Les Œillades 2025 : L’Œuvre invisible d’Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, Trannoy le maudit

Dans L’Œuvre invisible, Avril Tembouret et Vladimir Rodionov exhument le destin oublié d’Alexandre Trannoy, cinéaste fantôme des années 1950-60 qui a passé trois décennies à préparer des films qu’il n’a jamais achevés. Entre enquête minutieuse et méditation sur l’échec créatif, ce documentaire vertigineux transforme l’absence en matière narrative troublante et rend hommage à un artiste bonimenteur effacé de l’histoire du cinéma français.

L’Œuvre invisible débute sur un constat aussi cruel qu’intrigant : Alexandre Trannoy n’existe pas. Ou plutôt, il n’existe plus que dans les interstices flous des annales du cinéma, spectre oublié d’une époque où l’on pouvait encore rêver de tourner avec Lino Ventura, Marcello Mastroianni, Anouk Aimée et, surtout, Marlene Dietrich sans jamais terminer un seul film. Son nom n’apparaît dans aucun dictionnaire, aucune rétrospective ne lui a jamais été consacrée. Il a disparu sans laisser de traces, avalé par l’histoire comme des milliers d’autres artistes ratés. Avril Tembouret et Vladimir Rodionov se lancent alors dans une enquête documentaire vertigineuse, trente ans après la disparition de ce réalisateur maudit qui, durant trois décennies, a porté des projets pharaoniques avant de sombrer définitivement dans l’oubli. Le Serpent de Gibraltar (1963), L’Homme de l’aube, La Fuite en avant : autant de titres évocateurs qui résonnent comme des promesses brisées, des long-métrages arrêtés au milieu d’un mouvement, figés dans une phase transitoire, n’ayant laissé derrière eux que des bobines calcinées, des scripts abandonnés dans des cartons moisis et quelques bribes de souvenirs de ceux qui ont un jour croisé la route de cet homme insaisissable.

Patiente et scrupuleuse, la mise en scène épouse intelligemment cette ambiguïté fondamentale : Trannoy était-il un génie incompris ou un magnifique bonimenteur ? Le film accumule les témoignages contradictoires, juxtapose les hypothèses sans jamais trancher définitivement, et recueille des anecdotes avec une sobriété respectueuse, caméra fixe qui laisse tout l’espace à ceux qui ont côtoyé le cinéaste fantôme. Jean Rochefort, ami proche et compagnon de route de Trannoy, raconte un visionnaire charismatique, capable de décrire des scènes avec une précision hallucinante, de faire vibrer une équipe entière autour de plans-séquences qui n’existeraient jamais. Anouk Aimée confirme cette impression d’un homme possédé par le cinéma, vivant littéralement à l’intérieur de ses films imaginaires, incapable de faire la distinction entre les contraintes du plateau et la réalité. Le scénariste Jean-Claude Carrière ajoute une nuance plus sombre encore : Trannoy sabotait systématiquement ses propres projets, repoussait les tournages, multipliait les exigences impossibles jusqu’à ce que les producteurs, à bout de souffle, finissent par jeter l’éponge. Comme en réponse aux vestiges du petit cinéma de quartier de Ménilmontant qui l’avait biberonné à la passion du septième art, les deux réalisateurs se rendent même jusqu’au Hollywood Palladium, berceau de l’industrie cinématographique, où ils retrouvent un vieux producteur américain ruiné qui parle encore avec amertume de sommes colossales, englouties dans des projets avortés. Ici, chaque tête-à-tête ajoute une pièce au puzzle symbolique de la malédiction sans jamais permettre de reconstituer l’image complète.

Ce qui fascine dans L’Œuvre invisible, c’est la manière dont il met en scène cette énergie du désespoir, et transforme progressivement l’absence en matière narrative. En effet, Trannoy devient ici un vrai personnage de fiction à force de n’avoir jamais existé concrètement à l’écran. Le montage jongle habilement avec les archives retrouvées : des notes griffonnées à la hâte, des contrats signés puis annulés, des extraits de storyboards et articles de presse annonçant des projets mirobolants qui n’aboutiront pas. Ces échantillons épars composent la silhouette en creux d’un homme ayant consacré sa vie à la préparation obsessionnelle de films qu’il ne terminera jamais. Discrète et mesurée, la voix-off ponctue le récit de commentaires qui viennent structurer cette biographie lacunaire. On apprend notamment que Trannoy a débuté comme assistant dans les années cinquante, qu’il s’est lié d’amitié avec certains acteurs importants de la Nouvelle Vague, qu’il a connu Truffaut et Godard sans vraiment appartenir à leur cercle. Simple figurant sur le plateau de La Strada en 1954, il aurait volé des morceaux de pellicules vierges à Fellini dans les studios de Cinecittà. Plus tard, alors qu’il devait superviser le tournage de Napoléon à Fontainebleau, il se serait même fait passer pour Kubrick. Un marginal, donc, prisonnier d’un âge d’or qui basculait vers une autre manière de faire du cinéma « à l’instinct », pendant que lui s’acharnait à monter des superproductions à l’ancienne, avec décors grandioses et stars internationales.

