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« La Peau douce » : amour triangulaire

Les éditions Carlotta commercialisent dans une édition prestige limitée, en combo DVD/blu-ray, La Peau douce, de François Truffaut. L’occasion de redécouvrir ce qui demeure, des décennies plus tard, l’un des films les plus subtils et notables d’une filmographie pourtant féconde.

Mal accueilli en son temps, La Peau douce a déconcerté les admirateurs de la Nouvelle vague. Plus découpé (environ mille plans) et moins mobile que Jules et Jim, son prédécesseur sur la thématique du triangle amoureux, le long métrage de François Truffaut, sorti en 1964, se caractérise en outre par un format 1.66, une imagerie hitchcockienne façonnée par Raoul Coutard, des plans fixes en abondance et une volonté d’associer Pierre Lachenay, campé par Jean Desailly, à l’effet Koulechov, son regard hagard et perdu pouvant de fait prétendre à une multiplicité d’états émotionnels. S’il se signale sur la forme, La Peau douce demeure profondément truffaldien, comme en témoignent ses inserts foisonnants, sa dimension autobiographique, son attention accordée à la silhouette féminine, sa radiographie croisée du couple ou encore son personnage d’écrivain en rupture avec son temps. Ce dernier attribut est clairement objectivé à deux reprises au moins : lorsque Pierre Lachenay reste attablé alors que sa maîtresse se déhanche sur une piste de danse et quand il éteint la lumière de la chambre d’hôtel où il s’apprête à commettre un adultère.

Le 20 août 1963, François Truffaut adresse ces mots à Helen Scott : « Je pars après demain pour commencer ce nouveau scénario avec Jean-Louis Richard. Ce sera très facile à écrire car très près de la vie ; le film sera indécent, complètement impudique, assez triste mais très simple. Ce sera vite écrit, vite tourné, vite sorti et, j’espère, vite amorti. » Édifiant quant à son statut de petit film tourné en urgence, juste avant la mise en production de Fahrenheit 451, la missive ne dit en revanche rien des subtilités qui irriguent de part en part La Peau douce. Il y a d’abord la verticalité. Dans la première portion de récit, Pierre Lachenay, spécialiste de Balzac et directeur d’une revue littéraire, passe du métro souterrain à l’espace aérien. Il s’agit d’une phase d’éveil, où le désir apparaît en croissance, comme le symbolisent ces plans où son regard s’attarde lourdement sur Nicole (une Françoise Dorléac à la beauté froide). François Truffaut se délecte d’ailleurs à dilater le temps, comme il le reproduira ensuite lors d’une montée en ascenseur où Pierre et Nicole, hôtesse de l’air, ne cessent de se jeter des regards intéressés. À cette première phase d’élévation va succéder une seconde de perdition : c’est un plan vertigineux où Pierre Lachenay observe Nicole à partir du haut d’un immeuble, deux vues en plongée, respectivement dans une cage d’escalier et vers la rue, mais aussi une chute rejouée à travers plusieurs points de vue lorsque l’écrivain transi est abattu par sa femme Franca. François Truffaut décrira d’ailleurs lui-même La Peau douce comme « un film qui descend ».

Ce n’est évidemment pas la seule sophistication d’un long métrage qui fourmille de détails significatifs. Si François Truffaut nous contraint ainsi à l’oxymore, c’est en recourant à des plans sur des alliances ou des mécanismes (interrupteurs, poignées de porte, horloges, compteurs, feux de signalisation, pompe à essence…), à des vues subjectives lors de trajets vers l’aéroport, à un adultère en ombres chinoises, à des clins d’œil cinéphiliques (les affiches de Jean Cocteau et Marcel Ophüls) ou encore à un travelling s’attardant sur des chaussures disposées devant des portes de chambres d’hôtel. La Peau douce sonne surtout le glas du mariage bourgeois – et, pendant réel, de celui de François Truffaut –, tandis qu’il nappe son héros d’une forme exacerbée de vulnérabilité. Il faut dire que l’adultère y est émaillé d’écueils, froid, presque désespéré. Et Pierre Lachenay se trouve dans une situation inconfortable à laquelle renvoient, en seconde intention, les visages menaçants qui ne cessent de l’épier lors d’un repas inopiné précédant sa conférence à Reims.

La Peau douce a la réputation d’être formé d’approximativement mille plans, dont la moitié au moins consisterait à immortaliser Pierre Lachenay dans ses turpitudes amoureuses. Comme on l’a déjà mentionné au regard de son système d’élévation/chute, le film est traversé de nombreux symboles visuels contribuant à la caractérisation de ses personnages. Ainsi, lorsque Pierre Lachenay obtient son premier rendez-vous avec Nicole, il allume aussitôt toutes les lumières de sa chambre avant de se détendre, satisfait, sur son lit. Quand il dîne avec sa future maîtresse au restaurant, tout lui paraît plus agréable qu’en France (et par analogie, qu’avec sa femme). La preuve : à cette heure tardive, à Paris, on les aurait probablement déjà mis à la porte de l’établissement. D’autres éléments annoncent pourtant la fin précoce de cette idylle. Un envoi de télégramme avorté, des surimpressions connotées, l’impossibilité de passer du temps ensemble en province ou d’obtenir une place pour assister à la conférence de Pierre, un jeans troqué contre une jupe, la mise en scène lors de la prise des photographies, tout semble préfigurer le « grand malentendu » énoncé par Nicole. Et François Truffaut d’asseoir ainsi son film : poétique et cruel sur l’amour, impudique et sadique sur les hommes.

TECHNIQUE & BONUS

Ce nouveau master restauré en haute définition nous offre un confort de visionnage inédit. L’image est stable, très soignée, sans artéfact notable. La bande sonore est à l’avenant. Les suppléments, assez nombreux, apportent quant à eux des éléments précieux sur la genèse, la conception et les subtilités du film.

Serge Toubiana revient sur le livre d’entretiens conçu par François Truffaut et Alfred Hitchcock, sur l’écriture rapide de La Peau douce, sur son mélange de faits divers et d’événements autobiographiques, sur la vision romantique empreinte de sécheresse qui irrigue le film ou encore sur son découpage hitchcockien. Françoise Dorléac évoque brièvement le film et son rapport au personnage de Nicole, tandis que François Truffaut revient sur la maladresse de Pierre Lachenay, de toute évidence incapable de vivre dans le mensonge, sur la manière dont il est traité à l’écran, mais aussi sur la multiplicité des points de vue lors de son assassinat ou sur le dilatation du temps lors des scènes d’ascenseur. Enfin, le réalisateur et scénariste Nicolas Saada apporte lui aussi son éclairage sur le long métrage : il voit en Pierre Lachenay un personnage passif et peu sympathique, il se penche sur le découpage de La Peau douce, puis sur le format de l’image ou le double discours sur le cinéma (Nicole serait à la Nouvelle vague ce que Pierre Lachenay est à la Qualité française).

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Version Française DTS-HD Master Audio 1.0
Format 1.66 respecté • Noir & Blanc • Durée du Film : 118 mn 

DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2
Version Française Dolby Digital 1.0
Format 1.66 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Noir & Blanc • Durée du Film : 113 mn

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4.5

Les Chemins de la haute ville, Simone Signoret au cœur d’un drame social et sentimental

Réalisé par Jack Clayton, Les Chemins de la haute ville reste dans les mémoires cinématographiques en France comme étant le film pour lequel une actrice française décrocha pour la première fois un Oscar. Il faut dire que le jeu extraordinaire de Simone Signoret donne au film une forte intensité dramatique.

