FFCP 2025 : The Burglars, sur la route de l’oubli

The Burglars se déploie comme une traversée tranquille et mélancolique au cœur de la vie de deux vieillards à la dérive, dans un décor rural coréen. Plus qu’un simple récit de cambriolage, le film explore la solitude, l’errance et le désir de réenracinement, dans un ton doux-amer qui mérite d’être découvert.

Premier long-métrage de Kim Tae-hwi, The Burglars s’impose comme un road-movie minimaliste, une œuvre de patience et de précision qui respire au rythme des silences et des gestes infimes. Sur les routes de campagne, deux existences isolées se croisent : Eunja (Jeong Ae-hwa), veuve désabusée, et Palbok (Ki Ju-bong), marginal vivant dans sa voiture et accumulant des objets comme autant de vestiges d’une vie qui s’effiloche. La première rencontre entre eux aurait pu se solder par un conflit – alors qu’Eunja pourrait dénoncer les agissements de Palbok –, mais elle décide finalement de le suivre sur la route, espérant y retrouver le désir de vivre depuis le décès de son époux. Si le titre évoque le cambriolage, le film s’intéresse moins au crime qu’à ce qu’il révèle : le vide intérieur, la quête de lien et la fragile reconstruction de l’humanité.

Chaque plan fixe, chaque geste – conduire, trier des photos, s’installer dans une maison silencieuse – devient porteur d’un sens discret ; le banal s’imprègne alors d’une poésie presque palpable. Le road-movie, contemplatif et intimiste, invite à une lente exploration de la campagne coréenne, mais révèle peu sur la diversité des lieux traversés par le duo, malgré une variété notable des paysages. La photographie, elle, reste sublime à tout instant, réussissant parfois à amplifier les élans lyriques d’un film où l’on rit souvent au gré des chamailleries de ce couple de « cambrioleurs » atypiques.

Au détour de la solitude

Kim Tae-hwi aborde des thèmes universels avec une rare délicatesse : l’isolement des êtres vieillissants, le poids de la perte, la recherche de sens et la possibilité de renaître à travers l’autre. Entre Eunja et Palbok, la relation ne se déploie pas dans la douceur linéaire d’un apaisement, mais dans une succession de rapprochements et de fuites, de moments de tendresse contrariés par des heurts du quotidien. Leurs échanges parfois houleux, leurs scènes de ménage feutrées, révèlent la difficulté d’aimer quand la solitude a creusé son sillon. Chacun semble fuir l’autre pour finalement mieux se retrouver, comme si la confrontation devenait une forme détournée de rapprochement. À travers cette dynamique fragile, le film tente par instants de retrouver la délicatesse romantique de Sur la route de Madison, où le frémissement d’un geste ou d’un regard suffit à dire l’indicible.

La caméra, contemplative et bienveillante, encadre leurs silhouettes dans des espaces confinés – voiture, intérieurs étroits, objets entassés – métaphores d’un enfermement intime. Peu à peu, cette cage visuelle se fissure, laissant entrer la promesse d’un apaisement. C’est dans ces fêlures que réside la poésie du film : la beauté du geste humble, la rédemption par la présence de l’autre.

Cependant, cette approche méditative a ses revers. Le rythme, volontairement lent, flirte parfois avec l’errance ; l’absence de tension dramatique ou de conflit central peut désorienter. Les cambriolages, bien que mentionnés dans le titre, demeurent secondaires, presque anecdotiques, et n’apportent ni suspense ni réelle progression narrative. Les personnages, touchants mais partiellement opaques, laissent entrevoir leur passé sans jamais le dévoiler, ce qui pourra frustrer ceux qui attendent une structure plus marquée.

Malgré ces limites, The Burglars conserve une force poétique et une sincérité rares. En sublimant les gestes du quotidien et en transformant le silence en espace d’émotion, Kim Tae-hwi signe un film fragile mais profondément humain. Œuvre imparfaite, certes, mais authentique et porteuse d’une véritable sensibilité, The Burglars séduit par sa sobriété et sa lenteur.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

The Burglars : extrait

The Burglars : fiche technique

Titre original : 빈집의 연인들
Réalisation et scénario : Kim Tae-hwi
Interprètes : Jeong Ae-hwa, Ki Ju-bong
Montage : Kim Tae-hwi
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h36
Genre : Comédie dramatique

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.