« L’Enfance des chefs » : aux origines des saveurs

Avec L’Enfance des chefs, Marilyne Letertre et Franckie Alarcon signent une bande dessinée pleine de tendresse, où les grands noms de la gastronomie française retrouvent le chemin de leur enfance. L’ouvrage, publié chez Delcourt dans la collection « Encrages », fait un lien entre le souvenir et l’art de nourrir – au sens plein du terme.

L’Enfance des chefs nous convie à remonter le fil d’une dizaine de destins culinaires – de Pierre Hermé à Mory Sacko, d’Anne-Sophie Pic à Kelly Rangama – pour y déceler ce moment d’enfance où le goût s’éveille, où la main apprend, sans le savoir, à sentir puis façonner le monde. Sous le trait doux et précis de Franckie Alarcon et la plume de Marilyne Letertre, ces récits biographiques prennent des allures d’albums de famille qu’on aurait laissés sur un coin de la table d’une cuisine.

La structure de l’ouvrage a quelque chose d’évident : chaque portrait s’ouvre sur des souvenirs, une lumière d’enfance, un lieu de transmission, puis s’achève sur une recette, simple ou emblématique, qui condense l’essence du chef. Ainsi, les éperlans sauce gribiche de Christopher Coutanceau sentent l’iode et la mer charentaise, tout comme le gâteau de crêpes de Manon Fleury parle de patience, de couches et d’équilibre. L’art culinaire prend son socle dans l’enfance, et la recette se fait geste domestique.

L’album est traversé d’émotions, dont celle, constante, du temps retrouvé. Les pages sur Pierre Hermé restituent la chaleur d’une boulangerie alsacienne où la farine vole comme de la neige. Celles sur Thierry Marx dessinent une vocation plus tardive, née dans l’effort et la rigueur, presque ascétique, d’un homme qui a œuvré au service des populations marginalisées. Chacun de ces récits révèle une autre manière de grandir, dans les effluves de la pâte, au contact du feu ou des marchés alimentaires, comme si la cuisine avait toujours été une école du monde.

Les dessins d’Alarcon, en bichromie subtile, oscillent entre le rose de la tendresse et le gris-brun de la nostalgie. Pas d’esbroufe, pas d’effets graphiques : tout est affaire de regard. Chaque chef y apparaît d’abord enfant, vulnérable, avant de s’affirmer à l’âge adulte, sans vraie rupture, sinon celle d’un cheminement. Ce passage de la fillette émerveillée à la cheffe engagée, du garçon rêveur au maître du geste, incarne le cœur même du livre : le goût comme fil de vie.

On peut également noter la diversité des racines et des horizons. Nina Métayer, issue d’une famille alsacienne et russo-polonaise, se souvient d’abord du bruit d’une bombe de chantilly industrielle avant d’inventer ses propres douceurs raffinées. Céline Pham, elle, explore la pudeur et la délicatesse vietnamiennes, où la cuisine s’apparente à un langage pour dire ce qu’on ne dit pas. Kelly Rangama fait entrer la lumière et les parfums de La Réunion dans les assiettes parisiennes, tandis que Mory Sacko fait dialoguer l’Afrique, le Japon et la France dans une harmonie moderne et ouverte. Quant à Anne-Sophie Pic, elle incarne peut-être la transmission au sens le plus pur : celle d’une filiation d’hommes, prolongée par une femme qui en révèle la grâce cachée.

L’Enfance des chefs dit aussi beaucoup du présent : l’importance de la transmission, du territoire, de l’éthique. Ces chefs apparaissent avant tout comme des passeurs, des artisans du goût mais aussi du lien. Ils cuisinent parfois pour « réparer », pour prolonger, pour rendre à celles et ceux qui ont mis la main avant eux dans la pâte. En refermant cet album, on a faim, oui, mais d’autre chose : d’odeurs d’enfance, de gestes justes, d’une certaine lenteur retrouvée. 

L’Enfance des chefs, Marilyne Letertre et Franckie Alarcon
Delcourt, octobre 2025, 120 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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