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Festival de Deauville 2021 : Potato dreams of America, Catch the fair one, The Novice

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Le Festival de Deauville 2021 révèle trois nouveaux films de la compétition avec Potato dreams of America de Wes Hurley, Catch the fair one de Josef Kubota Wladyka et The Novice de Lauren Hadaway. Des œuvres fortes qui traitent de sujets sociétaux, de lutte et de dépassement de soi. La remise des prix par le jury est attendue ce samedi soir.

Potato dreams of America : une intégration américaine haute en couleurs

Premier film de Wes Hurley, la comédie dramatique Potato dreams of America s’inspire de la jeunesse du réalisateur. Ce dernier, qui a passé son enfance en Russie, relate avec humour ses premières années à Vladivostok et son arrivée aux États-Unis. Deuxième coup de cœur de ce Festival, après Blue Bayou, Potato dreams of America confirme que les histoires les plus belles sont celles qui nous sont personnelles.

Le film débute à Vladivostok. La mère du jeune Potato, Lena, docteure en prison, décide de quitter la Russie avec son fils en se mariant par correspondance avec un américain. Lena et Potato, tout en découvrant une nouvelle culture, apprennent à s’adapter à leur nouvelle vie à Seattle.

La première partie du film, située en Russie, est réalisée de façon très théâtrale dans un style rappelant un peu l’univers de Wes Anderson. Si le ton reste majoritairement comique, avec de très bons dialogues, les couleurs ternes et le cadre restreint à l’appartement familial soulignent l’enfermement des personnages dans cette Russie communiste. Potato n’aspire qu’à partir aux États-Unis, dont il entretient l’image idéalisée véhiculée par le cinéma américain.

L’Amérique représente la liberté, l’ouverture d’esprit et la sécurité. Ainsi, la seconde partie du film se fait plus colorée, plus picturale et se déroule davantage en extérieur. Pourtant, l’acclimatation à la vie américaine et à John, le mari très orthodoxe de Lena, ne se déroule pas comme prévu. Des déconvenues et des rebondissements, aussi drôles qu’inattendus, ponctuent et renouvellent le récit.

A travers cette histoire autobiographique, Potato dreams of America plaide pour le respect de chacun et l’affirmation de soi. L’homosexualité, largement exposée dans le film, est vécue tout d’abord par Potato avec appréhension et la peur d’être découvert ou rabaissé par les autres. Le jeune homme doit ainsi apprendre à s’accepter et à prendre progressivement confiance en lui.

Plus que tous les autres films de la compétition, Potato dreams of America, par son humour, son côté décalé et ses personnages truculents, explose en une véritable bombe d’énergie et de joie de vivre. Le film nous laisse le sourire aux lèvres, de bonne humeur, avec un message de paix et de tolérance. Un film à « 99.99% autobiographique » a tenu à préciser l’équipe d’acteurs invitée pour présenter le film. Pourcentage certainement complété par une minuscule mais incroyable touche de fantaisie.

Catch the fair one : le combat d’une vie

Josef Kubota Wladyka, connu pour avoir réalisé quelques épisodes de la série Narcos, réalise avec Catch the fair one son premier film. Le scénario, co-écrit par Kali Reis, actrice principale du film et championne de boxe, ne se focalise pourtant pas sur le milieu de la boxe.

Catch the fair one vise en réalité à mettre en lumière un drame criminel encore récurrent aux États-Unis : la disparition, la traite et la prostitution des femmes amérindiennes. Josef Kubota Wladyka et Kali Reis, qui ont présenté leur film au Festival, ont expliqué avoir effectué des recherches pendant quatre ans, en interrogeant des familles amérindiennes dans des réserves. A ce titre, Catch the fair one pourrait constituer une suite au film Wind River sorti en 2017, qui évoquait déjà la violence exercée contre les femmes amérindiennes.

Un tel film sur le traitement des amérindiennes aurait très bien pu être construit sous la forme d’un documentaire, forme sûrement plus adaptée pour introduire des interviews, des recherches, et révéler cette atroce réalité. Si le réalisateur a délaissé cette option, au profit d’un film sombre, âpre, axé sur la vengeance, c’est afin selon lui d’envoyer un « coup de poing à l’estomac qui oblige à s’asseoir pour réfléchir ». Pour Josef Kubota Wladyka, le film exacerbe le problème cyclique de la violence intrinsèque à la disparition des amérindiennes, qu’il s’agisse de la violence exercée contre celles-ci ou de la violence utilisée en représailles par leurs proches.

Le drame Josef Kubota Wladyka raconte ainsi l’histoire de Kaylee, une boxeuse de 29 ans qui voit son existence bouleversée par la disparition de sa petite sœur Weeta. S’estimant responsable d’avoir laisser sa sœur rentrer seule afin de poursuivre un entraînement, Kaylee remonte la piste d’un réseau de prostitution pour retrouver Weeta.

Cette quête représente pour Kaylee une nécessité absolue. Si elle rêve de retourner boxer sur le ring, cette réalité demeure rigoureusement impossible en l’absence de Weeta. Ramener sa sœur devient son nouveau et ultime combat, le combat d’une vie. Aussi, la boxe reste très peu montrée dans le film. Seules quelques scènes d’entraînement sont intégrées car le seul vrai combat est de sauver Weeta. Ce sport ne sert qu’à caractériser le personnage de Kaylee, une lutteuse professionnelle qui ne peut que posséder ce tempérament de battante dans sa vie personnelle.

A l’image de la boxe en revanche, Catch the fair one est un film brutal. Le terme « coup de poing » utilisé par le réalisateur lui convient comme un gant. S’il lui manque un peu de profondeur et d’émotions pour être marquant, le drame fait partie des bonnes découvertes de cette édition 2021.

Catch the fair one – Bande-annonce

The Novice : l’obsession de la victoire

Après avoir travaillé plusieurs années comme monteuse à Hollywood, Lauren Hadaway passe à la réalisation. A l’occasion du Festival de Deauville, elle est venue présenter son premier film, The Novice.

Le drame suit le parcours de Dall, étudiante à l’université, qui s’inscrit comme débutante au sein du club d’aviron. Elle fait alors tout pour intégrer la meilleure équipe de rameurs de son université.

Le thème de l’aviron n’a pas été choisi au hasard par Lauren Hadaway. En effet, la réalisatrice a déclaré avoir elle-même beaucoup pratiqué ce sport à l’université. Il était donc logique pour elle de traiter, dans un premier film, un sujet qu’elle connaissait personnellement. De plus l’aviron, par sa nécessité absolue de concentration, de coordination, et par son caractère répétitif, s’adaptait bien au sujet central du film : l’obsession de la victoire.

L’intérêt principal de The Novice réside dans le personnage de Dall, simple dans son objectif mais à la psychologie en réalité assez complexe. Contrairement aux apparences, Dall n’est pas véritablement passionnée par l’aviron. Si elle s’entraîne sans relâche le jour et la nuit, au détriment de ses études, de son corps, puis même de son propre mental, ce n’est pas pour le plaisir du sport mais pour gagner. Être la meilleure, la mieux notée. Et ce peu importe le domaine.

Ce besoin essentiel, presque vital, d’arriver en tête prend dans le film des proportions presque pathologiques. Dall, prête à recourir à tous les moyens nécessaires pour l’emporter, se retrouve incomprise et isolée. Pire, elle aime pousser son corps jusqu’à ses limites et souffrir afin d’arriver à ses fins, poussant le dépassement de soi à l’extrême. The Novice est donc un film sur le courage, l’ambition, la détermination, mais surtout sur l’esprit maladif de compétition amenant progressivement à l’autodestruction.