Si on le regarde sous un certain angle, le protagoniste du film de Jack Clayton Les Chemins de la haute ville pourrait se décrire comme un Bel-Ami (plus ou moins) malgré lui.
Joe Lampton arrive à Warnley, ville industrielle britannique. Les pieds sur la banquette du train, il donne l’apparence d’un jeune homme décontracté. Mais derrière cette image se cache une colère inextinguible.
Cette colère est d’ordre social. Joe Lampton perçoit les injustices sociales comme une blessure personnelle. Issu d’un milieu ouvrier, ancien prisonnier de guerre, il arrive à Warnley dans l’optique de s’élever socialement. Comme si, dans son esprit, il s’agissait de laver un affront.
Or, Warnley est une ville où la hiérarchie sociale est très fortement marquée. Tout en haut de la pyramide sociale de la ville se trouve la famille Brown, qui associe la fortune à l’influence. Tout ce dont rêve Joe Lampton. Tout un idéal de réussite qui est symbolisé par un quartier, la Haute Ville, qui semble faire référence directement à la division urbaine dans le film de Fritz Lang Metropolis.
C’est là qu’intervient Susan Brown. La fille de la famille. L’héritière de la fortune. C’est là aussi que le comportement de Joe Lampton sera pour le moins ambigu. Qu’est-ce qui l’attire chez cette riche héritière ? Est-ce le joli minois ? Ou est-ce son statut d’héritière ? Avant même de la connaître, on voit que Joe est intéressé par elle lorsqu’elle monte dans une superbe et luxueuse voiture (les voitures joueront d’ailleurs un rôle important dans le film : symbole de réussite sociale, lieu de rencontre amoureuse, mais aussi instrument d’un final terrible). Du coup, la séduction que Lampton va entreprendre auprès de la jeune femme sera-t-elle sincère ou guidée par la volonté de s’élever socialement ?
Ce jeu de séduction prend une allure politique encore plus forte lorsque Lampton est confronté au prétendant officiel de Susan. Un prétendant “comme il faut”, c’est-à-dire riche. Un homme méprisant, qui ne cesse de rabaisser Lampton et d’exhiber des signes de réussite dont on ne sait pas trop s’il les a obtenus par sa valeur ou par son rang social.

Cette histoire de séduction liée à l’ambition sociale va encore se compliquer avec l’arrivée d’Alice Aisgill. Ancienne professeur française qui avait débarqué en ville dans le cadre d’un échange culturel, elle a épousé un homme riche. Depuis, Alice fait l’objet du mépris d’une bonne partie de la population de la petite ville, qui l’accuse de se jeter dans les bras du premier homme venu.
Si Joe se rapproche d’elle, c’est sans doute par le sentiment d’une communauté de destin. Comme lui, Alice n’est pas acceptée dans la bonne société de Warnley. D’un certain côté, elle représente même l’étape suivante : les illusions étant tombées, il ne lui reste plus que la résignation malheureuse. Or, Joe représente pour elle une sortie de cette vie d’ennui et de mépris. C’est la chance d’être aimée, véritablement aimée.

La principale qualité des Chemins de la haute ville, c’est son interprétation. Acteur (et réalisateur) trop oublié de nos jours, Laurence Harvey est ici formidable. Il sait développer toutes les nuances de son personnage, aussi bien le Rastignac cherchant à s’élever socialement, dévoré par une colère sociale ardente, que l’amoureux inconscient du drame qui se noue autour de lui. Car Lampton ne maîtrise strictement rien et se retrouve dépassé par les conséquences de ses actes. Un personnage qui se retrouve aussi confronté à ses propres ambiguïtés, à ses atermoiements. L’hésitation entre les deux femmes, c’est aussi le balancement entre ses ambitions sociales et ses sentiments, et son incapacité à choisir.
Face à lui, Simone Signoret nous rappelle qu’elle fut une des meilleures actrices de son époque. Elle intériorise entièrement le drame de son personnage, ce qui le rend d’autant plus intense. Elle joue à merveille un personnage de femme abandonnée qui se raccroche à cet amour comme à un dernier espoir. Pour ce rôle, Simone Signoret sera la première actrice française à décrocher un Oscar.

Les Chemins de la haute ville : bande annonce

The Father, de Florian Zeller : la vieillesse est un naufrage

Adaptant sa propre pièce de théâtre écrite en 2012, le Français Florian Zeller passe pour la première fois derrière la caméra de la plus convaincante des façons. Non seulement The Father invite-t-il à une immersion poignante dans la démence dans laquelle s’enfonce inexorablement son héros, il offre aussi à ses deux comédiens principaux un rôle cinq étoiles. Anthony Hopkins, qui livre une des performances les plus habitées de sa longue et riche carrière, y a gagné un second Oscar bien mérité, à l’âge de 83 ans. Le comédien gallois rappelle ainsi qu’en dépit de choix de carrière souvent désolants depuis plus de deux décennies, il n’a rien perdu de son incroyable talent… lorsqu’on lui offre l’opportunité d’en donner la mesure. 

Le moins que l’on puisse dire est que la carrière de Florian Zeller suit une trajectoire fulgurante. Dramaturge surdoué, le Français âgé d’à peine 41 ans enquille les succès critiques et populaires au théâtre depuis près de quinze ans, La Vérité ayant par exemple été jouée dans une trentaine de pays depuis sa création en France en 2011. L’an dernier, il franchit pour la première fois une étape risquée en passant derrière la caméra, choisissant d’adapter une de ses propres pièces, Le Père. Le résultat est une franche réussite artistique, saluée par six nominations aux Oscars et deux statuettes remportées, dont une pour le scénario de Zeller et Christopher Hampton. Pour une première, ce n’est plutôt pas mal… Vous avez dit « talent insolent » ?

Le Père est le second volet d’une trilogie familiale entamée en 2010 avec La Mère et close par Le Fils en 2018. La pièce (et le film) suit un protagoniste octogénaire affecté par des signes de plus en plus visibles d’une démence (très probablement une maladie d’Alzheimer) et qui est pris en charge par sa fille. L’impression très forte que laisse le film est d’autant plus remarquable que la mise en scène y est minimaliste (il s’agit clairement de « théâtre filmé »). L’intérêt de The Father est ailleurs, et en premier lieu dans son illustration d’une dégénérescence mentale telle que vécue par le malade, sans prise de distance et avec le souci de l’authenticité. Par ailleurs, le médium cinématographique permet à Zeller d’utiliser avec intelligence les ficelles du thriller hitchcockien pour faire pénétrer le spectateur dans le cerveau du vieillard. L’ensemble de l’œuvre ressemble ainsi à une répétition d’une poignée de situations banales (l’accueil d’une nouvelle aide-soignante, les désirs de déménagement d’Anne, le repas au poulet, les disputes entre la fille et le beau-fils, etc.) sans cesse modifiées par l’esprit d’Anthony (Anthony Hopkins). D’une scène à l’autre, celui-ci voit les différents personnages autour de lui prendre des visages différents, et les lieux (son appartement, celui de sa fille, un hôpital et une chambre dans une seigneurie) se substituer, le plongeant dans une confusion et une angoisse de plus en plus profondes. Là où Hitchcock se serait délecté à utiliser pareille situation pour tisser une toile de manipulation et de faux-semblants autour d’un héros qui s’avérerait sans doute parfaitement sain, Zeller utilise les codes cinématographiques de l’altération de la réalité pour décrire une descente aux enfers bien réelle : celle d’un homme qui observe les visages et les lieux les plus familiers lui devenir étrangers. En faisant partager au spectateur l’angoisse et la panique qui saisissent légitimement le vieillard, l’œuvre offre ainsi une plongée intime, effrayante, dans une affection mentale que l’on observe d’habitude avec distance.

La prestation des comédiens joue bien sûr un rôle clé dans la crédibilité de cette expérience et la subtilité du traitement d’un tel sujet, qui évite soigneusement les raccourcis simplistes et les effets lacrymaux. On a beaucoup écrit sur la performance d’Anthony Hopkins, qui lui a valu d’être l’acteur le plus âgé (à 83 printemps) à être distingué par un Oscar (le second après Le Silence des agneaux en 1992), fin avril dernier. Elle vaut pourtant bien quelques lignes supplémentaires. Le fait est connu : le comédien gallois, passé sur le tard du théâtre au cinéma, a connu un parcours sinueux. Après avoir connu la gloire critique et commerciale dans les années 90 (Le Silence des agneaux, Retour à Howards End, Dracula, Les Vestiges du jour, Les Ombres du cœur, Nixon, etc.), son installation définitive aux États-Unis à l’orée des années 2000 (il possède depuis lors la double nationalité) a indéniablement coïncidé avec l’entame d’une longue période caractérisée par des choix douteux… S’il demeure fort demandé et joue encore beaucoup (surtout pour un acteur de son âge), la liste des bons films dans lesquels il est apparu est bien courte à côté des multiples ratages et autres blockbusters hollywoodiens tristement produits à la chaîne (Thor et Transformers, dans le cas qui nous occupe) qui, n’en doutons pas, seront remisés comme ils le méritent dans la catégorie des nanars purs et simples d’ici dix ou vingt ans. The Father arrive ainsi comme une brusque et salutaire piqure de rappel. Le génie d’Anthony Hopkins, c’est apparemment comme le vélo : ça ne s’oublie pas.

