FFCP 2025 : Peafowl, la danse du pardon

Souvent associée à la célébration, la danse demeure avant tout un langage des émotions, un moyen d’exorciser la douleur. C’est par ce mouvement vital que Peafowl s’exprime, retraçant le retour aux sources d’une femme transgenre contrainte de faire face à son passé. Byun Sung-bin y explore la mémoire, la filiation et le regard des autres, transformant la danse en miroir des tensions d’une société coréenne encore réticente face à la différence.

Myung, danseuse de waacking, multiplie les concours pour réunir la somme qui lui permettrait d’achever sa transition. La mort soudaine de son père l’oblige à retourner dans son village natal, qu’elle a fui depuis des années. Elle y retrouve une famille conservatrice et des regards chargés de jugement. Lorsqu’un ami lui propose de danser lors de la cérémonie du 49e jour commémoratif en échange de l’héritage paternel, elle accepte, consciente que cette épreuve pourrait lui offrir une forme de paix. Ce retour forcé devient un voyage intérieur, où le deuil et la colère s’entrelacent dans un même élan de reconquête.
Avec ce premier long métrage, Byun Sung-bin prolonge la réflexion amorcée dans son court métrage God’s Daughter Dances, qui abordait déjà la question du genre à travers le corps et la norme. Retrouvant la danseuse et l’actrice Choi Hae-jun, le cinéaste choisit de la filmer comme une figure de résistance, fière et vulnérable à la fois, dont chaque geste traduit un combat intime.

Danser contre l’oubli

L’ouverture du film nous plonge dans l’urgence : musique, appels insistants, lumière agressive. Myung s’élance sur scène comme si sa survie en dépendait. Ses gestes, nerveux et cassants, trahissent la colère d’un corps qui refuse d’être défini par d’autres. Le waacking devient son exutoire, sa manière de respirer dans une société où la reconnaissance passe encore par la conformité. Sous les paillettes, la rage brille.
Lorsque la narration quitte Séoul pour le calme trompeur de la campagne, le film se resserre. La lumière se fait plus terne, les silences plus lourds. Dans ce cadre rural pétri de superstitions, Myung affronte le rejet, mais aussi le poids des traditions. Le pacte autour de la cérémonie n’est plus seulement matériel : il se transforme en rituel de réconciliation, une tentative de renouer avec soi-même à travers la danse.

La force du film réside dans le jeu tout en nuances de Choi Hae-jun. Elle incarne une héroïne qui avance sans concession, oscillant entre fierté et fragilité. Quand les mots échouent, son corps prend le relais : chaque mouvement devient affirmation, chaque silence un refus de plier. Sous son apparence flamboyante, Myung cache une tendresse qu’elle protège farouchement — celle d’un être qui demande moins à être toléré qu’à être aimé.

Byun Sung-bin filme cela sans emphase, préférant la fluidité au discours. Il fait de la musique et des costumes des prolongements du personnage : une esthétique de la survie. La couleur, le rythme et le mouvement composent une même grammaire de la liberté.

Tout Peafowl repose sur la tension entre l’intime et le collectif, entre l’affirmation de soi et la peur du changement. En confrontant Myung à son passé, le film questionne les fondements d’une société encore marquée par le poids des traditions.

Dans sa séquence finale, la danse devient un espace de passage : celui où les vivants et les morts se rejoignent, où les identités se dissolvent pour laisser place à la pure émotion. À cet instant, Peafowl dépasse son sujet queer pour toucher à l’universel. C’est un film sur la réconciliation – avec sa famille, son corps et son histoire. Une danse du pardon, où la douleur s’efface dans la lumière du mouvement.

Prix du public au FFCP 2023, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ».

Bande-annonce : Peafowl

Fiche technique : Peafowl

Titre original : 공작새
Réalisation et Scénario : Byun Sung-bin
Directeur de la photographie : Hae-in Kim
Montage : Young-hoo Lee
Musique : Casepeat
Producteurs : Byun Sung-bin, Yoon Suk-chan
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h54
Genre : Drame

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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