Bien réalisé, le film présente également de belles séquences d’aviron, un sport encore rarement mis en scène au cinéma. Isabelle Fuhrman, qui s’est initiée à l’aviron spécialement pour le tournage, incarne parfaitement le rôle de cette jeune femme inébranlable et mal dans sa peau. The Novice, tout en louant les valeurs de force et d’ambition, nous rappelle qu’au-delà de la compétition, il est indispensable et même vital de s’amuser. Il en va surement de même dans le domaine du cinéma.

Shang-Chi et La Légende des Dix Anneaux : un renouvellement timide mais visible

Qu’on se le dise, Shang-Chi et La Légende des Dix Anneaux ne va pas révolutionner l’univers Marvel. Mais dans un sens, ce n’est pas ce qu’on lui demande et le film arrive avec fraîcheur à sortir un peu des sentiers battus de l’écurie cinématographique. 

Certes, le film dispose du même cahier des charges qui parcourt les autres films labellisés Marvel, avec c’est-à-dire, un humour omniprésent mais qui fonctionne plutôt bien (Awkwafina et Ben Kingsley), une mise en scène souvent générique, une « origin story » dont on comprend rapidement les tenants et aboutissants puis malheureusement la présence d’un héros au charisme parfois aux abonnés absents. Pourtant, derrière une œuvre qui se réapproprie une imagerie asiatique folklorique (chinoise en l’occurrence cette fois-ci) par le prisme d’un emballage à l’américaine faite de légendes par dizaines, Shang-Chi y trouve un noyau. 

Un cœur qui fait le charme de son récit. On se rapproche plus de Kung Fu Panda que d’un film de Zhang Yimou mais comme en atteste cette première séquence de combats, qui s’avère lisible et correctement chorégraphiée, le film va lier son action et son récit : là où une simple confrontation va alors devenir une danse nuptiale. Par ce biais, qui sera le cœur d’une histoire autour du deuil, de l’acceptation de la perte de l’autre puis de la gangrène qu’est la vengeance, Shang-Chi se mue rapidement en drame familial à taille humaine. Entre Shaun aux souvenirs douloureux et à la culpabilité refoulée, son père hanté par la colère et les fantômes de l’être aimé puis sa sœur remplie de rage, ce récit initiatique va prendre forme avec vigueur. 

Parfois assez mécanique, ou même rudimentaire dans son évocation, il n’empêche que ce drame familial détient un souffle romanesque que l’écurie Marvel n’a pas toujours eu ou assez bien suggéré. Romanesque inspiré inévitablement par un scénario muni de flashbacks parfaitement amenés, d’un climax final au bestiaire et au gigantisme que ne renierait pas Détective Dee puis grâce la présence tenace et tout en retenue d’un Tony Leung toujours charismatique malgré le coté boursouflé de certaines scènes. Le tout, avec cette amplitude que le film donne à ses scènes d’action (notamment celle dans le bus), le temps qu’il donne à ses personnages pour apprendre d’eux mêmes, et cette ambition qu’à Shang-Chi à sortir de l’univers visuel habituel de la série cinématographique, l’œuvre s’annonce comme un  souffle d’air frais. 

Cependant, il y a dans le film de Destin Daniel Cretton une ambition à demi-mot, comme si nous étions en face d’un puzzle où toutes les pièces ne pouvaient s’emboiter réellement ensemble. Sous couvert d’une féerie exotique qui puise dans bien des genres distincts, et un respect indéniable des influences requises, Marvel ne peut s’empêcher de recourir à sa recette habituelle. Comme si cette nouvelle phase voulait se renouveler mais avec des ingrédients antérieurs : faire du neuf avec du vieux. Ce qui donne un résultat proche du travail à la chaine qui fait le succès de la firme et qui sent le déjà vu mais qui s’avère assez divertissant et dont la personnalité et la singularité valent tout de même le détour. 

Shang-Chi – Bande Annonce

Synopsis : Shang-Chi va devoir affronter un passé qu’il pensait avoir laissé derrière lui lorsqu’il est pris dans la toile de la mystérieuse organisation des dix anneaux.

Shang-Chi – Fiche Technique

Réalisation : Destin Daniel Cretton
Scénario : Dave Callaham, Destin Daniel Cretton, Andrew Lanham
Casting : Simu Liu, Tony Leung, Awkwafina, Fala Chen…
Durée : 2h12 minutes
Genre: Drame/Super Heros
Date de sortie : 1er septembre 2021 (The Walt Disney Company France)

 

Louloute d’Hubert Viel : retour en enfance

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Hubert Viel propose avec son troisième long métrage, Louloute, un retour aux sources du mal-être pour tenter de l’éradiquer. Une femme en crise revisite son enfance et décide de n’en garder que les jours heureux. Son personnage d’enfant plane alors dans un entre-deux qui permet la rencontre fragile entre le soi enfant et l’adulte qu’on est devenu. Le réalisateur laisse libre court à l’imaginaire tout en encrant son récit dans un réel social et politique au cœur des années 80.

Relire l’enfance 

« De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître » déclare Edouard Louis dès les premières lignes de son roman En finir avec Eddy BellegueulePour Louise, qui flanche à l’idée de retourner dans la ferme familiale, c’est tout le contraire qui va se produire. A la faveur de retrouvailles impromptues, Louise croise la route de Dimitri, son amoureux d’enfance, qui ne l’a en fait jamais été. Ce dernier peine à reconnaître dans ses traits ceux de Louloute. Pourtant, pour la jeune femme, il suffit d’évoquer la ferme et le départ de son père pour retomber en enfance. C’est à travers ce va-et-vient entre Louloute et Louise qu’Hubert Viel nous fait voyager en enfance. Une enfance vécue par Louloute dans les années 80 dans une ferme laitière normande alors que l’utopie agricole s’effondre et que sa famille implose. Pourtant, c’est un regard doux-sucré et nostalgique (mais jamais trop pop ou coloré) que propose Hubert Viel. Le souvenir se cache ou du moins se construit dans les détails. Pourtant, nous ne sommes pas dans la nostalgie naïve servie à coup de tubes des années 80. C’est autre chose qu’Hubert Viel propose. Habitué des castings d’enfants, (son précédent film Les filles au moyen âge en comptait six au tournage), le réalisateur raconte tout autant la vie d’une fratrie que le parcours d’une petite fille qui regarde son monde disparaître. A l’origine, Hubert Viel avait écrit une conversation, des moments d’enfants, de frères et sœurs. Un récit tel celui de Petite maman peut-être où dialoguent, au milieu des objets d’enfance de la réalisatrice Céline Sciamma, une mère et sa fille, toutes deux enfants.

Regard 

Si Hubert Viel a ajouté du corps à son histoire en la plaçant en pleine crise laitière, il penche lui aussi du côté de la simplicité. Celle avant tout de scruter le visage d’une enfant qui grandit, qui voit, qui veut comprendre, mais à laquelle le monde échappe encore en partie. A ce jeu-là, Alice Henri excelle avec, en miroir, Erika Sainte qui joue Louise adulte avec une fragilité aussi fugace qu’intense. Au contraire, Louloute semble en être l’exacte opposée : la gamine est juchée sur ses deux jambes et ne flanche pas. Elle est présentée comme à part et la caméra ne la quitte pas d’une semelle. Louloute nous regarde, beaucoup d’émotions passant par son visage, autant que nous la regardons évoluer. La musique accompagne ce parcours, à travers deux thèmes notamment, spécialement créés pour l’occasion. Ces thèmes mêlant à la fois des voix d’enfants, de femmes, ainsi que celle du compositeur, Frédéric Alvarez. Une manière de faire écho au projet du film : mêler Louise, Louloute et le regard d’Hubert Viel sur ces années 80 qui sont aussi celles de son enfance.