Son interprétation d’un personnage qu’il a visiblement voulu s’approprier au point de lui attribuer son prénom – ce qui n’est pas le cas dans la pièce – est magistrale, sans doute une des plus poignantes, subtiles et intenses de toute sa carrière. Hopkins réalise pleinement un des plus vieux lieux communs pour un comédien en nous faisant littéralement passer du rire aux larmes. La subtilité et les nuances du personnage expliquent son authenticité, de celles qui annihilent la distance avec le spectateur et lui font ressentir la terrible épreuve du vieillard et de sa fille sans artifices émotionnels, mais avec la puissance du choc que l’on éprouve face à une situation que l’on a vécue, même lorsque ce n’est pas le cas. Anthony n’est ni l’ancêtre atrabilaire, ni le gentil papy à côté de la plaque, ni l’épave pathétiquement à la dérive ; il est tout cela à la fois. Il faut voir les numéros dans lesquels se lance Hopkins qui, en véritable virtuose, se révèle tour à tour touchant, drôle, charmeur, cruel, obsessionnel, digne, peureux ou perdu, au fur et à mesure que la maladie altère son humeur… et sa perception d’une réalité en constante mutation. Un véritable Stradivarius qu’on observe jouer sa partition avec un mélange de fascination et d’attachement sincère, comme si c’était notre propre père ou grand-père que l’on voyait se perdre. La mise à nu culmine dans la dernière séquence du film, déchirante régression à l’état d’enfance qui nous laisse K.O. et que seul un acteur de la trempe d’Anthony Hopkins pouvait rendre aussi crédible.

Si Hopkins est inoubliable, il serait injuste d’oublier ses partenaires à l’écran, en particulier Olivia Colman, nommée elle aussi pour l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle (remporté par la comédienne coréenne Youn Yuh-jung). L’actrice britannique livre une prestation brillante dans le rôle d’une fille aimante déchirée entre son affection pour un père aux accès de cruauté (inspirés… ou exacerbés par la maladie) parfois très durs, et sa vie personnelle exigeant des sacrifices. Elle forme avec Hopkins un duo pareillement désemparé face à une dégénérescence inexorable, imprévisible et impitoyable. Et les autres rôles secondaires sont tout aussi bien servis par un casting impeccable.

Si l’on parle autant des comédiens, c’est aussi parce que Florian Zeller leur a façonné un écrin idéal pour s’épanouir. Comme écrit plus haut, l’histoire de The Father est très simple et repose sur des situations et des sentiments dans lesquels tout le monde peut se reconnaître. Les décors sont restreints, les mouvements d’appareil discrets, la musique délicate (très joli thème récurrent constitué de « Je crois entendre encore » tiré de l’opéra de Bizet « Les pêcheurs de perles », qu’écoute souvent Anthony et qui l’apaise). The Father est un film épuré dont même les effets de mise en scène (les déformations de la réalité à travers le regard d’Anthony) renforcent et servent le jeu des comédiens. Un film extrêmement simple, mais resserré autour de personnages et d’émotions authentiques et très forts. Difficile de rester insensible à ce bijou !

Synopsis : Anthony est retraité. Il vit seul dans son appartement de Londres et refuse toutes les aides-soignantes que sa fille, Anne, tente de lui imposer. Cette dernière y voit une nécessité d’autant plus grande qu’elle ne pourra plus passer le voir tous les jours : elle a en effet pris la décision de partir vivre à Paris pour s’installer avec l’homme qu’elle vient de rencontrer…

The Father : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=HVCs_ahGpls

The Father : Fiche technique

Réalisateur : Florian Zeller
Scénario : Florian Zeller et Christopher Hampton, d’après la pièce de théâtre Le Père, de Florian Zeller (2012)
Interprétation : Anthony Hopkins (Anthony), Olivia Colman (Anne), Olivia Williams (Catherine/Laura/Anne), Rufus Sewell (Paul), Imogen Poots (Laura/Lucy), Mark Gatiss (Bill/Paul)
Photographie : Ben Smithard
Montage : Yorgos Lamprinos
Musique : Ludovico Einaudi
Producteurs : David Parfitt, Jean-Louis Livi, Philippe Carcassonne, Christophe Spadone et Simon Friend
Sociétés de production : F comme Film, Trademark Films, Cine@, AG Studios, Film4, Orange Studio, Canal+ et Ciné+
Durée : 97 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 26 mai 2021
Royaume-Uni/France – 2020

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4.5

Petite maman de Céline Sciamma : fulgurance de la simplicité

4.5

Céline Sciamma a rencontré un succès critique, international et public avec Portrait de la jeune fille en feu. Elle y parlait de feu intérieur, mais aussi et surtout de regard, de rencontre. Son film est devenu un hymne. Comment rebondir après cela ? En choisissant la simplicité, la vérité et en se tournant, encore et toujours, du côté du cinéma et de ses émotions brutes. Petite Maman, n’est que cela : un concentré d’émotions, de petites douceurs qui se déballent les yeux grands ouverts, le sourire aux lèvres. On en retient l’authenticité, le calme et toujours cette force du regard porté sur soi et les autres, surtout la bouleversante beauté de la rencontre amoureuse, amicale ou tout simplement familiale. On ne choisit pas sa famille, mais on peut apprendre à l’aimer vraiment, à la recréer sans cesse, à l’étonner et à s’étonner d’elle.

« Enfant loin de toi, enfin avec toi »

Nelly est avec sa mère lorsque celle-ci doit vivre un second deuil accolé au précédent : vider la maison de sa mère après sa toute récente mort. La petite fille voit sa mère lui échapper alors qu’elle ne garde de sa grand-mère qu’une canne qui a « l’odeur de sa main » dit-elle. C’est cela que va raconter Céline Sciamma après trois autres films sur l’enfance (en tant que réalisatrice ou scénariste) : Naissance des pieuvres (2007), Tomboy (2010) et Ma vie de courgette (2016). Ces trois petites fantaisies racontaient un moment de la vie, des choix. Pour Nelly aussi quelque chose se dessine. Elle voit sa mère partir et décide d’aller sur les traces de son enfance, puisque c’est après tout dans sa chambre d’enfant qu’elle dort pour quelques nuits. Dans cette maison que l’on vide, elle trouve des traces du passé et s’étonne de ne rien savoir de l’enfance de ses parents, autre que des « petites histoires ». Elle veut connaître leurs peurs, leurs émotions intimes, en somme pouvoir les regarder. Savoir regarder, savoir marcher sont des choses si naturelles qui prennent ici tout leur sens. C’est en déambulant que Nelly rencontre Marion à l’endroit même où sa mère a construit une cabane à huit ans. C’est en regardant bien que Nelly découvre Marion, sa petite maman. Tout cela est le prétexte à un conte onirique où les joies et fantasmes de l’enfance ressurgissent. Dans la maison (au double visage passé et présent), tout entre dans le fantasme de Nelly, un placard que l’on ouvre à tâtons, une panthère noire dans la nuit, des bols où boire un chocolat chaud…

La vie en plus beau

Le choix de Céline Sciamma est étonnant car il est celui de la simplicité. Elle décide de nous montrer la fulgurance de moments doux, tout n’est ici que calme et volupté. C’est une transition magnifique au portrait dressé dans son film précédent, à nouveau nous regardons à travers les yeux de Nelly. Elle regarde, elle est regardée. Et ce jeu de regards, de miroir (les deux actrices sont jumelles) fait grandir autant l’une que l’autre (la dernière scène du film et les révélations faites la nuit qui la précède le prouvent). Le dispositif est d’une extrême simplicité, c’est une fantaisie pleine de tendresse. C’est une forêt qui, à la manière de Mon voisin Totoro, réunit deux petites filles dans un espace temps réinventé. Autour de la cabane et d’autres objets réunis avec soin, les deux gamines jouent, s’inventent sans cesse et se rêvent plus tard (même si pour l’une les choses sont déjà scellées, Céline Sciamma parvient à nous faire croire que tout est encore possible). Il est ainsi troublant de voir Marion rencontrer le père de Nelly, comme si les choses pouvaient en être gâchées d’avance. Il est certain pourtant que le film se regarde comme une boucle temporelle où tout ce qui se joue s’est déjà joué et se jouera encore. Pourtant, pour Nelly, c’est l’instant présent seul qui compte. Elle sait que ce moment précieux ne sera vécu qu’une fois et donc elle en profite à fond. Si la sororité a un sens pour Céline Sciamma, elle sait la réinventer, comme elle réinvente son cinéma, à chaque film.

