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Sans un bruit 2, un film de John Krasinski : Un deuxième opus plus mouvementé

Après le succès d’un premier film efficace, John Krasinski se lance dans la mise en chantier d’un Sans un bruit 2 qui gagne en spectaculaire ce qu’il perd en surprise et en intérêt narratif.

Synopsis : Après la contre-attaque contre les créatures vues à la fin du premier film, la veuve Evelyn Abbott et ses enfants quittent leur demeure pour s’aventurer en dehors de chez eux. Mais ils découvriront, rapidement, qu’il y a d’autres survivants et qu’il existe d’autres menaces que les monstres.

On sent très rapidement que John Krasinski aura été dépassé par le succès de son premier film, et qu’il n’avait pas eu nécessairement l’idée d’en faire une suite. Plutôt original dans sa conception, maîtrisée dans son approche du rythme et de la tension malgré un scénario minimaliste mais prenant dans la simplicité de ses enjeux, Sans un bruit premier du nom était une agréable surprise qui se suffisait amplement à elle-même. Mais Hollywood n’est pas du genre à reculer face à un filon potentiellement juteux et on sent que la volonté du studio aura poussé l’envie d’une suite à son metteur en scène. Commençant directement là où s’achevait le premier film, Sans un bruit 2 débute d’un pas mal assuré, juste après une impressionnante et très réussie séquence de flashback qui revient au tout début de l’invasion des créatures. Une scène qui d’ailleurs souligne bien le fait que ce deuxième opus aurait plus gagné à être une préquelle plutôt qu’une suite.

Car assez vite, à vouloir élargir ses horizons et introduire de nouveaux personnages, Krasinski se trouvera confronté aux limites de ce qu’il a créé tant il ne parvient jamais à étendre ses enjeux et la crédibilité de son univers au-delà du petit cercle de la famille Abbott. Là où l’ignorance du premier film, et sa volonté de n’offrir que très peu de contexte, fonctionnait en sa faveur, on se rend compte ici de la maigreur narrative de ce qui nous est proposé. Il va donc rejouer peu ou prou la même formule mais avec juste un tout petit peu plus d’ampleur. Scindant très tôt ce qui reste de la famille pour suivre en parallèle deux intrigues différentes, il devient assez vite évident que dépossédé de la figure du patriarche Krasinski peine à savoir comment garder unis ses protagonistes et leur donner à tous un rôle significatif. On se retrouve avec deux intrigues simultanées mais à l’intérêt variable, notamment une qui repose beaucoup trop dans son déroulé sur les décisions stupides de ses personnages. Tandis que l’autre, celle qui se révélera être le cœur du film, s’avère plus efficace car non seulement elle cristallise les enjeux du film mais ne souffre jamais de grosses lacunes d’écritures.

On pourra lui reprocher une certaine redite avec le premier opus, notamment pour le fait que Krasinski réinjecte une figure paternelle dans son récit, même si cette fois-ci elle est plus controversée. Mais le duo qu’il forme avec ce nouveau personnage, assez réussi au demeurant, et la fille Abbott fonctionne plutôt bien. Tout particulièrement grâce à la présence charismatique et intense du toujours excellent Cillian Murphy. Gros atout de cette suite, il intègre un casting toujours aussi solide même si globalement moins bien exploité par le scénario. Notamment Emily Blunt qui se trouve avec très peu de matières avec lesquelles composer. Mais la vraie réussite de cette suite réside dans son emballage visuel. Techniquement irréprochable, John Krasinski démontre aussi plus d’assurance dans sa mise en scène et n’hésite pas à offrir un spectacle plus définitif et ce dès son impressionnante scène d’ouverture. Implacable, tendue et enlevée, elle pose les bases d’un film qui ne faiblira quasiment jamais dans sa gestion du rythme et de la tension jusqu’à un troisième acte qui parvient à gérer diverses actions simultanées et aux enjeux divers sans jamais se perdre ou manquer de souffle. Plus fluide encore que par le passé, John Krasinski démontre l’étendu de son savoir-faire derrière la caméra et offre quelques morceaux de bravoure particulièrement saisissants.

Sans un bruit 2 à tout du divertissement honnête. Même si son scénario tend à plus montrer les limites de son univers et que son récit fait preuve de certaines lacunes dans son exécution, avec une sous-intrigue maladroite et un systématisme quand il s’agit d’avoir recours à des personnages stupides pour faire avancer ses rebondissements. Il dispose néanmoins d’un duo principal attachant, d’un casting toujours aussi convaincant et une exécution formelle plus assurée qui offre un spectacle indéniablement plus maîtrisé et réjouissant. Perdant en originalité et en surprise ce qu’il gagne en spectaculaire et en tension, Sans un bruit 2 s’impose comme une suite dispensable mais jamais déplaisante. Sans être meilleur ou pire que son prédécesseur, elle en est peut-être même trop similaire pour le meilleur comme pour le pire, même si elle sera plus à réserver à ceux qui préfèrent la forme au fond.

Sans un bruit 2 : Bande annonce

Sans un bruit 2 : Fiche technique

Titre original : A Quiet Place: Part 2
Réalisation et scénario : John Krasinski
Casting : Emily Blunt, Cillian Murphy, Millicent Simmonds, Noah Jupe, Djimon Hounson, John Krasinski…
Photographie : Polly Morgan
Montage : Michael P. Shawver
Musique : Marco Beltrami
Producteurs : Michael Bay, Andrew Form et Brad Fuller
Production : Platinum Dunes
Distributeur : Paramount Pictures
Durée : 97 minutes
Genre : Action, horreur
Dates de sortie : 16 juin 2021

Etats-Unis – 2020

Note des lecteurs3 Notes
3

Petits frères de Jacques Doillon : chacun cherche son chien

Petits frères se nourrit de rap et de colère, d’une envie de tout envoyer valser. Mais il se nourrit aussi et surtout d’enfance et d’une quête effrénée pour « trouver sa place ».  C’est un monde qui se dessine avec ses codes et ses ambivalences, ses désirs et ses erreurs. Au milieu de tout ça, une gamine cherche son chien et, au-delà, sa famille d’adoption.

Bande d’ados

Talia a treize ans et elle s’enfuit. Elle s’extirpe à corps et à cris des griffes d’un beau-père dégueulasse et d’une mère absente. Elle court avec son chien, un pitbull aussi doux qu’un chaton, c’est bien là tout le drame. Elle veut se réfugier chez un certain copain, mais elle ne le verra jamais, il est parti en foyer. Alors elle et Kim, la chienne trop douce, s’installent là. Personne ne leur demande quoi que ce soit. Elles peuvent simplement s’allonger un peu, trouver le repos. Mais c’est sans compter sur une bande de copains, dont l’un a repéré Talia, et qui ont pour projet de se faire de l’argent. En vendant Kim ? Alors ils la kidnappent tout en aidant en parallèle Talia à la chercher. Une situation ubuesque qui découvre une espèce d’amitié, une histoire de bande qui ne se dit pas qu’elle s’aime mais qui le pense très fort.

Rengaine

C’est que nos héros ne s’embarrassent pas de discours, ils sont dans l’action en permanence. Quand ça déraille, il y a les plus grands, qui font pire que mieux. Kim en est la victime collatérale. Quant à Talia, elle ne réintègre aucun foyer, elle continue de crier à qui veut bien l’entendre qu’elle veut son chien et qu’on doit le lui rendre. Elle s’arme, elle cherche de la force, de la rage partout où elle en trouve. Le film épouse totalement cette énergie un peu vaine. Cette divagation perpétuelle qui est sans but réel (car au-delà du chien, les perspectives n’existent pas) devient un mode de vie complet. Il est porté par la musique, omniprésente et bienvenue, d’Oxmo Puccino, qui devient une véritable rengaine.

Energie perdue

Il n’y a guère d’adultes ici, ou ils sont défaillants. C’est l’art de la débrouille, de la magie aussi. Ces gamins-là qui, comme dans la chanson d’IAM, veulent grandir trop vite, aller bien trop loin, sont aussi des enfants. Si Talia est furieuse, autour d’elle le monde s’ouvre autant qu’il se ferme. Doillon ne se contente pas de filmer le béton, ou la misère, il intrigue par des scènes plutôt drôles, des grands espaces verts. Bien sûr, la surprise n’est pas toujours au rendez-vous, mais grâce à une jolie fin, à une musique bien choisie, Doillon s’inscrit dans cette rage nouvelle qui s’est emparée des années 90 avec La Haine en précurseur. On se demande souvent où est passée toute cette énergie…

Petits frères : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=rHNStBLd4DI&t=66s

Petits frères : Fiche technique

Synopsis : Après une embrouille avec son beau-père, Talia, treize ans, s’enfuit de la maison. Elle décide d’emmener sa chienne, Kim, avec elle. Elle part pour Pantin où habite un de ses amis. Le copain est parti en foyer. Elle rencontre quatre garçons de son âge, drôles et malins, qui s’intéressent à elle. En réalité c’est Kim qui les attire. Les petits fomentent un plan : gagner la confiance de la fille et lui voler sa chienne. Ils la revendront et la feront tourner dans des combats. Talia, furieuse, est prête à tout pour retrouver l’animal.

