Bestial-avis

« Bestial : Saramza 61 » : l’homme qui fuyait sa propre nature

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Sous la neige, la bête. Février 1999, péninsule de Kola. Un corps gît dans le froid, presque mort, pas tout à fait humain. Il s’appellera Gary, parce qu’il faut bien un nom pour désigner l’indésignable. Il guérit trop vite, se régénère trop bien et s’échappe trop brutalement pour être seulement un miraculé. Plus tard, on le retrouve à Moscou, poursuivi, cerné, traqué comme un animal rare dont la science veut percer le secret. Pour fuir, il s’enferme dans un cercueil et file vers Berlin – la résurrection comme dernier refuge ?

Avec Bestial : Saramza 61, Éric Corbeyran rejoue les codes du thriller fantastique sans chercher à les contourner : un homme issu d’expériences douteuses, une fuite haletante, des poursuivants acharnés, et ce doute persistant – monstre ou victime ? L’ombre de X-Files, de Wolfen ou de Dog Soldiers rôde à chaque page. Mais ce qui sauve l’ensemble de la routine, c’est le sens du rythme et du cadre. En vieux renard du scénario, l’auteur va droit à l’os. Pas de circonvolutions, pas de bavardage : un prologue glacial, un présent nerveux et une tension qui ne décroît jamais. Il écrit comme on filme, caméra à l’épaule, regard au plus près de l’horreur.

Gary, mi-homme mi-bête, est une figure tragique, un fauve hanté par son propre métabolisme. Là où d’autres auraient brodé une mythologie, on s’en tient pour l’instant à la chair et au sang : l’horreur n’est pas métaphysique, mais biologique. Luca Malisan met ce bestiaire en images avec talent. Les planches, traversées d’un faisceau de néons et de contre-jours, ont quelque chose de l’esthétique post-soviétique : la froideur métallique, la menace latente, le muscle sous la peau.

Rien de révolutionnaire, certes – et Corbeyran ne prétend probablement pas l’inverse. Bestial assume son classicisme, celui des séries B soignées, efficaces, où l’on tourne les pages comme on enchaîne les épisodes d’une bonne anthologie télévisée. Ce qui tient l’ensemble relève de la narration pure. Le lecteur devient lui aussi un chasseur : il veut savoir, il veut voir, il sait qu’il y a un mystère à percer et des personnages en danger. Au final, Saramza 61 constitue un premier acte musclé, taillé pour ceux qui aiment le frisson sans un contexte trop dense qui viendrait l’empeser.

Bestial : Saramza 61, Éric Corbeyran et Luca Malisan
Kamiti, octobre 2025, 56 pages

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