Intimité créative 

La réalisatrice arpente des lieux intimes, ceux de sa propre enfance (on y redécouvre encore une fois L’Axe majeur de Cergy Pontoise, déjà filmé dans Naissance des pieuvres) et bouleverse par des images si personnelles qui deviennent sous nos yeux des instants de cinéma. Car Petite Maman fait ressurgir des souvenirs enfouis en nous, des désirs de création. Le film remet au centre également la toute puissance de la nuit dans l’enfance, avec ce fantasme des ombres qui font peur et qui fascinent. Mais aussi cette capacité à abolir les barrières, il suffit de dire « bonjour » pour se rencontrer de nouveau. A ce propos, les « au revoir » dans le film ont une importance capitale, autant que les signes de la main pour se saluer. Car ces deux moments encadrent le temps : ils sont un début et une fin, ils permettent de ne pas regretter. L’au revoir appelle au souvenir, quand le bonjour appelle à la rencontre, au regard vers l’autre.
Céline Sciamma filme la vie qui se structure avec le petit déjeuner, les rituels d’une journée. Les sons sont omniprésents et deviennent une musique que Céline Sciamma ne fait résonner réellement qu’une seule fois pour une chanson (La musique du futur) dont les résonnances ne sont pas sans rappeler le chant des femmes autour du feu dans Portrait de la jeune fille en feu. Mais c’est le calme qui domine, cette attention aux détails, à la mise en scène (sur laquelle Nelly a une grande influence puisque ce sont ses déambulations qui sont mises en scène). La maison se vide, le deuil commence, mais loin de nos regards. Ce qui compte c’est ce moment dans la vie de Nelly, cette rencontre avec sa mère, mais aussi en arrière-plan, les instants avec son père. Un personnage masculin très positif (comme celui de Tomboy) plus important qu’il n’y paraît. L’émotion peut venir à tout moment, de détails qui nous font rire, à d’autres qui nous emmènent dans une émotion plus souterraine, plus intime.

En filmant trois générations de femmes sans en dire autre chose que le moment où elle les prend, Céline Sciamma livre une œuvre délicate, douce et d’une simplicité magnifique. Son Petite Maman est une nouvelle image manquante, une nouvelle réinvention. Le récit de cette mère et de cette fille qui se rencontrent au même âge est le récit d’un rêve qui se réalise. C’est un moment rare et précieux et cela en devient un moment de cinéma suspendu et bouleversant.

Petite Maman : Bande annonce

Petite Maman : Fiche technique

Synopsis : Nelly a huit ans et vient de perdre sa grand-mère. Elle part avec ses parents vider la maison d’enfance de sa mère, Marion. Nelly est heureuse d’explorer cette maison et les bois qui l’entourent où sa mère construisait une cabane. Un matin la tristesse pousse sa mère à partir. C’est là que Nelly rencontre une petite fille dans les bois. Elle construit une cabane, elle a son âge et elle s’appelle Marion. C’est sa petite maman.

Réalisation : Céline Sciamma
Scénario : Céline Sciamma
Interprètes : Joséphine et Gabrielle Sanz, Nina Meurisse,  Stéphane Varupenne, Margot Abascal
Photographie : Claire Mathon
Montage : Julien Lacheray
Production : Bénédicte Couvreur, Cécile Négrier
Sociétés de production : Lilies Films, France 3 Cinema
Distributeur: Pyramide Distribution
Genre : Drame
Durée : 72 minutes
Date de sortie : 2 juin 2021

France – 2020

« Théorème de la couche-culotte » : radiographie de la parentalité

Publié aux éditions Anamosa, Théorème de la couche-culotte, de Nicolas Santolaria, est un recueil de chroniques parues dans les pages L’Époque du journal Le Monde. L’auteur y dépeint une parentalité soumise à de nombreux écueils, avec un regard tendre et amusé.

Tous les parents le savent : éduquer un enfant est un exercice d’équilibriste, où l’autorité le dispute à l’empathie, où le temps est géré en flux tendu, où la communication et l’affection passent au tamis des impératifs professionnels et sociaux. Ce que Nicolas Santolaria nous rappelle avec beaucoup d’à-propos, c’est que cette vision autocentrée des adultes n’a à peu près aucune prise sur la réalité telle que vécue par les enfants. La parentalité est en effet une équation à deux inconnues où les plus jeunes, par nature infériorisés, forment pourtant une variable autonome et essentielle. Il ne faut toutefois pas se méprendre : l’auteur, journaliste au Monde, ne cherche en aucun cas à culpabiliser des parents qu’il sait souvent surmenés. Il préfère user d’un humour caustique, d’une lucidité rare, pour dépeindre toutes les dissonances qui tendent à frapper le foyer lambda.

À la lecture de ce Théorème de la couche-culotte, la parentalité apparaît comme une aventure à la fois périlleuse et émotionnellement riche, épuisante mais revigorante. C’est un peu comme si son caractère oxymorique se révélait de page en page, objectivé par la plume fluide et inspirée de Nicolas Santolaria. En livrant des expériences personnelles – sur le choix du prénom, sur l’organisation des anniversaires, sur le confinement, sur la charge mentale, sur les aires de jeux, sur YouTube, sur les expressions à la mode dans les cours de récréation… –, le journaliste verbalise la réalité la mieux partagée au monde : celle des parents, avec tous ses schèmes, préoccupations et réjouissances universels. Chaque chronique nous envoie un pan de parentalité en pleine face. On s’identifie aux situations portraiturées, on s’amuse de tomber dans les travers décrits, on réfléchit – aussi – à la manière dont on pourrait s’amender afin de mieux répondre aux besoins de nos enfants.

Théorème de la couche-culotte est aussi une affaire de chiffres. Nicolas Santolaria apporte en effet des données statistiques à l’appui de ses démonstrations. On apprend ainsi tour à tour que les femmes assureraient encore 65% des tâches parentales (Insee, 2010), que 62% des enfants français de huit à quatorze ans craignent de devenir un jour pauvres (Ipsos/Secours populaire, 2019), que seuls 3% des parents imaginent que leurs enfants vivront mieux qu’eux (Institut Gece, 2019), que 34% des enfants américains de moins de huit ans regardent chaque jour des vidéos en ligne ou encore que les activités extrascolaires des enfants serviraient surtout… à flatter le narcissisme de leurs parents (Sport, Education & Society, 2018). Comme en atteste ce dernier point, sur les « sur-enfants » de Nietzsche, Nicolas Santolaria se plaît à torpiller certaines idées reçues. Ainsi, un programme extra-scolaire trop conséquent aurait pour conséquence indirecte de nuire à l’éducation de nos ouailles en exerçant une pression démesurée sur elles (en plus de limiter le temps passé en famille). Au contraire, les vertus des jeux vidéo sont soulignées par l’auteur, avec l’appui de l’OMS.

Illustré de plusieurs dessins humoristiques, Théorème de la couche-culotte est un livre ouvert sur la parentalité, dont les traits caractéristiques sont épaissis non seulement pour provoquer le sourire du lecteur, mais aussi pour rendre limpides les démonstrations de Nicolas Santolaria. Cette lecture légère, ludique mais non moins étayée est de nature à rassurer tous les parents : ce qu’ils vivent, ils peuvent le projeter partout où adultes et enfants cohabitent. Et même si les mini-catastrophes et les micro-événements vécus s’avèrent finalement anodins, l’auteur, par ses talents de conteur, leur offre poésie, tendresse et facétie.

Théorème de la couche-culotte, Nicolas Santolaria
Anamosa, juin 2021, 288 pages

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4

« Un avion sans elle » : quête identitaire

Déjà décliné avec plus ou moins de succès en mini-série, le roman Un avion sans elle, de Michel Bussi, fait désormais l’objet d’une adaptation en bande dessinée. Le scénariste Fred Duval et le dessinateur Nicolaï Pinheiro se livrent à l’exercice avec talent.