Réalisateur : Jacques Doillon
Scénario : Jacques Doillon
Interprètes : Stéphanie Touly, Iliès Sefraoui, Mustapha Goumane, Nassim Izem, Rachid Mansouri, Dembo Gouname, Gerald Dantsoff, Simone Zouari Sayada
Photographie : Manuel Teran
Montage : Camille Cotte
Musique : Oxmo Puccino
Producteur : Marin Karmitz
Société de production : MK2 Productions
Durée : 92 minutes
Genre : comédie dramatique
Date de sortie : 7 avril 1999

France – 1998

Le Gang Anderson : effacer les bandes

L’éditeur Sidonis Calysta publie une œuvre méconnue de Sidney Lumet sortie en 1971, avec dans le rôle principal un Sean Connery tout juste émancipé de son rôle du plus célèbre espion du septième art. Film de casse tissé sur un scénario au sous-texte engagé, Le Gang Anderson (The Anderson Tapes) est une œuvre curieuse dans la filmographie du cinéaste américain. Plus que jamais, il apparaît nécessaire de la replacer dans son contexte afin de pouvoir dépasser sa forme quelque peu datée.

Le point de départ du film est très simple. A peine sorti de prison où il a purgé une peine de dix ans, le cambrioleur John « Duke » Anderson rassemble une équipe hétéroclite avec l’aide d’un puissant mafieux pour organiser le cambriolage de tous les appartements de l’immeuble où habite sa maîtresse. Il ignore que les dés sont pipés dès le début…

La greffe de l’humour et du ton irrévérencieux du buddy movie aux codes du film de casse renvoie bien sûr à un exemple célèbre et récent : la trilogie Ocean de Steven Soderbergh (elle-même inspirée de l’opus de Lewis Milestone avec plusieurs membres du Rat Pack, daté de 1960). On notera toutefois une différence notable : le casse n’est dans le film de Lumet qu’un prétexte. En guise de brochette de spécialistes hyper-qualifiés (même s’ils possèdent chacun une personnalité originale, souvent facétieuse) se lançant, dans la trilogie de Soderbergh, dans un casse grandiose exigeant une organisation millimétrée, l’œuvre de 1971 présente une bande d’improbables bras cassés assemblés à la hâte, se lançant dans un cambriolage aux visées somme toute modestes. Le brio de l’exécution du projet imaginé par Danny Ocean est ici troqué contre un lamentable ratage dont le film ne fait guère un secret pratiquement dès le début.

Film de casse au rabais, alors ? Non, car non seulement Le Gang Anderson présente-t-il une double intrigue, comme l’explique Bertrand Tavernier dans les suppléments de cette édition DVD/Blu-ray (lire plus bas), mais la seconde est de très loin le vrai sujet du film. Mieux : elle sape la première intrigue formée par le casse. En effet, le projet de Duke est condamné d’avance par le fait que lui et ses acolytes sont tous surveillés en permanence par divers individus et officines. Le secret, condition indispensable au succès de toute entreprise criminelle, est donc éventé dès le départ. Toute l’organisation du casse et chaque conversation de ses exécutants est scrupuleusement documentée par son enregistrement sur des bandes audios ! Le scénario de Frank Pierson attribue une même tonalité ironique aux deux intrigues du récit : à celle d’un casse bricolé par des branquignols qui n’ont pas les épaules assez larges, répond celle d’une société où tout le monde est sous écoute… par des gens différents, pour des motifs différents (Pat Angelo parce qu’il s’agit d’un gros poisson du crime organisé, Duke parce qu’on le soupçonne de vouloir remettre le couvert, Edward parce qu’il habite dans un immeuble soupçonné d’abriter des membres des Black Panthers, Ingrid parce que son sugar daddy est jaloux, etc.) et sans aucune communication entre eux.

Lumet excelle à conférer à cette mise sur écoute un rôle à la fois omniprésent – y compris via la bande-son incluant des bruitages réguliers – et mystérieux (les agents qui manipulent les enregistreurs sont anonymes, leurs motifs peu clairs). La dénonciation d’une société où les individus sont sans cesse épiés est d’autant plus efficace qu’elle s’effectue ici par le biais de l’absurde. En mettant en parallèle la débauche de moyens humains et matériels (nous sommes en 1970, la nanotechnologie a encore du chemin à faire) mis en œuvre et une bande de criminels du dimanche dont le projet ne ressemble pas vraiment au casse du siècle, Lumet illustre une situation qui, pour orwellienne qu’elle est, s’avèrera bien plus réaliste qu’il ne l’imagine sans doute à l’époque ! Impossible, en effet, de voir ce film sorti il y a un demi-siècle sans penser – entre autres – aux révélations d’Edward Snowden… Le film se conclut d’ailleurs sur une note kafkaïenne appropriée puisque, le casse ayant lamentablement échoué, « on » se rend compte que les écoutes fort peu légales risquent d’être découvertes fortuitement. Par conséquent, « on » ordonne tout simplement d’effacer les bandes pour ne pas risquer des ennuis ! Qui, alors, de Duke et sa bande de semi-professionnels ou des serviteurs fidèles des officines d’Etat (ou pas) passant leurs journées à surveiller les autres (pour rien, au final), sont les personnages les plus ridicules ?

Si, en 1971, il put s’affranchir aussi facilement du rôle de James Bond, qu’il incarna avec succès dans les cinq premiers longs-métrages de la célébrissime série (et auquel il reviendra une dernière fois en 1983 pour la septième livraison) mais qui l’étouffait, Sean Connery le doit sans doute avant tout à Sidney Lumet. Si Hitchcock, Dearden, Ritt, Kalatozov ou Dmytryk avaient certes déjà perçu le talent de l’Ecossais et lui avaient offert des rôles intéressants, c’est sous la direction du cinéaste américain qu’il interprétera son premier grand rôle de comédien, dans le remarquable La Colline des hommes perdus (The Hill/1965). Connery ne s’y trompa d’ailleurs pas, puisqu’il collabora encore quatre fois avec Lumet, presque exclusivement – Family Business/1989 étant la seule exception – pendant ou juste après la « première » période Bond, comme si les rôles offerts par Sidney Lumet furent pour Sean Connery les plus appropriés pour casser le moule du super-espion cinématographique. On ne s’étonnera donc pas de constater que Le Gang Anderson est une pierre importante dans cet édifice de déconstruction de l’agent 007. Connery (qui ne cache plus sa calvitie) y utilise certes encore son charme naturel, mais c’est pour mieux nier au personnage de Duke toute forme de glamour, le cambrioleur apparaissant non seulement comme un macho traitant les femmes avec peu de considération (la scène d’ouverture le voit comparer piteusement un casse à un acte sexuel), mais aussi comme un être ringardisé dans un monde qui a évolué sans lui. A l’inverse du personnage de Bond qui maîtrise parfaitement tous les gadgets ultra-sophistiqués après n’avoir suivi que d’une oreille le mode d’emploi expliqué par Q, Duke ignore tout des technologies de surveillance modernes, ce qui finira de ruiner un plan bancal à la base. L’objectif d’affranchissement de Connery sera atteint, puisque le succès remporté par le film aux Etats-Unis lui offrira la reconnaissance qu’il recherchait en-dehors du cadre de la célèbre franchise.

Malgré ses qualités et son côté précurseur, le film peut néanmoins difficilement se mesurer aux nombreux chefs-d’œuvre de Lumet. Le second degré et l’ambiance détendue déforcent tout d’abord les enjeux classiques du film de casse, alors que le surgissement d’une seconde intrigue non incarnée et non explicitée finit d’installer l’œuvre dans une hybridité qui, pour originale qu’elle soit, manque d’impact. Surtout, Le Gang Anderson apparaît aujourd’hui fort daté, non seulement via la technologie qui se trouve au centre des préoccupations, forcément, mais aussi par la musique de Quincy Jones (sauf le thème principal entêtant) et les nombreux bruitages. Il n’empêche, ce film « d’époque » est un témoignage supplémentaire du regard original et lucide sur son époque d’un artiste qui a toujours suivi sa propre voie.