A ce titre, le film évoque, comme Sciamma ou encore Noemie Lvovsky avec Camille redouble, une forme de nostalgie bienveillante. Capable d’affronter l’inexplicable comme d’idéaliser cette période charnière de la fin de l’enfance, ces réalisations excellent à reconstituer sans figer. Les corps sont en mouvement et les personnages pensent leur enfance comme un dialogue avec le présent. Au point que Louise dit ne plus palper ce qui est réel alors que son enfance lui revient sans cesse, comme un présent qui se répèterait en boucle. Camille redouble voyait Camille retomber en enfance alors qu’elle gardait son corps d’adulte, là où Petite maman mettait en scène deux enfants qui s’avéraient être une mère et sa fille télescopées dans un présent commun totalement réinventé.

Plongée

Chaque fois, le corps construit l’onirisme, il en est la possibilité même. Chez Hubert Viel, c’est un rêve central aussi brutal qu’enivrant qui vient construire cet aspect de conte que revêt le film. On ne sait plus si c’est Louloute qui anticipe la catastrophe, Louise qui la revit en boucle, ou le deuil qui se fait enfin. Et ce n’est pas une scène revécue par deux fois avec une variante qui viendra déconstruire cet entremêlement entre passé et présent. Un peu à l’image de l’enfance surgissant brusquement dans le champ et dans le jardin de Catherine Deneuve (faisant se côtoyer une vielle femme et son souvenir dans le même plan, sans ellipse) dans La Dernière folie de Claire Darling, tout est mélangé et le souvenir n’est plus le passé, il est la vie même. Hubert Viel, au milieu d’un discours très social, d’une reconstitution minutieuse du réel, d’un effet de vie très brute, s’autorise une immense tendresse qui, si elle est imaginée, revêt pour nous le goût de la vérité.

C’est une plongée dans les souvenirs où le plongeur décide tout à coup de ne garder que le meilleur, parce qu’une chute peut parfois s’avérer la plus belle des transitions entre le passé et le présent (faisant écho à la scène d’ouverture où Louise endormie se laisse surprendre par la pluie). L’idée pour Louise étant tout de même de fermer la porte de son enfance pour vivre pleinement sa vie. Elle pourrait alors, pourquoi pas, croiser un nouveau chemin, faire une rencontre toute neuve et partir tel Artémis au cœur d’artichaut (premier long métrage d’Hubert Viel), plonger dans une nouvelle réalité, quel que soit le présent qu’elle décide comme vrai. Et c’est au cinéma que cette vie-là s’écrit, que les souvenirs prennent enfin vie et consolent l’esprit.

Louloute : Bande annonce

Louloute : Fiche technique

Synopsis : Endormie sous la pluie dans un parc, Louise, enseignante, tombe bientôt sur Dimitri. Le professeur d’anglais ne la reconnaît d’abord pas avant de voir en elle Louloute, la camarade de son enfance. C’est à l’école qu’ils se côtoyaient dans les années 80. Louise lui parle de la ferme où elle a grandi, aujourd’hui à l’abandon, avant de la faire revivre sous nos yeux avec ses souvenirs. Dans ce passé, entre crise laitière, moments fraternels et onirisme, Louloute devient de plus en plus réelle et Louise fait le deuil de cette enfance aussi terrible qu’idéalisée.

Réalisation : Hubert Viel
Scénario : Hubert Viel
Interprètes : Erika Sainte, Cyril Texier, Alice Henri, Laure Calamy,  Remi Baranger, Hannah Castel-Chiche, Bruno Clairefond, Pierre Perrier, Anna Mihalcea
Photographie : Alice Desplats
Montage : Fabrice du Peloux
Compositeur : Frédéric Alvarez
Sociétés de production : Bathysphère, Artisans du film
Distributeur : Tandem
Genre : Comédie dramatique
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 28 août 2021

Festival de Deauville 2021 : The last son, We are living things, La proie d’une ombre

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Le Festival de Deauville poursuit sa présentation des films en compétition avec The Last Son de Tim Sutton, We are living things d’Antonio Tibaldi et La Proie d’une ombre de David Bruckner. Un western, un drame touchant à la science-fiction et un film d’horreur qui révèlent la diversité de la sélection de cette édition 2021.

The Last son (compétition) : chasse à l’homme endiablée

Premier Western réalisé par Tim Sutton, The Last son offrait sur le papier de belles promesses. Les westerns se faisant malheureusement de plus en plus rares, un film de ce genre sélectionné en compétition au Festival de Deauville ne pouvait que susciter des attentes, en particulier grâce à son pitch tragique aux accents mythologiques.

Au XIXème siècle, Isaac LeMay, un assassin sans pitié, se voit annoncer une prophétie dramatique par un chef Cheyenne : il sera tué par l’un de ses enfants. Afin de déjouer cette funeste destinée, il part à la recherche de ses descendants pour les éliminer un par un. Recherché d’un côté par des chasseurs de prime, et de l’autre, par le consciencieux Sheriff Solomon, LeMay parvient à retrouver la trace de son dernier fils, devenu tout comme lui un hors la loi sanguinaire.

Tim Sutton signe un film plutôt réussi dans sa mise en scène, inspirée des classiques du genre mais assez moderne. La photographie, sublime, nous fait voyager à cheval dans les plaines et les montagnes enneigées du Montana. L’atmosphère du western fonctionne ainsi parfaitement. L’équipe d’acteurs, notamment Sam Worthington, étonnant dans ce rôle de meurtrier sans merci, et Machine Gun Kelly, en jeune homme détraqué, contribue également à rendre le film incarné.

Il est vraiment dommage que le scénario, dont l’intrigue est totalement désamorcée dès le premier quart d’heure, vienne gâcher le rendu final de ce western bien filmé et à la beauté visuelle indéniable. En laissant très largement deviner son issue à son commencement même, The Last son se tire inexplicablement une balle dans le pied. Ainsi l’histoire, déjà relativement limitée, annihile d’emblée tout son suspense à peine lancée.

The Last son pourrait ressembler à une adaptation du mythe de Cronos, personnage qui tua tous ses enfants pour empêcher ceux-ci de le détrôner. Mais sur le fond, le film n’a malheureusement pas grand-chose d’autre à proposer. Le thème de la maternité est tout de même abordé en fil rouge à travers la mère de Cal, qui essaie de protéger son fils, malgré sa violence et ses crimes. A l’image de beaucoup de westerns, le film traite aussi en filigrane du traitement réservé aux indiens cheyennes par les Blancs.

En définitive, The Last son reste une petite déception. Surtout au regard de ce que le film aurait pu, voire aurait dû être, sans ce parti pris risqué de livrer toute son intrigue, ses ressorts et son final dès son ouverture. Toutefois ce western fait plaisir à voir, ne serait-ce que pour ses grands espaces et sa photographie.

We are living things : à la recherche du troisième type

We are living things d’Antonio Tibaldi fait inévitablement penser à Midnight special ou à Rencontre du troisième type. Mais le film conserve une approche, une histoire et un traitement bien singuliers lui conférant son identité propre.

Solomon, un immigré mexicain sans papier, travaille dans une recyclerie de New York. Pendant son temps libre, convaincu que sa mère a été enlevée par des extraterrestres, il recherche à l’aide d’une radio télescope des signes de vie dans l’espace. Il rencontre Chuyao, employée irrégulière d’un salon de manucure, qui croit également à l’existence des ovnis. Unis par cette quête de vérité, les deux héros prennent la route de l’Ouest.

