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« Grand Atlas 2022 » : un œil sur le monde

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Docteur en géopolitique, Frank Tétart dirige aux éditions Autrement un Grand Atlas 2022 revenant sur les plus notables enjeux d’aujourd’hui et de demain. Au programme : la pandémie de covid-19, les libertés individuelles, la transition écologique ou encore la Chine.

Parvenir à un aperçu succinct mais satisfaisant du monde en quelque 140 pages n’est jamais chose aisée et ce, malgré l’usage de cartes et de graphiques. Le Grand Atlas 2022 y parvient cependant avec succès. Sans surprise, la pandémie de covid-19 y occupe une place prépondérante. La situation critique des hôpitaux français au moment du déclenchement de la première vague y est notamment rappelée. La fermeture progressive des lits d’hospitalisation, ainsi que la gestion quasi entrepreneuriale des établissements de santé, avaient en effet eu pour corollaire de fragiliser l’offre de soins. En France comme dans le monde, les inégalités en matière de soins de santé demeurent importantes et multifactorielles : ainsi, en Seine-Saint-Denis, où les facteurs de comorbidité et l’accès aux soins posent question, l’épidémie a été d’autant plus grave, tandis que dans certaines régions du monde, on demeure très loin du seuil minimal recommandé par l’OMS de 23 médecins ou infirmières pour 10 000 habitants.

Crises, défis de la mondialisation, retour sur l’histoire, enjeux de demain : ce Grand Atlas 2022 multiplie les axes de réflexion. On y évoque successivement la normalisation des relations diplomatiques entre Israël et le monde arabe malgré l’expansion continue des colonies, la situation sociale et politique en Iran, la révolution des pantoufles en Biélorussie, les conflits du Haut-Karabagh ou du Yémen, la prolifération des groupes djihadistes au Sahel, l’ubérisation, la sécurisation des approvisionnements chinois ou encore la cybercriminalité. Des articles issus du magazine Courrier international, portant par exemple sur le revenu universal en Allemagne ou la pénurie de puces électroniques, viennent compléter un ensemble déjà particulièrement dense. Et quelques données capitales sont rappelées par les auteurs çà et là : depuis 2015, la Chine se place au premier rang en termes de PIB en parité de pouvoir d’achat ; malgré la disparition (relative) des famines, plus de 800 millions de personnes dans le monde continuent d’être sous-alimentées ou carencées ; l’indice de développement humain permet d’objectiver des disparités énormes dans le monde, notamment entre l’Afrique subsaharienne, certains pays asiatiques et l’Occident.

Les questions de société ont également voix au chapitre. Ainsi, une analyse de la pyramide des âges en 1970, 2015 et 2060 (selon les projections) s’avère édifiante quant au vieillissement de la population. La malbouffe se traduit quant à elle par une explosion des calories consommées par jour aux États-Unis, en Chine ou en Corée entre 1961 et 2011. Une autre fiche explique par ailleurs comment la « smart city » se mue peu à peu en « safe city ». L’exemple de la prolifération des caméras de surveillance en Grande-Bretagne suffit probablement à en attester. La collecte des données, mais aussi le darknet, s’ajoutent à ces sujets pour dépeindre un état du monde qui, s’il n’est pas nouveau à proprement parler, apparaît en revanche en mutation constante. Là est sans doute le principal intérêt de ce Grand Atlas 2022 : sa lecture aide à mettre les faits et statistiques en perspective, à lier les uns et les autres, l’ensemble donnant à voir les voies dans lesquelles l’humanité s’engouffre, sans toujours y songer…

Grand Atlas 2022, sous la direction de Frank Tétart
Autrement, août 2021, 144 pages

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La constellation du chien, du pilote et du tireur

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Un roman post-apocalyptique (ou catastrophe) de plus ? Ce serait réduire La Constellation du chien à un genre, alors qu’il en intègre plusieurs avec bonheur. Autant dire que Peter Heller se révèle inventif aussi bien comme écrivain désireux de retranscrire le désarroi de ses personnages (des survivants, forcément) que comme scénariste de leurs aventures, ainsi qu’en remarquable psychologue des relations qu’ils entretiennent avec les autres.

Quelque part dans un coin perdu du Colorado, un duo improbable constitué de Bangley et du narrateur (Big Hig) s’est organisé suite à la Fin de Toutes Choses. On ne saura jamais exactement ce qui s’est passé, mais l’essentiel tient en une pandémie de maladie du sang ayant fait suite à une sorte de grippe dévastatrice. Bref, l’essentiel de l’humanité se trouvant décimée, les rares survivants tentent de s’organiser. Autant dire que les rencontres occasionnelles tournent le plus souvent à l’affrontement, voire à la boucherie ou l’extermination. L’essentiel du roman rappelle donc que l’homme est un loup pour l’homme, surtout dans des conditions extrêmes où règne la loi du plus fort. C’est déjà un petit miracle que Bangley et Hig aient pu se rapprocher en évitant l’affrontement meurtrier. Il faut dire que chacun y trouve son compte, un peu comme dans un mariage. Hig aurait pu se contenter de la compagnie de son chien Jasper et de l’avion (la Bête) qu’il continue de piloter, puisque sa réserve de carburant se révèle quasiment inépuisable. Mais Bangley s’avère remarquable défenseur d’un territoire toujours convoité par d’autres. Ils constituent donc un duo qui fonctionne, même si régulièrement Hig se dit que Bangley aurait pu et finira peut-être par l’abattre, parce que sa présence deviendrait un poids ou parce qu’il aurait commis une ou plusieurs erreurs impardonnables à ses yeux. Il faut dire qu’en tant qu’ancien militaire et excellent tireur (surtout de loin), Bangley considère leur situation uniquement sous l’œil de celui qui défend sa position. Il n’éprouve pas de besoin supplémentaire, contrairement au narrateur. Avec sa capacité à se déplacer relativement loin en avion (ce qui lui permet de surveiller le territoire comme Bangley ne le pourrait pas), Hig est à l’affût de ce qui se passe au-delà de ce territoire. C’est l’élément le plus humain du duo, celui qui ne peut pas se contenter de défendre ses possessions. Il veut aller vers les autres, quitte à prendre le risque de se faire massacrer. Il cherche à se projeter vers l’avenir, et pourquoi pas la possibilité d’une sorte de reconstruction.

Une étonnante originalité de forme

Peter Heller se montre original dans sa façon de faire, en entrant dans la peau de son narrateur. Beaucoup de phrases ne comportent pas de verbe ou se terminent avant la fin, pour se poursuivre avec une nouvelle phrase. Bref, il bouscule complètement la syntaxe pour faire sentir l’état d’esprit de son personnage. De même, on passe très souvent d’un (court) paragraphe à l’autre en sautant une ligne, ce qui permet de faire sentir les silences et respirations. L’ensemble est donc quelque peu haché et il faut parfois un petit effort d’attention pour bien comprendre ce qui se passe. Mais c’est minime par rapport à la fascination exercée par ce texte où les péripéties s’enchaînent avec une impressionnante régularité.

La nature menacée

Tout en faisant sentir la psychologie de ses personnages, l’auteur fait évoluer son intrigue de façon tout à fait logique. De plus, il les fait évoluer dans un monde qu’on imagine très bien, alternant les moments de tension et ceux plus calmes, en pleine nature par exemple. Une nature qui a malheureusement subi bien des avanies. Peter Heller en profite donc pour nous faire comprendre que le lecteur (la lectrice) peut considérer certaines informations comme des signes annonciateurs d’une catastrophe qui pourrait effectivement se produire (une pandémie, eh oui cela nous pendait au nez depuis déjà un certain temps…)

Vitalité d’un genre

Peter Heller trouve dans ce genre post-apocalyptique une inspiration qui complète celles de Robert Merle (Malevil – 1972), Cormac McCarthy (La Route – 2006), ainsi que Jean Hegland (Dans la forêt – 2017), pour en citer trois parmi les plus marquants. À l’inventivité littéraire de McCarthy et la psychologie des deux autres, il apporte un mélange de tension, de sensibilité (les histoires d’amour) et d’humour irrésistible dans certaines situations pour proposer sa vision des choses à un genre qui pourrait se révéler inépuisable. En effet, la perspective d’une fin de notre civilisation se fait de plus en plus probable. Et quoi de plus excitant que d’imaginer une possibilité de tout reprendre à zéro (ou à peu près) ? Sans compter que c’est un moyen de mettre l’espèce humaine dans des conditions extrêmes forcément fascinantes.

La Constellation du chien, Peter Heller
Actes sud, avril 2013

 
 
 
 
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Festival de Deauville 2021 : Blue Bayou, Stillwater, Flag Day

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Ce samedi 4 septembre, le Festival de Deauville a ouvert la compétition avec le film Blue Bayou réalisé par Justin Chon. Il nous a également offert en avant-première Stillwater, déjà distribué à la Croisette, ainsi que Flag Day, le nouveau film de Sean Penn. Hasard de la programmation ou parti pris organisationnel, ces trois films abordent le thème de la famille et plus particulièrement les relations père-fille. Retour sur cette première journée du Festival, au cœur des familles déchirées, très forte en émotions.

Blue Bayou (compétition) – La parentalité déracinée de l’Amérique

Présenté dans la sélection Un Certain regard au Festival de Cannes, Blue Bayou marque l’ouverture de la compétition à Deauville en la présence d’une de ses actrices, Linh-Dan Pham. Un film coup de poing, coup de cœur, qui prend aux tripes et reste en mémoire.

A l’instar du film Minari révélé l’an dernier à Deauville, Blue Bayou traite de l’immigration de familles d’origine asiatiques. Le personnage principal, Antonio LeBlanc, a été adopté enfant par un couple d’américains en Louisiane. Une fois adulte, il travaille comme tatoueur dans un petit salon et peine à subvenir aux besoins de sa femme Katy et de la fille de celle-ci, Jessie. A la suite d’une altercation avec des policiers impliquant l’ex compagnon de Katy, Antonio se voit menacé d’expulsion des Etats-Unis. Afin d’espérer demeurer dans son pays, il est contraint de renouer avec les drames de son propre passé.

