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L’Instabilité : Oscillations, Tensions, Dérives – Une Ontologie du Mouvement Perpétuel et de l’Équilibre Impossible

L’instabilité n’est pas un accident : c’est une dynamique interne. Oscillations, tensions, dérives autant de forces qui traversent l’image, la décentrent, la fissurent. Dans cette vibration permanente, la forme cesse d’être fixe pour devenir un mouvement, une énergie, une dérive.

L’instabilité n’est jamais un simple défaut technique qu’il faudrait corriger en stabilisant l’image, en la fixant définitivement dans une configuration immobile, en éliminant les tremblements et les variations qui la traversent et la déstabilisent. Elle est bien davantage et bien autrement : une condition ontologique fondamentale qui caractérise l’image contemporaine dans son être même, une manière d’exister qui refuse la fixité rassurante au profit du mouvement perpétuel, une dynamique constitutive qui fait de l’image non pas une chose stable dotée de propriétés immuables mais un processus instable traversé par des forces contradictoires qui ne se résolvent jamais en synthèse harmonieuse. L’instabilité traverse littéralement l’image de part en part comme un flux énergétique qui ne cesse jamais de circuler, elle la structure paradoxalement en refusant toute structuration définitive, elle la déforme continuellement en maintenant les formes dans un état de métamorphose permanente qui les empêche de se cristalliser en configurations stables. L’instabilité n’est absolument pas un accident malheureux qui surviendrait à une image normalement stable et viendrait perturber son équilibre naturel ; elle est au contraire un régime à part entière, une manière fondamentale d’être de l’image, une dynamique interne qui la constitue dans son essence même plutôt qu’elle ne la perturbe de l’extérieur. Elle fait osciller incessamment les formes entre différents états possibles sans jamais les laisser se fixer définitivement dans aucun, fait vibrer nerveusement les lignes qui refusent de tracer des contours stables et définitifs, fait dériver continuellement les surfaces qui glissent sans cesse vers d’autres positions sans jamais s’ancrer nulle part. Cette instabilité généralisée transforme radicalement le statut de l’image : celle-ci cesse d’être une représentation fixe du réel qu’on pourrait contempler dans une distance confortable et maîtrisée pour devenir un champ de forces dynamiques qui sollicite activement le spectateur, qui l’oblige à s’ajuster continuellement aux variations, qui ne lui offre jamais le repos d’une forme définitivement stabilisée. L’instabilité révèle ainsi que l’image n’a jamais été ce territoire pacifié et immobile que l’esthétique classique prétendait qu’elle était : elle a toujours été secrètement traversée par des mouvements, des tensions, des déséquilibres que les conventions académiques réprimaient sous l’apparence trompeuse de la stabilité harmonieuse – et l’image contemporaine ne fait qu’exposer ouvertement cette vérité instable qui était auparavant dissimulée.

Oscillations : L’Image qui Hésite Perpétuellement, Vibration Entre États Multiples

L’oscillation est un mouvement paradoxal et fascinant : mouvement minimal, presque imperceptible à l’œil inattentif, qui ne parcourt pas de grandes distances mais se contente d’aller et venir infiniment entre deux positions extrêmement proches sans jamais se fixer définitivement dans aucune. Une vibration nerveuse qui fait trembler la surface sans la déplacer véritablement, un tremblement continu qui maintient les formes dans un état de fragilité perpétuelle, un balancement régulier ou irrégulier qui refuse obstinément toute immobilisation. L’image oscillante ne se fixe jamais dans une configuration stable qui permettrait une lecture définitive et assurée ; elle oscille au contraire perpétuellement entre plusieurs états possibles qui coexistent virtuellement sans qu’aucun ne s’actualise complètement et définitivement. Cette oscillation permanente crée une expérience perceptive profondément déstabilisante : le spectateur ne peut jamais se reposer dans une vision stable de l’image, il doit constamment s’ajuster aux micro-variations qui la traversent, suivre les battements qui la font pulser, accompagner les balancements qui la font osciller. L’oscillation expose que la stabilité apparente de toute forme n’est qu’une illusion produite par notre perception qui moyenne les variations rapides : en réalité, rien n’est jamais parfaitement stable, tout vibre à une fréquence ou une autre, tout oscille entre des états légèrement différents même quand notre œil croit percevoir une immobilité parfaite. L’image oscillante rend visible cette vérité cachée du visible : elle amplifie les micro-mouvements jusqu’à les rendre perceptibles, elle ralentit les oscillations jusqu’à ce qu’elles deviennent sensibles, elle expose le tremblement constitutif qui habite secrètement toute forme même apparemment stable.

L’Oscillation Lumineuse : Variations d’Intensité, Pulsations, Clignotements qui Modulent la Présence

Une lumière qui ne demeure jamais constante dans son intensité mais clignote nerveusement en s’allumant et s’éteignant selon un rythme rapide ou lent, qui pulse organiquement comme un cœur battant en alternant phases d’intensification et phases d’affaiblissement, qui se déplace continuellement dans l’espace en créant des zones successivement illuminées puis replongées dans l’obscurité. L’image soumise à cette oscillation lumineuse change constamment de densité visuelle (tantôt saturée de lumière, tantôt plongée dans la pénombre), de texture perceptive (tantôt lisse et unifiée dans la clarté, tantôt rugueuse et fragmentée dans l’ombre), de présence ontologique (tantôt affirmée fortement dans le rayonnement, tantôt affaiblie dans l’extinction). La lumière devient ainsi littéralement une instabilité qui traverse l’image et la transforme de l’intérieur : elle ne se contente plus d’éclairer passivement ce qui préexisterait indépendamment d’elle, elle produit activement des variations continues qui font osciller l’image entre différents régimes de visibilité. Dans les installations lumineuses de Dan Flavin ou James Turrell, la lumière n’est jamais stable mais varie subtilement ou dramatiquement selon les programmations : elle change lentement de couleur en faisant passer l’espace du bleu au rose puis au jaune selon des transitions insensibles, elle s’intensifie progressivement jusqu’à l’éblouissement puis décroît jusqu’à l’obscurité quasi-totale, elle pulse rythmiquement en créant des battements lumineux qui font vibrer l’espace. Ces oscillations lumineuses transforment radicalement la perception de l’espace et des formes : ce qui était visible s’efface, ce qui était invisible apparaît, les volumes semblent se dilater ou se contracter selon l’intensité lumineuse, les couleurs migrent vers d’autres teintes. Dans les œuvres vidéo de Bill Viola, les images progressent souvent avec une lenteur extrême qui rend perceptibles les moindres variations lumineuses : un visage émerge millimètre par millimètre de l’obscurité vers la lumière, une scène bascule imperceptiblement du jour vers la nuit, des corps immergés dans l’eau voient leur apparence osciller selon les jeux de réfraction lumineuse. L’oscillation lumineuse révèle ainsi que la visibilité n’est jamais un état binaire (visible ou invisible) mais un continuum graduel traversé par d’innombrables variations d’intensité qui modulent continuellement notre accès au visible, qui font osciller les formes entre présence affirmée et absence imminente, qui maintiennent l’image dans un état de fragilité lumineuse perpétuelle.

L’Oscillation Formelle : Contours Incertains, Lignes Tremblantes, Hésitation Entre Figuration et Dissolution

Des lignes qui ne tracent jamais de contours parfaitement stables et définitifs mais tremblent nerveusement en dessinant des bords hésitants et incertains, des formes qui semblent bouger imperceptiblement même dans l’immobilité apparente de l’image fixe en oscillant entre plusieurs configurations légèrement différentes, des silhouettes qui vacillent continuellement sans jamais se stabiliser en profils nets et assurés. L’image traversée par ces oscillations formelles hésite perpétuellement entre la figuration claire (où les formes seraient parfaitement identifiables et stables) et la dissolution complète (où elles se perdraient dans l’informe). Elle se maintient dans cette zone d’hésitation productive où les formes sont à la fois reconnaissables et incertaines, à la fois présentes et sur le point de se dissoudre, à la fois affirmées et contestées par leur propre tremblement interne. Cette oscillation formelle crée une expérience perceptive ambiguë où le spectateur doit constamment négocier avec l’incertitude : il reconnaît vaguement des formes mais ne peut jamais les saisir définitivement, il identifie provisoirement des figures mais celles-ci se dérobent dès qu’il croit les avoir fixées. Dans les dessins tremblés de Giacometti, les lignes ne tracent jamais une fois pour toutes le contour d’un corps ou d’un visage : elles le reprennent obsessionnellement en multipliant les traits légèrement décalés qui créent une zone d’incertitude vibrante autour de la forme. Le corps dessiné oscille ainsi entre toutes ces positions possibles suggérées par la multitude des lignes, il vibre dans cette enveloppe tremblante qui refuse de le fixer définitivement. Chez Cy Twombly, les lignes griffonnées oscillent entre écriture et dessin, entre signe linguistique et marque plastique, entre intentionnalité contrôlée et geste impulsif : elles maintiennent une ambiguïté fondamentale qui fait hésiter l’image entre différents statuts sémiotiques. Les peintures de Gerhard Richter obtenues par raclage de la peinture fraîche créent des surfaces où les formes oscillent entre émergence et disparition : on devine vaguement des silhouettes, des paysages, des visages qui se dessinent puis se dissolvent immédiatement dans le flou, qui apparaissent fugitivement puis se perdent dans l’indistinction. L’oscillation formelle révèle ainsi que toute forme stable n’est qu’une cristallisation provisoire et précaire d’une multitude de variations possibles, qu’elle pourrait à tout moment osciller vers d’autres configurations légèrement différentes, que sa stabilité apparente dissimule un tremblement constitutif qui pourrait à tout moment la faire basculer vers la dissolution.

Tensions : Forces qui S’opposent Sans se Résoudre, Conflits qui Structurent par leur Antagonisme Même

L’instabilité naît fréquemment et peut-être nécessairement d’une tension irréductible entre forces contradictoires qui s’affrontent sans jamais parvenir à une résolution harmonieuse. Deux forces au moins se rencontrent dans l’image et entrent immédiatement en conflit plutôt qu’en dialogue pacifique, se contredisent frontalement en affirmant des directions opposées, se superposent en créant des interférences qui empêchent toute synthèse stable. L’image devient ainsi littéralement un champ de forces physiques ou psychiques qui s’exercent simultanément sur le même territoire visuel en tirant dans des sens incompatibles : force centripète qui concentre versus force centrifuge qui disperse, force de cohésion qui unifie versus force de fragmentation qui dissocie, force de stabilisation qui fixe versus force de déstabilisation qui mobilise. Ces forces antagonistes ne s’annulent jamais mutuellement en produisant un équilibre neutre et stable ; elles maintiennent au contraire une tension permanente qui fait vibrer l’image dans leur affrontement même, qui la maintient dans un état d’équilibre précaire toujours sur le point de basculer d’un côté ou de l’autre sans jamais se résoudre définitivement. Cette tension constitutive révèle que l’image n’est jamais une forme harmonieuse résultant d’un accord préétabli entre ses éléments mais toujours un compromis instable entre des exigences contradictoires qui ne cessent jamais de lutter, un espace de conflit où s’affrontent des principes incompatibles qui refusent de se réconcilier, un champ de bataille visuel où la guerre des forces ne connaît jamais de trêve définitive.

