoire d’ombre est bien dans l’esprit de l’univers entre poésie, rêve et surréalisme développé par Fred. A vrai dire, en s’aventurant au Pays des Morts, Marie arrive elle en plein cauchemar plutôt qu’au doux pays des songes. Surtout, elle découvre qu’elle doit se méfier de Cerbère qu’on voit relativement peu mais qui prend la position de personnage principal, avec son allure franchement inquiétante (belle réussite), soulignée par celles de ses sbires. Ici, Cerbère flaire tout ce qui vit. Marie est donc amenée à ruser, sous les conseils de M. Chouette, pour passer inaperçue. Ce jeu du chat et de la souris prend tellement de place dans la narration qu’on arrive aux deux tiers de l’album en se demandant si le jeu en vaut vraiment la chandelle pour nous lecteurs. Il faut dire que de nombreuses planches ne comptent que très peu de dialogues, ce qui fait qu’on arrive à ce stade quasiment sans s’en rendre compte, ce qui veut quand même dire que David B. s’arrange pour titiller la curiosité de son lecteur qui cherche constamment à savoir comment l’intrigue se poursuit. Ceci dit, arrivé en fin d’album, on réalise que, forcément, avec cette lecture plutôt rapide, on ne peut que passer à côté de détails importants. J’en veux pour preuve qu’à un moment Marie dit avoir remarqué que M. Chouette n’était pas celui pour qui il cherchait à se faire passer, à cause d’un élément qu’il n’arborait pas auparavant, ce qui échappe en première lecture. Des détails comme celui-ci, il peut y en avoir d’autres, et même beaucoup, tant l’image grouille par moments d’éléments enchevêtrés. Il faut dire que dans cet univers, chaque nuit apporte son lot de nouveaux arrivants : les derniers morts, aussi bien du côté des humains que des objets !

Un album très inspiré

Il permet à David B. de se renouveler tout en gardant son originalité, son état d’esprit. On note ainsi que tout se passe de nuit et qu’à un moment on observe un journal intitulé… Les incidents de la nuit. Les multiples péripéties illustrent le fait que dans le Pays des Morts, les uns et les autres passent leur temps à tromper l’ennui. Le message est donc clair : rien ne vaut la vie et il faut en profiter en l’appréciant à sa juste valeur. On peut ajouter que l’auteur ne va pas jusqu’à affirmer que la vie aurait un sens particulier. Ce sens peut être une quête comme celle de Marie qui, en cherchant à dompter son ombre, va chercher à s’affranchir de tout ce qui l’empêche de profiter pleinement de sa vie. Y parvient-elle finalement ? L’auteur nous donne une réponse en forme de pirouette, ce qui n’est pas si mal. N’oublions pas que nous sommes dans un conte et que ce qui… compte est de poursuivre une histoire tant qu’on en a la force et l’inspiration. Alors Monsieur Chouette n’est pas une BD parfaite, mais elle s’avère franchement séduisante et elle propose d’inépuisables pistes de lecture. Le noir et blanc est une fois de plus de toute beauté. Quant au dessin, il met bien en valeur l’inspiration très débridée du dessinateur qui enchaine les références tout en faisant avancer une histoire bien personnelle. On remarque au passage que lui qui se disait très inspiré par Jacques Yonnet, place de nombreuses scènes dans des bars, cafés, restaurants, comme celui-ci fait dans Rue des Maléfices. D’autre part, son Pays des Morts se situe dans un Paris décalé où coule la Seine renommée le Styx. On notera donc aussi que ce Pays des morts n’est ni l’enfer ni le paradis, ni même le purgatoire. Le personnage principal en étant Cerbère, on se situe plutôt du côté de la mythologie grecque.

Monsieur Chouette – David B.
L’Association : sorti le 12 septembre 2025

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