Elle seule peut nous raconter son histoire et elle le fait en connaissance de cause. La journaliste japonaise Shiori Itō revient sur un sombre épisode traumatique dans un documentaire qu’elle a réalisé. Fruit d’une enquête soutenue de huit ans, au cours de laquelle elle déplore l’impuissance et les défaillances du système judiciaire de son pays, qui protège les hommes de pouvoir, Black Box Diaries témoigne ainsi de la douleur de toutes les victimes de violence et de harcèlement sexuel à travers la voix d’une survivante.
Synopsis : Depuis 2015, Shiori Itō défie les archaïsmes de la société japonaise suite à son agression sexuelle par un homme puissant, proche du premier ministre. Seule contre tous et confrontée aux failles du système médiatico-judiciaire, la journaliste mène sa propre enquête, prête à tout pour briser le silence et faire éclater la vérité.
Du mouvement #MeToo à celui des Femen en Ukraine, en passant par le #KuToo (une protestation contre l’obligation tacite du port de chaussures à talons pour les femmes sur leur lieu de travail), les groupes féministes et les voix des femmes ne cessent de se multiplier et de se manifester publiquement. Elles sont représentatives d’un mal ambiant, passif et invisible, si bien que peu de lois, voire aucune, ne leur garantissent leurs droits ou leur sécurité. Si la lutte a eu raison de l’ex-PDG de Fox News, Roger Ailes, ou du producteur de cinéma, Harvey Weinstein, d’autres cas similaire à celui de Shiori Itō existent également chez nous. Les diffamations, harcèlements et diverses menaces ont été le prix à payer pour les aveux publics d’Adèle Haenel et de Judith Godrèche, qui ne sont que des exemples dans la multitude de victimes encore piégées dans le silence. Pour Itō, se taire est inconcevable et son documentaire nous démontre en quoi ses efforts, sa patience et sa détermination à faire entendre son histoire méritent qu’on s’y attarde pleinement.
La boîte à secrets
Le film commence par la voix de Shiori Itō, aussi douce et rassurante que l’eau calme en arrière-plan, en s’adressant d’abord aux « survivantes » à qui elle dédie son œuvre. Puis, la première pièce à conviction nous est dévoilée, une vidéo de surveillance au pied de l’hôtel Sheraton Miyako de Tokyo. Même sans audio, sans une qualité d’image optimale et sans avoir à nommer les protagonistes, nous comprenons instantanément en quoi les accusations envers Noriyuki Yamaguchi paraissent crédibles. En 2015, année de l’agression d’Itō, l’âge du consentement au Japon était de 13 ans, une des plus basses au monde. Une réforme s’imposait d’autant plus que les agresseurs n’étaient pas condamnés en l’absence de consentement explicite des victimes, selon cette législation. Les affaires de « chikan » (attouchements non consentis en public, notamment dans les transports) sont également courantes au Japon, de même que de porter plainte dans l’anonymat. Cette démarche ne suffit pourtant pas à freiner ces comportements abusifs.
« Vous n’êtes pas assez bouleversée, donc nous ne pouvons vous croire. » Telle est la réponse récurrente de la police, a priori désarmée par les cas de violence sexuelle et leur résolution. Aucune procédure, par manque de preuves « tangibles », ne peut renverser un homme aussi influent que Yamaguchi, proche du Premier ministre de l’époque, Shinzō Abe. Le documentaire remonte chronologiquement et méticuleusement les faits marquants, grâce aux d’enregistrements au smartphone, donc par le prisme du numérique. Nous découvrons alors Shiori Itō qui se filme et se livre à des réflexions spontanées sur l’affaire pénale, puis civile, et qui aborde également l’aspect social de l’affaire. Il s’agit d’une gigantesque mosaïque, où chaque captation à vif donne le sentiment au spectateur de se sentir concerné par ses appels de détresse. Pourtant nous sommes là, à contempler la résurrection d’une femme qui n’abandonne pas et qui, surtout, ne remonte pas la pente seule. En effet, c’est en étant entourée de personnes convaincues de la véracité de ses accusations qu’elle espère annoncer une victoire essentielle à l’évolution du code pénal du Japon, quitte à laisser des éditeurs instrumentaliser son roman, intitulé Black Box, afin d’influencer la future élection du pouvoir exécutif du pays, à savoir celui du Premier ministre.