Tension Interne : Formes en Conflit, Luttes Compositionnelles, Contradictions Structurelles

Une ligne qui tire énergiquement dans une certaine direction en imposant un vecteur dynamique puissant, tandis qu’une surface adjacente résiste obstinément à cette traction en affirmant sa propre inertie ou en poussant dans la direction opposée, créant ainsi une tension qui traverse l’image et la fait vibrer dans l’antagonisme de ces forces contradictoires. Un volume qui se déforme sous la pression de forces internes ou externes qui le compriment, l’étirent, le tordent en créant des zones de contrainte maximale où la forme menace de se rompre ou de basculer dans une autre configuration. L’image se construit ainsi littéralement dans et par le conflit plutôt que malgré lui : ce n’est pas en éliminant les contradictions qu’elle trouve sa forme mais au contraire en les maintenant actives, en les exposant ouvertement, en faisant de leur affrontement même le principe générateur de la composition. Cette tension interne crée une dynamique compositionnelle profondément différente de l’harmonie classique : là où celle-ci cherchait l’accord, la proportion, l’équilibre stable entre les parties, la tension moderne affirme le conflit, la disproportion, l’équilibre instable toujours menacé de rupture. Dans les compositions cubistes, les plans géométriques se heurtent violemment, se chevauchent sans se mélanger, se télescopent en créant des zones de collision où les formes entrent en conflit frontal. Cette guerre des formes ne se résout jamais en synthèse pacifiée : elle maintient une tension maximale qui fait vibrer l’image dans l’affrontement permanent de ses éléments constitutifs. Chez Franz Kline ou Pierre Soulages, les grandes bandes noires s’opposent frontalement aux zones blanches dans un contraste brutal qui refuse toute transition adoucie : la tension entre le noir et le blanc, entre le plein et le vide, entre la force affirmative de la marque et la force réceptive du fond crée une dynamique binaire extrêmement tendue. Dans les peintures de Barnett Newman, les « zips » (bandes verticales) créent des tensions latérales en divisant le champ coloré selon des proportions soigneusement calculées pour éviter toute symétrie rassurante : l’œil oscille entre les zones colorées de part et d’autre du zip sans jamais trouver de repos dans un équilibre stable. La tension interne révèle ainsi que la composition peut être conçue non pas comme résolution harmonieuse des conflits mais comme maintien délibéré de ces conflits à leur point d’intensité maximale, non pas comme pacification des forces contradictoires mais comme exposition de leur affrontement irréductible.

Tension Externe : Pression du Cadre, Contrainte des Limites, Lutte Entre Contenant et Contenu

Le cadre, loin d’être une simple bordure neutre et passive, impose une contrainte physique et psychologique puissante sur les formes qu’il délimite, établit une limite autoritaire qui contraint les éléments à s’inscrire dans un espace défini, exerce une pression continue qui force les formes à se comprimer, à se déformer, à s’adapter aux dimensions imposées. Les formes contenues dans le cadre ne se soumettent jamais passivement à cette contrainte : elles tentent activement de s’y adapter en se pliant aux exigences spatiales, de s’y opposer en poussant contre les limites qui les compriment, de s’en échapper en débordant partiellement ou totalement hors du champ visible. L’instabilité devient ainsi littéralement une lutte permanente entre le cadre qui veut contenir et les formes qui veulent s’échapper, entre la limite qui veut fixer et les éléments qui veulent déborder, entre la contrainte qui veut maîtriser et les forces qui veulent se libérer. Cette lutte ne se résout jamais définitivement : elle maintient une tension constante entre intérieur et extérieur du cadre, entre ce qui est capturé et ce qui fuit, entre la maîtrise et l’échappée. Dans les peintures baroques déjà évoquées, les corps et les draperies poussent violemment contre les limites du tableau en créant une pression centrifuge qui semble vouloir faire exploser le cadre. Cette tension entre cadre et contenu crée une dynamique d’enfermement et de libération qui traverse toute la composition. Chez Jackson Pollock, les drippings se déploient selon une logique qui ignore délibérément les limites du cadre : les trajectoires de peinture continuent imaginairement au-delà des bords visibles, suggérant que la toile n’est qu’un fragment arbitrairement découpé dans un champ potentiellement infini. Cette indifférence au cadre crée paradoxalement une tension maximale avec lui : le spectateur ressent la pression des forces qui voudraient déborder mais sont arbitrairement contenues. Dans la photographie de rue, les sujets entrent et sortent constamment du cadre, créant une tension entre ce qui est capturé momentanément et ce qui s’échappe définitivement : le cadre ne parvient jamais à maîtriser totalement le flux mobile du réel, il n’en saisit que des fragments provisoires qui menacent constamment de lui échapper. La tension externe révèle ainsi que le cadre n’est jamais un dispositif de maîtrise totale mais toujours un compromis précaire avec les forces qui résistent à être contenues, toujours un champ de lutte entre la volonté de délimiter et la résistance de ce qui refuse d’être délimité.

Dérives : L’Image qui S’éloigne de son Centre, Glissements Sans Direction Fixe, Perte Progressive des Repères

La dérive est un type de mouvement profondément différent de l’oscillation ou de la tension : ce n’est pas un va-et-vient répétitif entre deux positions proches ni une lutte statique entre forces opposées, c’est un déplacement progressif et continu sans direction vraiment fixe, sans destination prédéterminée, sans retour possible au point de départ. Une forme glisse lentement mais inexorablement vers des positions de plus en plus éloignées de sa position initiale, un motif se répète en se décalant imperceptiblement à chaque itération jusqu’à dériver vers des configurations totalement différentes, une structure se décentre graduellement en perdant son axe organisateur jusqu’à basculer dans une organisation radicalement autre. L’image qui dérive perd progressivement son axe de symétrie ou son centre gravitationnel qui organisait l’ensemble, son équilibre stable qui maintenait les éléments dans des rapports fixes, son orientation claire qui permettait de s’y repérer. Elle devient désorientante au sens littéral : elle ne permet plus de s’orienter parce qu’elle a perdu les repères directionnels qui structuraient l’espace, elle ne propose plus de hiérarchie claire parce qu’elle a abandonné le centre qui organisait les périphéries, elle ne garantit plus de stabilité parce qu’elle continue de dériver vers d’autres configurations imprévisibles. La dérive expose que le mouvement n’est pas toujours oscillatoire (répétitif et borné) ni tendu (conflictuel mais statique) mais peut être exploratoire et erratique : un parcours sans but précis qui s’éloigne continuellement du point de départ sans jamais le retrouver, une exploration qui ne revient jamais sur ses pas, une transformation irréversible qui fait basculer l’image d’un état vers un autre sans possibilité de retour.

Dérive Spatiale : Glissements, Décentrements, Dispersion Progressive des Éléments

Les éléments compositionnels ne demeurent jamais fixés dans les positions que la composition initiale leur assignait : ils se déplacent graduellement et continûment selon des trajectoires lentes mais inexorables, se décalent imperceptiblement par rapport à leurs positions originelles en créant des désalignements qui s’accumulent, se dispersent progressivement dans l’espace en s’éloignant les uns des autres jusqu’à perdre toute cohésion d’ensemble. L’espace de l’image devient ainsi fondamentalement mouvant plutôt que fixe : il se reconfigure continuellement selon les déplacements de ses éléments constitutifs, il se déforme progressivement au fur et à mesure que les éléments migrent vers de nouvelles positions, il perd sa stabilité structurelle parce que rien n’y demeure jamais au même endroit. Cette dérive spatiale transforme l’image d’un espace stable et cartographiable en un champ dynamique parcouru par des flux qui ne cessent jamais. Dans les compositions all-over de Mark Tobey ou de Jean-Paul Riopelle, les petites touches de couleur semblent dériver continûment à travers la surface sans jamais se stabiliser en configurations fixes : l’œil suit ces migrations chromatiques qui ne mènent nulle part, qui parcourent l’espace sans destination, qui créent une sensation de mouvement perpétuel. Chez Yves Klein dans ses Anthropométries, les empreintes de corps nus sur la toile créent des configurations qui semblent flotter librement dans l’espace monochrome bleu sans ancrage stable : les figures dérivent dans cet espace infini sans gravité ni orientation fixe. Dans les installations de Tino Sehgal, les performers se déplacent continuellement dans l’espace d’exposition selon des protocoles qui interdisent toute fixation : l’œuvre est ce mouvement même, cette dérive permanente des corps dans l’espace qui refuse toute stabilisation en tableau ou en scène fixe. La dérive spatiale révèle ainsi que l’espace de l’image n’est jamais un contenant stable qui maintiendrait ses éléments dans des positions fixes mais toujours un champ dynamique parcouru par des mouvements qui déplacent continuellement les éléments, qui reconfigurent sans cesse les relations spatiales, qui empêchent toute stabilisation définitive de la composition.