Blue Bayou aborde la famille avec beaucoup de tendresse et de délicatesse, avec une histoire très émouvante, qui sonne toujours juste, et une réalisation sensible, à fleur de peau. Cette famille recomposée, avec une mère aimante, un père travailleur et une petite fille aussi attachante qu’espiègle suscite très vite l’attachement du spectateur. Les liens entre Antonio et Jessie, particulièrement forts, constitue un ressort émotionnel, dramatique, aussi pur que puissant.

Avec ce film, Justin Chon révèle que nos racines patriotiques ressemblent à ces belles fleurs de lys prisées par Parker, une immigrée vietnamienne amie d’Antonio. Ces racines, presque invisibles, existent inévitablement mais, fragiles, peuvent être coupées. C’est ainsi qu’un homme comme Antonio, résidant depuis plus de trente ans aux Etats-Unis, risque de devoir quitter le seul pays qu’il ait jamais connu. La faute aux exactions de policiers blancs racistes, ciblant les profils d’étrangers possédant un casier judiciaire. La faute encore plus flagrante à un système juridique inefficient, incapable de naturaliser ou de protéger des enfants adoptés et intégrés à l’Etat depuis des décennies.

Blue Bayou, tout en gardant sa singularité et sa richesse émotionnelle, porte ainsi un hommage universel aux enfants adoptés aux Etats-Unis dans les années 1980, expulsés ou en cours d’expulsion malgré un difficile parcours d’intégration.

Blue Bayou – Bande-annonce

Stillwater (avant-première) – Le combat d’une paternité retrouvée

Réalisé par Tom McCarthy, le metteur en scène de Spotlight, Stillwater est également centré sur la complexité de la relation père-fille. Bill Parker, incarné par Matt Damon, est un foreur de pétrole reconverti en ouvrier du bâtiment. Afin d’aider sa fille, accusée d’un crime dont elle s’affirme innocente, il quitte sa familière Oklahoma pour les tumultueuses banlieues marseillaises. Perdu dans un pays dont il ne comprend ni la langue ni le fonctionnement, il décide de tout entreprendre pour faire sortir de prison sa fille Allison, et par cette occasion, se racheter auprès d’elle.

En France, il croise le chemin de Virginie, une passionnée de théâtre qui l’aide à trouver son chemin dans la vie marseillaise, et de sa fille Maya. A leur contact, Bill retrouve le quotidien et la joie de la vie de famille. Peu à peu, tout en recherchant la vérité sur le crime dont Allison est accusée, il essaie de renouer avec sa fille.

Malgré une réalisation assez classique, Stillwater tient plutôt ses promesses grâce à ses acteurs, son scénario, qui conserve un certain suspense, et sa touche d’humour qui n’entache en rien le drame. La relation père-fille, qu’il s’agisse de celle de Bill avec Maya ou de Bill avec Allison, est bien traitée et accompagne l’évolution du personnage de Matt Damon tout au long du film. On peut regretter l’académisme de la mise en scène mais pour Tom McCarthy, comme dans Spotlight, le fond semble compter plus que la forme.

Stillwater – Bande-annonce

Flag Day (avant-première) – L’héritage paternel

Le nouveau film de Sean Penn, Flag Day, était assez attendu. Présenté en avant-première pour célébrer un talent naissant d’Hollywood, Dylan Penn, la fille de Sean Penn et de Robin Wright, le film reste la déception de cette première journée du Festival.

Adapté d’une histoire vraie, Flag Day porte sur la relation de John Vogel, un célèbre faussaire et braqueur de banques, avec sa fille en quête d’identité. D’abord idylliques, lorsque Jennifer Vogel est enfant, apprend à conduire et s’aventure dans la nature, les rapports père-fille se compliquent lorsque Jennifer découvre les activités criminelles de son père.

Le film, au début plutôt lent, ne parvient jamais à se lancer faute d’une véritable histoire à raconter. Les scènes cycliques, les dialogues relativement vides et le peu de développement des personnages suscitent assez rapidement l’ennui. Trop heureux de tourner et de se contempler jouer avec sa propre fille, Sean Penn délaisse malheureusement le scénario, qui n’a pas grand-chose à offrir. La mise en scène, tantôt insipide, tantôt mauvaise copie d’un Terence Malick, ne donne pas davantage d’ampleur à ce drame très froid tournant véritablement à vide, sans émotion, et lourd dans ses redondances.

Que reste-t-il alors de cette relation père-fille ? L’héritage d’une pseudo liberté retrouvée, de faire ses propres choix et de s’affirmer. Un résumé bien fade.

Flag Day – Bande-annonce

Infinite Granite de Deafheaven : l’envolée aérienne

Infinite Granite marque un tournant dans la carrière de Deafheaven. Un virage qu’on sentait venir et qui s’avère être d’une grande beauté. Une nouvelle carrière pour le groupe, ou une simple parenthèse. Qui sait. 

Le retour de Deafheaven était attendu. Le groupe, controversé par son style notamment depuis l’avénement de l’impérial Sunbather (2013), autant adulé que détesté à cause de son black metal flirtant autant avec les sonorités du screamo (Envy) qu’avec le souffle mélancolique du shoegaze (Slowdive), avait su marquer les mémoires avec le très froid et métallique New Bermuda (2015), puis l’épique et mélodieux Ordinary Corrupt Human Love (2018). Ce dernier dévoilait déjà l’envie du groupe de s’échapper de ses contrées abrasives pour donner naissance à quelque chose de plus mélodique (« You Without End », « Honeycomb »). Pourtant, récemment, le groupe a sorti l’une de leurs chansons aux réminiscences black metal les plus violentes de leur carrière, en la personne de « Black Brick » qui n’aurait pas dépareillé sur New Bermuda. Mais ce ne fut qu’un jet, un one shot sulfureux, une tempête qui voit dorénavant éclore la lumière du groupe avec Infinite Granite. Le groupe se détache donc de ses racines afin de continuer sa mue pop. 

Infinite Granite est un album qui confirme l’amour que porte le groupe pour la pop et le rock alternatif des années 90’s. Et ce n’est pas contre toute attente, ni même un changement de braquet à 180° tant le groupe n’aura cessé pendant sa carrière de s’acoquiner avec les genres et de vouloir expérimenter comme en attestait, par exemple, « Night People » et sa collaboration avec Chelsea Wolfe sur OCHL. On sentait l’envie de George Clarke de s’écarter du carcan métal pour faire évoluer ses tonalités, donner une autre portée à ses paroles aussi fines ou tumultueuses et faire vivre son chant clair. Dès son introduction, le groupe troque son habituel style iconoclaste pour une architecture toujours aussi longue et aventureuse (6 minutes) mais plus générique (couplet, refrain) sur le dénommé « Shellstar ». Les guitares se font douces, les riffs moins tranchants mais plus lisibles, la voix de George Clarke est cristalline et s’avère l’une des prouesses de l’album, les chœurs s’époumonent et la batterie de Daniel Tracy est toujours aussi âpre et virevoltante. C’est simple, monolithique mais d’une grande clarté, comme le fut « Slomo » de Slowdive. 

Très rapidement, on ressent l’influence de Ride sur ce titre comme on peut sentir celle de The Smiths sur le très dansant « Villain ». Durant toute l’écoute de l’album, on peut se rendre compte que Deafheaven ne marque pas une rupture avec son passé, car le son inimitable est toujours présent comme le prouve le final destructeur de « Mombasa » ou la montée en puissance écorchée vive de « The Villain » ou de « Great Mass of Color » qui n’est pas sans rappeler celles d’un groupe tel que This Will Destroy You. Infinite Granite n’est que la suite logique d’une carrière qui frise la perfection, d’un groupe qui maîtrise son sujet. Il est difficile de dire s’il s’agit d’une évolution ou d’une réinvention : moins de blasts, moins de growls, moins de riffs tranchants. Moins de confusion, de distorsion, mais plus d’équilibre. Deafheaven délaisse ses structures en montagnes russes tétanisantes et funambules, saccadées autant par la lumière que l’obscurité, pour créer cette fois-ci une longue route claire, limpide, et d’une grande beauté. La force du groupe sur Infinite Granite est son aspect accrocheur et sûr de lui : celui de faire parfois crisser les riffs (« The Gnashing » ou « Great Mass of Color »), de superposer calmement les lignes, pour à l’inverse donner la pleine puissance à son aspect ambiant et dramatique. Le versant post-rock et aérien de Deafheaven est l’épicentre d’un album qui aime parfois jouer sur les ruptures de ton à l’image de « Lament for Wasps » : voix douce, guitare légère, chœur harmonieux mais dont le final se finit sur une double pédale accrocheuse. 

Mais alors que la production de l’album est d’une homogénéité et d’une fluidité remarquable, et il n’y qu’à écouter « Other Langage » pour s’en rendre compte, Infinite Granite se veut être un immense bloc indivisible dont les portes de sortie se font rares. Cependant, Deafheaven joue les transformistes d’une chanson à l’autre passant alors de « In Blur » , tube pop des 90’s à fleur de peau, sorte de « 1979 » version Deafheaven, à des chansons plus aériennes comme « Other Langage » dont les guitares spectrales évoquent Rosetta (Wake/Lift) et la voix celle de My Bloody Valentine. Mais est-ce que Deafheaven a perdu la flamme ? Est-ce que le groupe continue d’éblouir et d’être un catalyseur d’émotions brûlantes comme sur « Dream House » ou sur « Glint » ? Ou a-t-il perdu de sa superbe ? Les envolées volcaniques manquent un peu, mais la nostalgie ne doit pas effacer l’intérêt de l’album qui s’avère être ailleurs : Infinite Granite est un album incroyable par sa prise de risque mais surtout par les émotions qu’il dégage, par sa grâce aérienne sans en oublier sa rugosité rock. Peu d’albums de post-rock ou de dream-pop se veulent aussi riches, protéiformes et savent faire cohabiter le chaud et le froid (« Mombasa »). 