A travers son histoire, We are living things interroge notre rapport au corps, nos croyances et nos aspirations en tant qu’êtres humains. Le corps humain se présente dans le film comme un simple objet, un réceptacle de carte à puces ou un matériau dont on peut tirer profil, comme le petit ami malfrat de Chuayo qui utilise des cadavres pour un mystérieux trafic.

Pour Antonio Tibaldi, l’homme est un être vivant qui ne peut qu’aspirer à autre chose qu’une existence banale et précaire. Si les deux protagonistes rêvent tous deux de rejoindre les étoiles en quête d’éventuels extraterrestres, c’est aussi car leur quotidien est bien loin d’être une vie idéale. Deux immigrés sans papier, au travail ennuyeux, qui sont des laissés pour compte de la société ou manipulés par leur entourage. Le ciel représente ainsi un lieu de fuite, un refuge, et aussi un espoir de retrouver ceux qu’ils aiment.

La rencontre avec les ovnis, fantasme d’une vie rêvée ou réalité tangible ? Antonio Tibaldi a l’intelligence de laisser chacun trancher dans une fin ouverte. We are living things, œuvre originale, narrative et habile, fait partie des bonnes surprises de cette édition 2021.

La Proie d’une ombre : face à face avec la mort

Unique film d’horreur de la compétition, La Proie d’une ombre séduit par son atmosphère d’épouvante très réussie. Alors que les bons films, récents, du genre diminuent comme peau de chagrin, La Proie d’une ombre distille un vent de fraicheur et d’effroi plus que bienvenu.

Le pitch du film demeure assez classique. Meurtrie par la mort de son mari Owen, Beth, restée seule dans la maison familiale au bord du lac, commence à faire d’étranges cauchemars et à ressentir près d’elle une présence troublante. Pour éclaircir ce mystère, Beth commence à fouiller dans les affaires de son mari et va découvrir des vérités troublantes.

L’intrigue duale, partagée entre les découvertes des secrets d’un mari décédé et l’élucidation de phénomènes paranormaux, entretient parfaitement le suspense jusqu’au dénouement final. L’ambiance horrifique fonctionne toute la durée du film grâce à un quasi huis clos étouffant au sein d’une maison proche pour l’héroïne d’une véritable prison. Prison de cauchemars, d’hallucinations, mais aussi une prison sentimentale dans laquelle se cloitrent les souvenirs d’un époux dont le vide ne peut être comblé.  Cet enfermement, source d’un étau mental effrayant autour de Beth, est particulièrement efficace pour créer une véritable atmosphère d’horreur, qui ne tient pas seulement, comme on peut en avoir l’habitude, à quelques sursauts savamment placés.

En utilisant le genre horrifique, La Proie d’une ombre aborde le thème de la mort et du deuil. Il interroge sur les manières d’affronter la mort, que ce soit celle d’un proche ou de la sienne. Beth, perdue après le décès d’Owen, ne possède plus aucun repère. Malgré les conseils de ses amies, elle s’attache à fouiller dans le passé et refuse de lâcher prise. Beth fait également face à l’éventualité de sa propre mort, dont elle se fait déjà une idée précise en raison d’une expérience passée.

Si La Proie d’une ombre a peu de chances de repartir avec un prix en compétition, il mérite le détour pour le public appréciant le cinéma d’épouvante. Le film constitue en effet une belle expérience à vivre au cinéma, avec une approche assez originale et une réalisation prenante.

La proie d’une ombre – Bande-annonce

« 11 septembre, une histoire orale » : comment le peuple américain a vécu les attentats

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Journaliste spécialisé dans les domaines du contre-terrorisme et du renseignement, Garrett M. Graff a travaillé pendant deux ans avec l’historienne des traditions orales Jenny Pachucki dans l’objectif de nous faire revivre, à travers la parole de quelque 500 personnes, les attentats du 11 septembre 2001.

Entre les captations audiovisuelles, les appels téléphoniques, les entretiens de première main, les messages vocaux ou les récits archivés, les témoignages abondent pour raconter le traumatisme américain le plus vif et douloureux depuis l’attaque de Pearl Harbor. Garrett M. Graff et Jenny Pachucki ont patiemment épluché plus de 5000 sources, desquelles ils ont conservé 400 documents et auxquels ils ont ajouté 80 entretiens menés par le journaliste. 11 septembre, une histoire orale repose sur cette base protéiforme et bouillonnante, un amoncellement de récits partiaux et parcellaires, mais surtout une plongée dans ce que les rétines ont imprimé et les mémoires retenu des attentats les plus meurtriers jamais perpétrés. Phase après phase, un témoin après l’autre, la descente aux enfers se fait proprement vertigineuse. Pas loin de 3000 personnes ont perdu la vie des suites directes des événements du 11 septembre, mais Garrett M. Graff rappelle à dessein que des millions d’autres ont été marquées dans leur chair. Ceux, contrôleurs aériens, conseillers politiques, policiers, pompiers ou étudiants, qui ont apporté leur témoignage sur cette journée glaçante portent en eux un bout de cette tragédie, dont ils se font les passeurs.

Le premier récit présenté au lecteur est celui de l’astronaute Frank Culbertson, qui était dans la Station spatiale internationale au moment des attentats. Il explique sa perplexité, puis la manière dont il a perçu, à son échelle et de l’espace, les événements : des nuages de fumée, des traces d’impact perceptibles sur le Pentagone, un ciel soudainement purgé d’avions… Au centre de contrôle aérien, c’est le sentiment d’urgence qui prédomine. Et lorsque le premier avion s’écrase dans l’une des tours du World Trade Center, c’est aux sens que la mémoire des témoins en appelle : la structure du bâtiment qui oscille, les plafonds et les murs qui s’écroulent, les étages grignotés par les flammes, les bruits saisissants, l’impact qui fait chavirer les gens… Les antennes passent au direct, les journalistes sont décontenancés, le visage de George W. Bush, en visite dans une école, se transforme en un instant… Tous ces épisodes sont contés par le menu et immergent le lecteur dans une terreur vécue par procuration.

De cette vision subjective et panoptique du 11 septembre, chacun retiendra des passages qui l’auront particulièrement marqué. Les messages laissés à leurs proches par les passagers du vol 93 s’avèrent à ce titre déchirants, tout comme les aveux d’impuissance et d’angoisse de ceux, restés sur terre, qui recevaient des nouvelles mortifères en provenance de l’avion détourné. Aux larmes succède aussitôt l’horreur : celle du bruit de l’air qui se fend, des vêtements éclaboussés du sang des désespérés qui se défenestrent pour échapper aux flammes, des portes automatiques qui s’ouvrent à la réception de leurs corps sur le sol… Le désarroi est aussi largement partagé : dans le bunker de la Maison-Blanche, Dick Cheney et ses conseillers ne savent à quel saint se vouer. Combien d’avions détournés survolent l’espace aérien américain ? À quel point ces décisionnaires sortiront-ils eux-mêmes affectés par ce traumatisme ? La parole des pompiers et des forces de l’ordre, l’évacuation cauchemardesque du World Trade Center, l’attaque du Pentagone, les milliers de corps sous les décombres nourrissent également le témoignage de ceux, souvent désemparés, qui ont assisté à ces scènes d’horreur. 11 septembre, une histoire orale est d’une authenticité abrupte et glaciale, porteuse d’émotions portées à incandescence. Il est difficile de ne pas être soi-même touché par les récits rapportés par Garrett M. Graff.