Synopsis : À sa sortie de prison, le cambrioleur John « Duke » Anderson retrouve sa maîtresse dans un hôtel de luxe à New York. Reformant un gang avec l’aide d’un chef mafieux, il planifie la mise à sac de l’immeuble et de ses riches occupants. Malheureusement, Duke est suivi par plusieurs équipes de surveillance qui traquent déjà toutes les personnes qu’il engage…

SUPPLÉMENTS

Comme il en a l’heureuse habitude, l’éditeur Sidonis Calysta propose, outre une œuvre dont le son et l’image ont été impeccablement restaurés, des entretiens intéressants en guise de dessert. On y retrouve trois habitués de l’exercice : le cinéaste Bertrand Tavernier, récemment disparu, l’historien du cinéma Patrick Brion et le critique cinéma François Guérif. Si l’on peut regretter qu’ils abordent tous les trois à peu près les mêmes sujets, chacun parvient comme souvent à partager un éclairage différent. La critique de l’absurdité de la surveillance permanente de la société y est traitée principalement, le film revêtant par là des aspects prophétiques lorsqu’on songe aux affaires Snowden et WikiLeaks, par exemple, mais aussi, un an à peine après la sortie du film, l’affaire du Watergate (Brion). Cet aspect, qui ne fut pas bien compris à l’époque et explique que le film fut mal accueilli en certains endroits, est évidemment appréhendé avec un regard totalement différent aujourd’hui.

Bertrand Tavernier souligne le rôle du scénariste Frank Pierson, décédé en 2012, qui écrivit plusieurs scripts assez engagés, avec des messages, tels qu’Un après-midi de chien (Lumet/1975) ou Luke la main froide (Stuart Rosenberg/1967). Le réalisateur français met également en évidence la qualité des seconds rôles, notamment Martin Balsam, très drôle, dans celui de l’acolyte antiquaire et homosexuel, Alan King dans celui du boss mafieux, drôle lui aussi (il cite à raison la scène marquante de la visite à son père, momifié sur sa chaise longue, où le ton change soudainement lorsqu’il lui demande s’il souhaite mourir), ou encore le jeune Christopher Walken dans un de ses tout premiers rôles. Patrick Brion en profite quant à lui pour revenir sur quelques grands films de Lumet avant celui-ci, notamment Point limite (Fail Safe/1962) ainsi que ceux avec Connery, que Lumet a aidé à libérer de son rôle de Bond. Enfin, François Guérif insiste plus particulièrement sur la mise en abyme du personnage de Duke, dès la première image du film, ainsi que sur l’angle inhabituel pour le genre (un casse dont tout le monde est au courant depuis le début). Autant d’éléments pertinents qui permettent de mieux apprécier le film, et parfaitement analysés par les trois spécialistes.

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Patrick Brion
  • Présentation par François Guérif

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

4

Promising Young Woman d’ Emerald Fennell : une comédie noire, mais pop

Promising Young Woman d’Emerald Fennell est un premier film très prometteur. Comme un oignon délicat, il dévoile couche après couche des petits et grands bonheurs qui subissent malgré tout un léger faux rythme empêchant la fluidité complète de l’ensemble.

Synopsis :  Tout le monde s’entendait pour dire que Cassie était une jeune femme pleine d’avenir… jusqu’à ce qu’un évènement inattendu ne vienne tout bouleverser. Mais rien dans la vie de Cassie n’est en fait conforme aux apparences : elle est aussi intelligente que rusée, séduisante que calculatrice et mène une double vie dès la nuit tombée. Au cours de cette aventure passionnante, une rencontre inattendue va donner l’opportunité à Cassie de racheter les erreurs de son passé…

Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes

Avec son Oscar du meilleur scénario original, Promising Young Woman, le premier film d’ Emerald Fennell, attire toute l’attention sur lui. Un revenge movie au féminin, aux antipodes du genre, sans violence, et avec le fait traumatique qui n’est évoqué qu’en creux.

Cassie (Carey Mulligan, toujours aussi rigoureuse) est une jeune femme aux deux visages. Le jour, elle est serveuse sans aucune conviction dans un petit café. La nuit, c’est tout autre chose ; aguicheuse, avinée, elle rentre tous les soirs avec un autre homme, un « mec bien » et chevaleresque qui finit toujours par tenter de prendre avantage de son ébriété. Un homme qui s’attire immanquablement les foudres de la jeune femme.

C’est ce qu’on voit en tout cas. Mais plus on avance dans le film, plus on démêle le vrai du faux. Ce qui est certain, c’est que Cassie n’est pas bien, dans un syndrome post-traumatique qui dure, qui dure. Sa meilleure amie depuis l’enfance a été la victime d’un harcèlement sexuel, et elle, la victime collatérale, pétrie injustement de culpabilité. Fennell s’appuie sur une valeur sûre avec Mulligan : toujours précise, elle campe impeccablement une Cassie d’abord perdue avant d’organiser sa vengeance quelque peu erratique du début en quelque chose de plus méthodique et jouissif jusqu’à son dénouement final spectaculaire .

Derrière cette intrigue centrale, Promising Young woman s’organise autour d’un discours féministe qu’on est toujours étonnée de rencontrer encore en 2021, après les sursauts #MeToo et autres. On est toujours étonnée de voir combien les choses doivent continuer d’être martelées… Fennell commence par une scène assez ironique de dance-floor où elle filme de jeunes cadres en afterwork dégoisant sur une collègue, traitée de chochotte et de pleurnicharde. La scène est ironique, car la manière de filmer presque lascivement ces hommes qui se trémoussent sur la piste fait évidemment écho à la manière dont les hommes regardent les femmes. C’est plus ou moins subtil, plus ou moins déguisé, mais c’est là,  et le parti pris de la cinéaste sera constant tout au long du film, sans jamais être agressif.

Ce discours n’est cependant pas manichéen envers les hommes : un avocat repentant représente la société ; une femme de pouvoir (Connie Britton), la doyenne de l’université où ont eu lieu les faits, est  droite dans ses bottes et continue de nier sa part de responsabilité ; une « amie » issue de ce passé douloureux est complice par son silence (Nina et Cassie étaient ses camarades en fac de médecine  jusqu’à ce que les deux amies arrêtent leurs études prometteuses  pour les raisons qu’on devine)… Les problèmes que Nina a vécus sont systémiques, ils sont ancrés dans notre monde, dans notre fonctionnement, et quand Cassie lâche à  certains : « je vous pardonne », on ressent toute son  impuissance à faire bouger les lignes.

Malgré les apparences, malgré une protagoniste apathique, averse à la vie, toute entière tournée vers son projet de vengeance, Promising Young Woman est un film drôle par moments. Son ironie sous-jacente, le détournement  de thèmes pop, comme Toxic de Britney Spears, ou Stars are blind de Paris Hilton sur lequel s’époumone l’amoureux de Cassie (interprété par un Bo Burnham plutôt hilarant) sont amusants. Carey Mulligan est juste parfaite comme à son habitude, les seconds rôles incisifs, à commencer par Laverne Cox qui apporte la légèreté dans le film. Le cas Cox mérite d’ailleurs que l’on s’y attarde : l’actrice explique qu’aucune indication dans le script qu’elle accepte ne montre que le personnage de Gail qu’elle joue, amie et patronne de Cassie, est noire et trans. Et aucune allusion n’y est faite pendant tout le film. Cette normalisation, cette inclusion tranquille fait partie du discours global de  la cinéaste qui fait de son film un véritable boîte à trésor.

Promising Young Woman a une sorte de faux rythme qui nuit un peu à sa fluidité, surtout dans sa première partie. Emerald Fennell enfonce des portes ouvertes parfois, mais sa sincérité traverse tout le film, et finalement, on ne s’ennuie jamais, il y a toujours quelque chose à glaner ici et là. Un Oscar bien mérité, tout comme tous les autres prix reçus par elle ou par Carey Mulligan.