Imaginez un crash aérien auquel ne survit qu’un bébé miraculé. Son identité demeurant incertaine et les tests ADN étant toujours à l’état de gestation, deux familles endeuillées se disputent la garde de l’enfant. C’est à la justice de trancher : qui, des Carville, industriels de renom, ou des Vitral, restaurateurs ambulants, peuvent légitimement se revendiquer parents du nourrisson ? Comme si les choses n’étaient pas assez compliquées en l’état, les Carville usent de leur réseau pour influencer le juge Jean-Louis Le Drian, qui, suspecté de connivences, doit démissionner. Ils engagent aussi un détective privé, Crédule Grand-Duc, qu’ils paient une fortune pour trouver de nouveaux éléments permettant de percer le mystère à jour.

Cette version dessinée d’Un avion sans elle s’ouvre justement par un Crédule Grand-Duc au bord du suicide, tentative avortée en raison de nouvelles informations glanées par hasard, en consultant un vieux journal. Durant les quelque 170 pages qui suivent, Fred Duval et Nicolaï Pinheiro vont nous balader à travers un faisceau d’informations, de rebondissements et de fausses pistes jusqu’à la découverte de la véritable identité de « Lylie » – contraction de Lyse-Rose (Carville) et d’Émilie (Vitral). Le rythme est bien géré, les personnages suffisamment étoffés et le mystère intact d’un bout à l’autre de l’album. En cela, Un avion sans elle constitue une réussite assez largement supérieure à l’adaptation télévisée (dont l’histoire diffère beaucoup).

Le récit ne vaut pas seulement pour les ombres qui pèsent sur l’unique survivante du vol 5403 Istanbul-Paris. Un avion sans elle fait s’entrechoquer deux familles issues de milieux socioculturels très différents. On verra les Carville chercher à acheter « Lylie » aux Vitral, mentir par omission au sujet d’une gourmette, se fourvoyer dans le crime et la corruption, mais surtout manipuler une gamine, Malvina (la sœur putative de « Lylie »), jusqu’à la rendre folle. En opposition, et cette lecture est facilitée par le récit prédominant de Crédule Grand-Duc (à travers un carnet de notes d’une centaine de pages), les Vitral, modestes vendeurs de frites à Dieppe, semblent simples, presque ingénus, et surtout victimes de la puissance financière de l’autre partie.

L’histoire fonctionne aussi grâce aux ambiguïtés du détective privé, à la justesse de la relation entre Marc et « Lylie » (qui se sentent étrangers au point de s’abandonner à leur amour) ou à ces pèlerinages annuels au mont Terrible, vecteurs d’éléments nouveaux. Graphiquement, il y a peu à redire sur le travail de Nicolaï Pinheiro. La palette chromatique (avec des couleurs différenciées selon la narration adoptée), la mise en planche, l’expressivité du trait contribuent à la qualité d’ensemble de l’album. Certains jeux de postures (par exemple lors de la rencontre entre les deux grands-mères) renvoient directement aux relations ou aux rapports de force entre les protagonistes. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’une tenancière de café le verbalise clairement au début du récit.

Malgré un attrait réel, cette bande dessinée nous apparaît parfois lacunaire. La caractérisation des deux familles peut sembler partiale, au point d’en devenir quelque peu caricaturale (surtout dans le chef de Léonce de Carville, même s’il est ensuite humanisé par deux attaques cérébrales). Ce dernier assènera notamment : « Si le bébé pouvait choisir, je vous assure qu’il n’hésiterait pas entre l’avenir que je lui offre et l’odeur d’huile de friture des Vitral ! » À l’opposé, à Dieppe, on fêtera simultanément le sacre de François Mitterrand et une décision de justice favorable aux Vitral… Quant à Malvina, elle est d’abord dépeinte comme une sorte de monstre, traumatisée par des procédures judiciaires auxquelles elle n’était pas prête, mais elle alterne finalement entre des phases de repli apathique et des comportements « normaux », ce qui fait d’elle un personnage difficile à cerner. Des bémols auxquels s’ajoute une fin un peu trop facile, mais qui ne gâchent pas, heureusement, l’essentiel de l’album.

Aperçu : Un avion sans elle (Glénat)

 

Un avion sans elle, Fred Duval et Nicolaï Pinheiro
Glénat, mai 2021, 176 pages

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3

« Bad News : L’Histoire du porn » : l’exploration amusée de Davy Mourier

Aux éditions Delcourt, dans la collection « Shampooing », paraît Bad News : L’Histoire du porn, une balade mi-amusée mi-fascinée de Davy Mourier depuis les prémisses de l’industrie pornographique jusqu’à ses transformations les plus récentes.

C’est une enquête menée tambour battant, sur un sujet de société difficile à décrypter, et avec une ironie souvent contagieuse. Le scénariste et dessinateur Davy Mourier explore le porno de ses balbutiements à ses représentations les plus récentes, souvent liées à l’émergence de l’Internet ces vingt dernières années. Comme il l’indique d’ailleurs lui-même, sa bande dessinée n’a rien d’un manuel scolaire factuel et pompeux : il y verse des expériences personnelles, un point de vue espiègle et des éléments insolites de nature à éveiller la stupéfaction du lecteur. Le tout avec des planches bon enfant, plus prodigues de gags que de grivoiseries.

Si l’on considère les premières représentations pornographiques gravées dans la pierre au temps de la préhistoire, on peut dire que les images à caractère sexuel ont partie liée avec l’humanité. Plus proche de nous, on peut se remémorer les strip-teases du Moulin Rouge ou la spintria, cette monnaie romaine dévolue aux plaisirs charnels, qui servait exclusivement à rémunérer les prostituées. À une époque encore plus récente, la pornographie a connu trois grands booms : cinématographique d’abord, avec une industrie lui étant entièrement dédiée, téléphonique ensuite, avec le Minitel et les lignes dites « roses », virtuelle enfin, puisque l’essor de l’Internet a permis l’éclosion des forums, des chat rooms et la prolifération des sites pornographiques (de YouPorn à Chaturbate).

Pendant son exploration dessinée, Davy Mourier s’intéresse à plusieurs faits surprenants. C’est John Harvey Kellog, l’inventeur des célèbres céréales, se dressant contre la masturbation, censée selon lui provoquer la mort, et préconisant de brûler le clitoris des fillettes à l’acide ou d’enfermer le sexe des garçons dans une cage. C’est un jeu d’échecs jouable à distance entre deux Minitels, créé par Marc Simoncini, devenu le lieu de rencontre insolite de tous les échangistes de France, qui se servaient de son système de chat pour communiquer entre eux. En chiffres, on apprend par ailleurs que 25% des recherches sur Internet sont liées à la pornographie, que seul Pokémon Go a réussi à battre le porno en termes de volume de trafic, que chaque année 13 000 vidéos sont produites…

S’il arbore un ton détaché et volontiers railleur, Bad News : L’Histoire du porn ne passe pas pour autant sous silence toutes les dérives relatives à son objet : les anecdotes et arnaques des salons de l’érotisme, les réseaux mafieux attendant le retour à Paris d’actrices payées au lance-pierres, dépouillées sur les quais de la gare de ce qu’elles ont péniblement gagné en allant tourner quelques jours en Hongrie, les frontières poreuses entre le consentement et l’abus sexuel, la manière dont certaines filles sont poussées à réaliser des scènes extrêmes ou simplement dupées quant au travail à exécuter. Le porno est un monde performatif, sous certaines formes peu encadré, soumis à des diktats économiques et à une course à la surenchère.

Du Code Hays aux camgirls, du simple baiser censuré aux vidéos de niche sur Internet, Davy Mourier raconte avec légèreté une Histoire du porn. Ce qu’on en retient, au-delà des anecdotes croustillantes et des descriptions parfois plus douloureuses, c’est l’attrait exercé par le sexe et ses représentations sur le quidam. À chaque étape de son développement, et derrière sa pluralité, la pornographie a toujours rencontré son public, dont les habitudes de consommation et les attentes ont évolué à travers le temps.