Majestueux à toute épreuve, cet écrin sonore suinte l’élégance, comme si entre chaque membre du groupe, il y avait une sorte d’alignement des planètes (« Great Mass of Color »). On pourrait parler de bien des choses : de la voix de George Clarke, des riffs et de l’osmose mélodique entre Kerry McCoy et Shiv Mera, mais l’ingrédient secret du groupe, celui qui fait que Deafheaven reste un groupe hors de portée, qui sublime chacune de ses mélodies est bel et bien son batteur, Daniel Tracy, le métronome du groupe, comme pouvait l’être Joey Jordison pour Slipknot. Infinite Granite de Deafheaven, c’est un peu le Saturday Night Wrist de Deftones ou le Pygmalion de Slowdive : un brillant passage obligé lorsqu’on observe de près les influences d’un groupe en perpétuelle demande d’ailleurs. Mais un passage obligé qui marquera à coup sûr la carrière du groupe. 

Infinite Granite, Deafheaven, 20 août 2021

Cet été-là, à Awago Lake

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L’été et ses vacances laissent toujours des traces bien particulières. La narration commence en laissant entendre que, pour Rose et sa famille, l’été se passait systématiquement à Awago Lake, depuis toujours.

L’été de ses 13 ans, la narratrice, Rose (blonde mince et élancée) réside en famille, dans une maison qui doit être une résidence secondaire. Une fois de plus, elle retrouve sa copine Windy (petite brune légèrement dodue de dix ans et demi, adoptée qui semble sur place à l’année). Cette fois, Rose sent la différence d’âge plus que d’habitude. En effet, elle n’a plus la motivation pour des « jeux de bébé ». De son côté, Windy va sentir rapidement qu’elle peut afficher son sujet de prédilection : aura-t-elle des gros seins (sous-entendu sexys) ?

La famille de Rose

Rapidement, on y sent un malaise. Sa mère semble en pleine déprime et surtout sur les nerfs. On n’en connaîtra la raison que tardivement et de toute façon, Rose l’ignore (pas mise au courant). De même, on ne saura pas exactement pourquoi le père de Rose les laisse plusieurs jours dans cette maison. La raison officielle est que du travail l’attend. Mais c’est peut-être pour fuir les tensions au sein du couple. Dans le couple, la question des enfants semble non résolue. La mère de Rose en voudrait au moins un autre, mais cela n’en prend pas le chemin. Visiblement, son moral n’est pas terrible et cela joue sur son comportement vis-à-vis de Rose. Heureusement, c’est l’été et Rose peut retrouver régulièrement Windy, soit dans la maison proche où sa famille s’est installée, soit même à l’extérieur.

À la recherche de sensations

Cosigné par les Canadiennes Jillian Tamaki (dessin) et sa cousine Mariko Tamaki (scénario), ce roman graphique ne doit pas rebuter par son épaisseur (318 pages), car il ne comporte pas tant de texte que cela et peut donc se lire assez rapidement. Le scénario se révèle bien élaboré, car il ménage des surprises régulièrement et il illustre astucieusement la cohabitation entre plusieurs groupes de personnes au sein d’une même communauté. En effet, Rose et Windy sont les adolescentes qui se cherchent et observent le monde des adultes. Dans ce monde des adultes, chaque famille constitue un microcosme particulier. D’autre part, Rose et Windy observent ce qui se passe autour de chez Brewster’s, qu’elles fréquentent en clientes assidues (pour louer des DVD). Elles cherchent à se créer des sensations et louent des films d’horreur. Parmi les titres qu’elles visionnent ainsi, on peut citer Massacre à la tronçonneuse, ainsi que Les Dents de la mer ou encore Les griffes de la nuit. Ce faisant, elles se font évidemment remarquer du personnel. Le personnel, c’est essentiellement Duncan (dit Dunc, voire Dud) qui a une histoire un peu mouvementée avec une jeune femme prénommée Sarah. Le souci, c’est que Sarah est enceinte, alors que Duncan a des doutes sur l’identité du père.

Les ados et les adultes

Sur la forme que prend l’histoire, le plus remarquable vient du fait que Rose (et parfois Windy avec elle) a l’occasion d’entendre les dialogues des adultes, qui lui apportent des bribes d’informations sur ce qui se passe entre eux. C’est vrai pour sa mère (en particulier lors d’une visite de la sœur de celle-ci), mais aussi pour Sarah, qu’elle a l’occasion d’observer dans une situation très gênante lors d’une visite culturelle proposée par la mère de Windy. L’idée que Rose se fait du monde des adultes n’est pas très enthousiasmante et elle pourrait appréhender son futur : comment y trouvera-t-elle sa place ? Heureusement, la fin nous apportera un élément positif qui montre qu’il ne faut jamais désespérer et Rose rentrera de vacances avec l’espoir que la situation va s’arranger dans sa famille.

Qualités et défauts

Si le scénario est intelligent, le dessin n’est pas en reste, avec un trait net et tout en souplesse qui permet de faire sentir l’atmosphère des lieux, l’état d’esprit de chaque personnage et des mouvements superbes comme ce moment où Rose se donne à fond sur une balançoire. Le noir et blanc, pourquoi pas ? Mais le résultat ici me laisse un peu dubitatif. La dessinatrice joue surtout sur quelques nuances de gris, alors que des couleurs dans des tons pastel auraient pu donner davantage de vie à l’ensemble. Le nombre important de pages se justifie-t-il ? Oui et non, car s’il permet de faire sentir le temps qui s’écoule avec ses moments d’ennui, il faut bien dire que les péripéties manquent un peu d’originalité. Bref, voilà un roman graphique plutôt réussi, mais qui risque de marquer davantage un public adolescent qui y retrouvera ses doutes et incertitudes, plutôt qu’un public adulte qui appréciera l’aspect artistique mais risque de trouver l’histoire elle-même un peu décevante.

Cet été-là, Jillian Tamaki et Mariko Tamaki

Rue de Sèvres, mai 2014

 
 
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Les géants en petit format : les nouvelles du cycle des Robots, d’Isaac Asimov

Le cycle littéraire qu’Isaac Asimov a consacré aux robots est un des monuments de la science-fiction, que ce soit par son importance ou par sa taille, puisqu’il regroupe quatre romans et plusieurs dizaines de nouvelles, parues en France dans plusieurs recueils séparés. Cet article n’abordera que les nouvelles. Deux des recueils, Les Robots et Un défilé de robots, sont entièrement constitués de récits mettant en scène les êtres positroniques. Dans d’autres recueils, les nouvelles sur les robots sont mêlées à des textes abordant d’autres thèmes (voir, à titre d’exemple, le recueil L’Homme bicentenaire).

Les Lois de la Robotique
Ces nouvelles mettent donc en scène des robots construits par l’entreprise U.S. Robots. Ces robots sont configurés avec les incontournables Trois Lois de la Robotique :

« 1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la Première Loi.
3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi. »

Ces lois constituent une règle absolue garantissant la sécurité des humains dans l’entourage des machines. Et pourtant, malgré cela, les robots sont interdits sur Terre et ne peuvent être employés que sur la Lune, les astéroïdes ou les planètes extérieures.
C’est tout cela qui servira de cadre aux différentes nouvelles de ces recueils. Dans le recueil Les Robots (I, Robot, en VO), l’intrigue de la majorité des nouvelles tourne autour de l’application pratique et des problèmes pragmatiques posés par les Trois Lois. Que se passe-t-il si un robot est conçu en ayant la possibilité de s’extraire de la Première Loi ? Comment un robot peut-il être pris dans un dilemme entre la Deuxième et la Troisième Lois, c’est-à-dire entre l’obéissance aux ordres reçus et le souci d’auto-préservation ?
Les cas ne sont jamais présentés comme de vagues réflexions théoriques mais comme des mises en pratique problématiques. Les nouvelles suivent, bien souvent, un schéma identique : des scientifiques sont confrontés à un problème pratique dans l’application de leur robot. Ils élaborent diverses théories et mettent en place des expérimentations pour résoudre le problème, dans tout un processus où même les erreurs sont riches d’enseignements. C’est donc bel et bien tout un travail de recherche scientifique qu’Asimov décrit au fil de ses textes.

Le syndrome Frankenstein
Parmi les problèmes rencontrés, il y a celui causé par l’interdiction des robots sur Terre. À l’U.S. Robots, on appelle ça « le syndrome Frankenstein ». Il est expliqué comme étant la peur des humains confrontés à une machine qui leur ressemble, qui a la même apparence qu’eux, mais qui leur est supérieure en force et en capacité de raisonnement. Cette peur est bien montrée comme irrationnelle, les Trois Lois de la Robotique garantissant la sécurité des humains et leur asservissant définitivement les robots. Il s’agira alors de trouver des moyens pour contourner cette interdiction, et surtout pour habituer progressivement les humains à la présence des robots.
Ce dilemme de l’interdiction des robots sur Terre est surtout représenté dans Un Défilé de robots, recueil qui s’ouvre sur une nouvelle dans laquelle un robot s’est échappé de l’usine et parcourt, en toute illégalité, la campagne états-unienne en se croyant sur la Lune. Dans une autre nouvelle, intitulée « Satisfaction garantie », un robot est placé pendant trois semaines, à titre d’expérimentation, chez une femme au foyer qui est fortement réticente à sa présence chez elle (au début, du moins). Enfin, dans le recueil L’Homme bicentenaire, la nouvelle « Pour que tu t’y intéresses » présente l’U.S. Robots face à son choix ultime : faire enfin accepter les robots aux humains, ou disparaître.