Promising Young Woman– Bande annonce

 

Promising Young Woman – Fiche technique

Titre original : Promising Young Woman
Réalisateur : Emerald Fennell
Scénario : Emerald Fennell
Interprétation : Carey Mulligan (Cassandra), Jennifer Coolidge (Susan), Laverne Cox (Gail), Bo Burnham (Ryan), Christopher Mintz-Plasse (Neil), Alison Brie (Madison), Connie Britton (Doyenne Walker), Max Greenfield (Joe), Chris Lowell (Al Monroe)
Photographie : Benjamin Kracun
Montage : Frédéric Thoraval
Musique : Anthony Willis
Producteurs: Emerald Fennell, Ben Browning, Ashley Fox, Tom Ackerley, Josey McNamara, Margot Robbie, Coproducteur : Fiona Walsh
Maisons de production : Focus Features, FilmNation Entertainment, LuckyChap Entertainment
Distribution (France) : Universal International Picture France
Récompenses : Oscar du meilleur scénario original pour Emerald Fennell – 2021. Nombreuses autres récompenses pour E. Fennell et C. Mulligan
Durée : 113 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  26 Mai 2021
Royaume-Uni | Etats-Unis – 2020

Note des lecteurs1 Note
3.5

« Dérégler l’art moderne », par la caricature

L’historien de l’art Bertrand Tillier publie aux éditions Hazan Dérégler l’art moderne, un ouvrage consacré à l’évolution de la caricature – et de sa perception – de la Renaissance jusqu’aux mouvements artistiques récents – fauvisme, dadaïsme, surréalisme…

« Le caricatural a peut-être entraîné l’art du côté du divertissement, dont la tentation relève presque d’une sorte de pose. Mais il a instillé le doute et semé le trouble. S’il détruit moins qu’il ne destitue et pervertit, il contribue à une remise en cause de l’acte créateur et du statut de l’artiste, en dissolvant les supports traditionnels, les formes et les intentions historiques de l’art. Ce mouvement de carnavalisation et de trivialisation de l’art par le caricatural exige d’être pris en compte, pour comprendre les enjeux et le statut d’une part non négligeable de l’art actuel. » C’est par ces mots limpides que se clôture Dérégler l’art moderne. Au crépuscule de sa réflexion, l’historien de l’art Bertrand Tillier a déjà rappelé à quel point le fauvisme, le surréalisme ou encore le dadaïsme sont entrés en résonance avec la caricature, les représentants du premier y trouvant de quoi assouvir leur quête formelle d’expressivité, quand ceux du dernier ont rejeté par son usage une culture bourgeoise jugée dévoyée. Dans une position intermédiaire, Paul Klee et Jean Dubuffet se sont montrés en quête de réinvention plastique, exploitant la déformation et l’altération pour mieux marquer le caractère anti-conventionnel de leur art, et attachés à une sorte de « désapprentissage » du classicisme réaliste.

Avant d’en arriver là et de se déterritorialiser, la caricature a fait l’objet d’expérimentations, d’extensions artistiques, provoquant la défiance à mesure qu’elle investissait tableaux, sculptures ou pages des journaux. Bertrand Tillier se penche sur Charlet, Daumier, Töpffer, Gavarni, Carrache ou Ghezzi (le premier caricaturiste professionnel), décrit la caricature comme un « objet protéiforme et insaisissable », là où l’Encyclopédie de Diderot mentionnait plutôt une « espèce de libertinage de l’imagination ». Dans le sillage d’Ernst Kris et Ernst Gombrich, on la décrit comme une pulsion d’agressivité. Après la Révolution française, elle devient un objet utilitaire et critique. Elle est cependant longtemps perçue comme une vulgaire annexe de l’art, marginale et malmenant une esthétique hyper-normée. À travers les « exercices didactiques » de Léonard de Vinci, par l’intermédiaire de certains graveurs, via un William Hogarth confondant l’idéal et le trivial, le beau et le laid, les élites et la plèbe, la caricature amène le « trouble dans les valeurs établies de l’art ». Comme l’explique en détail l’ouvrage, la caricature s’autonomise au XVIIIe siècle et renvoie à un « monde à l’envers ». L’égout royal (1791) procède ainsi à une inversion des normes et des conditions. L’œuvre suspend les hiérarchies, dégrade moralement et physiquement les nobles.

La circonspection qui entoure la caricature s’explique par les heurts figuratifs qu’elle occasionne vis-à-vis de l’art noble : supports pluriels et parfois modestes, destination populaire, destitution des élites, altération de la réalité… Alors que sa production se densifie (profitant notamment de la démocratisation de l’imprimerie), qu’elle touche désormais tous les espaces sociaux et apparaît de plus en plus comme le thermomètre de l’opinion, la caricature voit se porter sur elle toutes sortes de jugements à l’emporte-pièce. Ses entreprises d’amplification, de destruction et de satirisation sont accueillies avec défiance : Jean-Louis Forain voit son travail éclipsé par ses caricatures, les frères Goncourt se servent du personnage d’Anatole dans Manette Salomon pour assimiler les caricaturistes à des profanateurs ou des singes, on met volontiers la folie d’André Gill au crédit de ses activités artistiques… « Le caricatural est donc un « mal-peindre », dans tous les sens du terme : genres avilis, sujets indignes et manière inversée, qui constituent l’œuvre comme la dénégation ou la blague de l’art, la preuve d’une incohérence ou d’une incompétence, le lieu de l’outrance ou de la dégradation, pour procéder à l’avènement de l’excès et de la monstruosité censés liquider toute intention artistique. » Les craintes vont redoubler quand Jacques-Louis David, Francisco de Goya ou encore Eugène Delacroix, malgré des ambiguïtés, vont à leur tour s’emparer du caricatural… Pour Victor Hugo, cela ne fait pas un pli : le grotesque est une manière idoine de lutter contre l’académisme et de régénérer l’art.

Edgar Degas, James Ensor, les Nabis, Sem, André Rouveyre, les arts décoratifs, Pablo Picasso : Bertrand Tillier procède à un examen minutieux de la caricature, ses évolutions et celles des perceptions dont elle fait l’objet. Il explique que les distinctions entre les arts majeurs et mineurs s’abolissent progressivement et que les formes expressives valent de plus en plus pour les sensations qu’elles véhiculent, au-delà des valeurs d’usage jusque-là prescrites. « Le caricatural ne contribue-t-il pas à l’entreprise de démolition qu’est le surréalisme, acharné à faire voler en éclats tous les protocoles (artistiques, poétiques, sociaux, politiques…), à force de provocations, de blasphèmes, d’insultes et de polémiques ? » Une autre question, traduisant le climat ambiant, se pose en sus : « Le caricatural n’est-il pas un avatar de la fascination des surréalistes pour ce que Georges Bataille a désigné comme le « bas matérialisme » – la réfutation de toute forme d’idéalisation et la culture de l’abjection jusqu’à l’écœurement–, présent dans les œuvres indéchiffrables de Salvador Dalí, de Max Ernst ou de Victor Brauner ? » D’un bout à l’autre, Dérégler l’art moderne vise à exposer comment ces interrogations se sont imposées aux gardiens du classicisme artistique.

Dérégler l’art moderne, Bertrand Tillier
Hazan, mai 2021, 240 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Les Misérables » portés – et altérés – en bande dessinée

Éric Salch s’approprie Les Misérables de Victor Hugo et en tire une bande dessinée caustique, moderne, battant en brèche le classicisme de l’œuvre originelle. L’album est à découvrir aux éditions Glénat.

En octobre 2020 paraissait aux éditions Les Impressions Nouvelles un essai de Jan Baetens portant sur les adaptations littéraires en bande dessinée. Le spécialiste d’Hergé y racontait comment deux univers artistiques spécifiques pouvaient s’y rencontrer, mais aussi la manière dont un scénariste de bande dessinée procède à un réexamen personnel du récit romanesque dont il s’inspire, en altérant son rythme, en cultivant l’ellipse, en amenuisant ou exacerbant les descriptions et les dialogues. Ces considérations ici schématisées prennent tout leur sens avec le travail d’Éric Salch sur Les Misérables. Non seulement l’auteur et dessinateur actualise le récit de Victor Hugo avec des anachronismes parfois déroutants, mais il lui confère en outre un caractère grotesque, une absurdité « blieresque » et des résonances modernes, tout en passant son classicisme littéraire au tamis de représentations caricaturales.

Que deux visions artistiques s’agrègent est une chose, encore faut-il que cela fasse sens, ou à tout le moins effet. À cet égard, cette adaptation des Misérables alterne le bon et le moins bon. Sur le plan graphique, c’est un peu comme si le caricaturiste Honoré Daumier avait choisi d’épaissir les traits caractéristiques des personnages imaginés par son contemporain Victor Hugo – voire, plus prosaïquement, de les altérer. La formule prête à sourire, les carences en humanité s’objectivent à coups de crayon, la satire se fond dans chaque vignette. Salch se délecte à exacerber le misérabilisme – Cosette doit nettoyer les montages de merde laissées par les touristes d’un camping, ou s’amuse avec un bout de bois –, à napper son histoire d’enjeux contemporains – « Allô, la police !! Y a un migrant à ma fenêtre ! », pour Jean Valjean –, à accoler à ses protagonistes des attributs inattendus – le même Jean Valjean va déguster un grec affublé d’un training du Borussia Dortmund.