Aperçu : Bad News : L’Histoire du porn (Delcourt/Shampooing)

Bad News : L’Histoire du porn, Davy Mourier
Delcourt/Shampooing, mai 2021, 192 pages

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3.5

« The Plot » : « Le passé revient toujours nous hanter »

Après Shanghai Red, on retrouve le dessinateur Joshua Hixson chez HiComics, cette fois à l’occasion de la publication de The Plot, une série horrifique coécrite par Tim Daniel et Michael Moreci.

Un éminent industriel, Charles Blaine, et sa femme trouvent la mort dans des circonstances troublantes. Ils laissent derrière eux deux enfants, Zach et Mackenzie, aussitôt confiés à Chase, un oncle depuis longtemps perdu de vue. L’homme semble instable et peu désireux de s’ouvrir aux deux adolescents. Il décide de les installer dans la maison familiale de son enfance, à Cape Augusta, ce qui n’est pas du goût du shérif Sullivan, qui lui témoigne son hostilité dès leur arrivée. Les Blaine sont apparemment précédés d’une sinistre réputation : « Tout ce qu’ils touchent se transforme en or. Tous ceux qu’ils touchent deviennent poussière. »

La créature monstrueuse qui a attaqué Charles et son épouse au début du récit suffirait probablement à en attester. Mais ceux qui en douteraient encore pourront porter au crédit de cette assertion les phénomènes surnaturels qui entourent les marécages, les apparitions cauchemardesques dans le manoir ou ces silhouettes menaçantes que l’on distingue à travers les fenêtres. Entre les cadavres emmurés et inexplicablement bien conservés et les troubles qui semblent toucher tous ceux qui approchent les Blaine d’un peu trop près, The Plot prend des atours horrifiques qu’une imagerie glauque et crépusculaire ne fait que corroborer. On doit cette dernière à l’excellent Joshua Hixson, déjà à l’œuvre dans un Shanghai Red pessimiste et sépulcral.

The Plot est fait d’un mystère qui ne cesse de s’épaissir. Et si son récit fonctionne admirablement bien, malgré son observation assez stricte des canons de l’épouvante (les apparitions soudaines, les inserts sur des mains prédatrices, la maison hantée…), c’est essentiellement pour tout ce qu’il conserve loin de notre entendement. Que signifie ce fameux « pour recevoir, il faut d’abord donner » ? Qui est vraiment Chase, présenté comme un « gosse terrifié » ayant fui une famille dysfonctionnelle ? Quels sont ses fameux « cadavres dans le placard » ? L’affirmation de cette professeur d’histoire selon laquelle « le passé revient toujours nous hanter » contient-elle les clefs de cette énigme ? Toutes ces questions demeurent en suspens et irrigueront un second tome logiquement attendu avec impatience.

En attendant de combler les trous, le lecteur n’a d’autre choix que de se laisser bercer par une atmosphère noire et sordide, pâmer d’effroi devant Rose, cette mère démente, ou des enregistrements sonores inquiétants, et se demander dans quelle mesure Chase entend réellement protéger les enfants de son frère. Pourquoi, en effet, les avoir emmenés dans un lieu si lugubre ? Et quid du shérif Sullivan, qui confesse sa jalousie envers les Blaine et semble les honnir à un tel point que cela en devient suspect ? Décidément, nombreux sont les éléments méritant un éclaircissement. Mais Tim Daniel, Michael Moreci et Joshua Hixson semblent pour l’heure surtout chercher à y jeter une ombre épaisse et effrayante, qui pourrait se réclamer, certes à la marge, autant de Psychose que de La Nuit du chasseur

Aperçu : The Plot (HiComics)

The Plot, Tim Daniel, Michael Moreci et Joshua Hixson
HiComics, mai 2021, 136 pages

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3.5

Sons of Philadelphia : figure mutique du polar

Avec ce deuxième long métrage, autour de deux cousins mafieux, Jérémie Guez peint un polar redoutable d’efficacité mais échoue à y intégrer une véritable ampleur.

Sons of Philadelphia se met au diapason de son acteur principal, et véritable force du film, Matthias Schoenaerts. Figure tellurique au physique imposant, mais terriblement taiseux et hanté par un passé douloureux. Sauf qu’à force de jouer la carte du mutisme et d’appliquer cette force centrifuge à tout son film, Jérémie Guez voit par moments son récit être complètement dévitalisé de tout contexte tangible et de regards sur une ville de Philadelphie reléguée au second plan, si ce n’est pas plus.  Nous sommes très éloigné d’un film comme The Town par exemple, où Ben Affleck faisait de Boston un personnage autant spirituel que spatial. Tant d’un point de vue visuel que narratif, Sons of Philadelphia a beaucoup de mal à étoffer toute notion de territoire et de guerre communautaire ou à dessiner avec acidité le quotidien mafieux : le film nous en parle, met en scène un milieu de petites frappes ou de gars qui essayent de s’en sortir par le biais de la boxe par exemple, met en exergue des vengeances et des rivalités entre ethnies mais ça ne reste qu’au stade de l’esquisse.

Tout ce contexte mafieux est tellement flou, qu’on ne sait pas vraiment quels sont les rôles de chacun, et dans le même temps, la temporalité du film est difficilement palpable (exception faite d’une phrase sur Trump). Mais derrière les codes du film noir et du polar que le cinéaste essaye de maintenir avec respect grâce à un certain amour du genre que l’on peut observer dans la mise en scène, on comprend vite que Sons of Philadelphia va recentrer ses atouts autour de cette dualité fraternelle entre cousins dont le passé commun va les voir se relier tôt ou tard. Et à ce petit jeu, Jérémie Guez s’en sort parfaitement : cette relation malsaine et mafieuse entre Michael et Peter voit s’affronter le chaud et le froid, deux éléments bien distincts, deux manières de corroborer dont la loyauté, la gouvernance, le leadership et le code d’honneur vont rapidement être mis à contribution. Les différents flashbacks sur l’enfance de Peter va mettre des mots et un visage sur son mutisme.

Cependant dans cet exercice de style que semble maitriser le cinéaste, ce dernier a parfois du mal à se sortir du guêpier des références ou d’un sentiment de déjà vu chez le spectateur : Joel Kinnaman semble reprendre le rôle de chiens fous colériques et les mimiques qu’il avait dans la série The Killing et Matthias Schoenaerts tient la même composition que celle qui l’a fait connaitre du grand public dans le non moins excellent Bullhead de Michael R. Roskam. Et les allusions avec le cinéma de Roskam ne s’arrête pas là car on pense beaucoup à son film américain Quand vient la nuit avec le très taiseux Tom Hardy, appliquant à la lettre ce portrait identique de l’homme musculeux mais détruit par le prisme de l’enfance. Derrière cette histoire qui voit s’additionner le passé, la fraternité, la violence et la loyauté, Sons of Philadelphia puise dans son ambiance délétère, sa violence soudaine et son casting 4 étoiles pour dérouler sa partition sans forcément totalement séduire. 

Bande Annonce – Sons of Philadelphia

Synopsis : Philadelphie. Il y a trente ans, la famille de Michael a recueilli Peter à la mort de son père, dans des circonstances opaques. Aujourd’hui, Peter et Michael sont deux petits malfrats aux tempéraments opposés. L’un est aussi violent et exubérant que l’autre est taciturne. Quand Michael est désigné comme « gênant » par la mafia italienne », le passé trouble de la famille ressurgit…

Fiche Technique – Sons of Philadelphia

Réalisation : Jérémie Guez
Scénario : Jérémie Guez, Peter Dexter
Casting : Matthias Schoenaerts, Joel Kinnaman, Mika Monroe
Durée : 1h 30 minutes
Genre: Polar, Drame
Date de sortie : 26 mai 2021 (The Jokers / Les Bookmakers)

 

Le Chat : Simone Signoret au sommet n’est pas la proie de ce face-à-face poignant

Simone Signoret apparaît dans Le Chat au sommet d’une joute non verbale dont elle partage la partition avec Jean Gabin. Les rides se creusent sur son visage, le ton est sec, l’orage prêt à exploser. Elle se livre ici à un numéro d’actrice assez savoureux, même dans une mise en scène plutôt classique. Elle ne s’en laisse pas compter et au jeu du chat et de la souris, elle est loin d’être la proie.