Susan Calvin
Dans la majorité des cas, lors de ces nouvelles, si les robots sont les vedettes dont tout le monde parle tout le temps, ce sont bien des humains qui sont les protagonistes. Asimov met en scène des scientifiques en pleine recherche, le personnage le plus emblématique de ces nouvelles étant sans aucun doute la robopsychologue Susan Calvin. La protagoniste est une des scientifiques reines de l’U.S. Robots. D’apparence très froide, elle a beaucoup de détracteurs qui l’accusent d’être plus intéressée par les robots que par les humains. Il s’agit surtout d’une personne d’une grande intelligence et dotée d’une forte capacité d’analyse, capable d’étudier les réactions des uns et des autres. Au fil des textes, Asimov, qui avoue dans une préface que Susan Calvin est son personnage préféré, accorde une plus grande profondeur à son protagoniste, jusqu’à une nouvelle plutôt émouvante où il en fait la mère adoptive d’un robot…

L’art d’Asimov
Dans ses nouvelles, Asimov se dévoile comme scientifique, mais aussi comme un conteur hors pair. Si ses récits sont souvent calqués sur le processus de recherche scientifique, ce sont aussi de véritables histoires remplies de diverses émotions, Asimov maîtrisant particulièrement le suspense agrémenté d’irrésistibles notes d’humour. Les nouvelles accordent souvent une grande importance aux dialogues, qui permettent des débats entre scientifiques mettant en évidence les nœuds des problèmes rencontrés et permettant l’élaboration de diverses théories ou de protocoles d’expérimentation.
La grande force d’Asimov est de présenter tout cela non pas comme des textes scientifiques ardus mais comme de véritables récits à suspense où l’intrigue est souvent basée sur la psychologie des personnages (qu’ils soient humains ou non).
Asimov sait aussi remarquablement varier les situations, et peut ainsi éviter un effet de répétition. Grâce à lui, le lecteur se retrouve tour à tour auprès de scientifiques coincés sur la planète Mercure, à bord d’un vaisseau qui menace de faire un bond incontrôlé, donc mortel, en hyper-espace ou dans un salle d’un tribunal bien terrien. Asimov alterne aussi les nouvelles plutôt intimistes et les textes d’une portée universelle. On y parle des sentiments humains envers les robots (répulsion ou attirance), mais aussi de l’exploitation minière des astéroïdes, de l’exploration spatiale ou de l’avenir écologique de la planète.
Enfin, certaines des nouvelles sont centrées sur des enjeux que l’on pourrait qualifier de géopolitiques. Pour bien en comprendre la portée, il faut se souvenir qu’une énorme partie de ces textes ont été écrits pendant la guerre froide, et cela se ressent fortement dans certains d’entre eux. La confrontation entre « Eux » et « Nous » est très parfois très présente, comme dans la nouvelle « Assemblons-nous ». La Terre de l’avenir est toujours montrée comme une opposition, parfois directe, parfois larvée, entre des « blocs » qui se méfient les uns des autres. Enfin, les rapports de l’humanité avec son environnement constituent aussi une toile de fond très présente, Asimov posant les questions, très modernes, des ressources naturelles et de l’écologie.
Finalement, avec ces récits épars, liés entre eux de façon très elliptique, Asimov dessine les étapes principales de toute une épopée du futur de l’humanité : disparition des frontières, gestion des ressources confiées à des super-calculateurs, les Machines, dont le but est d’améliorer la relation entre l’homme et la nature, exploration du système solaire, puis vers l’infini et au-delà !

Enfin, comme dans bon nombre de livres de science-fiction, parler de robots et du futur permet à Isaac Asimov de parler de l’être humain en règle générale. Il est évident que les Trois Lois sont des figuration des interrogations morales que se posent les humains. Les sujets abordés sont nombreux : rapport entre l’homme et le travail, domination de l’être humain sur les autres créatures, créativité artistique et intellectuelle, rapport entre individus et société, le handicap, etc. Finalement, dans la nouvelle « L’Homme Bicentenaire », Asimov pose la question : qu’est-ce qui caractérise un être humain ?
En bref, ces nouvelles sont de petits bijoux qui ne sont pas réservés aux seuls amateurs de science-fiction.

Madeleine, une résistante dans la France occupée

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Résistante dans la France occupée, Madeleine Riffaud a raconté son histoire au scénariste Jean-David Morvan, qui en tire un premier tome (issu d’une trilogie) intitulé « La Rose dégoupillée », et publié dans la collection « Aire Libre » des éditions Dupuis.

On comprend aisément, à la lecture de « La Rose dégoupillée », ce qui a poussé Jean-David Morvan à traduire en bande dessinée l’histoire de Madeleine Riffaud. Si tout travail de documentation sur la France occupée est en principe à saluer, notamment pour ses vertus historiques et mémorielles, le point de vue ici adopté permet de légèrement décentrer le regard, puisque l’héroïne (élégamment) mise en scène par JD Morvan et Dominique Bertail est une femme, mineure, si dégoûtée par les humiliations régulières que les Français subissent sous l’Occupation allemande qu’elle a décidé de rejoindre la Résistance – avant même de savoir précisément ce qui pouvait bien se cacher derrière ce mot. Mais ce n’est pas tout : Madeleine Riffaud n’est en aucun cas réductible à cette figure politique virginale, elle s’affirme aussi en tant que femme forte et indépendante, n’hésitant pas à s’affranchir de ses parents pour vivre pleinement l’histoire d’amour qui la lie à Marcel, jeune médecin rencontré dans un sanatorium où ils séjournaient tous deux en tant que patients.

Dans des planches soignées (on pense par exemple à la pleine page 29) et conçues en trois couleurs (noir, blanc, bleu), JD Morvan et Dominique Bertail nous immergent dans la France occupée et donnent corps à une héroïne obstinée, courageuse et complexe, mais aussi psychologiquement blessée. Fort d’ellipses parfaitement maîtrisées, « La Rose dégoupillée » restitue très bien l’état d’esprit des Français au début des années 1940. Les soldats allemands semblaient alors partout, ils régentaient des régions entières et se délectaient à opprimer des individus qu’ils jetaient aussitôt, par leurs actes odieux, dans les bras de la Résistance. C’est dans ce contexte que Madeleine Riffaud va vivre une succession de situations traumatisantes : l’explosion d’une vieille bombe va l’endeuiller, des avions allemands la canardent sans raison apparente, un milicien, « salaud intégral », la viole plusieurs fois durant la même nuit… Ce n’est pas un hasard si, dans un décor enneigé, la jeune femme semble écrasée par le sanatorium qui la surplombe lorsqu’elle s’y présente pour soigner sa tuberculose : par un dessin plein d’à-propos, Dominique Bertail nous fait comprendre, avant même que le texte ne s’en charge, à quel point la honte d’avoir été violée l’a « diminuée » dans sa dignité.

Le récit de Madeleine Riffaud est souvent touchant, et notamment à l’endroit de son grand-père : « Je me demande quelquefois si ce n’est pas l’homme que j’ai le plus aimé dans toute ma vie. » Il témoigne aussi de la lassitude ressentie par une partie des Français envers le maréchal Pétain et sa collaboration avec les Allemands. Il rend hommage, enfin, au docteur Douady, responsable d’un sanatorium qui hébergeait une imprimerie clandestine, recueillait des médecins juifs et abritait des réunions secrètes de la Résistance. Sur cette dernière, Madeleine Riffaud confie : « On distribuait le courage sur des tracts. » Ce petit commentaire dit beaucoup avec une rare économie de moyens. Dans une France où l’information était aussi rationnée que la nourriture, la Résistance était avant tout une question de communication et d’organisation. Libérer la parole et se montrer solidaire sur un tract, c’était redonner un peu d’espoir à tout un pays. Cela, « La Rose dégoupillée » le montre clairement, et à plus d’une occasion.

Graphiquement réussi et d’une justesse souvent confondante, l’album est complété en appendice par des commentaires dessinés sur la rencontre entre Madeleine Riffaud et Jean-David Morvan, mais aussi par des anecdotes précieuses sur les personnalités croisées en cours de lecture. Que cela soit pour sa peinture de la France occupée, pour son portrait de femme ou pour les affects qu’il porte en son sein, «  La Rose dégoupillée », passionnant de bout en bout, mérite en tout cas un examen attentif.

Madeleine, résistante – 1. La Rose dégoupillée, JD Morvan, Madeleine Riffaud et Dominique Bertail
Dupuis, août 2021, 128 pages

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4

« Pie VII » : un Pape en résistance

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Philippe Thirault et Thomas Verguet publient aux éditions Glénat une bande dessinée dédiée au Pape Pie VII et aux relations conflictuelles qu’il entretenait avec Napoléon Bonaparte.

Le parcours de Pie VII est relativement inattendu. Membre d’un monastère bénédictin à l’âge de quinze ans, il enseignera ensuite la théologie, avant d’être élu Pape au terme d’un interminable conciliabule (plus de trois mois), aidé en sous-main par Ercole Consalvi. Comme le rapportent très bien Philippe Thirault et Thomas Verguet, son action en tant que souverain pontife fut caractérisée par l’intégrité, l’abnégation et l’humilité. Autant de traits constitutifs que sa relation avec Napoléon Bonaparte éclaire d’une lumière profuse…

Tout l’objet du présent album est là : en sondant les rapports souvent orageux entre le Pape et l’Empereur, Pie VII dévoile les dessous de leur personnalité, mais aussi leurs ambitions géopolitiques. Car Philippe Thirault (au scénario) et Thomas Verguet (au dessin) font état d’une époque où les empires se faisaient face et où le soutien du plus haut dignitaire de l’Église catholique pouvait considérablement changer l’image d’un chef d’État ou d’une campagne militaire. Un épisode conté dans l’album en atteste largement : alors qu’il séjourne en France, Pie VII voit Napoléon (décrit comme irascible et manœuvrier) s’évertuer, en vain, à le faire rester à Paris ou à Avignon.

Cette bande dessinée très documentée se distingue aussi par son volet graphique. Que l’on s’attarde sur une ville de Rome encore embryonnaire, sur la campagne de Russie sous la neige, sur l’île de Sainte-Hélène, sur Venise, Florence ou Waterloo, les décors apparaissent toujours soignés et contribuent à immerger le lecteur dans l’histoire. Et dans le conflit larvé qui oppose Pie VII à Napoléon, le premier, qui n’hésitera pas à excommunier le second, se verra placé en résidence surveillée à Savone, dans le golfe de Gênes, avant de tomber malade – même si Napoléon apparaît finalement aussi mal en point. Pendant ce temps, Rome est vassalisée par l’empire de Bonaparte…

Ce petit album didactique (56 pages), édifiant quant aux enjeux de l’époque, se clôture par un dossier explicatif qui offrira la possibilité d’aller plus loin au lecteur désireux de creuser plus avant les thèmes abordés. Bien entendu, de par son format, Pie VII constitue davantage une entrée en matière ludique qu’une monographie sur son sujet, mais cette entreprise de bédéisation, claire et très intéressante, n’en mérite pas moins d’être saluée.

Pie VII, résister à Napoléon, Philippe Thirault et Thomas Verguet
Glénat, août 2021, 56 pages

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3.5

« Flic à la PJ : Go Fast » : de Pierre Perret à une saisie record

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Les histoires de Flic à la PJ se basent sur le témoignage de l’inspecteur Ludovic Armoët. Dans un premier tome intitulé « Go Fast », ce dernier livre le récit, scénarisé par Corbeyran, d’une saisie record initiée par le vol du véhicule de… Pierre Perret.

