Après le succès de La Panthère des neiges, le photographe animalier Vincent Munier offre un voyage sensible au cœur des forêts vosgiennes de son enfance. Entre Michel, son père naturaliste et Simon, son fils adolescent, trois générations se transmettent le même regard émerveillé sur le vivant. Un documentaire contemplatif d’une beauté sidérante, qui a remporté le Prix vert au 29ème festival « Les Œillades » d’Albi.
Après l’épopée tibétaine de La Panthère des Neiges qui lui a valu un César en 2022, Vincent Munier opère un retour aux forêts vosgiennes de son enfance. Le geste pourrait sembler modeste, presque familial au regard des précédentes aventures himalayennes. Il s’agit en réalité d’un film infiniment plus exigeant, qui fait de la proximité géographique le terrain d’une exploration sensorielle inédite.
La structure du Chant des Forêts repose sur un dispositif à trois voix, tissant un dialogue intergénérationnel qui échappe à la simple chronique familiale. Michel, le père, appartient à cette lignée d’écologistes de la première heure qui ont consacré leur vie à observer le grand tétras, cet oiseau fantôme dont la disparition dans le massif vosgien résonne comme un symptôme douloureux. Vincent, le fils devenu photographe animalier, a hérité de cette obsession de l’affût. Simon, le petit-fils de douze ans, découvre à son tour ce langage silencieux fait d’immobilité et d’attention. Leurs veillées en clair-obscur dessinent une même quête – croiser le regard du lynx, contempler la parade du grand tétras, écouter le brame du cerf, rêver d’entendre l’appel du hibou grand-duc –, tandis que la cabane sous la neige devient le lieu d’une transmission qui ne passe pas par les mots mais par une présence partagée dans les bois, une manière d’apprendre à voir ce qui se dérobe.
Le tournage s’est étalé sur une décennie, accumulant des milliers d’heures d’affût pour saisir ces instants fugaces où le vivant consent à se révéler. Le protocole est radical : aucune brume artificielle, ni aucun animal apprivoisé. Cette ascèse technique n’est pas un renoncement mais une véritable exigence qui vient bouleverser les codes du film animalier. En effet, ici la caméra adopte une posture d’effacement, refuse de dominer son sujet, accepte sa propre fragilité : le renard traverse la clairière selon sa logique propre, le lynx surgit et disparaît quand bon lui semble, instaurant un jeu de miroirs où l’observateur devient l’observé.
Mais la véritable singularité du Chant des Forêts réside dans son architecture sonore. Vincent Munier place le son au même niveau que l’image, parfois même au-dessus. Des micros sur batterie enregistrent pendant des jours entiers les manifestations acoustiques de la forêt : cri de la hulotte, chant du grand-duc, battement d’ailes du grand tétras. Ces captures dessinent un paysage invisible, particulièrement la nuit quand l’oreille prend le relais de l’œil. La salle de cinéma se transforme alors en affût géant où chaque craquement devient événement, où le silence même se charge de présences latentes. Cette logique impose d’entendre avant de voir, de laisser l’imaginaire compléter ce que la vision ne peut saisir.
Le réalisateur fait le choix de la proximité géographique, ancrant son regard dans les Vosges et le Jura, avec une échappée norvégienne propice au voyage initiatique de Simon. Cette économie permet surtout une fidélité quotidienne au territoire, une accumulation d’images qui n’aurait jamais pu naître d’un tournage classique. Dix ans de présence intermittente, des milliers d’heures sans rien voir, pour quelques instants de grâce. Là où le documentaire animalier cherche généralement l’événement, la scène dramatique, le moment exceptionnel, Vincent Munier privilégie la durée, l’attente, le frémissement. Cette sobriété formelle entre en résonance avec son message écologique, qui mise sur l’émerveillement ou l’émotion esthétique, en refusant toute posture moralisatrice. La disparition du grand tétras sert ainsi de métaphore à un effondrement systémique, alors que la forêt tout entière devient un espace de résistance sensible, un refuge contre la « crise de sensibilité » contemporaine. Face à l’accoutumance généralisée à la dégradation des milieux naturels, le film propose ici une forme de rééducation du regard et de l’écoute.
Le Chant des Forêts confirme donc que Vincent Munier a trouvé son propre langage cinématographique, fait de patience, de respect et d’effacement. En choisissant le murmure et l’intimité, le réalisateur signe un hymne sensible à la forêt et à ceux qui l’habitent, un splendide film-manifeste qui réinvente les codes du documentaire animalier. Reste à espérer que cette voix fragile trouvera son public, au-delà du cercle déjà conquis des amoureux de la nature.
★★★★☆
Le Chant des forêts – Bande-annonce
Synopsis : Après La Panthères des neiges, Vincent Munier nous invite au coeur des forêts des Vosges. C’est ici qu’il a tout appris grâce à son père Michel, naturaliste, ayant passé sa vie à l’affut dans les bois. Il est l’heure pour eux de transmettre ce savoir à Simon, le fils de Vincent. Trois regards, trois générations, une même fascination pour la vie sauvage. Nous découvrirons avec eux cerfs, oiseaux rares, renards et lynx… et parfois le battement d’ailes d’un animal légendaire : le Grand Tétras.
Le Chant des forêts – Fiche technique
Réalisation : Vincent Munier
Production : Pierre-Emmanuel Fleurantin, Laurent Baujard, Vincent Munier
Photographie : Vincent Munier, Antoine Lavorel, Laurent Joffrion
Montage : Laurent Joffrion, Vincent Schmitt
Son : Vincent Munier, Antoine Lavorel, Laurent Joffrion, Léo-Pol Jacquot
Musique : Warren Ellis, Dom La Nena, Rosemary Standley
Distributeur : Haut et Court
Durée : 1h33
Genre : Documentaire
Sortie : 17 décembre 2025





