Rock’n’roll suicide : rock is not dead !

Martha la rouquine (guitare), Iris la blonde (batterie) et Valentin le binoclard (basse) forment le groupe de rock Supersonic Pizza Club. Leur souci, c’est qu’à 27 ans, ils cherchent encore à percer. Ils se produisent là où on veut bien d’eux et jouent essentiellement des reprises…

A l’occasion, ils observent Lionel, crooner sur le retour qui se produit chaque lundi soir au Ballroom, la belle salle de ce coin sur la côte, pour reprendre le répertoire de Frank Sinatra. Complètement désabusé, Lionel ne travaille plus que de façon mécanique. En opposition, Martha, Iris et Valentin y croient encore. On les voit répéter, fouiner dans une foire aux disques d’occasion. Par contre, ils doivent se contenter du public du Buffalo grill. Pas de quoi frimer face aux autres musicos du quartier. Mais, surprise, le Ballroom les programme prochainement. Du coup, ils s’organisent et Gab, un pote de Martha, vient les prendre en photo pour composer des affichettes à placer en ville. Coupé sur celles-ci, Valentin ravale sa fierté et accepte même que le groupe joue le titre qu’il avait sur une partition tombée de sa poche et qu’Iris et Martha trouvent vraiment bien, autant pour la musique que pour les paroles ! Ce qu’elles ne savent pas, c’est que Valentin n’en est pas l’auteur. Il entretient le mystère en taisant par quel concours de circonstances le document est entré en sa possession, alors que l’auteur n’est autre que Lionel. L’approche de ce concert inattendu au Ballroom va prendre une tournure différente pour chacun des membres du trio. Valentin angoisse : sa supercherie sera-t-elle découverte ? Iris furète de trop près et se blesse à la cheville. Se produire avec des béquilles ? Quant à Martha, son ambition personnelle pourrait l’emmener ailleurs. Que décidera-t-elle ?

Le scénario

Il permet à Louise Laborie d’aborder de nombreux thèmes, tels que l’amitié, la cohésion d’un groupe de rock, les relations familiales, la passion des fans de rock avec tous leurs à-côtés, etc. Il illustre surtout un certain désenchantement, flagrant pour Lionel, un peu moins pour Inès, Martha et Valentin. On sent néanmoins assez rapidement qu’ils végètent depuis trop longtemps en musiciens de seconde voire même troisième zone, alors que ce sont des passionnés. D’ailleurs, la dessinatrice s’arrange pour faire coïncider leur désenchantement avec l’ambiance générale qu’elle instaure par les situations qu’elle dessine. Ainsi, sur une planche elle montre le trio coller des affichettes sur une palissade pour montrer leur dégradation progressive en quelques heures, jusqu’à en montrer volant au gré du vent sur le dernier dessin du bas de planche. On retrouve plusieurs fois cette forme d’humour désenchanté.

Quelques aspects décevants largement contrebalancés

A vrai dire, on finit l’album avec des impressions contradictoires. Bien qu’il retienne l’attention, le dessin attire quelques reproches. Ainsi par exemple, on sent que la dessinatrice n’accorde aucune importance aux véhicules qui sont dessinés comme de vulgaires boîtes presque informes. Impossible d’imaginer un modèle précis. De même pour certains détails (guitare sans aucune corde représentée, par exemple) et pour de nombreux visages représentés un peu à la va-vite et les silhouettes un peu raides de manière générale. Elle pêche également pour faire passer certaines sensations de mouvement : c’est criant à un moment où Valentin bouscule Lionel. S’il n’y avait pas la réaction de ce dernier, on pourrait douter de ce qu’on vient d’observer. En revanche, les décors comme des habitations ou des magasins de type grande surface sont bien plus réussis. On sent que la dessinatrice-scénariste-coloriste y apporte le soin suffisant pour qu’on sente l’atmosphère trop froide du quartier dans lequel les personnages évoluent. Par contre, et cela se sent dès l’illustration de couverture, elle se montre franchement séduisante pour son usage des couleurs, dont on sent qu’elle maîtrise l’harmonie. Cela vaut pour des objets sur des étagères dans un bar à un simple verre représenté sur une table (page 104), etc. Cela va plus loin, car l’illustration de couverture se distingue par un dégradé de couleurs qui met en valeur la luminosité du lieu et du moment. C’est moins net sur les ambiances nocturnes. Mais Louise Laborie fait un remarquable usage des couleurs, d’une manière si naturelle qu’elle rappelle (à sa façon) la maîtrise du peintre néerlandais Mondrian. Ainsi, de bout en bout, l’album est un régal pour les yeux.

L’autre réussite

Elle vient de la description de l’univers de ces fans de rock. L’album les met en avant par de nombreux détails qui sonnent juste et d’innombrables références jamais envahissantes. Exemples avec cette réflexion à propos du batteur Dave Lombardo, mais aussi certaines paroles de titres anglo-saxons et l’inscription sur le T-shirt de Martha au concert du Ballroom, etc. Sans oublier bien entendu que le titre de l’album correspond à un titre de David Bowie que la dessinatrice fait ondoyer sous la forme d’une partition blanche sur les premières planches. Et puis, mine de rien, elle intègre des éléments qui flirtent avec le fantastique pour illustrer le malaise qui s’installe. Cela va de papiers façon message anonyme apparaissant comme par enchantement sur une table à des visions en forme d’hallucinations inquiétantes. Enfin, Louise Laborie montre qu’elle maîtrise plutôt bien le langage BD de manière générale. Et elle s’arrange pour glisser un aspect féministe qui lui tient probablement à cœur en plaçant un garçon au milieu de deux filles dans son groupe.

Rock’n’roll suicide – Louise Laborie
Sarbacane : sorti le 1er octobre 2025
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

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