Il fait particulièrement chaud en France lors de l’été 1999, au moment où le chanteur Pierre Perret pousse les portes du commissariat d’Evry pour signaler le vol de sa BMW cabriolet modèle 507, qu’il décrit, encore hagard, comme « un vrai petit bijou ». À ce moment précis, personne ne peut se douter que ce dépôt de plainte relativement anodin va aboutir, quelques mois plus tard, à la plus importante saisie de drogues et d’armes jamais enregistrée en France. Ce récit authentique, c’est l’inspecteur de la PJ Ludovic Armoët qui le confie au scénariste Corbeyran, qui en profite pour radiographier le milieu de la drogue, mais aussi une romance que beaucoup jugeaient inconcevable : celle liant Ludovic, jeune Réunionnais « mal né », à sa compagne Cécile, issue d’une famille bourgeoise qui voyait d’un mauvais œil leur relation.

Tout s’amorce à Malaga, quand la police locale repère deux véhicules immatriculés en France dans une villa. L’instinct fait le reste : un avis est émis par les policiers espagnols, suspicieux, et Ludovic Armoët prend le parti de contacter la société qui loue le second véhicule plutôt que Pierre Perret, dont il vient pourtant de retrouver la trace de la BMW volée. Des filatures et écoutes téléphoniques permettent d’objectiver la situation : la PJ d’Evry a affaire à un trafiquant de drogues, Giovanni B., à la tête d’une entreprise familiale si lucrative qu’il finira par proposer à l’inspecteur Armoët trois millions en petites coupures en échange d’une malencontreuse erreur glissée dans son dossier. Proposition immédiatement écartée par le policier, qui en profite toutefois pour introduire une seconde plainte pour tentative de corruption…

Dans le vaste univers des polars, « Go Fast » n’a rien de révolutionnaire. Malgré l’introduction de personnages secondaires intéressants (mais sous-utilisés) – un « véreux sans moralité » mais « attachant », un flic paralysé « à cause d’une histoire de cul qui a mal tourné » ou une policière immergée dans un monde de « réflexions sexistes » et de « comportements machistes » –, le récit manque quelque peu de fulgurances. Il est entendu que l’authenticité de l’histoire empêche les rebondissements rocambolesques, d’autant plus que l’éditeur la met volontiers en exergue. Mais il aurait sans doute été judicieux de creuser plus avant la psychologie et le passé des personnages, initiative entreprise par exemple à l’endroit de Ludovic Armoët, dont on découvre les grandes étapes de la vie conjugale qu’il partage avec Cécile.

L’album n’en est pas pour autant raté. Agréable à lire, édifiant quant à l’organisation des trafics de drogues transfrontaliers, il bénéficie en outre du coup de crayon inspiré de Luca Malisan, dont on apprécie la finesse du trait et le soin accordé aux décors. Les anecdotes internes à la PJ d’Evry, par exemple sur les paris ou à propos d’une surprenante double photo dénudée, apportent un supplément d’âme à l’ensemble tout en témoignant de l’ambiance de travail au sein du commissariat. De quoi attiser notre curiosité quant à la suite de cette série qui, à défaut de se montrer très inventive, pose au moins des bases solides.

Flic à la PJ : Go Fast, Corbeyran, Ludovic Armoët et Luca Malisan
Delcourt, août 2021, 64 pages

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3

Le Double : Spectres, Copies, Variations – Une Ontologie de la Présence Dédoublée et Instable

Deux visages se superposent : l’un charnel et tactile, l’autre éthéré et instable. Une copie qui se transforme en apparition autonome.

Le double n’est jamais une duplication fidèle et transparente, une reproduction mécanique qui se contenterait de répéter à l’identique ce dont elle procède. Il est bien davantage et bien autrement : une présence fondamentalement décalée qui n’occupe jamais exactement la même position que son modèle, un écho qui déforme en retransmettant ce qu’il reçoit, une variation qui s’écarte nécessairement de ce qu’elle prétend reproduire. Le double introduit une instabilité constitutive au cœur même de l’image et de l’identité : il perturbe la notion rassurante d’une identité une et indivisible, déplace imperceptiblement mais irréversiblement les formes qu’il reprend, ouvre un espace spectral où coexistent l’original et sa version fantomatique sans que l’un puisse jamais totalement absorber ou éliminer l’autre. Le double n’imite pas simplement son modèle dans une opération passive de reproduction ; il le hante activement, le poursuit comme une ombre persistante, revient sans cesse à la manière d’un revenant qui refuse de disparaître définitivement. Cette hantise n’est pas un phénomène marginal ou exceptionnel : elle est au contraire la condition normale de toute image et de toute identité dans le monde contemporain où les technologies de reproduction (photographie, vidéo, numérique) multiplient infiniment les copies, où les identités sociales se fragmentent en multiples personas (professionnelle, familiale, numérique, intime), où aucune présence ne peut plus prétendre à l’unicité stable. Le double révèle que nous sommes toujours déjà dédoublés, démultipliés, hantés par nos propres versions alternatives qui circulent indépendamment de nous, qui nous échappent et nous reviennent transformées. Il expose la fiction de l’original pur qui existerait avant toute copie, avant toute médiation, avant tout dédoublement : en vérité, l’original lui-même n’existe que dans et par ses doubles, qui ne le reproduisent jamais exactement mais le produisent rétroactivement comme ce dont ils différeraient.

Le Double comme Spectre : Une Présence Dédoublée qui Oscille Entre Apparition et Évanouissement

Le spectre n’est pas une pure absence, un vide absolu où rien ne subsisterait de ce qui fut ; c’est au contraire une présence paradoxale et profondément troublante : une présence fragile, précaire, incertaine qui ne s’affirme jamais totalement mais ne disparaît jamais complètement non plus. Une silhouette légèrement décalée qui n’occupe pas exactement l’espace du corps dont elle procède, une ombre qui persiste même après que sa source lumineuse s’est éteinte ou déplacée, une forme qui revient obstinément alors qu’on la croyait définitivement effacée. Le double spectral est une image qui flotte perpétuellement entre l’apparition qui la rend visible et la disparition qui la menace à chaque instant, une oscillation permanente entre présence affirmée et absence imminente qui refuse de se stabiliser dans l’un ou l’autre pôle. Cette spectralité fait du double non pas un second original qui coexisterait pacifiquement avec le premier, mais une perturbation active qui déstabilise l’original lui-même : celui-ci cesse d’être une présence pleine et assurée pour devenir lui aussi problématique, hanté par son propre double qui le suit comme une ombre portée, qui le dédouble et du même coup le divise intérieurement. Le spectre expose que toute présence est toujours déjà hantée, toujours déjà habitée par une altérité fantomatique qui la travaille de l’intérieur.

L’Ombre : Le Premier Double, la Duplication Originaire et Inséparable

L’ombre n’est pas un simple effet lumineux secondaire et négligeable, un épiphénomène optique sans importance qu’on pourrait ignorer pour se concentrer sur le corps « réel » qui la projette. Elle est au contraire un double primordial et constitutif, peut-être le premier de tous les doubles que chaque corps produit inévitablement dès lors qu’il est exposé à une source lumineuse. L’ombre est une version réduite du corps (souvent aplatie en silhouette bidimensionnelle), déformée selon l’angle de la lumière et la nature de la surface où elle se projette, rigoureusement silencieuse alors que le corps peut parler et faire du bruit. Cette réduction, cette déformation, ce silence ne font pas de l’ombre une simple diminution du corps ; ils en font au contraire une révélation de sa part instable, de sa dimension fantomatique, de sa capacité à se dédoubler en une présence autre qui lui échappe partiellement. L’ombre révèle que le corps n’est jamais seul, jamais totalement maître de sa propre présence : il traîne toujours derrière lui (ou devant, ou à côté, selon la lumière) cette version sombre de lui-même qui le suit comme un compagnon inséparable mais toujours légèrement décalé. Dans l’histoire de l’art et de la pensée, l’ombre a souvent été interprétée comme symbole de l’âme (qui double le corps), de la mort (l’ombre comme présence sans substance, vivant sans vie), de l’inconscient (la part obscure qui accompagne la conscience claire). Les peintures de Giorgio de Chirico montrent des places métaphysiques où les ombres s’allongent démesurément, se détachent presque totalement des corps qui les projettent, acquièrent une vie autonome et inquiétante. Chez Francis Bacon, les ombres des figures sont souvent peintes en aplats noirs violents qui semblent plus présents, plus intenses que les corps déformés dont elles émanent – l’ombre devient la vérité profonde du corps, sa dimension viscérale et nocturne que l’apparence diurne dissimule.

Le Reflet Spectral : Image Sans Substance Matérielle, Présence Désincarnée

Certains reflets ne renvoient pas une copie nette et fidèle comme le ferait un bon miroir plan, mais produisent au contraire une silhouette floue, déformée par les ondulations de l’eau ou les irrégularités du métal, tremblante sous l’effet du moindre mouvement de la surface réfléchissante. Ce reflet spectral crée immédiatement une distance perceptive et psychologique, une étrangeté troublante, une tension entre la présence du corps réel et l’apparition fantomatique de son double réfléchi qui semble à la fois lui ressembler et s’en écarter irréductiblement. Le reflet spectral est une image sans substance matérielle propre : il n’existe que comme phénomène optique, disparaît instantanément si la surface réfléchissante est retirée ou si l’angle change, ne peut jamais être touché ou saisi directement. Cette immatérialité fait du reflet une forme paradigmatique du spectre : visible mais intangible, présent mais inconsistant, réel dans son apparence mais irréel dans son être. Les portraits photographiques de Diane Arbus montrent souvent les sujets à travers des vitres ou des miroirs qui créent un léger flou, un dédoublement spectral : les personnes semblent à la fois là et ailleurs, présentes dans leur corps réel mais déjà fantomatiques dans leur reflet qui les dédouble. Dans les vidéos de Bill Viola, les corps immergés dans l’eau apparaissent déformés par les ondulations aquatiques, leurs contours tremblent et se dissolvent partiellement – le corps devient son propre spectre, présence qui vacille au bord de la disparition.