11 septembre, une histoire orale, Garrett M. Graff
Les Arènes, septembre 2021, 529 pages

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« 1939-1945 » en France, en Allemagne et en Belgique

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Ariane et Nino, les héros de la collection « Le Fil de l’Histoire » des éditions Dupuis, se penchent cette fois sur une période trouble : les années 1939-1945. Trois albums paraissent simultanément et chacun d’entre eux s’ancre dans un pays européen différent : l’Allemagne, la France, mais aussi la Belgique.

Le docteur en histoire Fabrice Erre et le dessinateur Sylvain Savoia poursuivent leur association de longue date pour la collection « Le Fil de l’Histoire ». Ils déclinent dans trois albums, chacun portant sur un pays européen spécifique, les années 1939-1945, celles de la Seconde guerre mondiale. À chaque fois, le prétexte à la discussion entre Ariane et Nino est le même : une partie de laser game. Ce n’est pas le seul invariant du triptyque, puisque les crimes perpétrés par les nazis envers les Juifs, la manière dont le Troisième Reich a exploité les ressources des pays occupés ou encore les actes de résistance figurent en bonne place dans chacune des bandes dessinées.

Résumer en une trentaine de pages la Seconde guerre mondiale en France, en Allemagne et en Belgique implique nécessairement de laisser certaines questions en angle mort. On le pardonnera d’autant plus aisément à Fabrice Erre et Sylvain Savoia en considérant la clarté de leur propos et leur faculté à se placer à hauteur d’enfant pour narrer certains des événements les plus marquants de l’histoire récente. Au début de leur épopée militaire, la France, la Belgique et l’Allemagne apparaissent respectivement comme une grande puissance industrielle méfiante, un pays neutre meurtri par la Première guerre mondiale et une République revancharde aux velléités expansionnistes.

Fabrice Erre et Sylvain Savoia rappellent à leurs jeunes lecteurs comment tout a commencé : une fois porté au pouvoir, le chancelier Adolf Hitler cherche à rassembler dans son Reich les populations germaniques, considérées comme supérieures. Les nazis annexent d’abord l’Autriche, puis une partie de la Tchécoslovaquie, avant d’envahir la Pologne, ce qui entraîne l’entrée en guerre des Britanniques et des Français. En France comme en Belgique, le contournement de la ligne Maginot surprend l’état-major militaire. En quelques semaines, les deux pays sont occupés par les Allemands. Le maréchal Pétain, collaborateur, va gouverner de manière autoritaire une France divisée, pendant que Charles De Gaulle appelle à la résistance depuis Londres. En Belgique, le roi Léopold III capitule, les Belges fuient leur pays, mais le gouvernement Hubert Pierlot, également en exil à Londres, exhorte ses concitoyens à se dresser face à l’ennemi.

Partout, y compris en Allemagne, la résistance et la collaboration s’organisent : l’ancien préfet Jean Moulin unifie les résistants dans un Conseil national ; l’organisation de la Rose blanche ou l’officier Stauffenberg cherchent à saper de l’intérieur le régime hitlérien ; des mouvements prolifèrent en Belgique, tant en faveur qu’à l’encontre des Allemands. Les trois albums reviennent par ailleurs sur certains épisodes-clés de la Seconde guerre mondiale : l’opération Torch, qui fait enfin reculer les forces de l’Axe en Afrique ; les débarquements de Normandie et de Provence ; les traitements de faveur réservés aux Flamands ; la bataille des Ardennes ou de Stalingrad ; le fameux « mur de l’Atlantique » protégeant les positions allemandes ; les Einsatzgruppen, la Solution finale ou l’opération Barbarossa.

Ce qui ressort de ces trois albums, au-delà des ambitions hégémoniques hitlériennes, c’est la profonde division des populations belges et françaises, mais aussi le caractère implacable de l’Occupation, ainsi que les privations qui en ont découlé. Les Allemands vivaient quant à eux dans un régime de terreur et de propagande. Leur pays, au même titre que Caen ou Tournai, a été défiguré par les bombes ennemies. Pour les Allemands aussi, le prix à payer à la suite des expéditions militaires nazies a été particulièrement lourd : 7 millions de morts, une dénazification difficile, un pays scindé en deux, un mur en plein centre de Berlin…

Le triptyque 1939-1945 constitue une mise en perspective réussie de la Seconde guerre mondiale. Accessible et dense, il condense en trois courtes lectures six années éprouvantes placées sous le sceau militaire. Comme à l’accoutumée, les albums se clôturent par des fiches thématiques, portant notamment sur les personnages-clés qui ont jalonné cette histoire, l’empire colonial français, la résistance, la question royale belge, la bataille des Ardennes, l’idéologie nazie ou encore la Shoah.

1939-1945 (en France, en Allemagne, en Belgique), Fabrice Erre et Sylvain Savoia
Dupuis, septembre 2021, 48 pages

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4

« Absolument normal » de retour chez Dupuis

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Après un premier tome prometteur mettant l’accent sur l’intolérance, Toussaint, Martusciello et Pizzetti remettent le couvert à l’occasion d’une suite intitulée « Tous seuls ».

Cosmo, le héros de la série Absolument normal, s’est échappé d’un centre Nouvel Horizon, où les enfants normaux sont expédiés afin de révéler leur pouvoir surnaturel putatif. Car dans l’univers portraituré par Toussaint, Martusciello et Pizzetti, la normalité est perçue comme une tare inadmissible. L’adolescent se trouve désormais pourchassé par le gouvernement, qui n’hésite pas à recourir à la propagande pour défendre ses vues et ce, dans l’indifférence générale. Mérida, arbitrairement renvoyée de l’école, assène ainsi à ses parents : « Vous devriez être révoltés ! Vous battre contre le système ! » Ce qui motive ses griefs ? « Ils changent les lois comme bon leur semble, ils nous privent de liberté, ils blessent et torturent des enfants… »

Toujours aussi inventifs quant aux personnages qu’ils mettent en scène, Toussaint, Martusciello et Pizzetti nous gratifient d’un chronopheur pouvant arrêter le temps, d’insectes anthropomorphiques ou d’ogres à l’appétit insatiable. Si le premier tome d’Absolument normal reposait en grande partie sur la manière dont la normalité y est perçue comme une déviance, celui-ci caractérise plus avant un pouvoir oppressif et manipulateur. Les médias y sont aux ordres d’un gouvernement qui, à l’instar de l’Administration Trump, n’hésite pas à recourir aux mensonges et à l’enfermement des enfants (l’exemple des familles de migrants séparées est certainement encore dans tous les esprits). Dans « Tous seuls », on mathématise la persuasion, on organise la résistance depuis les réseaux sociaux, on escamote ou oriente l’information…

« Aucun enfant ne devrait être enfermé. Ce sont les adultes les responsables. » Dans Absolument normal, chaque enfant doit répondre d’un système de caste qui ne dit pas son nom, mis en place par les adultes. Si Cosmo apparaît si déconsidéré, ce n’est pas en vertu qu’une humanité lacunaire, ni d’une erreur quelconque, c’est seulement parce que la société est régie par des individus ayant érigé les pouvoirs surnaturels en normes et la normalité en handicap. En adoptant le point de vue d’un enfant marginalisé et désormais traqué, le scénariste Kid Toussaint construit patiemment son ode à la tolérance, qu’il double d’un discours anti-dictatorial accessible à tous – et surtout au jeune public, qui peut aisément s’identifier au héros.

La narration de « Tous seuls » opère en deux temps. Le lecteur suit en parallèle la fuite de Cosmo et la résistance qui prend forme parmi ses camarades adolescents. D’un côté, le volet politique et les forces qui cherchent à s’y opposer ; de l’autre, l’immersion concrète dans l’oppression vécue par un enfant ostracisé. L’album laisse aussi entrevoir une future étape de son récit en évoquant Tulugary, une cité secrète pour les gens sans pouvoir. Cosmo trouvera-t-il dès lors la quiétude en se retranchant parmi ses semblables ?