Dérive Narrative : Sens en Suspension, Bifurcations, Fragmentation du Récit Linéaire

Le récit que l’image pourrait raconter ne progresse plus selon la linéarité rassurante du commencement, du développement et de la fin clairement articulés : il bifurque soudainement vers des directions imprévues qui contredisent la logique narrative établie, s’interrompt brutalement sans résolution ni conclusion qui permettrait de clore le sens, se fragmente en multiples micro-récits incompatibles qui refusent de se synthétiser en histoire cohérente. L’instabilité devient ainsi littéralement une écriture narrative : non pas simplement un thème représenté mais une structure même du récit qui refuse la stabilité du sens univoque, qui maintient le sens en suspension plutôt que de le fixer définitivement, qui ouvre vers de multiples interprétations contradictoires qui coexistent sans se résoudre. Cette dérive narrative transforme profondément l’expérience spectatorielle : le spectateur ne peut plus simplement suivre passivement un fil narratif clair qui le guiderait du début à la fin, il doit activement naviguer dans une multiplicité de pistes narratives qui bifurquent, se croisent, s’interrompent sans jamais converger vers un sens unique et stable. Dans les films de David Lynch (Mulholland Drive, Inland Empire), le récit dérive continuellement vers des zones d’indécidabilité où on ne sait plus distinguer le rêve de la réalité, le passé du présent, l’hallucination de la perception objective : les bifurcations narratives se multiplient sans qu’aucune logique causale claire ne permette de les relier. Dans les romans-photos de Sophie Calle ou les séquences photographiques de Duane Michals, le récit suggéré par les images reste délibérément lacunaire, ambigu, ouvert à de multiples interprétations qui ne se résolvent jamais en sens définitif. Les tableaux de l’artiste chinois Liu Xiaodong montrent des scènes contemporaines (chantiers, migrations, destructions urbaines) qui refusent toute narration héroïque ou téléologique : les personnages sont saisis dans des moments d’attente, de transit, de suspension où rien de décisif ne semble se passer, où le sens reste en suspens. La dérive narrative révèle ainsi que le récit n’est jamais une ligne stable qui mènerait nécessairement d’un point A à un point B mais toujours un parcours erratique qui peut à tout moment bifurquer, s’interrompre, se fragmenter, se perdre dans des impasses ou des boucles infinies qui empêchent toute résolution définitive du sens.

L’Instabilité comme Régime Contemporain : Flux, Vitesses, Pressions du Monde Accéléré

L’image contemporaine n’est plus et ne peut plus être stable, fixe, centrée selon les normes esthétiques classiques qui présupposaient un monde lui-même relativement stable où les formes pouvaient se cristalliser durablement. Elle est au contraire traversée constitutivement par des flux informationnels qui circulent sans interruption, par des vitesses accélérées qui empêchent toute fixation prolongée, par des pressions multiples et contradictoires qui la déforment continuellement. Elle est instable par nature plutôt qu’accidentellement : cette instabilité n’est pas une dégradation qui affecterait une image normalement stable mais sa condition d’existence même à une époque où la stabilité est devenue l’exception plutôt que la règle. L’instabilité de l’image reflète et révèle l’instabilité généralisée du monde contemporain caractérisé par la circulation accélérée des personnes, des marchandises, des informations qui empêche toute sédentarisation définitive, par la transformation permanente des environnements urbains qui sont constamment détruits et reconstruits, par la précarisation généralisée des existences qui ne peuvent plus compter sur aucune stabilité professionnelle, sociale, identitaire. L’image instable est ainsi l’image honnête de notre époque : celle qui refuse la consolation mensongère d’une stabilité factice pour exposer franchement les flux, les vitesses, les pressions qui nous traversent effectivement et nous déstabilisent continuellement.

L’Instabilité comme Énergie Vitale : Force Créatrice, Intensité, Vibration du Vivant

Loin d’être une faiblesse regrettable qu’il faudrait corriger en restaurant une stabilité perdue, l’instabilité est au contraire une force créatrice extraordinairement puissante et productive. Elle donne à l’image une vitalité organique qui la distingue radicalement des formes mortes et figées, une intensité perceptive qui sollicite activement le spectateur plutôt que de le laisser contempler passivement, une vibration énergétique qui maintient l’image dans un état d’animation perpétuelle. L’instabilité est ce qui fait que l’image vit véritablement plutôt qu’elle ne se contente d’exister statiquement : elle respire par ses oscillations qui créent un rythme comparable à la respiration organique, elle pulse par ses tensions qui alternent contraction et expansion comme un muscle qui travaille, elle se transforme par ses dérives qui la font évoluer continuellement comme un organisme qui grandit et mute. Cette vitalité de l’image instable crée une relation intensifiée avec le spectateur : celui-ci ne peut pas maintenir une distance confortable avec une forme stable qu’il maîtriserait du regard, il doit au contraire s’engager activement dans le suivi des variations, s’ajuster continuellement aux transformations, participer à l’énergie même de l’image qui le sollicite et l’entraîne. Dans les peintures gestuelles de De Kooning ou de Joan Mitchell, l’instabilité des coups de pinceau violents, des couleurs qui s’entrechoquent, des formes qui se défont crée une énergie explosive qui se transmet directement au spectateur : on ressent physiquement la violence du geste, l’urgence de l’exécution, la force vitale qui a produit ces traces. Dans les performances de Carolee Schneemann ou de Marina Abramović, l’instabilité du corps en action (qui se déplace, se transforme, s’épuise) crée une intensité qui tient le spectateur en haleine : rien n’est jamais fixé définitivement, tout peut basculer à chaque instant. L’instabilité comme énergie révèle ainsi que le mouvement, la variation, la transformation ne sont pas des obstacles à la présence esthétique mais au contraire ses conditions mêmes : c’est précisément parce que l’image refuse de se figer qu’elle maintient son pouvoir de fascination, c’est précisément parce qu’elle continue de vibrer qu’elle reste vivante.

L’Instabilité comme Ouverture : Transformation Continue, Mutation Permanente, Devenir Plutôt qu’Être

L’instabilité ouvre fondamentalement l’image vers d’autres possibles qui demeurent virtuels tant que l’image reste stable mais peuvent s’actualiser dès lors qu’elle accepte de se déstabiliser. Elle permet la transformation radicale en autorisant l’image à sortir de sa configuration actuelle pour explorer d’autres organisations, d’autres formes, d’autres sens qui n’étaient pas accessibles dans la stabilité. Elle autorise la mutation continue qui fait que l’image ne reste jamais identique à elle-même mais se métamorphose progressivement en quelque chose d’autre sans cesser pour autant d’exister. Elle facilite la dérive exploratoire qui fait parcourir à l’image des territoires esthétiques inexplorés en acceptant de s’éloigner des positions sûres et maîtrisées pour s’aventurer vers l’inconnu. L’image instable devient ainsi littéralement un devenir plutôt qu’un être : elle n’est plus une forme fixe dotée de propriétés stables qu’on pourrait définir une fois pour toutes, elle est un processus dynamique de transformation permanente qui refuse toute définition définitive, qui se réinvente continuellement, qui explore sans cesse de nouvelles possibilités. Cette ouverture fait de l’instabilité non pas un défaut mais une liberté : la liberté de ne pas être assigné à une forme unique, la liberté d’explorer des devenirs multiples, la liberté de se transformer radicalement plutôt que de rester prisonnier d’une identité fixe. Dans les pratiques de morphing numérique ou d’intelligence artificielle générative, l’instabilité devient explicitement une méthode d’exploration des possibles : l’image se transforme continuellement en parcourant l’espace des variations, en mutant d’une forme vers une autre selon des gradients continus, en refusant toute fixation définitive. L’instabilité comme ouverture révèle ainsi que l’image la plus riche n’est peut-être pas celle qui affirme une forme stable et close mais au contraire celle qui maintient ouverte la possibilité de devenir autre, qui refuse de se figer pour conserver sa capacité de transformation, qui accepte l’instabilité comme condition même de sa vitalité créatrice et de son ouverture vers l’avenir.

L’Instabilité comme Vérité Profonde du Visible Contemporain et du Mouvement Essentiel

L’instabilité n’est absolument pas un accident malheureux qui surviendrait à une image normalement stable et viendrait perturber son équilibre naturel : c’est au contraire une vérité ontologique fondamentale qui révèle que l’image n’a jamais été totalement fixée dans une forme immuable, n’a jamais été totalement stable dans une configuration définitive, n’a jamais été totalement maîtrisable dans un état qu’on pourrait conserver indéfiniment à l’identique. L’image a toujours déjà oscillé entre différents états même quand elle semblait parfaitement immobile, s’est toujours déjà tendue sous des forces contradictoires même quand elle semblait parfaitement harmonieuse, a toujours déjà dérivé vers d’autres configurations même quand elle semblait parfaitement centrée. La stabilité apparente de l’image classique n’était qu’une illusion produite par des conventions esthétiques qui réprimaient méthodiquement toutes les manifestations d’instabilité pour maintenir l’apparence trompeuse de l’immobilité parfaite. L’image contemporaine ne fait qu’exposer ouvertement cette vérité instable qui était auparavant dissimulée : elle assume franchement qu’elle oscille, se tend, dérive plutôt que de prétendre mensongèrement à une stabilité qu’elle n’a jamais possédée. Dans cette acceptation courageuse de l’instabilité comme condition constitutive, l’image contemporaine trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa force la plus essentielle : celle de correspondre honnêtement à un monde lui-même profondément instable, celle de refléter fidèlement l’expérience contemporaine d’un réel qui ne cesse jamais de se transformer, celle d’incarner le mouvement perpétuel qui caractérise notre époque accélérée où plus rien ne demeure jamais stable très longtemps. Dans l’instabilité assumée et même célébrée, l’image trouve son mouvement essentiel : non pas le mouvement accidentel qui dérangerait une immobilité fondamentale, mais le mouvement constitutif qui fait que l’image n’a jamais été une chose morte mais toujours déjà un processus vivant, n’a jamais été un état figé mais toujours déjà un devenir mobile, n’a jamais été une forme close mais toujours déjà une transformation ouverte vers d’innombrables possibles qui attendent d’être explorés.

« Ninja malgré moi » : s’affirmer dans l’adversité

Les éditions Humanoïdes associés publient Ninja malgré moi, un récit à hauteur d’enfant où une adolescente de onze ans souffrant de phobie sociale, supposée être l’élue d’une prophétie ninja, va devoir s’affirmer pour lutter contre le mal…

Au départ de Ninja malgré moi, il y a Rena, une gamine de onze ans handicapée par un syndrome d’anxiété sociale. Elle vit avec sa mère, absorbée par son travail sur les intelligences artificielles, subit les moqueries de ses camarades, qui la voient comme une demi-folle, et suit une thérapie auprès du Dr Menoly, qui essaie de la sortir de sa carapace en la soumettant à de petits exercices de sociabilisation. Pour Rena, s’exprimer en classe devant ses camarades, entrer en contact avec un inconnu ou participer à des activités collectives constituent autant d’épreuves insurmontables. Le point de vue adopté par le scénariste Ricardo Sanchez – qui exploite en cela une idée originale de sa fille Adara – est celui d’une pré-adolescente sujette aux phobies sociales, repliée sur elle-même et ayant pour seul confident un enfant vivant, pour des raisons médicales, en autarcie dans une chambre stérilisée. Ce dernier point est d’ailleurs symptomatique, puisque Rena considère le confinement forcé de son correspondant virtuel… comme une chance !