Le Double comme Copie : Reproduction Imparfaite, Variation Nécessaire, Altération Constitutive

Copier n’est jamais simplement reproduire à l’identique, créer une réplique parfaite qui serait indiscernable de son modèle. Chaque opération de copie, quelle que soit la technique employée (manuelle, mécanique, photographique, numérique), introduit nécessairement et inévitablement une variation, une altération, une dérive par rapport à l’original qu’elle prétend reproduire. Cette variation n’est pas un défaut technique qu’il faudrait éliminer en perfectionnant les procédés de reproduction ; elle est au contraire constitutive de l’opération même de copie, qui implique toujours un transfert d’un support à un autre, d’un médium à un autre, d’un contexte à un autre – et ce transfert ne peut jamais être totalement transparent. Le double produit par la copie est donc toujours une version plutôt qu’une duplication exacte, une interprétation plutôt qu’une répétition mécanique, une transformation plutôt qu’une conservation à l’identique. Cette vérité de la copie comme variation a des conséquences philosophiques considérables : elle invalide la distinction trop simple entre original authentique et copie secondaire, puisque l’original lui-même n’existe que dans et par ses copies qui le constituent rétroactivement comme ce dont elles différeraient. Comme l’a montré Gilles Deleuze, le simulacre n’est pas une mauvaise copie qui trahirait l’original ; il est au contraire la révélation que l’original lui-même n’était qu’un effet de ses copies, une fiction stabilisée par convention.

La Copie Imparfaite : L’Erreur comme Production de Différence et de Singularité

Une copie légèrement décalée où les proportions ne correspondent pas exactement, un trait qui glisse imperceptiblement créant une asymétrie non prévue, une couleur qui dérive vers une tonalité voisine mais distincte, un détail qui se perd ou au contraire s’amplifie dans le transfert. Ces « erreurs » de copie, loin d’être de pures négativités qu’il faudrait corriger et éliminer, deviennent au contraire des formes à part entière, des singularités qui distinguent cette copie-ci de toutes les autres, des productions de différence qui enrichissent le champ des variations possibles. L’erreur de copie révèle paradoxalement ce que l’original ne montrait pas ou ne pouvait pas montrer : elle expose des potentialités latentes, des dimensions cachées, des aspects qui n’apparaissent que dans et par la déformation. Dans la technique médiévale de la copie manuscrite, chaque scribe introduisait involontairement des variantes dans le texte qu’il reproduisait – lettres mal formées, mots mal compris, lignes sautées ou dupliquées. Loin d’être de pures corruptions du texte original (qui d’ailleurs n’existait souvent plus), ces variantes créaient de nouvelles versions, de nouvelles interprétations, de nouveaux textes qui n’auraient jamais existé sans ces « erreurs » fécondes. Andy Warhol, dans ses sérigraphies répétées (Marilyn, Campbell’s Soup Cans, Electric Chairs), exploite systématiquement les imperfections du processus de reproduction mécanique : les encres bavent différemment à chaque tirage, les registres se décalent légèrement, les densités varient, créant ainsi une série de variations à partir d’une même matrice. Chaque « copie » devient unique dans son imperfection, singulière dans son écart par rapport à l’image source. Warhol révèle ainsi que la reproduction mécanique, censée produire des copies identiques, génère au contraire de la différence, de la variation, de la singularité à chaque itération.

La Répétition : Le Double comme Série qui Transforme par Accumulation

Répéter une image, ce n’est jamais simplement la multiplier en exemplaires identiques qui conserveraient chacun exactement les mêmes propriétés que le premier. C’est au contraire la transformer profondément par le simple fait de la réitérer : chaque répétition modifie la perception que nous en avons (l’image devient progressivement plus familière, moins surprenante, éventuellement banale ou au contraire obsédante), déplace le sens qu’elle véhicule (du particulier elle bascule vers le générique, de l’événement unique vers le pattern répétitif), altère radicalement sa présence (elle cesse d’être une apparition singulière pour devenir un élément d’une série). Le double, lorsqu’il se multiplie en série répétitive, devient ainsi une variation systématique qui expose les transformations que la répétition induit. Les séries photographiques de Bernd et Hilla Becher (châteaux d’eau, hauts-fourneaux, maisons à colombages) montrent des objets similaires mais jamais identiques, présentés dans une grille régulière qui accentue à la fois leur ressemblance typologique et leurs différences singulières. La répétition sérielle révèle que chaque exemplaire, bien qu’appartenant à la même catégorie, possède des variations uniques qui ne deviennent visibles que dans et par la comparaison systématique. Chez Gerhard Richter (48 Portraits, série de peintures grises identiquement formatées mais montrant des visages différents), la répétition du même dispositif formel crée un rythme visuel qui transforme chaque portrait individuel en élément d’un ensemble plus vaste – l’identité singulière se dissout partiellement dans la série dont elle fait partie. La répétition ne conserve pas ; elle métamorphose en accumulant.

Le Double comme Variation : Multiplicité Constitutive, Divergence Créatrice, Devenir Ouvert

Le double n’est fondamentalement pas un miroir qui se contenterait de refléter fidèlement ce qui se présente devant lui ; il est au contraire une divergence active, une bifurcation qui écarte l’image de sa source, qui la fait dévier vers d’autres possibilités, qui l’ouvre à des devenirs imprévisibles. Il ne reproduit pas l’original dans sa fixité supposée ; il le projette au contraire vers d’autres formes potentielles, d’autres configurations possibles, d’autres manières d’être qui n’étaient pas actualisées dans la version première. Le double comme variation expose que toute forme stable n’est qu’une actualisation provisoire parmi une multitude de virtuels qui coexistent avec elle, qui la hantent et qui peuvent à tout moment s’actualiser à leur tour dans de nouveaux doubles divergents. Cette ouverture fait du double non pas une simple répétition du même, mais une production du différent, une exploration des possibles, une expérimentation formelle qui multiplie les versions sans jamais se fixer définitivement sur aucune. Le double est ainsi une bifurcation ontologique qui fait basculer l’image de l’être (ce qu’elle est) vers le devenir (ce qu’elle peut devenir), de l’identité stable vers la métamorphose permanente.

Le Double Multiple : Identités Démultipliées et Dissolution de l’Unité Subjective

Plusieurs versions simultanées d’un même visage qui apparaissent côte à côte ou superposées dans le même cadre, plusieurs corps qui semblent émaner d’un même sujet mais ne coïncident jamais totalement, plusieurs expressions faciales contradictoires qui coexistent dans le même instant fragmentant l’unité temporelle du sujet. L’identité cesse alors radicalement d’être cette unité stable et cohérente qu’elle prétend être ordinairement ; elle devient au contraire une pluralité irréductible, une oscillation permanente entre des états incompatibles, une instabilité constitutive qui refuse toute synthèse unificatrice. Le double multiple fragilise profondément l’unité supposée du sujet en exposant qu’il n’a jamais été un mais toujours déjà plusieurs, toujours traversé par des versions contradictoires de lui-même qui ne peuvent jamais se réconcilier en une identité harmonieuse. Dans les autoportraits photographiques de Francesca Woodman, la jeune artiste apparaît souvent dédoublée par une longue exposition qui capture plusieurs positions successives de son corps en mouvement : elle devient fantomatique, multipliée, fragmentée en versions partielles qui se superposent sans jamais former une figure stable et unifiée. Ces démultiplications révèlent une identité en fuite perpétuelle, un sujet qui refuse de se fixer en une forme définitive et se disperse au contraire en apparitions multiples et évanescentes. Chez Cindy Sherman (Untitled Film Stills et séries ultérieures), l’artiste se photographie dans des centaines de personnages différents – femmes fatales, ménagères, clowns grotesques, mannequins de mode – révélant que l’identité est toujours une performance, un masque, un rôle qu’on endosse temporairement. La multiplication des doubles expose qu’il n’y a pas de « vrai » Cindy Sherman derrière ces personnages, seulement une série infinie de versions aussi authentiques (ou inauthentiques) les unes que les autres.

Le Double Déformé : Altération Expressive et Intensification par la Distorsion

Un double volontairement étiré qui allonge démesurément les proportions du corps ou du visage, compressé qui écrase les volumes dans une densité oppressante, fragmenté qui brise l’unité anatomique en morceaux discontinus et redistribués dans l’espace. La déformation systématique du double n’est jamais une pure perte, un appauvrissement qui éloignerait l’image de son modèle vers une version dégradée et appauvrie ; c’est au contraire une intensification expressive, une manière de révéler par l’exagération ce qui restait latent ou discret dans la forme originale. Le double déformé devient ainsi une expression plutôt qu’une reproduction : il ne se contente pas de montrer ce qui était déjà visible, il expose ce qui était senti mais pas vu, il rend manifeste les tensions intérieures, les forces dynamiques, les affects qui traversent le corps sans nécessairement se traduire en modifications visibles de sa forme apparente. Dans les peintures d’Egon Schiele, les corps se tordent en postures impossibles, les membres s’allongent de manière non-anatomique, les articulations se brisent en angles aigus : ces déformations ne sont pas des erreurs de représentation mais au contraire des intensifications expressives qui révèlent l’angoisse, le désir, la souffrance qui habitent ces corps. Le double déformé expose la vérité affective du corps au-delà de sa vérité anatomique. Les anamorphoses baroques (comme le crâne anamorphique dans Les Ambassadeurs de Holbein) créent des doubles déformés qui ne deviennent reconnaissables que depuis un point de vue extrêmement oblique : la forme stable se révèle n’être qu’une apparence relative, une configuration qui dépend entièrement de la perspective adoptée. Le double déformé révèle ainsi que toute forme est toujours déjà une déformation, une version particulière déterminée par un point de vue spécifique qui pourrait à tout moment basculer dans d’autres configurations également valides.