Dans Les Misérables, Monseigneur Myriel accorde plus d’attention aux boissons alcoolisées qu’à ses ouailles. « Si vous vous foutez de ce que je vous raconte, faut le dire… » Cosette est abandonnée par sa mère Fantine au père Thénardier, qui exige d’elle qu’elle trime pendant que ses « sœurs » passent leur temps à prendre des selfies. Des fausses identités aux intrigues amoureuses, on verra un ramoneur battu par la police (« Sale Noir ! »), un climatiseur revendu sur Leboncoin, des allusions à la pandémie de coronavirus, Thénardier faire les poches des cadavres au front, un agent d’accueil hôtelier arborer un comportement pédophile ou encore Cendrillon et Blanche-Neige convoqués en guise d’ironie. Les gags ne fonctionnent que par intermittence et la structure à deux corps, où la caricature actualisée rejoint et altère le roman historique, s’essouffle peu à peu. C’est la principale faiblesse conceptuelle de cette entreprise : si fondre Les Misérables dans un schéma trash et cynique a quelque chose de décapant, une fois sur ses rails, la machine finit par tourner à vide, malgré ses fulgurances disséminées çà et là.

Dans l’essai précité, Jan Baetens notait la chose suivante : « Un pastiche, au fond, n’a de sens que s’il fait gagner sur les deux tableaux, le bon pastiche étant celui qui permet de rendre hommage en même temps que de contribuer à l’affirmation d’une voix personnelle. » Sous cet angle, Les Misérables tels que revisités par Éric Salch se révèle une réussite, puisque la bande dessinée cite avec déférence un modèle qu’elle dépasse pour y glisser une vision distincte, plus ordurière et foncièrement tragicomique. Ce qui nous paraît plus gênant, c’est que la réappropriation s’arrête là, en laissant un goût d’inachevé. On y trouvera donc le plaisir d’une déambulation échevelée, référencée, sordide et drôle, sans que l’auteur ne parvienne toutefois à se hisser au-delà de ces prétentions.

Aperçu : Les Misérables (Glénat)

Les Misérables, Éric Salch
Glénat, mai 2021, 192 pages

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3

« Batman Mythology : Bruce Wayne » : sous le masque…

La série Batman Mythology, publiée aux éditions Urban Comics, se penche aujourd’hui sur l’homme qui se cache derrière le super-héros. Bruce Wayne y est présenté dans tous ses aspects : pluriel, humain, obstiné et vulnérable.

À la simple évocation de son nom, une constellation d’images nous vient à l’esprit. Bruce Wayne est un orphelin élevé par un majordome, ayant assisté au meurtre de ses parents et demeurant meurtri à jamais. À moins qu’il ne soit un milliardaire oisif, coutumier de belles voitures et de jeunes femmes sculpturales ? Mais ne serait-il pas plutôt ce magnat de l’industrie représenté par Lucius Fox, proche de Batman et des forces de l’ordre ? On l’imagine reclus dans son immense manoir, mais il s’érige en mécène aux quatre coins de Gotham. On le pense nombriliste et superficiel, alors qu’il s’implique dès qu’il le peut dans la communauté. Finalement, l’homme fait l’objet d’autant de fantasmes que son alter ego masqué dans « Ce Batman que nul ne connaît » (Frank Robbins et Dick Giordano, 1973). Pour démêler le vrai du faux, mais surtout pour mettre à nu toutes les ambiguïtés du personnage, au-delà même de sa célèbre dualité milliardaire/justicier, un opus de la série Batman Mythology semblait tout indiqué. Nous voilà servis.

Bruce Wayne, c’est d’abord une blessure séminale, inexpiable, et les responsabilités qui en découlent. Dans « Les Origines secrètes du Batman de l’âge d’or » (Roy Thomas et Marshall Rogers, 1986), alors qu’il vient de perdre ses parents dans la fameuse Allée du Crime, il s’épanche : « Je jure devant les âmes de mes défunts parents de venger leur mort en passant le reste de mon existence à lutter contre tous les criminels… » Pour prendre la pleine mesure de la mission qui lui incombe désormais, il faut écouter l’inspecteur Harvey Harris, son idole de jeunesse, dans « Quand Batman s’appelait Robin » (Ed Hamilton et Dick Sprang, 1955) : « Traquer les criminels n’a rien d’un jeu… C’est une vie de solitude, d’efforts acharnés… et de danger ! » Cette existence morcelée, duale, qui ne laisse place à aucun répit, Bruce Wayne la vit dans sa chair. On le voit ainsi exténué, au bord de l’épuisement, dans « Après la nuit vient le jour » (Doug Moench et Gene Colan, 1985). Le milliardaire doit en effet tout gérer de front : ses sorties nocturnes en tant que justicier, les entreprises Wayne, ses relations privées avec Vicki, les travaux dans son manoir, l’éducation de Jason…

Gotham City résonne profondément et inexorablement en Bruce Wayne. Ce dernier se prédestine d’abord à une carrière dans la police (« Les Origines secrètes du Batman de l’âge d’or »), avant de goûter aux facilités offertes par le costume et la clandestinité (« Quand Batman s’appelait Robin »). Surtout, le pendant civil du Chevalier noir apparaît constamment en… chevalier blanc : dans « De bons petits diables » (Alan Grant et Norm Breyfogle, 1990), il prend en charge les frais scolaires d’enfants désargentés ; dans « 24 heures sur 24 » (Devin K. Grayson et Roger Robinson, 2002), il fait un don inespéré à la police ou offre un véritable festin aux aînés ; enfin, dernier mais non des moindres, dans « Le Témoin » (Chuck Dixon et Jim Aparo, 1999), il fait l’apologie de sa ville devant une Commission spéciale. Son discours est sincère, objectif, et déchirant. « Je comparerais Gotham à une enclume. Elle peut nous briser ou nous forger. » Il expose la métropole dans ses aspects les plus lumineux mais aussi les plus sombres : « Peut-être que mon amour pour Gotham est un démon avec lequel je me débats. » On apprend par ailleurs au cours du récit que le milliardaire a massivement investi dans des zones autrefois dévastées afin de reloger des propriétaires plongés dans le dénuement suite à un séisme et plusieurs épidémies.

Cet épisode de Batman Mythology est aussi l’occasion de portraitiser un Bruce Wayne romantique, tant vis-à-vis de Julie Madison que de Vicki Vale. Y sont également tour à tour dévoilées la relation spéciale qui unit Alfred et le jeune milliardaire (« Des souris et des hommes », d’Alan Grant et Scott McDaniel), la volonté de dépassement de soi de l’orphelin (« Je déteste quand il fait ça », de Joshua Williamson et Wes Craig) ou encore son empathie à l’égard des jeunes de Gotham, voyous ou non (« De bons petits diables », d’Alan Grant et Norm Breyfogle). Deux citations traduisent bien la tonalité de ce dernier récit. Évoquant le gang des Demonz, Batman dit aux petites frappes qui se trouvent en cheville avec lui : « Ces blousons noirs n’ont pas d’amis, seulement des relations dont ils se servent… et qu’ils jettent après usage. » Plus tard, c’est un directeur d’école qui résume la situation en ces termes : « Les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent… et pendant ce temps, la ville mâche et recrache des gosses comme autant de chewing-gums usagés. »

Il paraît loin le temps où l’histoire de Bruce Wayne était expédiée en un préambule de deux pages ouvrant chaque épisode du Chevalier noir. Ce volume de Batman Mythology dévoile toutes les ambiguïtés du personnage, mais aussi son évolution à travers les époques, les auteurs et les dessinateurs. Léger ou grave, choral ou mono-centré, en civil ou en justicier, chaque récit apporte des éléments nouveaux sur un chef d’entreprise au passé douloureux et à la dualité éprouvante. De quoi assouvir la curiosité de tous les aficionados de l’univers DC.

Batman Mythology : Bruce Wayne, ouvrage collectif
Urban Comics, mai 2021, 296 pages

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4

« La Dame d’argile » : à travers le temps

Après La Sonate oubliée et Cachemire rouge, l’auteure et artiste sérésienne Christiana Moreau publie son troisième roman, La Dame d’argile, aux éditions Préludes. D’une structure narrative à quatre corps, elle puise de quoi se projeter de la Belgique moderne à l’Italie de la Renaissance.