À cette dimension psychologique va s’ajouter, comme le titre de l’album l’indique, une intrigue portant sur le ninjutsu. Rena est approchée par Sundar Dysart, un maître attestant qu’elle serait l’élue d’une prophétie ancestrale. En s’entraînant et en apprenant les techniques de base de cet art finalement méconnu, elle pourrait redorer le blason des ninjas, tournés en ridicule par la culture populaire et quelque peu tombés en désuétude. L’entreprise n’est évidemment pas aisée : Rena doit dépasser ses vulnérabilités psychologiques, s’affirmer et enfin croire en elle. Peu à peu, elle va cependant s’affranchir de ses phobies et acquérir les compétences techniques faisant d’elle une ninja accomplie. Il y a là un authentique message d’espoir : les déterminismes ne sont que relatifs, en bien comme en mal d’ailleurs, la prophétie n’étant en fin de compte qu’un feu de paille (mais nous n’en dirons pas plus). Si le comique affleure par moments, notamment lorsque Rena évoque le ninjutsu à travers le prisme des shows télévisés, ou quand elle se sert de ses nouveaux « pouvoirs » pour se venger d’un méchant garçon, c’est le travail que l’adolescente réalise sur elle-même qui constitue le cœur du récit.

Vaguement inspiré par les Goonies ou les Tortues Ninja, l’album de Ricardo Sanchez et Arianna Florean s’avère toutefois davantage pertinent dans sa radiographie de certaines particularités psychologiques que dans sa construction dramatique ou ses rebondissements. Le twist du dernier tiers du récit apparaît en effet quelque peu attendu, tandis que les réactions de Sidney (l’ami virtuel) ou de la mère de Rena face à ses nouvelles activités demeurent sommaires. Pas de quoi gâcher notre plaisir, heureusement. Aux dessins, Arianna Florean donne satisfaction, avec un trait clair et précis se prêtant parfaitement à l’exercice. Elle portraitise avec succès Rena, tant dans ses moments de crainte ou de doute que dans ses phases de résilience ou d’euphorie.

Aperçu : Ninja malgré moi (Les Humanoïdes associés)

Ninja malgré moi, Adara Sanchez, Ricardo Sanchez et Arianna Florean
Les Humanoïdes associés, mars 2021, 128 pages

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3

« Gun Crazy », acte 2

Quelques semaines seulement après la parution d’un premier épisode décapant, Gun Crazy remet le couvert aux éditions Glénat. Moins prolixe, plus rythmé, toujours aussi déjanté, ce second tome fait s’entrecroiser tous les protagonistes précédemment aperçus.

Dans son acte inaugural, Gun Crazy faisait converger cinq personnages pour le moins désaxés vers les lumières artificielles de Las Vegas. Chacun y menait une croisade personnelle dans un esprit trash parfaitement assumé. Faisons le tour du propriétaire. Dolly Sanchez et Lanoya O’Brien, anciennes militaires, forment un couple de lesbiennes tueuses de rednecks. Superwhiteman, affublé d’un costume rappelant le KKK, entend préserver la pureté des États-Unis en les débarrassant de ses minorités. John St Pierre purge l’Église de ses prêtres pédophiles. Enfin, le respectable sergent Nolti a habitué son chien aux saveurs de la viande indienne.

Ce second tome de Gun Crazy est une forme d’apothéose. La choralité du premier épisode prend tout son sens, puisque tous les protagonistes aperçus plus tôt vont se rencontrer. En schématisant, on pourrait dire que chacun est censé honorer un contrat l’enjoignant à liquider une tierce personne. Dolly et Lanoya ont pour mission d’assassiner Superwhiteman : l’argent ainsi récolté doit leur permettre de partir en Suisse, où un magot les attend. Le sergent Nolti est lui aussi sur les traces de Superwhiteman, qui a toutefois d’autres projets en tête : envoyer St Pierre au paradis des justiciers morts au combat.

Doté de couleurs pétillantes, fort d’une organisation des planches souvent inventive (un œil central et cinq branches ou une pleine page agrémentée de quatre vignettes allongées, par exemple), ce nouvel épisode de Gun Crazy garde la même formule que son prédécesseur – veine tarantinesque, hommage aux VHS, fausses affiches de films… – tout en se montrant moins verbeux et plus animé. Steve D et Jef s’en donnent en effet à cœur joie : des vannes sur Céline Dion, un musicologue cherchant à réhabiliter Wagner en Israël doublé d’un assassin travesti, une fusillade dans les chiottes d’une discothèque, un Superwhiteman en mode Travis Bickle (« Va falloir nettoyer toute cette merde au Kärcher »), un Yakub Dreamovitch iconique et au destin tragicomique, Nolti tentant de refourguer un Country Joe Fish démoniaque à son ex-femme, un four à peintures en guise de tombeau, etc.

On ignore pour l’instant si Gun Crazy se prolongera au-delà de ces deux tomes. L’arc narratif mis en images par Steve D et Jef offre en tout cas, en l’état, une fin satisfaisante. De cette série, on retiendra un souffle revigorant, des personnages hauts en couleur, une intrigue surréaliste et sanguinaire, un spectacle décapant et un verbe bien troussé, le tout couplé à un travail graphique certes inégal, mais globalement réussi. Cinégénique, radical, souvent jubilatoire, Gun Crazy a été au bout de sa logique et a transformé sa choralité en une explosion de violence et de verve. C’est précisément ce qu’on en attendait.

Aperçu : Gun Crazy 2 (Glénat)

Gun Crazy 2, Steve D et Jef
Glénat, mai 2021, 120 pages

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3

« Psykoparis » : là où tout est permis

Dix années se sont écoulées depuis la parution du premier tome de Psykoparis. C’est le temps qu’il a fallu à Tristan Roulot et Corentin Martinage pour se laisser convaincre par leurs lecteurs de reprendre leur histoire et de plancher sur cette intégrale, aujourd’hui publiée par les éditions Soleil. On y découvre un Paris intrépide, rendu au dernier degré de la violence, où on ne possède que ce que l’on peut protéger.

L’univers de Psykoparis pourrait se réclamer à la fois de Bernard Blier, Quentin Tarantino et des frères Coen. Il est absurde, violent, tragicomique. Une vieille dame sénile se faisant appeler « Maman » y est l’usurière du Tout-Paris. Elle notifie chaque transaction financière dans un petit calepin bleu qui lui tient lieu de matière grise. Toutes les mafias des environs font affaire avec elle. Même le quidam lui emprunte de l’argent pour subvenir aux besoins de sa famille. C’est le trésor le mieux gardé de la capitale. Il contient des noms qu’il faut à tout prix maintenir secrets, il tient enchaînés des débiteurs redevables, il régente les rapports entre clans opposés. Sa disparition pourrait mettre Paris à feu et à sang. C’est précisément ce qu’il va se produire quand des adolescents fêtards vont investir l’appartement de « Maman » pour y organiser une sauterie clandestine et emporter quelques meubles pour les mettre au clou, dont un secrétaire contenant le fameux livre de comptes.

Cet élément déclencheur va offrir au récit sa choralité, son rythme trépidant et ses accès de violence exacerbée. Dans des planches parfaitement agencées, dessinées à traits fins et aux couleurs chatoyantes, Tristan Roulot et Corentin Martinage vont donner corps à un Paris divisé (centre contre périphérie agricole, mais aussi religieusement), où règne la loi du plus fort et où se font face des mafias aux intérêts contradictoires. Psykoparis redéfinit l’espace et les institutions que nous connaissons : les plus vulnérables se retirent dans les catacombes de la ville pour échapper à la violence ambiante, des gladiateurs s’affrontent jusqu’à la mort dans des arènes surpeuplées pour distraire le peuple, la mairie est gouvernée par les intérêts particuliers et gangrénée par la corruption. C’est dans ce cadre peu commun que vont venir se loger une série de personnages iconiques appelés à s’entrecroiser.

Il y a d’abord Cid, Nathan, Camille et Will, des petites frappes cherchant avant tout à s’amuser. Comme n’importe quel Parisien, ils se promènent avec leur arme blanche pour assurer leur sécurité. Il y a ensuite Superman, un sans-abri capable de réduire à néant un gang entier. Il y aussi Monsieur Paul et son compagnon Philippe, qui cherchent à compléter une collection de sabres en semant la mort si nécessaire, Amjad, un gladiateur en perdition, Casini, un expert en escrime, un mystérieux prospecteur doté d’une puissance phénoménale et d’un cône lui couvrant l’entièreté de la tête, Chomsky, un antiquaire-prêteur sur gage, Hunger, un ancien combattant devenu garde du corps du maire, Fléchand, une blonde sculpturale doublée d’une tueuse impitoyable, Daskos, un ancien conseiller municipal devenu chef d’une dissidence religieuse et, bien entendu, l’incontournable « Maman » et ses enfants…

Tout ce joli monde va être concerné, de près ou de loin, par le calepin de « Maman ». À commencer par Cid, qui a désormais – et bien malgré lui – toute la ville à ses trousses. Échevelé, d’une légèreté souvent trash, Psykoparis va alors faire tomber des têtes (au sens propre) et prendre une tournure chaotique, chacun avançant ses pions en piétinant ceux du voisin. Les duels se succèdent à marche forcée, les discours méta foisonnent (il suffit de songer au fait que Camille lit Goblin’s, une BD de Tristan Roulot et Corentin Martinage), le maire est évincé notamment suite à des propositions trop raisonnables… On frôle parfois la caricature, les dialogues manquent quelque peu de tranchant, mais peu importe : si on se laisse transporter par le rythme et les rebondissements de ce récit foisonnant, on peut y trouver quelque chose de foncièrement jubilatoire.

Aperçu : Psykoparis (Soleil)

Psykoparis, Tristan Roulot et Corentin Martinage
Soleil, mai 2021, 116 pages

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3.5

« Nautilus » : le choc de deux univers littéraires

Publié aux éditions Glénat, le premier tome de Nautilus plonge Kimball O’Hara, personnage de Rudyard Kipling, dans une prison russe, à la recherche du capitaine Nemo, aperçu chez Jules Verne. Mathieu Mariolle et Guénaël Grabowski livrent un album passionnant, sur fond de colonialisme et de tensions entre empires rivaux.

Œuvre apocryphe, « Le Théâtre des ombres » organise une rencontre inattendue entre Rudyard Kipling (Kim) et Jules Verne (Vingt Mille Lieues sous les mers). Le personnage kiplingien Kimball O’Hara, érigé une nouvelle fois en synthèse de deux civilisations opposées (indienne et britannique), est accusé à tort d’avoir commis un attentat sur le paquebot anglais HMS Northampton. Le sabordage du navire aurait pour but de provoquer un conflit majeur entre les empires britannique et russe. Pour se tirer d’affaire et espérer revoir son fils, « Kim » n’a d’autre choix que de retrouver le capitaine Nemo, détenu en Sibérie depuis dix ans. D’après la rumeur, ce dernier maintiendrait secret l’emplacement du Nautilus, un sous-marin avant-gardiste capable de les mener tous deux jusqu’à l’épave du vaisseau anglais, où se trouvent des documents confidentiels de nature à lever les soupçons qui pèsent sur « Kim ».