Le Double comme Régime d’Instabilité Ontologique et Perceptive

Le double introduit une instabilité fondamentale et irréductible au cœur même de l’image et de l’identité. Il perturbe radicalement la perception ordinaire qui cherche des formes stables et reconnaissables, déplace les repères identitaires qui nous permettent de nous orienter dans le monde social, fissure profondément l’unité apparente des sujets et des objets. Le double est une faille active dans la stabilité supposée du visible, une perturbation permanente qui empêche toute fixation définitive, toute clôture rassurante de l’image sur elle-même. Cette instabilité n’est pas un accident qu’il faudrait corriger en éliminant les doubles pour revenir à l’unicité de l’original ; elle est au contraire la vérité profonde de toute image et de toute identité dans le monde contemporain où la multiplication technique des reproductions, la circulation accélérée des images, la fragmentation des identités sociales rendent impossible toute prétention à l’unicité stable. Le double révèle que nous sommes constitués par cette instabilité, que nous existons dans et par nos dédoublements multiples, que l’identité n’est jamais donnée une fois pour toutes mais toujours en cours de recomposition à travers ses variations.

Le Double comme Tension : Oscillation Permanente Entre Pôles Incompatibles

Entre l’original et la copie qui prétend le reproduire mais s’en écarte nécessairement, entre la présence pleine du corps et le spectre évanescent qui le hante, entre la forme stable et sa variation déformée qui la conteste, entre l’identité une et la multiplicité des versions qui la fragmentent. Le double crée et maintient une tension permanente et irréductible entre ces pôles opposés qui ne peuvent jamais se réconcilier en une synthèse harmonieuse. Cette tension n’est pas un problème à résoudre en choisissant l’un des termes contre l’autre (l’original contre la copie, la présence contre le spectre, l’unité contre la multiplicité) ; elle est au contraire la condition dynamique qui maintient l’image et l’identité dans un état de vibration créatrice, dans une oscillation productive qui génère sans cesse de nouvelles configurations. Les œuvres de Bruce Nauman (Video Corridors, installations où le spectateur se voit simultanément en direct et en différé sur des moniteurs multiples) créent une tension perceptive et psychologique intense : le sujet ne peut jamais coïncider avec ses propres images qui le précèdent ou le suivent temporellement, qui le montrent sous des angles qu’il ne peut pas voir directement. Cette non-coïncidence avec soi-même, cette impossibilité de se saisir comme unité stable, génère une angoisse productive qui révèle que l’identité est toujours déjà divisée, toujours en tension avec elle-même. Le double expose cette division constitutive en la rendant visible et sensible.

Le Double comme Ouverture : Révélation de la Multiplicité Virtuelle Interne

Le double ouvre radicalement l’image vers ce qu’elle pourrait être mais n’est pas encore actuellement, vers les virtualités qui coexistent avec sa forme présente sans être actualisées, vers les devenirs potentiels qui l’habitent comme des possibilités latentes. Il révèle que toute forme stable contient en elle une multiplicité interne de variations virtuelles qui peuvent à tout moment s’actualiser dans de nouveaux doubles divergents. Cette multiplicité n’est pas une simple collection d’alternatives extérieures qui s’ajouteraient à la forme première ; elle est au contraire constitutive de cette forme elle-même, qui n’existe que comme actualisation provisoire d’un champ de possibles beaucoup plus vaste. Le double est ainsi une promesse au sens fort : il promet que l’image n’est jamais close sur elle-même, jamais définitivement fixée, toujours ouverte à des transformations futures qui la prolongeront dans des directions imprévisibles. Les morphings numériques contemporains (qui transforment progressivement un visage en un autre, un corps en un autre, une forme en une autre) exposent visuellement cette ouverture : ils montrent que toute forme contient virtuellement toutes les autres, que les frontières entre les identités sont poreuses et franchissables, que le devenir-autre est toujours possible. Le double révèle que l’identité n’est jamais une essence fermée mais toujours un processus ouvert, jamais un être fixe mais toujours un devenir mobile qui se transforme à travers ses variations multiples.

Conclusion : Le Double comme Vérité Profonde de l’Image Instable et de l’Identité Fragmentée

Le double n’est pas une simple duplication accessoire qui viendrait s’ajouter secondairement à un original premier et autosuffisant ; c’est au contraire une transformation constitutive qui révèle que toute image, toute identité porte en elle nécessairement et originairement une variation interne, une divergence latente, une altération qui travaille de l’intérieur ce qui semblait stable et unifié. Le double expose que l’original lui-même n’existe que dans et par ses doubles, qu’il est rétroactivement constitué comme original par les copies qui prétendent le reproduire, qu’il n’a jamais eu l’unicité et la stabilité qu’on lui attribue rétrospectivement. Cette révélation est la vérité profonde et troublante de l’image contemporaine à l’ère de la reproduction technique généralisée : nous n’avons plus affaire à des originaux authentiques entourés de copies secondaires, mais à des circulations de versions multiples dont aucune ne peut légitimement prétendre au statut privilégié d’original. Le double est ainsi la condition normale de toute image et de toute identité aujourd’hui : nous existons comme des êtres dédoublés, démultipliés en versions photographiques, vidéographiques, numériques qui circulent indépendamment de nous et nous constituent autant que notre présence corporelle immédiate. L’identité contemporaine est fondamentalement une identité hantée par ses propres doubles qui la précèdent, l’accompagnent, lui survivent, la transforment en la reproduisant. Le double nous apprend à accepter cette instabilité constitutive, à renoncer à la fiction rassurante de l’unicité stable, à habiter créativement la multiplicité de nos versions qui ne coïncident jamais parfaitement mais génèrent dans leurs écarts mêmes l’espace d’une existence ouverte, mobile, transformable. Dans cette acceptation de notre nature dédoublée réside paradoxalement une forme de liberté : si nous ne sommes jamais identiques à nous-mêmes, si nos doubles nous échappent et nous reviennent transformés, alors nous ne sommes jamais définitivement fixés dans une identité close – nous restons toujours capables de devenir autres, de nous réinventer à travers nos variations, de nous transformer en explorant les possibles que nos doubles révèlent et promettent.

L’Armée Rouge, un documentaire de Michaël Prazan en DVD

Les éditions Arcades et Arte éditions publient en DVD le documentaire de Michaël Prazan consacré à l’Armée Rouge, un angle intéressant pour aborder l’histoire de l’URSS mais dont le résultat n’est pas à la hauteur des espérances, malgré un complément de programme des plus intéressants.

Pour ceux qui s’intéressent aux documentaires sur le nazisme, l’antisémitisme, le terrorisme et ceux qui combattent ces fléaux, le nom de Michaël Prazan n’est pas inconnu. Auteur d’une thèse sur les discours antisémites et de livres sur les Einsatzgruppen, l’extrême-droite ou les Frères Musulmans, Michaël Prazan a aussi écrit et réalisé de nombreux documentaires pour France Télévision ou Arte.
C’est justement sur Arte que le documentaire en deux parties sur L’Armée Rouge a été diffusé. Le but est, ici, d’aborder l’histoire de l’URSS par le prisme de sa célèbre armée, et l’idée est, a priori, excellente. En effet, l’Armée Rouge a participé à de nombreux événements majeurs du XXème siècle. De plus, parler de l’armée, c’est évoquer aussi bien l’histoire sociale et la politique intérieure que la diplomatie soviétique.
Sur le plan social, être soldat de l’Armée Rouge (et, a fortiori, cela fonctionne encore mieux lorsque l’on en est gradé), c’est avoir la certitude d’une situation sociale enviée et célébrée, dont la renommée retombera sur toute la famille. D’ailleurs, la société soviétique reste très attachée à son Armée, et c’est vrai encore de nos jours pour la population russe, comme le montrent les images qui ouvrent le film : le recueillement lors du décès accidentel de 64 membres des Choeur de l’Armée Rouge en décembre 2016.
Concernant la politique intérieure, l’Armée Rouge est liée, bien entendu, à la guerre civile qui ravagea la Russie entre 1918 et 1922. C’est là que Trotski, nommé Commissaire à la guerre (titre équivalent à celui d’un ministre), va organiser l’Armée Rouge, n’hésitant pas, pour cela, à employer… des officiers de l’ancienne armée tsariste ! Cette période sera aussi marquée par des répressions brutales de mouvements anti-communistes, comme lors de la révolte des marins de Kronstadt.
Enfin, dans le cadre de la politique internationale, l’histoire de l’Armée Rouge, c’est le contraste entre l’armée victorieuse de Stalingrad, qui va libérer le camp d’Auschwitz et mener la bataille de Berlin, et l’armée défaite, rentrant en catimini après quasiment dix années d’occupation de l’Afghanistan. Entre les deux, l’Armée Rouge sera force de répression à Budapest en 56 et Prague en 68, mais aussi cadre de développement d’un programme spatial soviétique qui culminera en 1961 avec l’exploit de Youri Gagarine.
En bref, les événements dignes d’être racontés sont nombreux. De fait, le documentaire file à toute allure. Les images dûment sélectionnées, souvent remarquables, s’enchaînent grâce à un montage choc digne des films catastrophes.

C’est peut-être justement là que réside le principal problème de ce documentaire.
Les événements couverts par le film de Michaël Prazan sont riches et complexes. Ils s’imbriquent avec l’histoire de nombreux autres pays, tissant la toile de l’histoire de ce XXème siècle. Il y aurait de quoi faire un film d’une bonne dizaine d’heures.
Or, le documentaire présenté ici fait deux heures. Deux heures clairement trop courtes pour évoquer tout cela de façon approfondie. Cela oblige le réalisateur à filer à toute allure, mais surtout à faire des ellipses vertigineuses. C’est d’autant plus dommage que, lorsque le rythme ralentit, lorsque l’on prend le temps d’approfondir le propos, le documentaire devient passionnant (c’est le cas pour la partie consacrée à l’Afghanistan).
Le problème de ces ellipses, c’est qu’elles se transforment en raccourcis historiques douteux. Affirmer que le bloc soviétique est seul responsable de la fracture du monde d’après-guerre, c’est faire une approximation historique plus que contestable. Du documentaire de Michaël Prazan, surtout dans sa seconde partie, se dégage un portrait sombre monochrome de l’Armée Rouge. Même les exploits sont tournés de façon négative. Le réalisateur emploie des témoignages dûment sélectionnés et une musique angoissante pour implanter un climat anxiogène.