Absolument normal – T.02 : Tous seuls, Toussaint, Martusciello et Pizzetti
Dupuis, août 2021, 48 pages

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3

« Lewis & Clark » : une expédition scientifique vers l’Ouest américain

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Lewis & Clark, à la découverte de l’Ouest se déroule au début du XIXe siècle. Le président américain Thomas Jefferson mandate alors le capitaine Meriwether Lewis et l’expert en navigation fluviale et en géographie William Clark afin qu’ils déterminent un accès facile entre le Missouri et le Columbia. Accessoirement, et il s’agira du plus grand intérêt de l’expédition, les deux hommes doivent également cartographier les lieux traversés et recenser toutes les ressources géologiques, minérales, animales et végétales aperçues.

Comme le mentionne en fin d’album le dossier historique de Stéphane Dugast, secrétaire général de la Société des Explorateurs français, l’expédition de Meriwether Lewis et William Clark eut en son temps une importance scientifique considérable : en sus d’un apport géographique indéniable, elle a abouti au recensement de plus de 170 nouvelles variétés de plantes, ainsi que 122 espèces ou sous-espèces animales. Cependant, leur long périple, du Mississippi au Pacifique, entre 1803 et 1806, demeure largement mésestimé. Et pour cause : Lewis et Clark aboutissent à des conclusions alors inacceptables : les Rocheuses formeraient un obstacle infranchissable et l’unification agraire escomptée par le président Jefferson sur le continent américain aurait tout du vœu pieux.

Lewis & Clark, à la découverte de l’Ouest contient plusieurs promesses tacites : la caractérisation de deux explorateurs méconnus, la représentation des paysages américains ou encore le récit d’aventures. Sans faire montre d’une inventivité folle, Philippe Thirault et Sandro parviennent parfaitement à remplir leur cahier des charges. Du Missouri et ses sawyers capables d’éventrer un navire aux plaines peuplées de tribus potentiellement hostiles, en passant par le froid, les engelures et les grizzlys, la bande dessinée contient des vignettes très réussies de l’Ouest sauvage américain et un lot de rebondissements qui en relancent sans cesse l’intérêt. L’expédition scientifique menée par Meriwether Lewis et William Clark se déroule dans des conditions parfois extrêmes – et toujours, de par son caractère inédit, imprévisibles. En tout, c’est une grosse trentaine d’hommes qui partent à la recherche d’un mode de communication praticable, à des fins commerciales.

Que seraient une expédition dans l’Ouest américain sans les rencontres qu’elle implique avec les tribus amérindiennes ? Ottos, Missouris, Pawnees, Sioux : les nations indiennes entretiennent des rapports complexes et leur éveil aux Blancs apporte son lot d’espoirs comme de perdition : à la paix ou au commerce se greffe en effet un intérêt parfois excessif pour l’alcool, les armes ou le tabac. Si Lewis & Clark, à la découverte de l’Ouest reste à la surface des relations naissantes entre les Blancs et les autochtones, il témoigne amplement des effets et contrecoups qu’elles occasionnent. Un pan d’histoire bien plus douloureux y demeure toutefois sous forme d’angle mort : il s’agit bien entendu des massacres perpétrés par les colons…

À la fin de leur expédition, Meriwether Lewis et William Clark connaissent deux trajectoires tout à fait opposées. Le premier, ruiné et alcoolique, s’est vraisemblablement suicidé. Le second est devenu gouverneur du Missouri. En narrant leurs péripéties de la rivière Platte aux chutes du Missouri – et même jusqu’aux rives du Pacifique –, Philippe Thirault et Sandro donnent de solides indications sur ce qui a pu motiver ces destinées dissonantes. Une courte séquence donne en effet à voir les regrets du capitaine Lewis au crépuscule de leur périple. Passablement ivre, il craint de devoir annoncer à Thomas Jefferson ne pas avoir trouvé la voie d’accès qu’ils recherchaient. A contrario, William Clark se félicite de ce qu’ils ont tous deux accompli.

Lewis & Clark, à la découverte de l’Ouest, Philippe Thirault et Sandro
Glénat, août 2021, 64 pages

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3.5

Festival de Deauville 2021 : Pleasure, Pig, JFK L’enquête

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Au Festival de Deauville, la compétition continue avec Pleasure de Ninja Thyberg et Pig de Michael Sarnoski. Deux films détonants qui nous immergent dans des univers singuliers : l’industrie pornographique américaine et la forêt d’un ermite chasseur de truffes. Le festival nous a également donné l’occasion de découvrir JFK L’enquête, le documentaire d’Oliver Stone levant le voile sur les dossiers déclassés de l’assassinat de Kennedy.  

Pleasure (compétition) : la masculine domination féminine

Pleasure restera sûrement l’un des films les plus controversés de cette 47ème édition du Festival de Deauville, tant pour sa thématique que pour sa réception auprès du public. Interdit au moins de dix-huit ans, Pleasure nous plonge dans les rouages de la pornographie américaine, entre rêve, ambition et désillusions.

Il suit le parcours d’une jeune suédoise de 20 ans, appelée de son nom de scène Bella Cherry, qui débarque à Los Angeles afin de devenir une grande actrice de la pornographie. D’abord timide, elle décide que rien ne doit l’arrêter dans son ambition d’être sacrée égérie de la pornographie américaine. En appliquant la maxime de Machiavel, la fin justifie les moyens, Bella Cherry se perd en chemin tout en cherchant de plus en plus à s’affirmer.

Au-delà du thème de la pornographie, Pleasure traite surtout sur la place des femmes et du regard que les hommes portent sur celles-ci. Cette domination masculine conduit les jeunes femmes elles-mêmes à se contempler, à se photographier comme des objets sexuels destinés au genre masculin. En témoignent de nombreuses scènes de jeux entre filles pour apparaître la plus sexy ou adopter les positions les plus osées possibles. Une réalité qui reflète largement la société actuelle, y compris en dehors du domaine pornographique.

Ainsi, si les femmes apprennent à imposer leur volonté, c’est à travers les yeux et les méthodes masculines. Exemple flagrant, c’est dans une vidéo de jeu sexuel entre dominant-dominé avec une de ses rivales que Bella Cherry parvient à mater les manigances de son adversaire en la pénétrant avec un harnais.

Que l’on adhère ou non à son traitement, Pleasure interpelle par la détermination sans faille de son héroïne, par la mise en exergue des risques de l’industrie pornographique et par les questions qu’il pose vis-à-vis du regard des femmes pour leur propre sexe.

Pleasure – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=cshSy56vZm0

Pig (compétition) : retour à la civilisation

Premier film du réalisateur Michael Sarnoski, Pig marque le grand retour de Nicolas Cage dans le cinéma d’auteur américain. Le synopsis du film, singulier, laisse beaucoup d’imagination et de surprise pour le développement de cette intrigue étonnante.

Rob vit en ermite dans une forêt reculée de l’Oregon, avec pour seule compagnie une truie truffière qui lui assure une source stable de revenus et de trocs. L’enlèvement brutal de sa truie le pousse à quitter sa cabane pour retrouver la civilisation de Portland, dans laquelle il lui reste d’anciens comptes à régler. En quittant son foyer et la sécurité de la nature, Bill se retrouve plongé dans une ville bruyante et hostile. Il reçoit l’aide de son acheteur de truffes, Amir, un jeune homme qui cherche à trouver sa place dans une famille menée d’un bras de fer par son père autoritaire.