Actrice récompensée

Quand sort Le Chat, Simone Signoret a déjà 50 ans. Elle est loin d’apparaître à son avantage puisque c’est un couple en pleine déliquescence qu’elle incarne avec Jean Gabin. Le monde s’effondre, les bâtiments sont détruits et le couple se déchire, en silence cependant. C’est moins glamour qu’un Malcolm et Marie, mais ça n’en n’est que plus vrai (et moins épuisant !). C’est cela peut-être que Simone Signoret incarnait : l’authenticité. Et la fidélité aussi à une certaine idée du cinéma puisque l’actrice a joué dans deux autres films de Pierre Granier-Deferre : La Veuve Couderc (1971) et L’ Etoile du Nord (1982). Cependant, son interprétation dans Le Chat reste la plus mémorable. Elle lui a valu (comme à Jean Gabin) un Ours d’argent à Berlin. Le jeu qui est proposé dans le film est d’égal à égal, l’homme comme la femme de ce couple, loin de s’aimer naïvement à la Là-haut, jouent sans tricher et se font même surprendre par l’émotion. L’actrice a été récompensée deux autres fois dans sa carrière : par un Oscar en 1960 et par un César sept ans après Le Chat pour son rôle dans une autre adaptation de roman : La Vie devant soi.

Sursis

Dans Le Chat, Julien et Clémence sont en sursis. Dans leur quartier d’abord, en pleine destruction, filmé dans l’éternelle poussière, la fin de son existence. Ils sont à l’image de deux rescapés qui se suivent, dans les premiers plans, murés dans le silence. Toutes ces images prendront leur sens bien plus tard, quand l’histoire se développera. Celle d’un couple en sursis, d’où l’amour semble s’être envolé, et où simplement la vacherie domine, des petites piques quotidiennes qui envahissent la vie de ce duo qui refuse pourtant de se séparer. Le sursis se joue aussi dans leurs vies, ils sont au seuil de celle-ci et aucun ne le supporte vraiment, tout a changé, rien n’est constructible à présent, c’est la fin, c’est l’expropriation.

Chute

La chute se fait alors, celle qui a brisé, il y a des années, « l’acrobate », comme Julien la nomme avec mépris, regret, défi aussi. Mais aussi la chute du couple, et au milieu de ce chaos, un beau et tendre félin qui envahit l’espace, fait disparaître l’être aimé. Il lui faudra aussi peu de temps pour disparaître que pour s’infiltrer dans la maison et faire se déliter l’affection de Julien pour Clémence. Mais les apparences sont parfois trompeuses, et ces deux êtres sont avant tout des aimants plus que des amants. Ils se cachent pour s’observer, jouent au chat et à la souris et savent pertinemment qu’ils ne peuvent se séparer totalement. C’est que leurs deux cœurs sont liés, invariablement, même quand les papiers remplacent les mots, ils continuent à se suivre… Dès lors, la chute de la vie même est inévitable.

Le film, de facture classique, bénéficie d’un montage maîtrisé, tout en finesse. Une temporalité intéressante, des plans de poussières fort beaux et une mise en scène sobre, simple et efficace sont autant d’ingrédients auxquels viennent s’ajouter les forces de suggestion, de beauté et de jeu des deux interprètes Gabin, Signoret, superbes de bout en bout !

 

Le Chat : Bande annonce

Le Chat : Fiche technique

Synopsis : Dans le huis clos étouffant d’un petit pavillon de banlieue épargné par la démolition, un vieux couple sans enfants se déchire. Lui, Julien Bouin, ouvrier à la retraite, ne l’aime plus, elle, Clémence Bouin, ancienne trapéziste qui a dû abandonner sa carrière suite à une chute. Lorsque Julien recueille un chat à qui il donne toute son affection, la jalousie commence à s’emparer de Clémence.

Réalisation : Pierre Granier-Deferre
Scénario : Pierre Granier-Deferre , Pascal Jardin d’après l’œuvre de George Simenon
Interprètes : Jean Gabin, Simone Signoret
Photographie : Walter Wottitz
Montage : Jean Ravel, Nino Baragli
Année de sortie : 1971
Genre : Drame

France-1971

Festival du Film Policier 2021 : La troisième guerre, Ulbolsyn, Deliver Us from Evil…

Le Festival du Film Policier, comme le Festival de Gerardmer, s’est dernièrement tenu en ligne. Proche de son public, avide de sensations, cette édition nous a réservé des surprises et quelques pépites. Petit tour d’horizon des films que LeMagduCiné a vu pendant ces quelques jours.

Deliver Us from Evil de Hong Won-chan (Compétition)

Nous voici en face d’un film sud-coréen, qui contient les habituels ingrédients qui composent ce genre de sortie « policière » : une mise en scène appliquée, des acteurs charismatiques, de l’action sanguinolente et des bagarres intenses à l’arme blanche, des mafieux sordides et des tueurs à gages lassés de cette violence. Deliver Us from Evil ne révolutionne en aucun cas ce schéma déjà souvent rebattu et générique mais le fait avec soin. Avec un rythme soutenu, une action bien dosée, cette course-poursuite pour sauver une jeune fille kidnappée qui se relie à une vengeance fraternelle mérite le coup d’œil. On pourra toutefois noter une écriture quelque peu lourdingue comme le prouvent certaines situations rocambolesques et des personnages écrits maladroitement. Dans le même registre, et sorti récemment, Night in Paradise de Park Hoon-Jung se montrait plus marquant par sa poésie, sa grâce esthétique et son ambiance suicidaire. 

La troisième guerre de Giovanni Aloï (Sang Neuf)

C’est l’une des plus belles réussites de cette édition du Festival du film Policier. Allant là où ne l’attend pas, le film est à l’image de ses militaires, qui attendent et ne savent pas réellement ce qu’ils doivent faire. Toujours sous tension mais surtout sur le qui-vive, La troisième guerre est avant tout un portrait de ces hommes et femmes, armes en main, aux discours et aux motivations bien trop distinctes pour réellement faire corps, qui essayent de comprendre tant bien que mal leur utilité dans une société où les conflits sociaux et la montée du terrorisme font rage. Quels sont leurs profils, qui sont-ils, quand doivent-ils intervenir ? Beaucoup de questions que se posent le réalisateur. Ce dernier y répond de manière presque documentariste, dissimulant toute forme de spectaculaire, avec une étude aiguë et méticuleuse de leur quotidien voire de leur non quotidien, souvent précédés d’un passé compliqué. Porté par des acteurs qui nous tiennent en haleine (excellent et infernal Anthony Bajon, du prochain Teddy), le film est la retranscription en filigrane d’une France qui vacille, qui ne sait pas qui croire ou quoi regarder, vivant alors dans la méfiance et la violence quotidiennes. Un beau film, un peu trop court peut-être, sur la peur intériorisée. 

Shorta de Anders Ølholm & Frederik Louis Hviid (Sang Neuf) 

On sort les biceps et on se lance à corps perdu dans la bataille. Shorta est une sorte d’ersatz des Misérables de Ladj Ly (une arrestation qui tourne mal et deux policiers qui se voient confrontés à une banlieue tentaculaire et claustrophobe) et American History X (racisme et rédemption pour les nuls). Traitant du sujet brûlant et au combien d’actualité, des violences policières dans les banlieues, Shorta se veut assez réaliste, tendu et exhaustif dans sa volonté de retranscrire une situation qui ne mène à aucune issue mise à part celle du chaos : des problèmes sociaux, des policiers racistes ou d’autres plus téméraires mais pas moins lâches, une jeunesse perdue qui tente de sortir la tête de l’eau et qui doit faire face à « des grands frères » qui ne pensent qu’aux enjeux mafieux de l’argent et de la peur de l’autre. Mêlant le drame social et le survival en terrain hostile, Shorta ne lésine pas sur l’action et les moments de tension, avec sa caméra à l’épaule proche du « terrain ». Prometteur dans sa capacité à utiliser l’espace, Shorta se tire une balle dans le pied avec quelques pirouettes scénaristiques dont la lourdeur vient dénaturer le réalisme du film. 