Caractérisé par une narration torsadée, La Dame d’argile fait s’enchevêtrer le réel et le fictif, considère la passation à travers l’art et la maternité, mais surtout explore le temps et l’espace par le truchement de quatre personnages féminins finement portraiturés. Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Endeuillée par la mort de sa grand-mère Angela, elle décide de renouer avec un passé familial méconnu en enquêtant, à Florence, sur une statue dont elle vient d’hériter. Ses aïeuls, d’origines italiennes, ont en leur temps profité des accords sur l’immigration conclus entre Bruxelles et Rome pour rejoindre le plat pays. De sa ville natale, Angela n’a emporté que le strict nécessaire, mais elle tenait néanmoins à conserver cette sculpture en argile transmise dans sa famille de génération en génération. L’œuvre est signée de Costanza Marsiato, troisième chaînon narratif du roman, fille d’artisan doublée d’une artiste jusqu’au-boutiste, contrainte de se travestir en homme pour échapper aux chasses aux sorcières organisées sous les règnes conjoints du pape Innocent VIII et du frère dominicain Savonarole – dont les dérives sectaires condamnèrent jadis la Florence libre et artistique. Le modèle de cette statue passée d’Angela à Sabrina n’est autre que Simonetta Vespucci, muse de Sandro Botticelli, « Dame » de Giuliano de’ Medici, mariée par procuration à Marco Vespucci, issu d’une noble et aristocratique lignée. Dans une structure à quatre corps partagée entre la Belgique moderne et l’Italie de la Renaissance, Christiana Moreau va habilement unir le destin de ces quatre femmes (et même d’une cinquième), tout en y annexant des descriptions édifiantes, témoins de mutations politiques, sociales et démographiques qui ont fait l’histoire de la « botte », sur place et au-delà.

Parmi ces dernières, la plus troublante, chargée en émotions, est certainement liée à l’immigration italienne. « Pour chaque mineur envoyé en Belgique, l’Italie a reçu une quantité de charbon proportionnelle à la productivité. Ils ont été échangés contre du charbon ! Comme une vulgaire monnaie de troc ! Comme des esclaves ! » Angela a d’abord été privée de son mari Giuseppe durant deux longues années, avant de le rejoindre en Belgique au terme d’un voyage éprouvant, dans un wagon rudimentaire, bondé et pestilentiel, probablement surveillé par des espions chargés de repérer d’éventuels agitateurs parmi les expatriés transalpins. Le désenchantement décrit par Christiana Moreau est éminemment cruel : alors qu’on a fait miroiter aux Italiens des congés payés, un bon salaire et de généreuses allocations, Angela découvre des baraquements sommaires anciennement occupés par… des prisonniers allemands. « Les logements étaient des blocs de bois et de carton bitumé, des taudis salis par la poussière du charbon. » À l’intérieur, ce n’est pas mieux : « Les lits étaient des cadres en bois superposés flanqués de matelas en paille avec des couvertures sales. » Sans gaz ni chauffage ou électricité, des familles entières vivotent dans un dénuement relatif, pendant que les hommes, esquintés, risquent leur vie et leur santé dans des mines où les investissements pour la sécurité ont cessé depuis longtemps. Avec une extrême sensibilité, Christiana Moreau décrit le désespoir d’Angela – et à travers elle de tous les Italiens parqués dans ces baraquements. Elle narre les douloureux sentiments de déracinement et de servitude (les immigrés se sentent floués et pris au piège), l’organisation interne des camps (avec notamment cet épicier profitant d’un monopole pour extorquer les Italiens), mais aussi, scène déchirante s’il en est, la culpabilité ressentie par une famille de mineur à l’idée d’avoir été épargnée par le destin quand une autre, à ses côtés, est endeuillée suite à un effondrement de galeries. Telle était la situation dans les camps sis aux abords des mines : on vivait en collectivité, on se serrait les coudes, on éprouvait de la joie ou de la peine par procuration.

L’immersion dans la ville de Florence pendant la Renaissance, plus factuelle et bien documentée, s’avère elle aussi riche en enseignements. Costanza Marsiato s’y bat pour devenir une artiste à une époque où seuls les hommes peuvent y prétendre. Elle devient l’élève des frères Pollaiuolo, rencontre Sandro Botticelli et observe d’un œil inquiet et médusé la répression organisée par Savonarole. « Autrefois insouciante dans sa joie de vivre, Florence était maintenant sous l’emprise d’une affolante fièvre de pénitence, sous la domination du prêcheur obnubilé par le péché. C’est à l’aide de ces malédictions apocalyptiques qu’il enterrait les libres-penseurs. » Puis : « Ordre est donné d’annuler toutes les fêtes et d’interdire l’alcool. Le théâtre, la musique, la danse sont bannis, ainsi que tout ce qui semble licencieux au moine. » Simonetta Vespucci va quant à elle inspirer tout ce que Florence compte d’artistes et de notables : Botticelli, De Vinci, Poliziano, les Medici, etc. Christiana Moreau revient sur son arrivée forcée, à contrecœur, à Florence, sur ses relations avec Marco et Giuliano, sur son rôle d’égérie, mais aussi sur ses derniers jours, assaillie par la maladie… La Dame d’argile tient là l’essentiel de sa dimension artistique, mais seulement une petite portion des deux sentiments qui l’irriguent de bout en bout : le déracinement, l’amour et leurs succédanés. Le premier relève des recherches de Sabrina (sur l’art, mais surtout sur son histoire familiale), de la migration d’Angela, de l’affranchissement de Costanza (détachée de sa condition de femme) ou du départ programmé de Simonetta (« Elle en mourait de peur et de curiosité mêlées »). Le second est plus évident : ce sont Sabrina et Pierre, Sabrina et Stefano, Angela et Giuseppe, Costanza et Carlo, Simonetta et Marco, mais surtout Simonetta et Giuliano, voire Simonetta et le Tout-Florence…

D’un style limpide, auquel il manque cependant un soupçon de fantaisie, mais surtout d’une densité remarquable, le roman de Christiana Moreau se leste en outre de sous-propos appréciables, portant par exemple sur le racisme perçu par les enfants d’immigrés, sur les oppositions entre fascistes et communistes dans l’Italie post-Seconde guerre mondiale (jusqu’à l’intérieur des cellules familiales), sur le rôle de l’Église dans le tri des candidats à l’immigration, sur les différences entre art et artisanat, sur la dictature théocratique mise en place à Florence par Savonarole, sur l’homosexualité et la tolérance dont elle fit ou non l’objet, sur la transition entre les industries minière et sidérurgique en Belgique ou encore sur le mécénat artistique de Lorenzo De’ Medici. Partant, La Dame d’argile est-il appelé à devenir la pointe avancée de l’œuvre de Christiana Moreau ? Le roman nous semble en tout cas d’une maîtrise et d’une profondeur suffisamment rares pour être soulignées.

La Dame d’argile, Christiana Moreau
Préludes, juin 2021, 320 pages

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4.5

Sur la « Sociologie du cinéma »

Dans Sociologie du cinéma, publié dans la collection « Repères » aux éditions La Découverte, Aurélie Pinto et Philippe Mary se penchent sur les articulations fines entre le fait social et le cinéma, tant dans ses modes de fonctionnement que dans ses représentations filmiques.

En 2021, le cinéma pourrait être perçu comme la chose la mieux partagée au monde. Il suffit d’avoir un smartphone ou une caméra numérique pour concevoir un film, une télévision ou un ordinateur pour visionner une œuvre, se rendre à une soirée ou au café du coin pour discuter des mérites de tel réalisateur ou de telle comédienne. Cette image d’Épinal, ô combien réductrice, cache une réalité sociologique complexe, sur laquelle Aurélie Pinto et Philippe Mary s’attardent longuement. La segmentation sociale des publics est loin d’avoir disparu : les classes supérieures consomment proportionnellement plus de films au cinéma que les classes moyennes et populaires, davantage attachées au petit écran. De la même manière, les premières se portent plus volontiers vers les classifications Art & Essai quand la préférence des secondes va aux blockbusters ou aux comédies françaises. En ce qui concerne les salles obscures, le taux de pénétration est de 80% pour les moins de 25 ans, ce qui n’empêche pas le public moyen de vieillir, puisque 44% des entrées enregistrées sont désormais le fait des plus de 50 ans.