Complément de programme : DMB 91, d’Aleksei Khanioutine

Outre les deux heures du documentaire de Prazan, le coffret DVD propose un autre film documentaire, soviétique celui-ci, et daté de 1990. Il s’intitule DMB 91, au coeur de l’Armée Rouge et il est réalisé par Aleksei Khanioutine.
Très différent du film qui constitue le programme principal du coffret, DMB 91 est un exemple de “cinéma-vérité” : le réalisateur et son équipe ont suivi des appelés au service militaire, jeunes recrues de l’Armée Rouge qui vont faire leurs classes dans un régiment de blindés au fin fond de la Sibérie. Ici, pas d’entretiens, pas d’interventions en voix off, pas d’explications historiques ou autres. Le film est constitué de ce que filme la caméra, à savoir de jeunes hommes qui apprennent à devenir des soldats.
En cette période de Glasnost (cette politique de transparence envers les médias, mise en place par Gorbatchev), la caméra de Khanioutine a le droit de s’infiltrer partout. Le cinéaste sait parfaitement montrer ces visages qui, derrière les fanfaronnades, reflètent doucement les doutes et les craintes. Il montre même des scènes qui paraîtraient farfelues dans n’importe quel film de fiction, comme cette séquence où les jeunes recrues, en rang d’oignon, en pleine forêt, sont obligées de déféquer sur du papier journal (afin de détecter, dans les selles, les signes avant-coureurs de la dysenterie).
Aleksei Khanioutine nous propose donc une véritable immersion dans cette fameuse Armée Rouge, filmant une vie quotidienne faite d’entraînements, de corvées, mais aussi d’attentes, de longs moments vides et ennuyeux.
DMB 91 est divisé en deux parties d’égale longueur, la première intitulée “Recrutement de printemps” et la seconde “Recrutement d’automne”. Au début de la seconde partie, on pourrait craindre une répétition de scènes identiques, mais, cette fois-ci, le réalisateur s’intéresse à Andréï. Andréï était une des recrues du printemps, dans la première partie du film, et le voilà devenu instructeur, ce qui n’ôte rien à ses doutes et ses questionnements.
en bref, Aleksei Khanioutine nous offre un documentaire remarquable et instructif qui nous plonge littéralement dans cette Armée Rouge agonisante, deux ans avant sa disparition.

Caractéristiques :
2 DVD
Durée du film : 117 minutes
Version française
Sous-titres pour sourds et malentendants
Couleurs et Noir et blanc
Format : 16/9
Son : Dolby Digital stereo
Complément de programme :
DMB 91, au coeur de l’Armée Rouge
Durée : 79 minutes
Version russe sous-titrée en français

L’indispensable « Loup-Garou de Londres » en édition collector

L’Atelier d’Images et Arcadès proposent Le Loup-Garou de Londres en 4K ultra HD et édition collector. Le film de John Landis demeure un monument du cinéma d’horreur et une œuvre ô combien séminale.

En 1981, la presse est en émoi : Charles et Diana célèbrent leur mariage princier à la Cathédrale Saint-Paul de Londres. Contrastant avec la vision idyllique de la capitale britannique alors véhiculée par tous les médias du pays (et même au-delà), John Landis troque les dehors fastueux et romantiques pour une représentation de Londres éminemment plus crépusculaire et horrifique. Sa comédie d’horreur intitulée Le Loup-Garou de Londres, écrite alors qu’il n’avait à peine que dix-neuf ans, fait du zoo de Regent’s Park l’abri inconscient d’un homme-loup, des landes anglaises le terrain de chasse d’un prédateur assoiffé de sang, de Trafalgar Square un lieu de désespoir et de Piccadilly Circus, où tout tournage était jusque-là formellement interdit, un carnage dantesque caractérisé par les carambolages et les corps écrasés ou déchiquetés. À cet égard, il est difficile de contester au long métrage une place honorable au panthéon des films ayant érigé la ville en personnage en part entière. Et ce, d’autant plus que la bête sèmera ses victimes des quartiers cossus jusqu’aux zones investies par les sans-logis.

Il existe toutefois un autre panthéon, autrement plus prestigieux, que Le Loup-Garou de Londres a cette fois officiellement inauguré. En 1982 est décerné au spécialiste des effets spéciaux Rick Baker le premier Oscar des meilleurs maquillages. L’homme, sollicité par John Landis, avait dû quitter précipitamment le tournage d’Hurlements, de Joe Dante, pour rejoindre la production du Loup-Garou de Londres et ainsi honorer une vieille promesse faite au réalisateur américain. L’obtention de la statuette tant convoitée est essentiellement motivée par la séquence de transformation à laquelle on a parfois injustement résumé le film de John Landis. Il faut reconnaître que la prouesse est de taille : parfaitement rythmée et découpée, cette scène s’inscrivant en écho à la transition biophysique des enfants vers l’âge adulte est gorgée de prothèses, d’effets spéciaux, d’astuces visuelles, le tout sous une lumière profuse, et elle montre par le menu une mutation de l’homme vers le loup-garou extrêmement réaliste et douloureuse. Jusque-là, les transformations avaient été suggérées, ou arrangées au montage. Personne en tout cas n’avait jamais atteint un tel degré d’expertise en la matière. Mais il serait parfaitement absurde de ne retenir du travail de Rick Baker, patient et minutieux, que cette unique séquence. Le Loup-Garou de Londres s’est aussi distingué par la lente décomposition de Jack, un des deux héros du film, de jeunes Américains en voyage en Europe. Après avoir été sauvagement attaqué par un animal, qui s’avérera être un loup-garou, Jack réapparaît plusieurs fois face à son ami David sous forme de mort-vivant. Rick Baker va alors travailler la texture de ses blessures (ces entailles profondes, ce morceau de peau qui ne cesse de bouger…), puis lui donner un visage plus émacié, pour terminer avec une ingénieuse marionnette sculptée qui n’a pas pris une ride quarante années plus tard ! Autant de subtilités visuelles qui ont convaincu Michael Jackson de faire appel au tandem Rick Baker/John Landis pour son célèbre clip « Thriller ».

Une autre caractéristique rend Le Loup-Garou de Londres instantanément identifiable. Il s’agit bien entendu de son savant mélange des genres. L’horreur et la comédie s’y entremêlent sans cesse, à tel point que l’une semble quasi inopérante sans l’autre. La première attaque du loup-garou succède par exemple à une visite embarrassante – et très amusante – dans un bar. Tout au long du film, et notamment grâce au jeu de David Naughton, Griffin Dunne ou Jenny Agutter, les deux genres vont interagir l’un avec l’autre, semblant par moments ouvrir la voie à un film tel que Shaun of the Dead (même si la comparaison entre les deux œuvres n’est que partiellement judicieuse). L’horreur n’apparaît que rarement chimiquement pure dans Le Loup-Garou de Londres et les coupes opérées par John Landis pour éviter une classification R ont sans doute conduit à l’accentuation de cette impression. Quoi qu’il en soit, ses ruptures de ton et son humour méta- (2001, les affiches du métro, le générique, le discours sur les loups-garous, etc.) confèrent probablement au Loup-Garou de Londres son caractère résolument moderne.

Sans être dénué de défauts, le film de John Landis aligne les fulgurances : la scène du bar, l’attaque du loup-garou dans les landes, les questionnements légitimes sur la santé mentale de David, puis sur le comportement qu’il doit adopter pour préserver les autres, le regard que porte sur lui sa nouvelle petite amie (« séduisant » et « un peu triste »), les vues subjectives dans le métro, les précitées scènes de transformation et de Piccadilly Circus, etc. Avant-gardiste sur le plan des effets spéciaux ou de la tonalité bigarrée qu’il adopte, Le Loup-Garou de Londres figure aujourd’hui encore parmi les meilleurs films de loups-garous jamais réalisés.

TECHNIQUE & BONUS

Ce nouveau master HD est pleinement satisfaisant, tant d’un point de vue visuel que sonore. À ce titre, la scène de Piccadilly Circus s’apparente à une forme d’apothéose, avec sa nuit bercée par les néons, les phares, les lampadaires, les cris, la tôle froissée et les corps déchiquetés. L’immersion est totale – et la technique, à son service. La présente édition nous gratifie en outre d’un nombre incalculable de suppléments – parfois très substantiels, qui plus est. Ces derniers mettent bien entendu l’accent sur le caractère avant-gardiste des effets spéciaux, sur la relation qui unit John Landis et Rick Baker depuis Schlock (1973), sur les ruptures de ton du film ou encore sur les sophistications qui émaillent de bout en bout Le Loup-Garou de Londres. Le journaliste Philippe Guedj livre une analyse érudite du long métrage. Le spectateur est plongé dans les coulisses du tournage (scène de la transformation, création des moules en plâtre, trucages sur la séquence de Piccadilly Circus…). John Landis et Rick Baker reviennent abondamment sur la production du film. On apprendra du premier qu’il se voit avant tout comme un artisan et qu’il fut, enfant, fasciné par Le Septième voyage de Sinbad. Le second s’épanche sur son amour des « monstres », pendant que d’autres louent son travail et lui rendent l’hommage qui lui est dû. Il est aussi question, plus généralement, et à l’occasion d’un document précieux, de l’évolution du cinéma d’horreur, notamment chez Universal, connu pour avoir produit des classiques du genre avec les inénarrables Boris Karloff et Béla Lugosi.

Blu-ray du film (VOST) :
Commentaire audio de David Naughton et Griffin Dune
« Prenez garde à la Lune » (95′)
Les coulisses du tournage (5′)
Entretien avec John Landis (18′)
Entretien avec Rick Baker (11′)
J’ai marché avec un loup-garou (8′)
Gros plan sur la technique (11′)
Bêtisier (3′)
Storyboards comparés au film (2′)
Galerie de photos (3′)

Blu-ray bonus (VOST) :
INÉDITS :
– « La marque de la bête : l’héritage du Loup-garou d’Universal » (77′)
– Un cinéaste américain à Londres (11′)
– « Il doit être juif » : le secret du Loup-Garou (11′)
– « L’Appel du loup-garou » : entretien entre Corin Hardy et Simon Ward
– Les Vestiges du film
EXCLUSIFS :
– Interview de John Landis par Jean-Pierre Lavoignat et Christophe d’Yvoire (10′)
– « Un monstre du cinéma américain en Angleterre » par Philippe Guedj, journaliste cinéma au Point Pop
– « L’illustration en Héritage » : entretien avec l’illustrateur Gil Jouin, créateur du nouveau visuel

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4.5