Pour comprendre à quel point le Raj britannique résonne en Kimball O’Hara, il suffit de se pencher sur ces mots du scénariste Mathieu Mariolle : « Un gamin des rues irlandais, vivant à la mode indienne, élevé par un voleur de chevaux, par un lama tibétain… » Le « Kim » du « Théâtre des ombres » est fidèle aux Britanniques tout en respectant profondément les populations indigènes. Son ouverture envers les Indiens le rend cependant suspect aux yeux des Anglais. L’accusation dont il fait l’objet n’en est que plus logique : alors qu’il traque un agent double, il se trouve au mauvais endroit au mauvais moment, et voit se porter sur lui les soupçons d’attentat. Il y a là une idée toute simple : on ne peut en même temps tenir en estime les autochtones et ceux qui les colonisent. C’est un peu comme si « Kim » incarnait un entre-deux inimaginable dans un schème antagonique.

« Si je me rends, je serai exécuté sans procès ou emprisonné à vie. Ma seule chance de revoir mon fils, c’est de prouver mon innocence… » Traqué par les Britanniques, Kimball O’Hara quitte un environnement familier pour des terres moins hospitalières. Il se dirige vers la « Maison des morts », la pire prison de Russie, sise à pic d’une falaise, dans un climat glacial. Y sont enfermés les criminels les plus abjects, ainsi que des opposants politiques devenus trop gênants. Il décide de s’introduire dans l’établissement et de duper Ostrov, le chef des lieux, afin d’être enfermé près de Nemo. Il espère convaincre le vieil homme de l’aider… À l’instar de la séquence à bord du HMS Northampton, celle prenant pour cadre les geôles russes est particulièrement réussie. Apprivoiser Nemo n’est pas chose aisée. Quant à Ostrov, il apparaît particulièrement amer, nostalgique d’une condition de soldat qu’il a dû troquer contre un poste de gestionnaire…

Ce premier tome de Nautilus se distingue aussi par les relations filiales unissant « Kim » et le colonel Creighton, mais aussi par l’animosité que Jaya (qui organise sa traque) voue à l’Anglo-Indien. Kimball O’Hara raconte son histoire par l’intermédiaire de lettres adressées à son fils. Il y confirme une dualité difficilement compréhensible pour les siens : « J’ai toujours évolué à la lisière de ces deux mondes… » L’infériorisation des Indiens, la stéréotypisation de leur comportement, les tensions inhérentes au Raj figurent également en bonne place dans l’album. Ce dernier bénéficie d’un remarquable travail graphique, puisque Guénaël Grabowski, dont il s’agit du premier album dessiné en solo, propose des planches très réussies, accordant notamment le plus grand soin aux décors.

Aperçu : Nautilus : Le Théâtre des ombres (Glénat)

Nautilus : Le Théâtre des ombres, Mathieu Mariolle et Guénaël Grabowski
Glénat, mai 2021, 64 pages

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4

Le Jardin de Badalpour, de Kénizé Mourad : un amour indien comme un mirage pour la fille de la « princesse morte »

1998, onze ans après la parution de son premier livre De la part de la princesse morte, roman biographique relatant la vie et le décès de sa mère, la princesse ottomane Selma Raouf, Kénizé Mourad complète l’histoire en publiant Le jardin de Badalpour. Elle s’intéresse cette fois à son père, le radjah de Badalpour (Inde), ainsi qu’à sa propre vie d’enfant orpheline à Paris, fantasmant cette famille indienne, qu’elle découvrira finalement à 21 ans.
Pour ce faire, la journaliste française se glisse dans la peau de Zahr, son alter-ego de papier. À ses côtés, nous partons à la découverte d’une Inde instable suite à s
a partition et la création du Pakistan.

Un livre d’aventures et de découvertes

Si Zahr a une vie moins romanesque que celle de sa défunte mère (vie inouïe et difficile à égaler, avouons-le), elle n’en a pas moins été remplie d’aventures. De quel courage a fait preuve cette petite orpheline ballotée dans quatre familles (religieuses comprises) et tenue éloignée de son père musulman venu la chercher pour la ramener en Inde ! Dès la première partie, le lecteur s’étonne de ces péripéties qui arrivent à la petite fille, puis à l’adolescente qui doit se battre et ruser pour ré-établir la connexion perdue avec son père indien – son entourage méfiant de ces Indiens musulmans lui prédit un mariage arrangé et l’impossibilité de rentrer en France.
Elle n’a cure des avis des autres : c’est sa famille, son père, le pays où elle aurait dû naître. À 21 ans finalement, Zahr découvrira l’Inde. Cette deuxième partie du roman est la plus attendue et la plus belle. Après nous avoir conté ses galères et ses manques affectifs, Kénizé Mourad peut enfin nous décrire des moments de bonheur pour Zahr. Malgré leur rencontre alors qu’elle a déjà 21 ans – il faut dire que sa mère, qui souhaitait vivre avec son amant, a raconté que le bébé était mort-né, lui a inventé une seconde date de naissance, etc. –, malgré des différences d’éducation et des cultures très éloignées, la jeune femme et son père s’entendent très bien. Se sentant rapidement chez elle, aux côtés de son père, de sa famille indienne et de son entourage, Zahr découvre – et nous fait découvrir – l’Inde post-partition. La belle ville de Lucknow, mais aussi bien sûr le palais de Badalpour, fief de sa famille à présent au bord de la ruine, et le jardin qui fut autrefois celui de sa mère.

Une histoire pleine de regrets

La roue de fortune semble avoir tourné pour la solitaire orpheline, livrée à elle-même à 18 ans, entre petits boulots et université parisienne. La voilà heureuse dans sa famille indienne, auprès d’un père cultivé et semble-t-il moderne. Le lecteur n’imagine plus Zahr retourner à Paris, alors qu’elle a retrouvé ses racines et l’une de ses deux cultures, et qu’elle s’y sent bien. C’est compter sans un implacable coup du destin, qui semble décidément s’abattre sur la famille de Zahr. On se souviendra de sa mère, princesse ottomane qui a dû fuir Istanbul enfant pour se réfugier à Beyrouth et y mener une vie modeste. Mariée au rajah de Badalpour, elle étouffera sous les règles religieuses strictes de l’Inde et s’en ira accoucher à Paris, où, rattrapée par la Seconde Guerre mondiale, elle mourra dans la misère, sa petite fille élevée par des religieuses.
La petite fille, c’est Zahr, abandonnée toute son enfance, refusée d’être rendue à son père, qui finalement retrouve le chemin de la demeure indienne qui renferme un précieux papa… Père charmant au possible, cet ancien radjah privé de ses terres depuis la révolution indienne, vivant dans ses palais en ruines et portant un titre désormais de courtoisie. Homme qui, comme sa défunte épouse et sa fille, semble avoir été poursuivi par un destin bien sournois, et qui, pourtant, fait bonne figure.
En apparence. Cet homme a perdu la raison et il va briser à jamais le coeur et le destin de sa fille.
L’amour indien était un mirage : décalé, mal placé, un écran de fumée, que Zahr va bien vite fuir, en même temps que l’Inde, pendant vingt ans.

Un livre comme un pardon

La troisième partie nous le fait comprendre. À quarante ans passés, Zahr, guère plus effrayée, consciente des années perdues, retourne en Inde. Très préoccupée par le sort du pays de son père, Kénizé Mourad nous relate une Zahr qui tente d’apporter sa pierre à l’édifice que représente la tolérance religieuse en Inde. 15 % de la population est musulmane et en proie, durant les années 90, à une véritable chasse aux sorcières par les partis nationalistes indiens (et surtout hindous).
C’est le propos de cette dernière partie, en même temps que la bataille pour récupérer les droits de ce jardin. Le jardin de Badalpour, la seule possession de Zahr en Inde.
Ce jardin que son père avait offert à sa mère, dont son père et elle ont repris l’entretien, ensemble, après des années de silence. Un jardin qui lui a été légué par son père mais qui est réclamé par son frère, le nouveau radjah de Badalpour.
En se battant pour ce jardin, son héritage indien, Zahr transmet au lecteur ce pardon qui est en train de germer en elle. Pardon et sentiment d’amour dont on sent qu’ils sont nécessaires dans cette Inde divisée entre hindous et musulmans.

Après De la part de la princesse morte, Kénizé Mourad signe un deuxième roman marqué à la fois par le romanesque, l’aventure… et une infinie tristesse. Un autre sentiment pourtant fait son apparition au fil des derniers chapitres : l’espoir et un sentiment de résilience, attaché au titre de ce roman qui évoque un jardin. Kénizé Mourad raconte son histoire et celle de ses parents sans tabou, peut-être pour s’en libérer, pour s’affranchir de ces incroyables souvenirs qui semblent tout droit sortis d’une histoire ! Le lecteur en restera marqué et touché. Un roman fait de souvenirs et un roman mémorable.

Le jardin de Badalpour, Kénizé Mourad
Fayard, 1998, 533 pages
Réédité par Le Livre de Poche en 2000

Reliefs de l’Ancien monde, en attendant le Nouveau monde

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Cet album propose une série d’histoires réalisées par Jean-Claude Denis sur une période qui court de 1988 à 2003, bien qu’elles ne soient pas présentées dans l’ordre chronologique. Elles sont au nombre de 17 et font de 1 à 21 planches. Malgré l’aspect anecdotique de certaines, toutes rappellent que le dessinateur n’a pas reçu le Grand prix de la ville d’Angoulême 2012 par hasard. En effet, son style bien reconnaissable ravira les amateurs sur 113 pages.