À l’intérieur même du système de production cinématographique, on peut distinguer différents types de films : le profit économique s’oppose au symbolique, la démarche populaire à celle d’auteur, la consécration critique et cinéphilique à celle du box-office, les décors naturels, tentatives expérimentales et productions avec aides publiques aux effets spéciaux, grandes stars et financements par les grandes chaînes comme TF1 ou Canal+. Aurélie Pinto et Philippe Mary reviennent sur tous ces points, mais aussi sur les évolutions historiques du cinéma français – la Qualité française, la Nouvelle vague, les revues spécialisées, le Jeune cinéma français… – et les différents métiers (ainsi que leur rayonnement) qui contribuent à l’élaboration d’un film. La toute-puissance des réalisateurs et comédiens de renom est à mettre en regard avec des métiers dévalués, et historiquement féminins, comme ceux associés au montage ou aux décors/costumes/maquillages. Les trois cercles du cinéma français (des acteurs dominants aux professionnels précaires en passant par les sociétés intermédiaires), le processus de fabrication d’un film (de la gestation et l’écriture à la postproduction) ou encore les spécificités de la Fémis (formant des profils sociaux plutôt homogènes) figurent en bonne place dans cet opuscule didactique.

La dernière partie de Sociologie du cinéma est consacrée aux représentations. Les auteurs s’y intéressent au cinéma social, aux attentions ethnographiques, à la manière dont le fait social est restitué dans des films aussi divers que Le Goût des autres, Parasite ou Les Choristes. La comédie fondée sur les oppositions de classe, les documentaires ou les interventions d’experts dans des films de fiction sont également abordés. En définitive, ce petit ouvrage ouvre des grilles d’analyse que son format ne permet évidemment pas d’épuiser. Ça n’en demeure pas moins une lecture instructive, qui met en perspective la fabrication des films et leur regard, mais aussi leurs modes de réception et la hiérarchisation de leur public. L’entrée en matière est louable. Pour aller plus loin, il faudra se pencher sur la riche bibliographie proposée en appendice.

Sociologie du cinéma, Aurélie Pinto et Philippe Mary
La Découverte, mai 2021, 128 pages

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3.5

Festival du Film Policier 2021 : Boite Noire de Yann Gozlan

C’est du haut de son ambition et de sa rigueur que Boite Noire tire son épingle du jeu. Avec son ambiance de thriller à la lisière de l’horrifique et sa caractérisation aux contours paranoïaques, le film s’agence avec minutie et maitrise son sujet jusqu’au bout des doigts.

Alors qu’un avion vient de s’écraser et faire des centaines de morts, Matthieu, agent au BEA, va devoir enquêter sur ce qui s’est déroulé lors de ce vol. Dès les premières minutes, dans sa composition, le décor se veut froid, clinique comme du David Fincher, presque déshumanisé, avec son personnage aux ambitions débordantes et désinvoltes. Un peu comme Le Chant du loup, Boite Noire contient un personnage principal à l’ouïe incroyable, analyste en acoustique, lui permettant d’entendre des choses, des bruits, des résonances et de comprendre des situations que le commun des mortels ne pourrait saisir. Et comme le film d’Antonin Baudry, celui de Yann Gozlan arrive à faire de cette qualité narrative, un puissant pouvoir cinématographique tant dans le fond que dans la forme : allier l’image et le son avec un mixage impressionnant comme en atteste la première écoute de la boite noire par Matthieu où le cadre nous fait écouter cet enregistrement de terreur et de peur humaine, tout en gardant la caméra proche du regard et des mimiques du visage de Matthieu ; ou comme cette séquence de décapsulation de la boite noire mise en scène comme une séquence d’horreur organique que n’aurait pas renié David Cronenberg.

C’est alors que la science visuelle de Yann Gozlan se fait sentir, comme lorsqu’il faisait vombrir des bécanes dans son précédent Burn Out : faire des faits, un pur moment de fascination et de sensation. Mais au lieu de faire de son film, un unique film d’écoute, le récit va petit à petit se porter à la fois sur Matthieu, incarné brillamment par Pierre Niney, et sur ce milieu de l’aviation civile, méconnu du grand public, qui dissimule bien des intérêts, des personnages secondaires mystérieux, tendancieux et de multiples compromissions. Au-delà de ce crash, sa compagne va bientôt rejoindre la compagnie de l’avion lié au drame et son supérieur, devant s’occuper de cette affaire, a disparu un jour après le début de l’enquête. Sans jouer la carte du spectaculaire, s’ensuit cependant un film d’enquête aux multiples rebondissements, aux allures documentaristes, qui se questionne sur le rôle de l’humain face à une mécanisation de plus en plus sécuritaire et exponentielle : un peu comme le dernier Todd Haynes (Dark Waters) ou Rouge de Farid Bentoumi, qui arrive idéalement à nourrir son récit réaliste avec le dessin d’une société forcenée et souterraine (cette fameuse voiture noire), tout en remettant en cause les certitudes de son personnage, en proie à ses pires démons, voyant son obsession pour ce crash s’accentuer jusqu’à en perdre tout contrôle sur sa vie.

Inscrire son récit dans une rigueur factuelle implacable tout en faisant se jumeler les différents genres cinématographiques qui ne débordent jamais vers le fantastique, permet à Boite Noire de ne jamais perdre en rythme et de garder sous tension son auditoire, notamment dans un final asphyxiant. Yann Gozlan signe là un exercice de style singulier mais également particulièrement dans l’air du temps.

Boite Noire – Fiche Technique

Réalisation : Yann Gozlan
Scénario : Yann Gozlan, Simon Moutairou, Nicolas Bouvet
Casting : Pierre Niney, Lou de Laâge, Olivier Rabourdin
Durée : 2h 09 minutes
Genre: Enquête/Drame
Date de sortie : 8 septembre 2021 (StudioCanal)

 

La bourgeoisie dans le cinéma de Michael Haneke

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Très grand cinéaste contemporain, Michael Haneke n’a cessé, tout le long de sa filmographie, de filmer son sujet favori : la bourgeoisie. C’est par le prisme familial qu’il nous montre ses travers ; en témoignent le très célèbre La Pianiste ou sa dernière réalisation en date, Happy End.

Michael Haneke s’est forgé une réputation de cinéaste sans concessions, à la filmographie choquante et obsessionnelle. Il est vrai que dans nombre de ses œuvres on retrouve ses thèmes de prédilection dont l’épicentre serait la famille bourgeoise. De son premier film de cinéma (il a aussi eu une carrière à la télévision), Le Septième Continent, à son dernier en date, il a pu décliner à souhait ce thème-ci en y incorporant d’autres thématiques sociétales.

Pour reprendre l’exemple du Septième Continent, sorti en 1989, on peut voir qu’il a déjà pu y poser les bases de sa vision très noire de la société : il filme le mal-être sociétal d’une famille bourgeoise qui va finir par s’autodétruire, dans un final glaçant. Il filme pendant de longues minutes cette famille détruire tous ses biens matériels : télé, vaisselle et même dessins de leur fille. Pendant tout le visionnage on comprend qu’il y a une distance émotionnelle entre les différents membres de la famille, surtout entre les parents et leur fille. Cette dernière s’en rend d’ailleurs compte, puisque cette distance va se caractériser par une somatisation qu’elle va transformer en douleurs physiques.
Il est intéressant de noter que d’ailleurs Haneke se sert des enfants de ces familles bourgeoises comme de catalyseurs de leur mal-être. Comme nous l’avons vu, ils peuvent être victimes de l’indifférence parentale (c’est aussi le cas dans Happy End) mais ils ne sont pourtant pas foncièrement « innocents ». Ils sont acteurs du mal-être familial. Dans Benny’s video (1992), peut-être l’œuvre de Haneke la plus parlante sur ce sujet, Benny est un adolescent qui paraît normal mais qui est obsédé par l’univers de la vidéo. Se retrouvant très souvent seul et n’ayant pas vraiment de figure d’autorité à qui se raccrocher, il va finir par commettre l’irréparable en tuant une jeune fille rencontrée peu avant. Finalement, ses parents vont finir par l’apprendre et devenir entièrement complices de son crime. Faute d’avoir la considération de leurs parents, trop souvent centrés sur eux-mêmes et leur travail, les enfants des familles bourgeoises « hanekiennes » sont désemparés et livrés à eux-mêmes, quitte à commettre des actes répréhensibles. Dans Caché (2005) par exemple, et même si le réalisateur ne nous délivre pas la clef du mystère, on peut s’imaginer que Pierrot, l’enfant des Laurent (nom repris dans d’autres de ses réalisations françaises) serait le responsable des envois de cassettes à ses parents, comme un acte de rébellion ou une volonté de les faire réagir.