She will survive
Plus on avance dans l’enquête, plus les couches de cette fameuse boîte noire juridique se délitent. En plus de révéler des éléments décisifs en faveur d’Itō, elle expose la haine de l’opposition. Présentée comme une coupable et non une victime, le silence médiatique sur son agression et la réaction à ses aveux publics du 29 mai 2017 ont suscité plusieurs réactions à chaud, dont un courriel particulièrement virulent où une femme déclare avoir « honte » de sa résistance. Cela témoigne encore d’un manque de souplesse et de modernité dans une culture bridée par le patriarcat et le patronat. Tout ceci montre qu’elle a dû utiliser son statut privilégié de femme influente et internationale pour mettre à mal le pouvoir toxique des hommes et pour faire bouger les choses. En revanche, le documentaire co-réalisé par Léa Clermont-Dion et et Guylaine Maroist, Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique, opte pour la solidarité sans frontières de quatre femmes de profils différents. Chacune de leur parole alimente le même discours et celle de Shiori Itō complète également leur sentiment d’injustice, bien que la misogynie ne soit pas le sujet.
On peut lire l’errance, l’agonie et la solitude de Shiori Itō à travers des plans de Tokyo, une ville qui semble l’observer le jour et qui l’ignore la nuit tombée. Il y a toujours ce sentiment d’angoisse et d’urgence qui apparaît en filigrane à l’écran, comme une sorte d’avertissement. L’idée est de quitter la nuit (dans la même optique qu’un film de Delphine Girard), de surmonter le déni de ses aînés et d’affirmer son autorité, quitte à faire l’impasse sur l’éthique journalistique, notamment en ne protégeant pas ses sources à la diffusion clandestine d’images et d’enregistrements audio. Cela aurait probablement été applaudi en Iran, où ces éléments servent l’intérêt public, mais ce manque de confiance divise encore les professionnels quant à la frontière entre le public et le privé. Et là encore, il s’agit d’un nouvel obstacle pour obtenir la reconnaissance des crimes et de rendre justice aux victimes.
N’ayant remporté aucun prix lors de la dernière cérémonie des Oscars, Black Box Diaries n’a pas à bouder de sa portée politique et de ses engagements envers la défense des droits de femmes. Le film de clôture de la dernière saison de Hanabi ne peut qu’encourager les victimes à prendre le même risque que Shiori Itō, en se défendant à visage découvert. En échange d’une carrière journalistique de rêve, peut-être même à l’international, comme elle s’exprime sans peine en anglais, elle a finalement ouvert la voie à la justice pour toutes. Mais ce n’est qu’un début, marquant et intime certes, mais la lutte continue toujours après Black Box Diaries, cette fois-ci avec une saveur nettement plus optimiste. Reste à trouver un distributeur pour que le public japonais puisse en faire sa propre opinion, mais le pari semble déjà réussi au-delà du pays du soleil levant.
Black Box Diaries – Bande-annonce
Black Box Diaries – Fiche technique
Réalisation : Shiori Itō
Image : Hanna Aqvilin, Yuta Okamura, Shiori Itō, Yuichiro Otsuka
Étalonnage : Fumiro Sato
Montage : Ema Ryan Yamazaki, Mariko Montpetite
Assistant montage : Maya Daisy Hawke
Musique : Mark degli Antoni
Son : Andrew Tracy
Effets : Keke Shiratama
Producteurs : Eric Nyari, Hanna Aqvilin, Shiori Itō
Coproducteurs : Takashi Shinomiya, Ryo Yukizane, Ryo Nagai
Producteurs délégués : Robina Riccitiello, Josh Peters, Nina L. Diaz, Liza Burnett Fefferman
Producteur exécutif : Mitsunobu Kawamura
Sociétés de production : Stars Sands Production, Cineric Creative, Hanashi Films
Pays de production : Japon, Royaume-Uni, États-Unis
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h42
Genre : Documentaire
Date de sortie : 12 mars 2025