Nicolas Cage incarne brillamment cet ermite mystérieux mais attachant, dont le passé se révèle au fil de la recherche de la truie volée. Il porte sur ses épaules l’essentiel du film qui laisse cependant un petit goût d’inachevé. Comme si le réalisateur n’avait pas totalement réussi à dénouer cette histoire très personnelle.

Pig s’inspire en effet du vécu de Michael Sarnoski lorsqu’il aborde le sujet de la cuisine. Comme le réalisateur l’a expliqué après la projection de son film, les repas sont devenus pour lui, grâce à sa grand-mère, un moyen de lier et de relier les gens. Dans cette ville de Portland, la cuisine occupe d’ailleurs une place importante, comme en témoigne une scène dans un restaurant très huppé proposant des coquilles Saint-Jacques congelées revisitées. La construction même du film reflète cette thématique, chaque titre de partie ayant pour nom un met ou un plat.

Avec Pig, Michael Sarnoski propose un premier film intéressant, unique, pas exempt de défauts mais qui mérite largement le coup d’œil pour son atmosphère, ses images et sa mise en scène. Un réalisateur à suivre.

Pig – Bande-annonce

JFK L’enquête (documentaire) : autopsie d’un complot

Avec JFK L’enquête, Oliver Stone revient sur l’assassinat du 35ème Président des États-Unis, 30 ans après la sortie de son film JFK. En 1991, la sortie de JFK a fait couler beaucoup d’encre et bousculé l’histoire des États-Unis. En adaptant le livre de Garrison, Oliver Stone a retracé l’enquête sur l’assassinat du Président Kennedy ainsi que le procès intenté par Garrison. Ce film éminemment politique, malgré son caractère fictif, a ouvert la boîte de pandore sur les secrets d’un assassinat qui a marqué le monde entier.  

Dans JFK L’enquête, en 2021, l’heure n’est plus aux rumeurs complotistes et à la fiction. Sous la forme d’un documentaire très renseigné, Oliver Stone remonte au créneau, preuves à l’appui, en utilisant les dossiers désormais déclassifiés sur l’assassinat. Construit à l’image de son titre comme une véritable enquête d’investigation, le film reste palpitant pendant ses deux heures, sans le moindre temps mort.

Pour commenter et raconter ce riche travail de reconstitution minutieux, deux narrateurs, Whoopi Goldberg et Donald Sutherland donnent un ton journalistique et solennel au documentaire. Des indices scientifiques et des témoins clés, jusqu’alors cachés, refont surface pour proposer au public une démonstration sans faille de la réalité du tragique évènement du 23 novembre 1963.

Oliver Stone construit ses recherches en deux parties. La première moitié de JFK L’enquête s’attache aux falsifications et manipulations de la commission Warren, chargée par le Président Johnson de remettre un premier rapport d’analyses sur l’assassinat. Composée par des membres proches du gouvernement, en particulier Allen Dulles, le Président de la CIA, cette commission conclut, avec force pressions et trafic de preuves, à la culpabilité pleine et entière de Lee Oswald.

Après avoir détaillé le comment des évènements, Oliver Stone s’intéresse dans la seconde moitié de son film au pourquoi. JFK L’enquête développe alors la politique progressiste du Président Kennedy, sa volonté d’apaisement avec Cuba et son engagement pour le retrait des troupes au Vietnam. Des choix qui lui ont valu l’hostilité de la CIA et d’une frange de la droite des États-Unis. La théorie du complot a bien cédé la place à un complot accompli.

Aux détours de son enquête, JFK L’enquête rend un honneur et une gloire sans faille au Président Kennedy. Les premières et les dernières images du film, focalisées sur les discours pacifistes et les droits civiques, font de Kennedy le président idéal d’une Amérique dont le rêve américain paraît disparaître vers un horizon lointain.

« Voyage autour de ma chambre » : les vertus de l’ennui

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Adaptation libre du roman de Xavier de Maistre écrit en 1794 (dont on découvre quelques extraits sur la deuxième de couverture), Voyage autour de ma chambre raconte l’abandon forcé des nouvelles technologies et la poésie qui en découle…

Que feriez-vous si vous étiez soudainement privé, durant dix jours, de tout accès à votre smartphone et votre ordinateur ? Cette question, Franck va y répondre en racontant au lecteur comment il a vécu cette période d’abstinence, coincé chez lui à attendre l’appel du service d’après-vente d’Apple. Et pour bien comprendre ce que signifie être déconnecté dans une société 2.0, la scénariste Aurélie Herrou et le dessinateur Sagar n’hésitent pas à portraiturer un monde où les individus communiquent avant tout en ligne, et souvent au mépris des gens qui les entourent. Un monde où on scrolle davantage qu’on lit, où on préfère visionner des séries sur un écran minuscule plutôt qu’aller voir un Scorsese au cinéma, où on consacre aux réseaux sociaux chaque année l’équivalent en temps de quelque 85 000 pages de lecture… Et ce n’est pas tout : « Aujourd’hui, on n’écrit plus, on tchate, ou on tweete à la rigueur. Résumé des mots, résumée de la pensée… »

Voyage autour de ma chambre a quelque chose de profondément déprimant. À mesure que Franck prend conscience de la bulle technologique dans laquelle la plupart des gens s’enferrent, à travers ses propres yeux, c’est l’incommunicabilité et la destruction des lieux sociaux qui s’imposent à notre regard. Aussi, se remémorant une relation passée, il se demande : « Devient-on le profil que l’on crée ? » Car il se persuadait à tort, « à grand renfort de post et de story », qu’il « vivait une relation amoureuse épanouie », sous prétexte que ses photos semblaient en attester. En ce sens, et l’album l’illustre clairement, les réseaux sociaux demeurent un monde d’apparence, où l’on prend un cliché de sa nourriture au lieu de la savourer, où l’on capte avec obstination l’instant T au lieu d’en profiter pleinement. De cette situation insatisfaisante, Voyage autour de ma chambre évolue vers une désintoxication des plus poétiques. La déconnection entraîne d’abord l’ennui, qui attise ensuite l’imagination, et voilà que l’on redécouvre qu’une fenêtre n’est rien d’autre qu’un écran en prise avec le monde réel, ou qu’un livre invite à se projeter dans des univers fictifs riches et stimulants.

Au lieu de répondre avec un réflexe pavlovien à des notifications intempestives, Franck redécouvre sa maison, son lit, son canapé… Il se perd dans une peinture, scrute la position du soleil, dessine dans de la buée, parcourt les noms du bottin téléphonique… Naturellement, ce confinement forcé entre en résonance avec la situation que des millions de personnes ont vécue durant cette pandémie de covid-19. Mais Aurélie Herrou et Sagar en tirent des conclusions d’un autre ordre : le charme désuet de nos ressources personnelles, notre faculté à enfanter des mondes intérieurs, notre prétention à l’oisiveté s’invitent dans chaque interstice du récit, entre une vignette édifiante quant à l’enfermement technologique et une citation détournée de Woody Allen. Au final, l’expérience de Franck lui aura été salutaire : il a enfin ouvert les yeux sur le monde qui l’entoure. Si les traits sont volontairement épaissis, la volonté d’Aurélie Herrou et de Sagar est évidemment de produire un effet similaire auprès de leurs lecteurs. Leur album les y incitera en tout cas.

Voyage autour de ma chambre, Aurélie Herrou et Sagar
Glénat, août 2021, 72 pages

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3.5

« Bobby Fischer » : d’un génie précoce à la paranoïa

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Le scénariste brésilien Wagner Willian et le dessinateur allemand Julian Voloj s’associent pour une biographie dessinée consacrée au champion d’échecs américain Bobby Fischer.

