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« Rat City »: métal, chair et rédemption

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

En transposant l’univers de Spawn dans un futur post-industriel où l’humain s’effrite sous le poids de la machine, Rat City d’Erica Schultz et Zé Carlos (éditions Delcourt) revisite le mythe infernal sous l’angle du transhumanisme. Un récit dense et crépusculaire, d’une intensité visuelle rare, où chaque étincelle de néon révèle une part de damnation.

Il faut imaginer un monde en ruines, 2107, quelque part entre le cauchemar cyberpunk et la guerre éternelle. Là, au cœur d’une mégalopole saturée de lumières toxiques, vit Peter Cairn, un ancien soldat amputé, survivant d’un siècle de conflits et de mensonges. Son corps est un champ de bataille : deux prothèses commandées par des nanites, fragments de technologie révolutionnaires. Jusqu’au jour où, par un accident cosmique, l’explosion nécroplasmatique du premier Spawn (Al Simmons, le martyr originel) vient contaminer ses circuits. Le métal s’ouvre à l’occulte. La science, à la damnation.

Il faut bien comprendre qu’Erica Schultz ne se contente pas d’écrire une variation futuriste, puisqu’elle déplace la tragédie de Spawn dans une société où la déshumanisation ne passe plus par les pactes démoniaques, mais par les protocoles industriels. Peter Cairn devient un Deviant, un être hybride, fusion improbable de nanotechnologie et d’énergie infernale, traqué par ceux-là mêmes qui l’ont fabriqué. Ce n’est plus le diable qui réclame son dû, mais la corporation PTS, incarnation froide et déshumanisante du contrôle biotechnologique.

À mesure que ses pouvoirs émergent (guérison accélérée, pulsions destructrices, manipulation technologique), Peter s’enfonce dans une lutte double : contre l’État-machine, mais aussi contre l’altération de sa propre nature. Il n’est ni ange, ni démon, ni homme : seulement un vestige de ce qu’il fut jadis, debout sur des jambes qui ne lui appartiennent plus, menant un combat dont il ne saisit pas tout à fait les tenants et aboutissants – il apprend en même temps que le lecteur.

Zé Carlos offre à cette désolation une puissance visuelle quasi hypnotique. Son trait, anguleux et fiévreux, sculpte une architecture à la fois monumentale et claustrophobe. On pense à Blade Runner, certes, mais avec une violence viscérale, plus organique : les néons ne sont pas des décorations ; ils brûlent comme des cicatrices. Chaque planche semble respirer au rythme de Peter ; c’est brusque, heurté, presque douloureux. Les couleurs prolongent cette sensation : vert acide, bleu cobalt, rouge d’alerte…

Chemin faisant, le roman graphique s’éloigne du simple récit de survie pour devenir une fable politique. Peter fédère. Quinlan, hacker infectée par les nanites, et d’autres deviennent les pivots d’une résistance. La science qui asservit pourrait, détournée, libérer. C’est là l’idée la plus stimulante du récit : faire de la mutation un acte de révolte, de la contamination une renaissance. Le Deviant n’est plus un monstre, mais une hypothèse de futur. 

Au fil des douze premiers chapitres, Rat City construit un mythe de substitution : celui d’un enfer qui n’est plus souterrain, mais industriel. La damnation s’écrit en langage de code, les pactes se signent dans des serveurs. Pourtant, quelque chose de profondément humain persiste : la culpabilité, la rédemption, la tentation de tout brûler pour se sentir vivant.

Rat City, Erica Schultz et Zé Carlos
Delcourt, octobre 2025, 288 pages

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