Davy Mourier signe avec La Petite Mort – La Boutique des erreurs un album d’une lucidité mordante. Sous ses dehors d’humour macabre et de gags pop, c’est toute la mécanique contemporaine du lynchage médiatique, du consumérisme et de la bêtise virale qu’il dissèque. La Mort, devenue influenceuse malgré elle, y découvre que la notoriété n’a rien d’un repos éternel.
Davy Mourier envoie cette fois sa créature fétiche se heurter à l’un des monstres les plus dévorants de notre époque : le capitalisme médiatique. Dans « La Petite Boutique des erreurs », la Mort a désormais son fan-club, ses interviews, ses couvertures de magazines – et bien sûr ses haters. Car la célébrité, chez Mourier, a l’odeur d’un bouquet de fleurs fanées.
Tout commence par une reconnaissance soudaine : la Petite Mort, ado mal dans sa faux, attire les regards au collège. On lui demande des selfies, des dédicaces, des likes posthumes. Mais un mot de travers, un montage malveillant, et voilà notre faucheuse accusée de tous les maux : misandrie, wokisme, mollesse idéologique. Davy Mourier joue avec un sens du grotesque ravageur sur les miroirs médiatiques : on croise, sous des noms à peine déguisés, des figures télévisuelles prêtes à tout pour faire de l’audience – Pascal Praud et CNews prennent ici des allures de croque-morts de la pensée. « Vous ne préférez pas faucher des Arabes ? » demande-t-on à la Mort, avec ce cynisme poisseux que l’auteur transforme en gag de cimetière.
La Petite Mort, c’est un parodoxe, cet enfant qui préfère les fleurs à la fauche, la vie à la tâche funèbre imposée. Son institutrice, probablement persuadée de bien faire, l’invite à un exposé sur la mort, car quand même, c’est son truc, non ? Comme si l’identité devait toujours se plier à l’image qu’on projette sur elle. Mine de rien, Davy Mourier montre ici, sous couvert de comédie, une société qui ne tolère pas la nuance, qui exige que chacun rentre dans son cercueil symbolique.
L’album s’amuse aussi des codes de la consommation et des illusions interactives : fausses publicités, références absurdes à la pop culture – du Mortnite au Radium Cola. Ces encarts publicitaires, pastiches des promesses creuses du marketing, jalonnent le récit comme autant de petites tombes ironiques dans le cimetière du bon goût.
La réussite du projet tient précisément dans cet équilibre fragile entre la férocité de la critique et l’attendrissement que suscite la Petite Mort. Davy Mourier radiographie à sa façon le monde moderne, des mirages médiatiques au consumérisme à tout crin (commander un produit dérivé fabriqué en Chine pour rompre l’ennui, le regarder quelques secondes, passer à autre chose, s’ennuyer à nouveau…).
Accessible à ceux qui découvrent l’univers, « La Boutique des erreurs » fonctionne aussi comme un miroir contemporain des peurs adolescentes : être mal vu, mal compris. Mourier y joue avec l’idée de double lecture jusque dans la structure du livre, qu’on peut retourner pour découvrir une version alternative de l’histoire. Un geste d’auteur à la fois ludique et symbolique : le monde à l’envers, voilà bien le terrain de jeu idéal pour une faucheuse qui cherche à faire éclore autre chose que des cadavres.
Petite mort : La Boutique des erreurs, Davy Mourier
Delcourt, octobre 2025, 96 pages