Le style de Jean-Claude Denis, c’est un trait bien caractéristique et surtout un usage des couleurs bien personnel. On notera qu’au cours de cette quinzaine d’années, le dessinateur a expérimenté pas mal de variations plus ou moins séduisantes, avec un trait plus ou moins fin (suivant la hauteur de ses bandes), mais aussi des couleurs plus ou moins sombres (il affectionne en particulier les ambiances nocturnes, mais aussi la luminosité du plein été dans le midi). Mais, outre le dessin, il y a un état d’esprit, puisque le dessinateur s’amuse régulièrement à ironiser sur les comportements de ses semblables. Il les présente souvent sous la forme de groupes plus ou moins constitués, dans des situations assez invraisemblables, ou bien confrontés à un imprévu qui peut tourner à la catastrophe. C’est alors l’occasion d’enchaîner les petits désastres, ce qui est souvent amusant. Quand l’actualité l’inspire (le bug de l’an 2000 ou encore la coupe du monde de football 1998), il s’arrange pour le faire de manière indirecte, à sa manière. Et puis, Jean-Claude Denis glisse une allusion pour amateurs de temps en temps. Ainsi, dans Un frère humain (1999), l’histoire qui ouvre cet album (une position qui ne doit certainement rien au hasard), un garçon d’une dizaine d’années qui intervient brièvement est le portrait craché de Luc Leroi, son personnage fétiche, bien qu’il porte un autre nom. Autre clin d’œil dans la même histoire, l’un des personnages ressemble par bien des points (physique, état d’esprit) à Gilbert, l’un des personnages récurrents de la série Luc Leroi.

Des choix significatifs

Le titre de l’album, qui paraît plus d’un an après le début du confinement, donne une idée de l’état d’esprit du dessinateur. La crise de la Covid-19 n’est pas encore terminée, mais on sent bien qu’il y aura un avant et un après. Sans doute avec l’accord de son éditeur d’aujourd’hui, l’auteur considère que c’est le bon moment pour proposer cet album constitué d’histoires déjà parues ailleurs (pour la plupart), mais pas en album et donc assez méconnues. En jouant sur la nostalgie, il rappelle par ces anecdotes, l’ambiance du monde d’avant cette crise. L’utilisation du mot reliefs suggère qu’on vivait dans une société de consommation (idée de restes d’un repas) et que l’auteur a apporté sa touche personnelle pour ironiser sur les comportements dans ce type de société. On peut aussi y voir la crainte que le Nouveau monde qui s’annonce se révèle bien plat par rapport à l’Ancien (et ses reliefs). On remarque aussi que le dessinateur signe Jean-C. Denis comme il l’a souvent fait, surtout en première partie de carrière.

Organisation de l’album

L’album fonctionne par touches successives dont il vaut mieux profiter tranquillement, ce qui permet éventuellement au lecteur (à la lectrice) d’apporter sa modeste contribution personnelle pour freiner le jeu infernal de la consommation irréfléchie. Le choix de la répartition des 5 titres en 1 planche tout au long de l’album, dont 4 sont le résultat d’une seule et même commande, incite à la dégustation.

Le bonus des notes de l’auteur

En fin d’album, quatre pages donnent des indications à propos de chaque titre, ce qui apporte des informations pas si anecdotiques que ça. On y apprend par exemple pourquoi le dessinateur a quitté un éditeur. Le plus émouvant, sans doute, est ce que dit Jean-Claude Denis à propos d’une photographie représentée à la fin de Le petit mur de l’Atlantique (1988), dont l’aspect autobiographique ne fait aucun doute. Cette photographie le montre adolescent sur un banc à côté d’une fille qu’il comptait revoir l’été suivant, aux prochaines grandes vacances. L’histoire ne dit pas pourquoi, mais il ne l’a jamais revue. Par contre, quand Jean-Claude Denis est venu récupérer ses planches originales pour la présente édition, il a appris auprès du (très compétent) service d’archives de l’éditeur en question (Dargaud) que la personne figurant sur la photo à ses côtés, avait appelé au moment où l’histoire est parue. Malheureusement, personne n’avait eu la présence d’esprit de l’en avertir. On apprend également tout l’aspect technique du travail qui a été nécessaire pour pouvoir présenter Route de corniche (1994), qui n’était paru que dans un magazine japonais, ce qui confirme le vif intérêt de l’auteur pour ce pays (voir Le nain jaune dans la série Luc Leroi).

Les facettes d’un caractère

Enfin, Jean-Claude Denis peut se montrer franchement grinçant à l’occasion. Généralement sur un ton assez léger qui lui convient bien, avec par exemple Un chien de ma chienne (1992), mais en poussant aussi du côté de l’humour noir, avec Un oiseau de malheur (1995). Et il ironise en finesse avec un jeu de mot qui tombe pile-poil dans le bien nommé Un monde meilleur (1998), en une planche pour conclure l’album.

Reliefs de l’Ancien monde, Jean-Claude Denis

Futuropolis, juin 2021, 120 pages

 
 
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3.5

Dans les angles morts de R. Pulcini et S. Springer : Encore un film Netflix qui nous laisse sur notre faim

Dans les Angles morts de Robert Pulcini et Shari Springer est un film qu’on n’a pas envie de qualifier de mauvais, tant les intentions et les moyens mis en œuvre ont été les bons. Mais la valse-hésitation entre le genre horreur inabouti et le drame conjugal inexploité lui est un peu fatale

Synopsis : Un couple de Manhattan s’installe dans un hameau historique de la vallée de l’Hudson. Ils vont bientôt découvrir l’histoire sombre qui a eu lieu dans leur nouvelle maison et qui fait étrangement écho à celle qu’ils sont en train de vivre…

La mort aux trousses

Quand on regarde sa montre plus d’une fois pendant le visionnage d’un film, c’est que l’affaire est très mal engagée. Par un concours de circonstances, voire peut-être  par stimulation, Dans les Angles morts  a été vu dans la foulée d’une revue d’Annabelle 2, un film de genre très genré, si on ose s’exprimer ainsi, très efficace et même pas téléphoné. De la manière dont Netflix a vendu le métrage, on s’attend à un vrai film d’horreur. Et c’est peut-être l’erreur principale de communication, car si on est un tant soit peu honnête, le film, tiré d’un roman d’Elizabeth Brundage éponyme du titre original (Things heard & seen) sorti en 2016, porte des germes d’autres choses qui avaient un véritable potentiel et qui aurait pu le faire aimer.

George Claire (James Norton) et sa femme Catherine (Amanda Seyfried) forment un couple de bobos new-yorkais qui s’apprêtent à s’exiler dans le Nord de l’état dans une bourgade tellement différente de leur environnement habituel. George y a trouvé un poste en tant que professeur, et Catherine, puisque nous sommes dans les années 80, va le suivre docilement en laissant un métier épanouissant de restauratrice d’art, et en allant s’enfoncer dans une solitude qu’elle n’a pas voulue. Georges semble exalté en permanence, et Catherine est anorexique, se faisant vomir après chaque « repas » (une feuille de salade), sans que George n’intervienne, bien au contraire. On sent dès lors un malaise diffus qui ne fera que s’amplifier après leur installation, avec des visions diverses, et l’arrivée dès le lendemain matin de deux jeunes frères sortis de nulle part : Cole, un adolescent qui s’occupera de baby-sitting,  et Eddy, un jeune adulte pour l’entretien de la maison et du jardin.

Les réalisateurs de dans les Angle morts, Robert Pulcini et Shari Springer, le couple à la barre pour le très bon American Splendor, installent très tôt les prémices de ce qui est censé être un film d’horreur. Une direction qui ne va pourtant nulle part, tant elle est faiblarde, à la limite du ridicule. En parallèle, ils dessinent une communauté rurale vaguement inquiétante, où des soupçons pèsent sur tout le monde, y compris sur les nouveaux venus. Mais le scénario fait du sur-place, et quand il avance un peu, il s’éparpille dans tous les sens, le film d’horreur très inabouti, le thriller mollasson, le drame conjugal qui, lui , aurait pu être sauvé avec davantage de rigueur.

Pourtant, l’excellente Rhea Seehorn (de la série Better Call Saul) donne beaucoup de consistance au personnage de Justine, une collègue excentrique mais alerte et dubitative de George. F. Murray Abraham, en tant que Floyd, le directeur de l’établissement est également convaincant dans son rôle d’adepte de l’existence de l’au-delà, et très empathique des frayeurs de Catherine.
Les deux vraies faiblesses du casting sont les deux acteurs jouant les personnages du couple Claire. Amanda Seyfried n’a jamais été aussi mauvaise et insipide, et James Norton est un bellâtre qui ne sait jouer que de sourires vides, et qui n’arrive pas à montrer à quel point son rôle est déterminant.

Si on trouve autant à dire sur un film qu’on a si peu apprécié, surtout lorsqu’on arrive à sa fin ridicule et flamboyante, c’est que malgré tout, dans les Angles morts a quelques atouts : une partie des acteurs avec un fort engagement, un directeur de la photographie inspiré, aidé par des paysages amples et bucoliques de la Hudson Valley où le film a été tourné. Des atouts qui hélas n’arrivent pas à endiguer l’indigence de son scénario , ni de sa mise en scène…

Dans les angles morts– Bande annonce  

Dans les angles morts – Fiche technique

Titre original : Things heard & seen
Réalisateur : Robert Pulcini et Shari Springer
Scénario : Robert Pulcini et Shari Springer, d’après le roman de Elizabeth Brundage
Interprétation : James Norton (George Claire), Amanda Seyfried (Catherine Claire), Ana Sophia Heger (Franny Claire), Alex Neustaedter (Eddie Vayle), Jack Gore (Cole Vayle), F. Murray Abraham (Floyd DeBeers), Natalia Dyer (Willis), Rhea Seehorn (Justine)
Photographie : Larry Smith
Montage : Louise Ford, Andrew Mondshein
Musique : Peter Raeburn
Producteurs: Stefanie Azpiazu, Anthony Bregman, Julie Cohen, Peter Cron
Maisons de production : Likely Story
Distribution (France) : Netflix
Durée : 121 min.
Genre : Horreur, Thriller, Drame
Date de sortie :  29 Avril 2021
USA – 2021

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2

Bourgeoisie et comédies françaises : le grand ratage

Ça s’embourgeoise sérieusement du côté des comédies françaises des années 2010, Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu (2014)  en étant le point d’orgue. On campe sur ses positions fermement, c’est le grand repli sur soi, ses petites valeurs, mais il y aurait apparemment au-delà des Apparences (2020), un Grand partage (2015) possible ? Rien n’est moins sûr.

La bourgeoisie n’est pas un long fleuve tranquille

La bourgeoisie s’ennuie donc elle s’encanaille. Elle voit un « pauvre » et elle déraille, elle change, elle s’ouvre. Si seulement c’était aussi beau… ça se saurait. Quelqu’un cherche-t-il à réconcilier la lutte des classes ? Au cinéma désormais, on se croirait à la TV avec son Fais pas ci, fais pas ça qui, à coup d’humour et de bons sentiments, réconcilie tout le monde ! Alors on prend les mêmes et on recommence. Pour incarner cette froideur capable de se fendiller, qui de mieux que Karin Viard ? A la tête des Apparences et en serre-tête dans Le grand partage, elle promène sa rigidité un peu partout. Et quand ça explose, elle reste dans l’action, pour ne jamais être en reste. C’est certainement là qu’est le grand pillage ! Rien de neuf, dira-t-on, depuis La vie est un long fleuve tranquille… c’est affreux, sale et méchant d’un côté et très coincé de l’autre. Et s’il n’y a plus de raviolis un lundi ?