Avril Tembouret et Vladimir Rodionov présents aux Œillades.

Entretenant volontairement la confusion, le documentaire s’aventure ensuite sur un terrain plus spéculatif en interrogeant la frontière ténue entre création artistique et mystification. Trannoy a-t-il vraiment voulu tourner ses films ou se contentait-il de simuler, grisé par le pouvoir illusoire que lui conférait son statut de réalisateur en devenir ? Certains évoquent un maniaque pathologique paralysé par l’angoisse de l’imperfection, incapable de lâcher prise et de se confronter au jugement du public. D’autres dessinent le portrait d’un manipulateur cynique qui profitait du système pour vivre aux crochets de ses collaborateurs hésitants, vendant de fausses affiches promotionnelles pour garder leur confiance, enchaînant les pré-productions luxueuses sans jamais avoir l’intention d’aller au bout. Claude Lelouch suppose quant à lui qu’Alexandre Trannoy appartenait à cette catégorie d’artistes préférant la pureté du projet à la souillure de la réalisation, pour qui l’œuvre maîtresse imaginaire, rêvée, fantasmée, surpasse toujours l’ouvrage accompli et définitif. Ses nombreux ratages apparaissent alors sous un nouveau jour : non pas des échecs, mais plutôt des œuvres en suspens, ouvertes, dont les fragments impossibles laissent entrevoir des ambitions formelles et des désirs de cinéma trop vastes pour les moyens de l’époque. Après quinze longues années de recherches, Avril Tembouret et Vladimir Rodionov laissent planer le doute et maintiennent cette formidable tension entre fascination et scepticisme qui fait toute la richesse du film.

À travers la figure énigmatique de Trannoy, visage immobile que le monde a injustement oublié, L’Œuvre invisible devient ainsi une méditation vertigineuse sur l’échec créatif, sur ces existences consumées dans l’éternelle préparation d’un chef-d’œuvre mort-né. Le tombeau magnifique d’un créateur sans création, monument funéraire érigé à la mémoire de tous les cinéphiles malchanceux qui n’ont pas réussi à transformer leurs rêves en réalité tangible.

Sévan Lesaffre

L’Œuvre invisible – Bande-annonce

Synopsis : Dans le bouillonnement artistique du cinéma des années 60, Alexandre Trannoy n’a pas seulement fait que passer : il a marqué celles et ceux qui l’ont rencontré. Jeune homme ambitieux, qui aborde le milieu du cinéma avec panache, il ne terminera jamais un seul film. La copie de sa première oeuvre sera brûlée dans un accident de voiture sur le trajet qui le menait au Festival de Cannes. Puis, dans un enchaînement de circonstances parfois presque mystiques, au gré des multiples projets et scénarii non aboutis, il glissera de génie à la Godard à celui qu’il est difficile de suivre ; pour finir par tomber dans l’oubli. Que reste-t’il d’Alexandre Trannoy et au fond, qui était-il ? Si peu de traces dans l’histoire du cinéma de ces années-là : quelques documents, une figuration en arrière-plan chez Fellini… presque rien. Avril Tembouret et Vladimir Rodionov partent à sa recherche dans une enquête haletante, tournée sur 15 ans, avec comme point d’ancrage les personnalités qui l’ont fréquenté, dont une plus que les autres – Jean Rochefort – s’est attachée à ce Don Quichotte du Cinéma qui donnait l’impression de vivre sa vie comme un personnage de roman.

L’Œuvre invisible – Fiche technique

Réalisation et scénario : Avril Tembouret, Vladimir Rodionov
Avec : Jean Rochefort, Anouk Aimée, Jacques Perrin, Édouard Baer, Claude Lelouch, Jean-Claude Carrière, Michel Boujut…
Production : Avril Tembouret, Vladimir Rodionov
Photographie : Avril Tembouret, David Tabourier, Nicolas Legal
Montage : Maxime Cappello, Julien Munschy, Vladimir Rodionov, Avril Tembouret
Son : Miguel Dias, Guillaume Etchegoyen, Charli Masson
Musique : Frédéric Alvarez
Distributeur : Delastre Films
Durée : 1h11
Genre : Documentaire
Sortie : 8 avril 2026

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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