Il y a donc en effet un gouffre entre les membres de ces familles, mais également entre elles et le monde extérieur : un aveuglement. Cet aveuglement est excellemment montré dans Happy End (2017): on y suit la famille Laurent, de la grande bourgeoisie de Calais, au bord de la rupture. Elle est tellement prise dans la spirale infernale de ses problèmes, centrée sur son nombril, qu’elle ne peut pas voir la réalité telle qu’elle est. Seul le fils unique d’Anne (Isabelle Huppert), Pierre, se rend compte du décalage entre sa famille et le monde extérieur, et pour leur faire voir la vérité en face invite des migrants au repas de mariage de sa mère et son beau-père. C’est un choc car, évidemment, cette famille bourgeoise ne traîne qu’avec d’autres bourgeois.
De plus, Michael Haneke critique également l’avilissement de cette bourgeoisie au travers de sa perversité : Thomas (Mathieu Kassovitz) n’a que faire de sa fille Eve, qui l’embarrasse et à qui il ne veut reconnaître ses torts. Il est trop occupé à correspondre avec sa maîtresse via Messenger, en conversant sur ses fantasmes les plus sombres et purement sexuels, quand bien même il vient d’avoir un enfant avec sa compagne. On retrouve la même perversité ailleurs : avec ses cruels manques de communication entre membres de la famille, personne ne se rend compte que le grand-père Laurent (Jean-Louis Trintignant) cherche à se suicider, et personne ne s’en soucie.
C’est une vision implacable de la bourgeoisie qui nous est montrée, dépressive et violente envers elle-même.

Cette violence, prégnante dans la filmographie de Michael Haneke, ne peut pas être plus exacerbée que dans son célèbre Funny Games (l’original étant sorti en 1997). C’est un intéressant portrait du mal campé par deux jeunes hommes apparemment bourgeois, propres sur eux et qui paraissent bien sous tous rapports, du moins à première vue. Car en effet, ils s’attaquent à d’autres familles bourgeoises, jusqu’à finir en tragédie. Le mal ne vient donc pas « d’en-bas », comme l’on pourrait s’y attendre si l’on pensait à la violence de la lutte des classes ; non. Ici cette classe sociale se « dévore » entre elle. Souvent d’ailleurs cette violence n’a pas vraiment d’explication, elle paraît même gratuite (que ce soit dans Funny Games ou d’autres de ses films) ou tout du moins le réalisateur ne prend pas le temps de nous donner de réponse quant à ce qui arrive. Sa réalisation se sert brillamment de plans fixes ou de plans-séquences pour nous montrer des personnages dans leur quotidien, de façon neutre voire impassible. C’est d’autant plus déstabilisant qu’elle nous met face à leurs actions et comme il n’y a que très peu de place accordée aux mouvements de caméra, à une réalisation qui se remarquerait en quelque sorte, on se retrouve donc seul spectateur « coincé » avec ces images.

Comme nous avons pu brièvement l’évoquer plus haut ces familles bourgeoises font face à de grosses lacunes émotionnelles et leurs différents membres ont même souvent des problèmes de communication. C’était le cas dans Happy End comme nous l’avons dit, mais cela se remarque beaucoup plus fortement dans Code Inconnu (2000), peut-être le film le plus expérimental de son réalisateur. Tout le concept est basé sur l’impossibilité des personnages à communiquer clairement entre eux et leur impossibilité à se comprendre. La première scène du film constitue à elle seule cette idée : une petite fille qui semble mimer quelque chose puis on se rend compte qu’elle est muette, comme ses camarades de jeu, et ils n’arrivent pas à la comprendre. Le message n’est pas passé. C’est le cas pour le reste de l’histoire : les messages ne passeront pas.

Finalement, on peut dire que cette incommunicabilité est au cœur même de la filmographie de Michael Haneke, dans le sens où lui-même refuse de donner des analyses de ses œuvres et où il brouille délibérément des clefs de lecture, en rendant inaudible un dialogue ou bien en coupant une scène avant la fin. Cependant tout n’est pas perdu puisque c’est au spectateur de se faire ses propres conclusions. On peut également ajouter que le thème de la bourgeoisie lui a permis d’exacerber certaines de ses visions : celle d’une société malade, à la violence incompréhensible et aux individus égocentriques. Une vision certes pessimiste, mais pas forcément éloignée de la réalité.

All I Know So Far : la chanteuse Pink se livre dans son nouveau documentaire

Disponible sur Prime Video (Amazon) depuis le 21 mai 2021, All I Know So Far est un documentaire réalisé par Michael Gracey et consacré à la chanteuse P!nk (Pink), nom de scène d’Alecia Moore Hart. Filmé durant la tournée de son dernier album Beautiful Trauma, All I Know So Far est finalement davantage centré sur la famille de P!nk et sur son rapport à la maternité que sur sa musique.

Pink ou Alecia ?

Le documentaire est un must see pour les fans de la chanteuse. On y découvre une Pink dans son intimité. Derrière son personnage déluré qui réapparaît quand elle s’amuse, se cache en fait une femme très détachée, calme et en totale maîtrise de son travail et sa vie de famille, bien souvent confondus. Car ce que nous montre Pink, c’est son choix de faire venir ses enfants avec elle en tournée pour être proche d’elle le plus possible. Sans propagande, c’est l’image d’une femme très douce qui en ressort, sans surprise, car Pink, à travers ses paroles, ses clips, ses prises de position, est toujours apparue comme ouverte d’esprit.

Tout au long du documentaire, Pink nous parle ainsi de sa vision de la maternité, de son désir de voir ses enfants épanouis, évoquant parfois sa propre enfance et la séparation de ses parents. Les scènes oscillent entre préparation du concert à Wembley, Londres, et moments de vie de famille, avec son mari, Carey Hart, et leurs deux jeunes enfants (Willom, 8 ans, et Jameson, 2 ans). Narré par Pink elle-même, en voix off ou face caméra, le documentaire est un moyen privilégié pour elle de s’adresser à ses fans, dont on voit qu’elle se préoccupe beaucoup, se demandant si le concert ne les a pas déçus, si elle n’est pas apparue trop éloignée de son public et se réjouissant que ses premiers morceaux soient encore si appréciés par ses fans, entre autres.

Une chanteuse apaisée et heureuse

C’est une Pink apaisée qu’on découvre et cela fait plaisir, surtout alors qu’on se souvient de la jeune chanteuse mal dans sa peau qui chantait la marginalité. Quel beau parcours et quel beau dénouement pour ses fans de réaliser que l’excentrique et la marginale est aujourd’hui appréciée et saluée pour cela ! Même si l’on aurait aimé plus de scènes de musique, Pink nous a montré ce qu’elle souhaitait partager : sa vie de famille, ses réflexions, ses pensées sans filtre et sa personne sans maquillage ; mais aussi sa tournée et la préparation d’un de ses concerts importants. A noter que le documentaire réserve  beaucoup de chant a capella ou en live, et que Pink n’a pas à rougir de sa voix hors enregistrement.
La chanteuse exprime aussi sans prétention la fierté que lui inspire son parcours, la réalisation de son rêve et le fait d’être une femme qui, aujourd’hui, décide de l’organisation de ses concerts, à la tête de plus de deux cents personnes.

Deux séquences superbes

Le documentaire ne manque d’ailleurs pas de belles images de la scène, Pink étant adepte des costumes colorés et surtout des chorégraphies dans les airs issues de l’univers du cirque.
C’est ainsi qu’on a droit à deux superbes séquences dans lesquelles la chanteuse flotte dans les airs. La première est une répétition durant laquelle Pink se confie en voix off sur son regard sur la maternité et son désir que ses enfants soient heureux. Pendant plusieurs dizaines de secondes, on la voit tourbillonnant dans l’espace, suspendue dans les airs par des câbles.
La seconde séquence est une scène de concert : Pink reprend cette chorégraphie aérienne sur le morceau hilarant
So what, l’un de ses grands titres. Cette séquence complexe est l’aboutissement de mois de préparation et la consécration pour la chanteuse qui a réussi ce concert tant attendu et a pu échanger avec son public.

All I Know So Far est un documentaire à la fois doux et plein d’énergie, à l’image de la personnalité qu’il suit. Pink, sans pour autant manquer de passion pour son travail artistique, sa musique, ses concerts tout en effets visuels, s’exprime sur sa raison d’être actuelle : ses enfants et sa vie de famille, qu’elle a souhaité concilier avec son métier de pop star. All I Know So Far (Tout ce que je sais jusqu’à présent) est sa manière de partager son rapport à la vie, à son art et à sa famille en ce moment. 

All I Know So Far : bande-annonce

Fiche technique : All I Know So Far

Réalisateur : Michael Gracey
Distribué par : Prime Video
Casting : P!nk (Alecia Moore Hart), Carey Hart, Willow Hart, Jameson Hart
Musique : P!nk
Sortie : 21 mai 2021 sur Prime Video
Pays : Etats-Unis
Version originale : anglais
Genre : documentaire
Durée : 100 minutes