Le cinéma indiscret sur la bourgeoisie

Car le schéma est simple : les choses sont présentées tout d’abord comme devant demeurer telles qu’elles sont. Dans un monde bourgeois, ça fait désordre la saleté, la pauvreté.  Et puis le bonheur et l’argent sont des frères assez fidèles visiblement. Mais ça, ce n’est qu’au premier abord, car en réalité rien n’est moins sûr ! Dans un second temps, les pensées sont montrées comme figées, d’un autre temps. Le grand partage part donc dans tous les sens. On voit des gens dormir un peu partout, des lits de camps fleurirent sur le marbre, des mecs offrir leur manteau en regrettant aussi ce geste et surtout en engueulant le mendiant d’être un mendiant parce que ça fat culpabiliser… Et puis, au final, tout rentre dans l’ordre à une nuance près : on a un peu changé ses habitudes. Peut-être pour se rassurer. Ainsi, si les parents de Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu semblent avoir un peu adoucies leurs avis sur les autres, la preuve en est que ce n’est qu’une farce. Pourquoi ? Parce qu’avec le 2e opus, on prend les mêmes et on recommence !

« L’erreur entraînant l’expulsion »

Il suffirait donc de copier-coller les scénarios sur la bourgeoisie ? C’est Chabrol qui doit bien être outré, lui qui a écrit plusieurs variations sur ce sujet sans jamais se répéter vraiment … Dans Les Apparences cependant, un piège se dessine, on y croit et … patatras ? On est presque soulagés de voir que ça peut marcher parfois. Même si ici le snobisme est érigé en art de vivre, que tout est à mille lieues de la réalité. Ce qui frappe, c’est cette volonté farouche de garder sa place, de rester dans ce monde pourtant si peu attrayant où rien n’est laissé au hasard. La bourgeoisie est ici montrée comme un « labyrinthe plein de frontières » qu’il faut toutes passer. Et même si ça n’a plus de sens autre que de continuer à avancer aveuglément, Eve s’accroche à sa place comme une moule à son rocher. C’est cela peut-être qui compte plus que tout, que chacun reste à sa place. Quelques pions sont bougés mais au final, rien ne tremble. Et c’est cela, surement, qui est frustrant. Ce cinéma s’ »avère être un cinéma du sur-place. Les bourgeois s’ennuient ? Nous aussi.

Gatsby le Magnifique : la bourgeoisie comme poudre aux yeux

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En 2013, Baz Luhrmann sortait en salles Gatsby le Magnifique. Film retentissant, non seulement par la présence de Leonardo DiCaprio (qui a le don, comme personne, de servir de promotion à tout film dans lequel il apparaît), le long-métrage de Luhrmann portait aussi à l’écran l’un des plus grands romans de F. Scott Fitzgerald (1925). Dissimulé derrière la figure flamboyante du mystérieux Gatsby, dit le Magnifique, le sujet du film éponyme est en fait la nostalgie et l’idéal, par le biais des rapports entre classes, notamment la volonté désespérée d’être accepté par la haute-bourgeoisie new-yorkaise.

Une double bourgeoisie cartographiée :

Dans Gatsby le Magnifique, le match n’est pas, comme traditionnellement, entre pauvres et riches, mais entre anciens pauvres et riches. Car une fois devenu riche, aussi outrageusement riche possible, la partie n’est pas encore gagnée. Elle est même perdue d’avance face aux vieilles fortunes, aux héritiers. Gatsby le Magnifique, c’est avant tout des territoires établis : East Egg et West Egg. Ces noms imagés font référence à la forme du littoral dans la banlieue cossue new-yorkaise. Deux avancées de terre rappellent des œufs, simplement séparés par un bras de mer, sur le plan physique. Par bien davantage sur le plan matériel : East Egg, c’est le fief des riches établis, des vieilles familles, des aristocrates qui se lèguent terre et fortune depuis des générations. Lui faisant face, West Egg concentre tout ce que New York a de nouveaux riches. Ces gens-là n’ont hérité de rien et sont ce qu’on appelle communément des self-made men. Par conséquent, ils n’ont pas reçu la même éducation que les habitants d’East Egg et n’ont droit qu’à leur dédain.
Gatsby le Magnifique est construit sur l’opposition entre ces deux mondes : sur le mépris que les vieilles familles aisées portent aux fraîchement enrichis. Sur le besoin de ces derniers de se fondre dans le monde des premiers, en vain. Gatsby a beau être d’une richesse inénarrable, il ne sera toujours qu’un nouveau riche. Comme le fera remarquer Tom Buchanan, il « porte un complet rose ». Tout est dit.

L’argent comme laissez-passer :

Gatsby le Magnifique nous compte dans le même temps, paradoxalement, que l’argent est un sésame qui ouvre toutes les portes… y compris celles des vastes et dignes demeures d’East Egg. Ainsi, si les nouveaux riches de West Egg, à l’image de Gatsby, ne seront jamais considérés comme des égaux par les aristocrates d’East Egg, ils ne peuvent pour autant être mis à l’écart – et pour cause, ils sont parfois bien plus riches que les héritiers de vieilles fortunes qu’ils ne savent parfois que dépenser, sans la faire prospérer.
Dans ce monde, l’argent est d’ailleurs un tel laissez-passer qu’il peut même ouvrir les coeurs ! Ainsi, Daisy Buchanan devient finalement l’amante de Gatsby à présent qu’il est devenu le Magnifique, organisant les fêtes les plus somptueuses et décadentes chaque week-end. C’est un regard nouvellement paradoxal posé sur l’argent : source de la liberté des
familles riches, il constitue aussi, dans le même temps, leur cangue, car qui songerait à s’en passer ? Et ce, même si cela signifie éconduire un homme qu’on aime pour épouser Tom Buchanan, un rustre, un goujat et un coureur de jupons – mais certes, avant tout, un homme riche ?

Un regard peu amène…

Pendant ce temps-là, Gatsby, lui, fait tout l’inverse. Aucunement échaudé par la vénalité de Daisy, il reste amoureux au point de bâtir une fortune – et de la dépenser – pour conquérir sa belle idéalisée, sans s’embarrasser du fait qu’elle est déjà confortablement installée dans un mariage réussi, financièrement parlant – ce qu’elle cherchait, après tout. Et puisque la bourgeoisie et l’aristocratie vivent dans l’oisiveté et se rencontrent dans des cercles exclusivement mondains, Gatsby transforme son extravagant manoir en lieu de fêtes et de démesure. Leonardo DiCaprio nous livre d’ailleurs ici une prestation subtile : derrière le Magnifique, on devine Jay Gatsby, qui fut un jour modeste et qui continue d’attendre de la riche Daisy qu’elle illumine son univers pourtant déjà bling-bling de toutes parts. La mise en scène de Baz Luhrmann dépasse ici le livre en y insufflant une énergie qui n’y était pas présente.
De l’autre côté du bras d’eau, Gatsby espère capter le regard de Daisy, dans sa maison d’East Egg. Cette Daisy qu’il n’a jamais pu avoir, dans la nostalgie de laquelle il vit, la voyant comme son idéal. La dite demeure est marquée dans l’obscurité par
un rayon vert – la lueur verdâtre et intermittente d’un phare. Gatsby, attiré par la lumière verte, espère, quant à lui, capter l’attention de Daisy à grands coups de luminaires, musique et feux d’artifice. Littéralement de la poudre aux yeux. L’un comme l’autre sont attirés par ce qui brille, au loin. Daisy sera d’ailleurs finalement conquise par l’artifice de ces fêtes extravagantes : puisque Gatsby est à présent riche, puisqu’il est entré dans son monde à elle, elle peut désormais tomber dans ses bras…

Jusqu’à une certaine limite ! Car Gatsby n’est après tout qu’un nouveau riche, qui a, semble-t-il, bâti une fortune peu respectable. Raison amplement suffisante pour se désolidariser de lui aussi sec. En particulier lorsqu’il est témoin d’un crime qu’elle a commis. Daisy et Tom se rapprochent alors rapidement et c’est Gatsby qui est accusé et porte le chapeau de leur double faute : il devient l’amant de Myrtle (à la place de Tom) et le meurtrier de cette dernière (à la place de Daisy, qui était au volant de la voiture de Gatsby). Lorsque le mari de Myrtle viendra la venger en assassinant Gatsby, les Buchanan n’assisteront pas aux funérailles. Ils sont en voyage : le rempart de leur fortune leur permet de voguer vers d’autres horizons. Gatsby n’était, après tout, qu’un parvenu… Pour Daisy, l’aventure est vite finie. Gatsby, de son côté, aura vécu l’histoire de sa vie et touché du doigt – un instant seulement – son amour idéalisé. Le rayon vert était un mirage. Baz Luhrmann ralentit le rythme, la fête est finie. 

Le cinéma dépasse ici le médium qu’est la littérature en concentrant sur l’espace de deux heures l’ascension et la chute de Gatsby dans ce monde aussi clinquant que cynique. Par cette fin aussi tragique que caustique, F. Scott Fitzgerald jette un regard peu idéaliste sur l’argent et les folies qu’il entraine, car si Daisy est indéniablement vénale, Gatsby ne manquerait-il pas quelque peu d’amour propre pour se livrer à une telle comédie pour une femme qui l’a un jour éconduit à cause de son absence de fortune ? Amour sincère, stupide… ou les deux ? Daisy en vaut-elle vraiment la peine, ou n’essaie-t-il pas de panser une blessure narcissique en cherchant à tout prix à être aimé et accepté de ceux qui l’ont méprisé par le passé et continuent de le faire ? N’est-il pas, lui aussi, attiré par le monde des paillettes, aussi sombre et peu authentique soit-il en vérité ?

Gatsby le Magnifique –  bande-annonce :

L’Etreinte : la conquête d’un renouveau

L’Etreinte est le portrait d’une femme qui essaye de partir à la conquête de sa vie après la mort de son mari. Emmanuelle Béart y est éblouissante de sincérité.