Ulbolsyn de Adilkhan Yerzhanov (Sang Neuf)

Après notamment La Tendre indifférence du monde et A Dark-Dark Man, Adilkhan Yerzhanov prouve une nouvelle fois qu’il est l’un des jeunes réalisateurs les plus intéressants du moment. Avec le style habituel de son cinéaste, qui voit s’entremêler le burlesque social, le comique de situation et la violence taiseuse du drame avec une science fine de la mise en scène, des silences et de la gestion de l’espace, Ulbolsyn  est le récit d’une femme qui tente de soustraire sa sœur à un mariage forcé aux prises avec un chef sectaire et adulé par un village reculé. Critique bienvenue de la différence entre la bourgeoisie et les prolétaires, de la bêtise et de la corruption des institutions, de la mainmise des hommes sur une société moribonde et faussement solidaire, Ulbolsyn est un polar au « féminin » qui malgré sa très courte durée (1h10), dévoile une intelligence rare. 

L’Ennemi de Stephan Streker (Hors Compétition) 

C’est assez déroutant de voir Jérémy Renier jouer dans Slalom et le voir quelques jours tard dans L’Ennemi, œuvre qui place au milieu de son récit un homme politique, qui retrouve sa femme morte dans une chambre d’hôtel et qui est accusé de l’avoir tuée. Loin d’être un film sur le couple, L’Ennemi suit les péripéties judiciaires d’un homme qui ne sait plus ou qui ne semble plus savoir ce qu’il s’est réellement passé durant cette nuit fatidique. En proie aux doutes et aux hallucinations (magnifiques scènes, d’ailleurs), le récit semble vouloir laisser le champ libre au spectateur afin que ce dernier puisse avoir son « intime conviction » quant à la finalité de cette affaire de mœurs, à l’image des séquences des caméras de sécurité dans les couloirs de l’hôtel. Malheureusement souvent unilatéral dans sa manière de présenter les faits, ce qui n’est pas un défaut en soi, Stéphan Streker utilise souvent à bon escient l’image et le trouble qu’elle peut inviter dans notre esprit, notamment grâce à son personnage féminin fantomatique et mémoriel, mais enlise malheureusement son oeuvre par le biais de nombreux dialogues littéraux à valeur de sermons. Entre le « on peut plus rien dire » à cause du politiquement correct, le discours sur les médias charognards entre détenus, la ritournelle sur les réseaux sociaux qui vont dans « le sens du vent », le fils qui nous explique que le suicide d’une femme est dû à l’alcool et uniquement à ça, le film délaisse vite l’intimité d’un couple passionnel et mordant pour donner vie à des leçons de vie trop terre-à-terre. Ce schéma programmatique est une nouvelle fois matérialisé dans une très belle dernière scène qui use du symbole du masque (qui se cache derrière cet esprit) tout en nous sur-expliquant la notion de présomption d’innocence. Un film qui laisse finalement peu de doutes quant aux intentions de son cinéaste.

Sans un bruit 2, un film de John Krasinski : Un deuxième opus plus mouvementé

Après le succès d’un premier film efficace, John Krasinski se lance dans la mise en chantier d’un Sans un bruit 2 qui gagne en spectaculaire ce qu’il perd en surprise et en intérêt narratif.

Synopsis : Après la contre-attaque contre les créatures vues à la fin du premier film, la veuve Evelyn Abbott et ses enfants quittent leur demeure pour s’aventurer en dehors de chez eux. Mais ils découvriront, rapidement, qu’il y a d’autres survivants et qu’il existe d’autres menaces que les monstres.

On sent très rapidement que John Krasinski aura été dépassé par le succès de son premier film, et qu’il n’avait pas eu nécessairement l’idée d’en faire une suite. Plutôt original dans sa conception, maîtrisée dans son approche du rythme et de la tension malgré un scénario minimaliste mais prenant dans la simplicité de ses enjeux, Sans un bruit premier du nom était une agréable surprise qui se suffisait amplement à elle-même. Mais Hollywood n’est pas du genre à reculer face à un filon potentiellement juteux et on sent que la volonté du studio aura poussé l’envie d’une suite à son metteur en scène. Commençant directement là où s’achevait le premier film, Sans un bruit 2 débute d’un pas mal assuré, juste après une impressionnante et très réussie séquence de flashback qui revient au tout début de l’invasion des créatures. Une scène qui d’ailleurs souligne bien le fait que ce deuxième opus aurait plus gagné à être une préquelle plutôt qu’une suite.

Car assez vite, à vouloir élargir ses horizons et introduire de nouveaux personnages, Krasinski se trouvera confronté aux limites de ce qu’il a créé tant il ne parvient jamais à étendre ses enjeux et la crédibilité de son univers au-delà du petit cercle de la famille Abbott. Là où l’ignorance du premier film, et sa volonté de n’offrir que très peu de contexte, fonctionnait en sa faveur, on se rend compte ici de la maigreur narrative de ce qui nous est proposé. Il va donc rejouer peu ou prou la même formule mais avec juste un tout petit peu plus d’ampleur. Scindant très tôt ce qui reste de la famille pour suivre en parallèle deux intrigues différentes, il devient assez vite évident que dépossédé de la figure du patriarche Krasinski peine à savoir comment garder unis ses protagonistes et leur donner à tous un rôle significatif. On se retrouve avec deux intrigues simultanées mais à l’intérêt variable, notamment une qui repose beaucoup trop dans son déroulé sur les décisions stupides de ses personnages. Tandis que l’autre, celle qui se révélera être le cœur du film, s’avère plus efficace car non seulement elle cristallise les enjeux du film mais ne souffre jamais de grosses lacunes d’écritures.

On pourra lui reprocher une certaine redite avec le premier opus, notamment pour le fait que Krasinski réinjecte une figure paternelle dans son récit, même si cette fois-ci elle est plus controversée. Mais le duo qu’il forme avec ce nouveau personnage, assez réussi au demeurant, et la fille Abbott fonctionne plutôt bien. Tout particulièrement grâce à la présence charismatique et intense du toujours excellent Cillian Murphy. Gros atout de cette suite, il intègre un casting toujours aussi solide même si globalement moins bien exploité par le scénario. Notamment Emily Blunt qui se trouve avec très peu de matières avec lesquelles composer. Mais la vraie réussite de cette suite réside dans son emballage visuel. Techniquement irréprochable, John Krasinski démontre aussi plus d’assurance dans sa mise en scène et n’hésite pas à offrir un spectacle plus définitif et ce dès son impressionnante scène d’ouverture. Implacable, tendue et enlevée, elle pose les bases d’un film qui ne faiblira quasiment jamais dans sa gestion du rythme et de la tension jusqu’à un troisième acte qui parvient à gérer diverses actions simultanées et aux enjeux divers sans jamais se perdre ou manquer de souffle. Plus fluide encore que par le passé, John Krasinski démontre l’étendu de son savoir-faire derrière la caméra et offre quelques morceaux de bravoure particulièrement saisissants.

Sans un bruit 2 à tout du divertissement honnête. Même si son scénario tend à plus montrer les limites de son univers et que son récit fait preuve de certaines lacunes dans son exécution, avec une sous-intrigue maladroite et un systématisme quand il s’agit d’avoir recours à des personnages stupides pour faire avancer ses rebondissements. Il dispose néanmoins d’un duo principal attachant, d’un casting toujours aussi convaincant et une exécution formelle plus assurée qui offre un spectacle indéniablement plus maîtrisé et réjouissant. Perdant en originalité et en surprise ce qu’il gagne en spectaculaire et en tension, Sans un bruit 2 s’impose comme une suite dispensable mais jamais déplaisante. Sans être meilleur ou pire que son prédécesseur, elle en est peut-être même trop similaire pour le meilleur comme pour le pire, même si elle sera plus à réserver à ceux qui préfèrent la forme au fond.

Sans un bruit 2 : Bande annonce

Sans un bruit 2 : Fiche technique

Titre original : A Quiet Place: Part 2
Réalisation et scénario : John Krasinski
Casting : Emily Blunt, Cillian Murphy, Millicent Simmonds, Noah Jupe, Djimon Hounson, John Krasinski…
Photographie : Polly Morgan
Montage : Michael P. Shawver
Musique : Marco Beltrami
Producteurs : Michael Bay, Andrew Form et Brad Fuller
Production : Platinum Dunes
Distributeur : Paramount Pictures
Durée : 97 minutes
Genre : Action, horreur
Dates de sortie : 16 juin 2021

Etats-Unis – 2020

Note des lecteurs3 Notes
3