Rien ne prédestinait Bobby Fischer aux échecs. Il se passionne en effet pour ce jeu de plateau au moment où la plupart de ses figures de proue américaines l’envisagent avant tout comme un violon d’Ingres. Mais le jeune Fischer n’est ni avocat ni médecin : il a tout juste douze ans, suit une scolarité en dents de scie et est élevé par une mère célibataire qui enchaîne les petits boulots pour les nourrir, lui et sa sœur. D’ailleurs, sans la générosité de Carmine Nigro, puis de Jack Collins, il n’aurait jamais pu s’inscrire dans un club d’échecs, il aurait peiné à mettre la main sur des ouvrages spécialisés et probablement stagné dans sa progression.

Le scénariste brésilien Wagner Willian et le dessinateur allemand Julian Voloj reviennent longuement sur les premiers pas de Bobby Fischer dans les échecs : d’une précocité à peine croyable, il se fait un nom dans les compétitions américaines et améliore son classement en un temps record. Il a tôt l’ambition de concourir pour le titre national, avant de défier les Russes, considérés comme des stars dans leur pays – un statut que les champions américains ne peuvent qu’envier, eux qui demeurent largement mésestimés. Mais Bobby Fischer ne se contente pas du portrait hagiographique d’un génie en avance sur ses pairs : dans un rythme soutenu (les dialogues ne sont jamais pesants), il traduit également la décadence qui a suivi la grandeur du joueur américain.

Car après avoir remporté des succès mémorables – notamment contre le Russe Boris Spassky –, l’inflexible Bobby Fischer (dont les caprices demeurent légendaires) va épouser la cause du prédicateur radiophonique Herbert W. Armstrong, puis des antisémites, avant de maudire les États-Unis au point de se réjouir des attentats du 11 septembre… Sa personnalité complexe, son obstination, ses blessures d’orgueil, sa passion ineffable pour les échecs s’avèrent parfaitement restituées dans Bobby Fischer. Julian Voloj en joue d’ailleurs, notamment lorsqu’il emploie ses planches comme un échiquier ou qu’il fait littéralement vivre les échecs dans l’esprit de Bobby Fischer, par le biais de situations de la vie quotidienne.

Bobby Fischer s’est fait un nom à une époque où la guerre froide battait son plein. L’album témoigne amplement de son relatif désintérêt pour les questions géopolitiques. Sa mère correspondait par exemple avec les Soviétiques, considérés comme des modèles dans la discipline qui passionnait son jeune fils, à une époque où cela suffisait à éveiller les soupçons du FBI. Ce qui transparaît en outre dans la bande dessinée, c’est la manière dont son existence tout entière a été placée sur l’autel des échecs. Ainsi, lorsque sa mère s’envole pour la Grande-Bretagne et le laisse seul aux États-Unis, il en profite pour consacrer quatorze heures par jour au jeu de plateau. Un peu plus jeune, il passait déjà ses pauses de midi à se perfectionner avec Jack Collins… Au final, tant graphiquement que dans la caractérisation de son héros, Bobby Fischer emporte sans mal l’adhésion du lecteur. L’exploration d’un milieu méconnu, d’une personnalité atypique et d’enjeux considérables guide le récit d’un bout à l’autre, et donne à la BD une certaine ampleur.

Bobby Fischer, Wagner Willian et Julian Voloj
Les Arènes, septembre 2021, 176 pages

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4

« Alfred Hitchcock » se dévoile à nouveau chez Glénat

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Après « L’Homme de Londres », Noël Simsolo et Dominique Hé continuent leur exploration biographique d’Alfred Hitchcock. « Le Maître de l’angoisse » raconte l’odyssée américaine du cinéaste britannique, tout en revenant sur les particularités de chacun de ses tournages.

En 1968, lors de la cérémonie des Oscars, Alfred Hitchcock est appelé sur scène pour recevoir le prix Irving Thalberg. Il s’avance lentement vers le micro et se contente de prononcer trois mots : « Merci. Au Revoir. » Pour comprendre cette scène quelque peu surréaliste, intercalée dans les dernières pages du « Maître de l’angoisse », il faut remonter dans le temps et parcourir la longue liste des vexations subies par le cinéaste britannique aux Oscars. Noël Simsolo et Dominique Hé l’ont bien compris, et ils exposent par le menu, en parallèle à ces cérémonies où il est au mieux nommé, ce qui a constitué l’étoffe du cinéma hitchcockien : le meurtre, les ambiguïtés sexuelles, les mères effroyables ou encore la dualité. De là à penser que le metteur en scène de Psychose était trop franc du collier pour l’Académie…

« Le Maître de l’angoisse » accorde une grande importance aux obsessions d’Alfred Hitchcock, et à commencer par les blondes sculpturales. Rappelons que la comédienne Tippi Hedren a accusé Alfred Hitchcock en 2016, dans ses mémoires, de l’avoir agressée sexuellement. La bande dessinée de Noël Simsolo et Dominique Hé revient sur leur relation dysfonctionnelle et laisse entendre que le réalisateur britannique cherchait à régenter la vie de la jeune comédienne. En parallèle, sa relation avec Alma, épouse et collaboratrice, nous est rappelée de bout en bout. Quand elle se porte mal, comme c’est le cas lors du tournage de Frenzy, Alfred Hitchcock n’hésite pas à prendre congé pour demeurer à son chevet. D’autres mariages, professionnels ceux-là, s’inscrivent au cœur du récit : les Cahiers du cinéma, Cary Grant, James Stewart, Lew Wasserman, Bernard Herrmann, Saul Bass, Grace Kelly ou, plus problématique, David O. Selznick (leur collaboration aboutira à des longs métrages dont Alfred Hitchcock refuse ensuite la paternité).

Cet album est aussi l’occasion de démystifier les principaux chefs-d’œuvre d’Alfred Hitchcock. Si l’impression de sauter d’un film à l’autre peut parfois s’avérer désagréable, il n’en demeure pas moins que Noël Simsolo et Dominique Hé rendent passionnante l’évocation d’une filmographie américaine aussi abondante que mémorable. Les décors coulissants et l’homosexualité suggérée de La Corde, la conception de l’espace de Fenêtre sur cour, le train phallique de La Mort aux trousses, les rôles de composition de L’Inconnu du Nord-Express, la séquence de la douche de Psychose et bien d’autres événements, faits ou anecdotes figurent en bonne place dans « Le Maître de l’angoisse ». Chose suffisamment rare pour être soulignée, la BD parvient à tenir en haleine tant le cinéphile curieux de se replonger dans la carrière et le cinéma d’Alfred Hitchcock que le lecteur lambda, peu ou non initié, et ce, par l’entremise d’un personnage obsessionnel fascinant de génie et de fêlures.

Gratifié de dessins troublants de mimétisme, en noir et blanc, ce second et dernier tome d’Alfred Hitchcock figure sans conteste parmi les meilleurs albums de la collection « 9 1/2 » des éditions Glénat. Les auteurs ont réussi à restituer les ambitions formelles du maître du suspense, à narrer les arcanes hollywoodiens, à sonder la psychologie tourmentée d’un artiste incontournable. Et s’il est évident que l’admirateur d’Alfred Hitchcock s’y sentira davantage à l’aise que le quidam, « Le Maître de l’angoisse », de par sa caractérisation de l’homme et du milieu du cinéma, saura trouver un public au-delà des frontières cinéphiliques.

Alfred Hitchcock – tome 2 : Le Maître de l’angoisse, Noël Simsolo et Dominique Hé
Glénat, août 2021, 160 pages

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4.5