Dans sa mise en scène, mais aussi dans son scénario, le film privilégie les sensations et l’appropriation sensorielle du corps. Plus sensitive que descriptive, à l’image de cette très belle et langoureuse séquence dans une piscine, l’œuvre aime faire parler les silences, la gestuelle du corps et les regards qui en disent long sur l’osmose que cette femme ressent avec son environnement. Alors qu’elle reprend ses études, dans une fac de littérature, elle côtoie de jeunes adultes qui l’intègrent dans leur groupe et un professeur au charisme certain. Du drame au récit initiatique, de la gêne de soi au plaisir de la chair, de l’observation lubrique au passage à l’acte, cette femme, longtemps mariée, ne connaît pas forcément les codes de la drague ou des relations sociales d’une certaine jeunesse ou d’une certaine époque. Pour se faire, elle sera accompagnée par un compagnon de fortune, charmeur, incarné par le très doux Vincent Dedienne.

Au lieu d’amener son écriture vers des lieux communs et des passages obligés, Ludovic Bergery aime passer par des chemins de traverse afin de laisser à son personnage le soin de vivre les écueils de la vie, tant dans le plaisir charnel que dans les désillusions sentimentales. Derrière cette femme qui se cherche, qui tente de retrouver l’envie d’aimer et d’être aimée, qui souhaite redéfinir les contours de son cœur puis de faire ses propres choix sans que cela ne soit dicté par son passé ou par les hommes qui parfois font obstacles à sa vie, il y a une chose qui fait briller de mille feux cette œuvre intime : Emmanuelle Béart. Parfaite pour le rôle, on sent l’actrice enjouée à l’idée d’incarner Margaux. Son charme instantané, sa liberté de ton et sa candeur habituelle donnent au film, peut être sans le vouloir, une double lecture plaisante. En voyant le personnage retrouver la confiance en soi, en l’observant la voir être de nouveau habitée par la fougue, le désir et ce lâcher-prise constant, c’est l’actrice elle-même qui retrouve la grâce qui ne l’a jamais quittée. Un peu comme Under the Skin et Scarlett Johansson, dans un registre bien différent. Son élégance et sa présence qui faisaient mouche dans L’Enfer, Un coeur en hiver ou La Belle Noiseuse n’ont pas disparu, bien au contraire.

C’est la renaissance d’un personnage, mais aussi le renouvellement d’une actrice trop peu visible au cinéma en ce moment. Malgré un scénario qui semble avoir du mal à savoir comment se terminer, qui peine à trouver un point d’ancrage, étant composé de quelques scènes balbutiantes ou maladroites (celles des mafieux russes), L’Etreinte arrive à parler du désir qui se crée à tout âge, de la violence faite aux femmes et de la reconstruction difficile après le deuil. Pour un premier essai, qui fait parfois écho au film Celle que vous croyez de Safy Nebbou, Ludovic Bergery fait part d’un beau cinéma, celui de la réhabilitation par les sensations. 

Bande Annonce – L’Etreinte

Synopsis : Margaux a perdu son mari et commence une nouvelle vie. Elle s’installe chez sa sœur et s’inscrit à l’université pour reprendre des études de littérature. Mais rapidement, elle ressent le besoin d’autres émotions. Elle part en quête d’amour, au risque de s’y perdre…

Fiche Technique – L’Etreinte

Réalisation : Ludovic Bergery
Scénario : Ludovic Bergery
Casting : Emmanuelle Béart, Vincent Dedienne, Tibo Vandenborre
Durée : 1h 40 minutes
Genre: Romance, Drame
Date de sortie : 19 mai 2021 (Pyramide Distribution)

 

Le Justicier de Minuit et La Loi de Murphy : deux Bronson en DVD chez Sidonis Calysta

Bronson. Thompson. Cannon. Un trio gagnant pour deux films qui sortent en DVD chez Sidonis Calysta, deux classiques du cinéma d’action et de divertissement des années 80, Le Justicier de minuit et La Loi de Murphy.

Deux films de Jack Lee Thompson, avec Charles Bronson, pour le groupe Cannon. Donc, deux occasions uniques de plonger dans un cinéma 100% années 80, avec un regard un peu nostalgique pour les uns, un peu curieux pour les autres.
Pour rappel, la Cannon Group, c’est une société de production dirigée par Menahem Golan et Yoram Globus, à laquelle on doit des films d’action à petit budget, dont certains sont bien classés dans les listes des nanars des années 80 ; mais on croise aussi de grands succès, comme Highlander ou Runaway Train, de Kontchalovski. Bien des films labellisés Cannon Group ont acquis aujourd’hui le statut de films culte : Le temple d’or, Portés disparus, Cobra (avec Sylvester Stallone) ou encore Les Maîtres de l’univers. Parmi les acteurs vedettes de la Cannon group, on trouvait Chuck Norris, Richard Chamberlain (qui interpréta l’aventurier Allan Quatermain) et, bien entendu, Charles Bronson.
Le Charles Bronson qui apparaît ici est fortement marqué par son rôle de Justicier. Le personnage de Paul Kersey, protagoniste de la série initiée par Michael Winner, a connu un succès tel que, bien malgré lui, Charles Bronson se sentira emprisonné dans ce type de rôle. Et force est d’admettre que, même si le personnage principal des deux films présentés ici n’est, a priori, pas identique, les thématiques et les procédés sont très similaires. Les distributeurs français ne s’y sont pas trompés, en donnant au film Ten to midnight (littéralement Minuit moins dix) le titre français de Justicier de minuit, surfant ainsi allégrement sur la vague, juste après la sortie du Justicier dans la ville 2.

Ici, donc, Charles Bronson interprète deux rôles de policier.
Dans Le Justicier de Minuit, son personnage s’appelle Leo Kessler. Il est confronté à un tueur en série, Warren Stacey. Kessler est convaincu de l’identité du coupable, mais comment faire pour l’arrêter ? Sachant sa fille ciblée par le criminel, le policier n’hésitera pas à falsifier des preuves pour incriminer Stacey.
Dans La loi de Murphy, Bronson incarne Jack Murphy. Traqué par une femme qui veut le faire souffrir (interprétée par une excellente Carrie Snodgress), Murphy sera accusé de meurtre par des collègues qui n’ont jamais pu le supporter et se retrouvent fort contents de pouvoir le mettre sur la sellette. Seule solution : s’évader (avec une jeune délinquante qui est enchaînée à lui) pour pouvoir retrouver la véritable coupable.
Un des points communs majeurs de ces deux films, c’est qu’ils s’inscrivent parfaitement dans l’idéologie reaganienne de l’époque. Bronson reprend l’image de l’homme seul contre tous qui devra prouver qu’il a raison même si personne ne croit en lui. Bronson incarne toujours un policier isolé, rejeté par les institutions et par les collègues, un homme aux méthodes franches, directes, voire brutales : dans Le Justicier de Minuit, on le voit brutaliser son suspect durant un interrogatoire.
Face à lui, les autres policiers sont des incompétents dont l’auto-aveuglement et l’inefficacité sont indirectement responsables des crimes commis. Du coup, face à des institutions incompétentes, voire complaisantes, le policier bronsonnien se doit d’agir seul et, s’il le faut, au mépris des lois. Dans La Loi de Murphy, cet aveuglement policier culminera avec l’arrestation de Murphy, et l’obligera, en réaction, à s’évader pour poursuivre lui-même la criminelle. On se retrouve alors dans ce schéma de faux coupable que Hitchcock avait popularisé dès les années 30, ainsi que dans le duo délinquant-flic qui avait cartonné dans 48 heures.
Dans Le Justicier de minuit va s’engager un débat, un peu plus subtil entre Kessler et son coéquipier Paul McAnn (Andrew Stevens), sur le thème : doit-on se plier à une justice qui protège les criminels et met des bâtons dans les roues des policiers ? La question est typique du cinéma des années 80, où l’idéologie reaganienne insistait sur l’incompétence des services publics et la possibilité de faire justice soi-même.

Le Justicier de minuit : bande annonce

Ceci mis à part, ces deux films sont des divertissements de bonne tenue. Jack Lee Thompson avait déjà de l’expérience à cette époque, et sa mise en scène est solide. Il signe ici deux films sans le moindre temps mort, deux films qui se savourent avec plaisir, surtout si l’on est sensible à l’esthétique des années 80.
La Loi de Murphy sait parfaitement jouer du contrepoint apporté par le personnage féminin, Arabella McGee (incarnée par Kathleen Wilhoite, que l’on verra ensuite dans Angel Heart d’Alan Parker ou dans un rôle mineur mais récurrent de la série Urgences). Menottée à Murphy, elle sera embarquée dans cette histoire rocambolesque et saura y apporter des notes d’humour franchement bienvenues. Elle sera cependant un peu plus qu’un simple faire-valoir, puisqu’elle fera évoluer l’action du film.
Par contre, Le Justicier de Minuit ne présente pas le moindre humour. Bien au contraire, Thompson réalise là un film sombre et violent qui, à sa sortie, était interdit aux moins de 16 ans. La cause de cela réside dans le criminel, Warren Stacey. Plusieurs scènes nous plongent littéralement dans l’esprit torturé du tueur en série ; Thompson insère des flashs mémoriels qui dessinent le portrait d’un homme mentalement torturé dont la violence extériorise un rapport maladif aux femmes. Sans aucun doute, de nos jours encore, le film n’est pas destiné à tous les publics, et certaines scènes pourraient être encore perturbantes.

La Loi de Murphy : bande annonce

Compléments de programme
En ce qui concerne La Loi de Murphy, outre l’éternelle bande annonce, le DVD nous propose une présentation du film par Gérard Delorme, ancien rédacteur en chef adjoint de Première. Il revient sur la fabrication du film, l’identité du scénariste, et surtout la recherche de l’actrice qui tiendra le rôle de la délinquante enchaînée à Bronson ; on apprend ainsi que Madonna avait été contactée pour ce rôle, mais que la Cannon a rejeté cette proposition en apprenant la somme exorbitante que réclamait la chanteuse.

Pour Le Justicier de Minuit, nous avons droit aussi à une présentation, tout aussi intéressante, et toujours par Gérard Delorme. Parmi ses propos, il évoque les affaires qui ont influencé le personnage du tueur.
Le DVD propose également un documentaire d’une quarantaine de minutes intitulé Charles Bronson, un héros populaire, documentaire qui était déjà présenté sur la galette d’Un Justicier dans la ville (le premier du nom).

Caractéristiques des DVD :
La loi de Murphy
Version française
Version originale
Sous-titres français
Durée du film : 97 minutes
Format 1.85, 16/9

Compléments de programme :
Présentation de Gérard Delorme (11 minutes)
Bande annonce

Le Justicier de minuit
Version française
Version originale
Sous-titres français
Durée du film : 98 minutes
Format 1.85, 16/9

Complément de programme
Présentation du film par Gérard Delorme (12 minutes)
Charles Bronson, un héros populaire (40 minutes)
Bande annonce